« L’Âge des inutiles » : et si le ver était dans le fruit ?

Dans L’Âge des inutiles, David Da Silva croise Donald Trump, la Silicon Valley, l’intelligence artificielle et le cinéma pour poser une question simple mais inquiétante : et si le progrès que nous célébrons préparait déjà notre propre déclassement ? Non pas la grande apocalypse mécanique promise par la science-fiction, mais quelque chose de plus discret et rationnel : un monde où l’humain deviendrait peu à peu l’élément le moins rentable du système.

Il y a quelque chose d’un peu trompeur dans notre manière d’envisager l’intelligence artificielle. Nous aimons imaginer le grand basculement : la machine qui s’émancipe, l’ordinateur qui décide qu’il n’a plus besoin de nous, HAL 9000 qui verrouille la porte, Skynet qui provoque l’effroi. Le danger vient d’ailleurs, donc nous pourrons toujours le voir arriver.

David Da Silva choisit une hypothèse moins rassurante dans L’Âge des inutiles, paru aux éditions Lettmotif. Et si le problème n’était pas que la machine se retourne un jour contre l’homme ? Et si nous étions déjà en train d’organiser un monde dans lequel l’homme devient, par endroits, superflu ? Autrement dit : et si le ver était déjà dans le fruit ?

Le fil rouge du livre est là. L’intelligence artificielle n’est jamais envisagée isolément, comme une prouesse technique tombée du ciel. David Da Silva la replace dans un moment politique précis : retour de Donald Trump, défiance envers les institutions, crispations identitaires, puissance accrue des milliardaires de la tech et fascination générale pour l’efficacité optimisée à marche forcée. Son intuition consiste à rapprocher deux mondes qu’on présente souvent comme opposés : l’Amérique des déclassés et celle de la Silicon Valley.

Le paradoxe est cruel. Trump parle à ceux qui estiment avoir été sacrifiés par la mondialisation, tandis que certains de ses alliés technologiques développent des outils susceptibles de supprimer ou de transformer massivement les emplois. Ceux à qui l’on promet de rendre leur place pourraient ainsi découvrir que cette place n’existe en réalité plus.

C’est ici que le titre du livre prend tout son sens. L’inutile n’est pas un oisif, encore moins un individu sans valeur. C’est celui dont le système peut se passer. Jusqu’ici, les machines remplaçaient surtout la force physique ou les gestes répétitifs. L’IA s’aventure désormais sur un autre terrain. Elle écrit, résume, traduit, conseille, dessine, analyse. Elle touche donc aussi les juristes, les enseignants, les médecins, les journalistes ou les artistes.

L’auteur pose alors une question qui mérite mieux que les habituels slogans sur la reconversion : lorsque des millions de tâches intellectuelles peuvent être automatisées simultanément, où reconvertit-on tout le monde ? Bien sûr, il ne joue pas au prophète de malheur à temps plein. Il rappelle les promesses de l’IA, notamment en médecine et dans l’éducation. C’est même ce qui rend son propos plus intéressant. Le ver se trouve dans un fruit des plus alléchants.

Nous voulons des diagnostics plus rapides, des outils plus performants, moins de tâches ingrates. Qui s’en plaindrait ? Le problème commence lorsque la question de l’efficacité dévore toutes les autres. Qui possède ces technologies ? Qui décide de leur usage ? À qui reviennent les gains de productivité ? Et surtout, que devient un individu lorsque son utilité économique cesse d’être évidente ? La vraie inquiétude du livre se situe là, bien davantage que dans quelque fantasme de robot tueur.

David Da Silva s’intéresse logiquement à ceux qui détiennent aujourd’hui une part disproportionnée de cette puissance : Elon Musk, Mark Zuckerberg, Peter Thiel et les autres nouveaux « barons voleurs ». La comparaison avec Rockefeller ou Carnegie est parlante, avec une différence fondamentale : les empires industriels d’autrefois avaient besoin de millions d’ouvriers. Les géants technologiques, eux, peuvent accroître leur puissance tout en réduisant le nombre d’humains nécessaires à leur fonctionnement. Changement d’époque.

Le capitalisme industriel exploitait le travail humain ; le capitalisme automatisé pourrait rêver de s’en passer. D’où la place accordée dans l’ouvrage aux courants techno-libertariens, au transhumanisme et aux « Lumières sombres ». Certaines connexions avancées par David Da Silva pourront être discutées, et le livre assume volontiers ses aspérités critiques. On comprend à sa lecture que l’intelligence artificielle ne promet pas seulement de travailler pour nous. Elle s’échine à prévoir, recommander, organiser, arbitrer. Le vieux rêve technocratique change simplement d’échelle : puisque l’algorithme semble savoir mieux que nous, pourquoi ne pas le laisser décider davantage ? À force d’optimiser les comportements, on finit pourtant par se demander quelle place reste à cette vieille anomalie qu’est la liberté humaine.

Et c’est là que Da Silva retrouve le terrain du cinéma. Historien du septième art, il convoque Orwell, Huxley, Philip K. Dick, Asimov, 2001 : l’Odyssée de l’espace, Frankenstein ou A.I. Intelligence artificielle. Il rappelle au passage que la fiction a souvent une longueur d’avance sur notre vocabulaire. Elle anticipe les conséquences avant même que nous ne sachions les nommer.

La question du cinéma lui-même devient alors passionnante. Si quelques instructions suffisent demain à fabriquer des images, des acteurs, peut-être un film entier, la création se démocratise extraordinairement. Mais elle risque aussi de devenir parfaitement individualisée. À chacun son film, son récit, ses visages, son imaginaire sur mesure. Ce serait un progrès prodigieux – et une drôle de défaite.

Car le cinéma n’est pas seulement une succession d’images. C’est encore l’expérience étrange de regarder la même chose que des inconnus, puis d’en discuter. Une œuvre fabriquée exclusivement pour moi ne constitue plus vraiment un monde commun : elle ressemble à un miroir tout sauf universel.

Voilà pourquoi L’Âge des inutiles nous apparaît comme un livre d’alerte – partiellement écrit par l’IA, d’ailleurs, comme le confesse l’auteur. Tous ses scénarios ne se réaliseront pas. Certaines analogies peuvent sembler appuyées, certaines pistes mériteraient d’être davantage nuancées. Mais la question qu’il laisse derrière lui est tenace.

Nous nous demandons beaucoup si l’intelligence artificielle deviendra un jour plus intelligente que nous. Peut-être devrions-nous commencer par nous demander que ferons-nous lorsqu’elle deviendra simplement moins chère ? Le danger ne commence pas lorsque la machine acquiert une conscience. Il commence lorsque nous acceptons que la rentabilité devienne une mesure de la valeur humaine. Alors, oui : le ver était peut-être dans le fruit depuis le début.

L’Âge des inutiles, David Da Silva
Lettmotif, 11 août 2026, 242 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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