« Les Rêves ne vieillissent jamais » : Gérard Guégan, franc-tireur dans la cinéphilie

Écrivain, éditeur, journaliste et cinéphile indiscipliné, Gérard Guégan traverse dans Les Rêves ne vieillissent jamais plusieurs décennies de cinéma en refusant soigneusement de marcher au pas. De Chabrol à Eustache, de Nicholas Ray à Cimino, de John Wayne à Clint Eastwood, ses souvenirs composent moins une histoire ordonnée du septième art qu’une sorte d’autoportrait par films interposés. Avec une constante : le goût de contredire les hiérarchies établies et de rappeler qu’en matière de cinéma, les mauvais garçons ont parfois de meilleurs yeux que les arbitres du bon goût.

Dans Les Rêves ne vieillissent jamais, Gérard Guégan se plaît à occuper la position inconfortable mais non moins réjouissante d’électron libre, sinon d’emmerdeur déclaré. La cinéphilie qu’il raconte est inséparable de ses batailles, de ses amitiés et de la politique culturelle d’une époque où les chapelles comptaient : Cahiers du cinéma d’un côté, Positif de l’autre, et tout autour une foule de querelles où l’esthétique se mêlait volontiers à l’idéologie.

Gérard Guégan, lui, préfère les fidélités personnelles aux mots d’ordre. Il aime le cinéma américain, Hitchcock, Nicholas Ray et bien sûr Johnny Guitar. Il peut défendre Rocky lorsque l’intelligentsia parisienne regarde le film de Stallone avec condescendance, puis récidiver quelques pages plus loin avec Rambo II, dont il admet volontiers les défauts tout en le jugeant supérieur à l’ensemble du cinéma de François Ozon. La mesure n’est évidemment pas son sport favori. Mais la provocation permet à l’auteur de mettre en cause les mécanismes par lesquels un milieu culturel décide de ce qui mérite ou non d’être aimé.

Son amitié avec Jean Eustache donne à cette réflexion une tonalité plus mélancolique. Du destin du cinéaste de La Maman et la Putain, Gérard Guégan tire une conclusion sévère : la France aurait une fâcheuse tendance à n’aimer pleinement ses artistes qu’une fois ceux-ci six pieds sous terre. La formule correspond bien à un livre constamment partagé entre admiration et « règlement de comptes » (notez les guillemets), célébration des œuvres et méfiance envers les institutions qui distribuent les brevets de postérité.

Les portraits se succèdent ainsi, souvent dans des chapitres courts fonctionnant comme de petites bulles autonomes. Leur intérêt est inégal, mais les meilleures ont le charme des conversations passionnées. Michael Cimino lui aurait confié avoir payé cher son opiniâtreté tout en regrettant des producteurs désormais plus prompts à raisonner en banquiers qu’en amoureux du cinéma. Jacques Tourneur apparaît comme un génie irrégulier. Faulkner rappelle cette époque où écrivains et cinéastes pouvaient se rencontrer à Hollywood : l’écrivain s’enticha du cinéma tandis que Howard Hawks s’enticha de l’écrivain.

Gérard Guégan revient également sur Raoul Walsh et sa supposée misogynie. La question est plus intéressante que le verdict : cette brutalité envers ses personnages féminins traduit-elle réellement un mépris des femmes ou découle-t-elle d’un cinéma peu porté sur la psychologie, où hommes et femmes sont d’abord caractérisés par leurs gestes, leurs fonctions, leurs désirs immédiats ? Chez Walsh, la femme peut sembler condamnée au « repos du guerrier », mais encore faut-il distinguer ce qui appartient à une vision du monde de ce qui relève d’une dramaturgie tout entière fondée sur l’action.

John Wayne permet à Guégan de prendre une nouvelle fois les étiquettes à rebrousse-poil. Il refuse de réduire l’acteur à une idéologie et rappelle les contradictions d’un Hollywood prétendument bien ordonné : l’establishment lui aurait difficilement pardonné un nouveau mariage avec une femme latino. Avec Clint Eastwood, qu’il se flatte d’avoir défendu très tôt comme cinéaste, politique et cinéma se rejoignent autrement. Eastwood fut en effet maire de Carmel-by-the-Sea.

Paul Newman est décrit comme un acteur plongeant son visage dans l’eau glacée pour préserver sa jeunesse, dont le regard s’animait dès que la conversation dérivait vers la mécanique automobile. Il y a aussi le souvenir de La Couleur de l’argent et de Tom Cruise, sur lequel Newman avait apparemment beaucoup à dire. Gérard Guégan raconte ailleurs qu’il est possible de suivre à New York une sorte de parcours Dean, de lieu emblématique en lieu emblématique.

Mais Les Rêves ne vieillissent jamais est plus passionnant encore lorsque l’auteur observe la mutation des formes. Claude Chabrol avait, à ses yeux, pressenti l’avènement de séries comme Urgences et, plus largement, l’explosion de la grande fiction télévisuelle américaine. De Oz aux Soprano, de Sur écoute à À la Maison-Blanche, Gérard Guégan voit s’accomplir un déplacement historique : la télévision a fini par damer le pion au cinéma.

On pourrait même considérer la grande série américaine comme la revanche des scénaristes sur les réalisateurs. Un cinéaste aussi identifiable que Peter Bogdanovich peut réaliser des épisodes des Soprano : il doit néanmoins entrer dans une forme préexistante dont l’écriture, le rythme et les canons visuels excèdent largement la signature individuelle du metteur en scène. Là où le cinéma moderne avait sacré l’auteur-réalisateur, la série réinstalle en son centre l’architecture du récit et la continuité d’un univers.

C’est en partie cela qui rend le livre attachant malgré son caractère parfois décousu. Gérard Guégan ne cherche pas à écrire une histoire du cinéma : il raconte ce que le cinéma a fait à sa vie, et réciproquement. Ses goûts, ses inimitiés et ses enthousiasmes demeurent liés à une certaine histoire politique française. Lui qui avait écrit sur la désillusion des années Mitterrand avant qu’elle ne devienne une évidence collective regarde également les films depuis cet endroit-là : celui des espoirs fracassés, des fidélités difficiles et de la méfiance envers les consensus.

Derrière le provocateur qui préfère Rambo II à Ozon se dessine ainsi quelque chose de moins léger : la volonté de préserver une liberté de jugement. Les rêves du titre ne vieillissent peut-être jamais, mais les institutions, les réputations et les hiérarchies, elles, au contraire, vieillissent très vite…

Les Rêves ne vieillissent jamais, Gérard Guégan
LettMotif, 11 août 2026, 142 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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