Faire la peau: le brûlot qui affronte le tabou de la violence des mères

Et si la véritable violence faite aux filles n’était pas celle du patriarcat, mais celle des mères elles-mêmes ? Dans Faire la peau, Louise Chennevière signe un brûlot contre des décennies de mensonges autour du couple mère-fille. Un récit-réquisitoire où l’écriture, entre rage et réflexivité, tente de dire l’inacceptable : la complaisance d’une lignée de mères dans la violence systémique qu’elles ont elles-mêmes subie. Un livre-ravage qui pose une question vertigineuse : faut-il tuer sa mère pour sortir d’une aliénation et vivre enfin libre ?

Un cocktail molotov contre des décennies de mensonges et de fantasmes mièvres

Avec Faire la peau, Louise Chennevière signe un texte incandescent, véritable cocktail molotov lancé contre des décennies de mensonges entourant les soi-disant liens sacrés du couple mère-fille. Ce livre se présente comme un programme radical : faire la peau aux fictions maternelles, aux mythes d’un amour qui présiderait naturellement entre une mère et sa fille. Traquer les oripeaux des fantasmes sociaux majoritaires qui entérinent qu’une fille doit aimer sa mère, torpiller les normes-simulacres qui dictent qu’une fille a déjà bien de la chance si cette dernière s’occupe d’elle.

Le dernier tabou d’une civilisation

Faire la peau met le feu à la dernière fiction qu’une civilisation aurait : celle de croire que les mères protègent leurs enfants de la violence du patriarcat( « La première malédiction d’une femme c’est d’être fille de sa mère »). Celle de croire surtout à l’habitus que recouvre le mot même de mère. (« Quelle fille a demandé à naître? A naître pour n’être que la fille d’une mère qui ne veut pas de fille « ). Louise Chennevière, dans un récit-enquête, ausculte le cadavre des peurs, des haines, des non-dits et des noeuds invisibles ligotant une mère et sa fille. Faire la peau attaque, enflamme, bouscule, questionne et poursuit une intuition vertigineuse : celle selon laquelle nous voudrions pouvoir tuer nos mères pour être libres.

Là où la psychanalyse a longuement articulé et pensé le « tuer le père », Chennevière s’aventure là où ça ne se dit pas : sortir d’une lignée, d’un ravage, de la folie et de la haine viscérale des mères pour faire peau neuve et se constituer dans le corps d’alarme et de rage de l’écriture. « Je dis quel père peut régner par la violence sans la complicité tacite des mères », écrit-elle.

Un projet brûlant et risqué, une parole de la parresia : dire la vérité, condition éthique du soin de l’âme

C’est un projet brûlant et risqué que Faire la peau creuse et investigue avec la force d’âme des Grecs anciens, cette parole sans apprêt au-delà de la honte et acceptant la réfutation( la parresia de Socrate). Louise Chennevière avance méticuleusement dans un dossier intenable : celui du procès de ces mères qui nous élèvent dans la solitude de leur préséance et le tête-à-tête d’une toute-puissance totale, celui de ces mères qui ne sont en rien un garde-fou à la violence systémique qu’elles ont elles-mêmes subie.

Il faudrait, pour ne pas vouloir tuer nos mères, qu’elles aient fait un tel travail de désaliénation de l’emprise généalogique. « Je dis qu’il y a tant de choses qu’une mère doit abolir afin d’aimer sa fille que c’est presque foutu d’avance. »

L’irrespirable et l’inacceptable

Le livre de Louise Chennevière assiège et entête, s’avance dans l’irrespirable, tente de dire l’inacceptable : la complaisance d’une lignée de mères incestuelles, l’absence de mots de ces mères de mères pour se comprendre, l’héritage des trous et vides qui vient accabler les corps des filles et que l’on retrouve agenouillées à vomir. L’autrice va très loin et se reprend, écrit dans des notes de bas de page une sorte de retour réflexif sur le mouvement de son écriture, atteste qu’elle est dans une démarche mouvante, qu’elle peut se tromper, vaciller.

Faire la peau se situe en tout état de cause dans un très, très intime brûlant, où la narratrice questionne le droit de faire ce qu’elle fait. Offenser. Triturer. Rompre. Scalper. Laisser pour morte. Devenir. Écrire. Ne plus dire des phrases. Traiter un tabou. Violenter les injonctions dominantes. Essayer de lapider. Tenter de. Revivre.

Quand écrire et vivre sont intimement liés

Faire la peau crée dans l’acte même de l’écriture l’invention de ce que l’écriture fait aux vies, aux êtres, aux mémoires, aux mythologies, lorsque écrire et vivre sont intimement liés : ce livre transforme et ravaude. Déplace et crée de la pensée autant qu’il fait oeuvre salvatrice. 

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