Viser juste : le premier livre d’Adèle Haenel

Le livre de l’actrice et militante Adèle Haenel Viser juste est sorti le 21 août 2026. Véritable enquête littéraire (alternant théâtre, script, essai, récit et analyse), le livre ne se contente pas de raconter, mais propose de penser autrement, de décortiquer le langage pour sortir du récit créé par les dominants, comme au cinéma quand c’est le réalisateur seul qui est tout-puissant, invisibilisant tout le travail collectif. L’écriture de Viser juste est aussi travaillée qu’incisive, elle nous plonge au cœur du sujet sans baisser les yeux. Adèle ne se contente pas de témoigner, mais analyse le système qui a rendu possible, et rend encore possible, l’agression dont elle a été victime enfant.

Il faut regarder un être humain avancer pour comprendre qu’une trajectoire individuelle n’est jamais une ligne bien droite. Pourtant, Adèle Haenel veut aller droit au but, à la parole, à la reconstitution d’un être brisé dans l’enfance. Cependant, rien ne s’explique aussi simplement. Il y a les mots coincés dans la gorge, le désir et le délire d’un adulte qui remplissent le corps d’une enfant. Et il y a cette manière d’enquêter sur un fantôme d’enfant ; Adèle n’est pas cet enfant, ou plutôt elle a été cet enfant, mais elle ne peut plus s’imaginer l’être. L’enfant n’existe plus, l’histoire qu’il a vécue, la lente destruction dont il a été victime existent dès qu’ils sont enfin dits. Qu’importe si d’autres pensent que ça n’est rien (et ce mot a toute son importance : « il ne s’est rien passé »), ou pas grave, ou excusable, ça a eu lieu et ça doit être dit, réparé non par les monstres à l’œuvre (leurs voix imposent encore la domination crasse), mais par la trajectoire de celui ou celle qui survit. On sent qu’Adèle marche dans les pas de Neige Sinno, de Constantin Alexandrakis ou encore peut-être de Lucie Rico, notamment quand les mots disparaissent, quand il faut terminer la pièce, sortir de la spirale du jeu permanent, pour tenter de faire face « aux froides vérités de la vie ».

Le livre d’Adèle Haenel n’est pas un énième témoignage — et qu’importe s’il l’était, il faut savoir écouter —, c’est une enquête au plus près des scènes qui forgent une enfance et une adolescence qui échappent à celle qui doit en être la protagoniste. Comme Héloïse dans Portrait de la jeune fille en feu, Adèle s’extirpe de la violence et, peu à peu, elle se souvient des jours où elle a (re)commencé à vivre, à penser, à partager. Tout commence dans une salle de cinéma presque vide, sans regards posés sur elle, par une prise de conscience. Elle se fera aussi sur certains plateaux de cinéma, mais aussi en dehors, après, quand les personnages continuent leur trajectoire en elle, sur des scènes de théâtre où s’avancer pour parler juste et « voir clair ». Il faudra balayer les évidences pour s’offrir la possibilité de comprendre autrement.

Ce sera aussi opposer une réflexion, une pensée, au vide d’un délire, d’un déni, de tout ce qui tente de minimiser ou d’étouffer le pouvoir de destruction d’un corps d’adulte sur un corps d’enfant. On est là proche d’une méthode qui ne dit pas qu’elle doit s’appliquer à toustes, mais d’un trajet qui s’exprime. Les obstacles sont rendus visibles, on voit Adèle s’y confronter : ce qui paraissait évident se trouve soudain interrogé, décortiqué non pour asséner une vérité surplombante, mais pour refuser le récit préétabli. Viser juste ne se contente pas de dire, il cherche le mot exact, le mot juste, il ne fait pas étalage d’une souffrance qui rendrait important, il dit ce qui reste quand la pensée « se débarrasse de ses alibis ».

Dans Totémic (émission diffusée sur France Inter), Adèle se regarde sur la photo qui paraît floue à celle qui l’a prise et elle rétorque : « Je l’aime bien, j’ai l’air heureuse, donc ça me fait plaisir aussi de dire ça (…) cette part de joie ». Quand on achève Viser juste , on a fait une rencontre, on a été au cœur des scènes traumatiques, des mots dégueulasses, comme dans un scénario, au plus près d’une pensée qui ne s’excuse pas de penser et ne s’embarrasse pas de mots inutiles. Pour nous, demeure non pas un apaisement, mais une joie à créer, une joie à partager et encore plus à rencontrer et à faire ensemble. L’enjeu est de faire ce trajet : passer d’objet à sujet.

Où voir jouer Adèle Haenel ?
En ce moment, elle fait la tournée littéraire pour Viser juste, mais on la retrouve aussi avec sa mise en scène Voir clair avec Monique Wittig  les 30 septembre et 1er octobre au festival actoral à Marseille. Petite plongée dans sa filmographie (et un peu de théâtre). Cette plongée est faite à partir des articles publiés sur notre mag, mais surtout des citations d’Adèle Haenel elle—même dans Viser juste à propos de sa filmographie choisie.

L’Étang, mis en scène par Gisèle Vienne
pour comprendre « ce que peut le théâtre », particulièrement via le travail de Gisèle Vienne
Portrait de la jeune fille en feu, réalisé par Céline Sciamma
pour passer « du statut d’objet à celui de sujet » !
120 battements par minute, réalisé par Robin Campillo
parce que « la lutte politique collective non seulement transforme le monde, mais nous permet de transformer ntore rapport à nous-même »
La Fille inconnue, réalisé Luc et Jean-Pierre Dardenne
« pour laisser dans le monde la trace de cette disparition » si invisible et injuste.
Les Combattants, réalisé par Thomas Cailley
parce que «rien n’est calme ici, tout repose sur l’effacement du crime, l’invisibilisation du travail et du pillage »
Suzanne, réalisé par Katell Quillévéré
pour « remonter les traces de la colère », ici « : l’amour pour quelqu’un que le monde étrangle »
Naissance des pieuvres, réalisé par Céline Sciamma
pour trouver un espace où, au-delà du genre, « être humain tout simplement »

 

 

Festival

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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