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Interview de Rúnar Rúnarsson et Elín Sif Halldórsdóttir (When the light breaks)

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À l’occasion de la sortie (19 février 2025) du film When the Light Breaks de l’Islandais Rúnar Rúnarsson, notre collaborateur, Laurent, a eu l’occasion de rencontrer son réalisateur qui était accompagné par son actrice principale, Elín Sif Halldórsdóttir, interprète du rôle d’Una dans le film. Ils ont accepté de répondre à quelques questions pour Le Mag du Ciné.

Bonjour Rúnar, bonjour Elín et bienvenue à Paris ! Rúnar, merci pour votre film When the Light Breaks. Une première question, si vous voulez bien. Est-ce que le titre international a la même signification que le titre original islandais ?

Rúnar : Oui et non. En fait, il est inévitable de faire des modifications lorsqu’on effectue une traduction. Le titre original en islandais « Ljósbrot » est en un seul mot qui signifie réfraction et évoque la dispersion de la lumière, comme par exemple à travers un prisme pour séparer les couleurs à la façon d’un arc-en-ciel. La réfraction apporte une dimension poétique à la vision des choses. Le mot islandais consiste en l’association de deux notions dont l’une signifie la lumière et l’autre casser. Il était donc impossible de traduire cela en un seul mot intégrant les deux significations. L’intention est de faire sentir qu’un fait est en réalité un assemblage de différentes composantes. On peut en dire autant pour chaque personnalité.

Oui, j’avais remarqué que le titre original est en un seul mot, c’est pourquoi je voulais vous poser la question. Je comprends When the light breaks comme un titre à double sens, celui du coucher de soleil et celui de la mort de Diddi.

Rúnar : Oui, tout à fait. Nous sommes d’accord.

Quand je vois un film islandais, je me rappelle mon intérêt pour les romans policiers d’Arnaldur Indridasson et leur aspect social par exemple. J’aimerais savoir ce que vous avez eu envie, Rúnar, de montrer de l’Islande et des Islandais dans ce film.

Rúnar : En fait, je m’intéresse avant tout à l’âme humaine de manière générale. L’histoire de When the Light Breaks se passe en Islande et avec des islandais. Mais elle pourrait se passer ailleurs dans le monde.

D’accord. Mais j’avais une idée, car le film se passe entre deux couchers de soleil successifs, ce qui donne une temporalité particulière au film.

Rúnar : Oui, on peut dire cela, je suis d’accord.

Pensez-vous qu’on puisse parler d’un cinéma islandais, ou bien êtes-vous en quelque sorte une exception ?

Rúnar : Vous savez, l’Islande est un petit pays. En fait, le cinéma islandais existe en gros depuis 15-16 ans. Nous sommes à une époque où les films voyagent, ce qui est quelque chose d’assez banal et pas spécifique aux films islandais. Mais le cinéma islandais voyage assez bien, ce qui est très bénéfique. Cependant, je serais bien en peine de définir ce que serait le cinéma islandais.

À ce propos, savez-vous combien de cinémas il y a approximativement en Islande ?

Rúnar : Des cinémas ou des salles ?

Les deux, si vous avez une idée des chiffres.

Rúnar : L’Islande est un pays de cinéma. Les Islandais aiment aller au cinéma et dans nos salles on peut y voir des films de qualité. D’ailleurs, la France, comme l’Islande, est un pays de cinéphiles. Attendez, je fais le compte dans ma tête. Je vois 6 cinémas à Reykjavík et dans la banlieue. Sinon, dans le pays, il y en a une vingtaine qu’on peut appeler des cinémas.

Avec plusieurs salles de projection ?

Rúnar : Certains oui. Et je peux ajouter qu’on vend environ 2 millions de tickets de cinémas par an en Islande. Cela signifie qu’en moyenne, chaque Islandais va au cinéma cinq fois par an.

Est-ce que le film est déjà sorti dans d’autres pays ?

Rúnar : Oui, il est déjà sorti en Islande fin août 2024. Et puis, il est sorti notamment en Norvège et au Danemark. Ensuite, les sorties vont se succéder, après la sortie française.

Une question à propos de la musique du film. Dans le film, on entend plusieurs fois une magnifique voix féminine chanter, accompagnée par des cordes. Pouvez-vous nous dire de qui il s’agit ? Comment l’avez-vous découverte puis choisie ? Comment l’entendre à nouveau ?

Rúnar : Dans le film, c’est trois fois qu’on entend cette voix. Mais ce n’est pas une voix naturelle. Elle est produite par un ordinateur. Et il s’agit d’une composition intitulée « Odi et Amo » par Jóhann Jóhannsson. Cette composition date de 2000 et elle était initialement prévue pour être interprétée en public. Elle marque le début de la carrière de Jóhannsson, compositeur islandais qui a fait de nombreuses musiques de film et a été nominé aux Oscars pour le film Sicario.

Dans le film, on observe un groupe de jeunes réagissant à la disparition de l’un d’entre eux, ce qui représente probablement leur première confrontation avec la mort. Pouvez-vous nous parler des acteurs de ce groupe, qui sont-ils et d’où viennent-ils ?

Rúnar : Ces acteurs viennent d’horizons différents. Ils sont tous passés par le casting et ils ont tous un peu d’expérience théâtrale en Islande. Pour évoquer le cas d’Elín, elle faisait des études théâtrales et avait tout juste 16 ans. Elle se consacre également à la musique et a participé à la sélection pour représenter l’Islande au concours de l’Eurovision. L’un des acteurs, Mikael qui joue le rôle de Gunni est un musicien. Elín le connaît car ils ont été à l’école ensemble. Elín considère désormais Mikael comme son meilleur ami. C’est le seul qui n’était jamais passé par une école théâtrale. Donc, s’ils viennent tous d’horizons différents, tous avaient un minimum d’expérience théâtrale.

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Copyright Sophia Olsson | Elín Sif Halldórsdóttir | When the Light Breaks

Et vous, Elín, pouvez-vous nous parler d’Una ? Comment vous êtes-vous préparée à ce rôle difficile, puisque vous deviez faire ressentir des impressions que vous ne pouviez pas exprimer par des mots ?

Elín : Oui, le rôle exigeait des efforts particuliers, car Elín est assez secrète. Pour moi, l’interpréter était une sorte de défi, de challenge. La seule solution pour exprimer ce qu’elle ressentait passait par les gestes, les attitudes et les expressions. L’intérêt, c’est que j’aime travailler tout cela.

Et à propos de Diddi, est-ce que vous avez évoqué avec Rúnar ce qui se serait passé si, ce jour-là, Diddi avait pu prendre son avion ?

Elín : Je pense que c’est une question assez classique du genre « Et si ?… »

Rúnar : Oui, nous avions envisagé les différentes possibilités, dans certains termes. Mais nous avons considéré que cela ne servait pas à grand-chose, parce qu’il était impossible de savoir ce que Diddi aurait fait effectivement. C’est pourquoi Elín ne s’en souvient pas trop. En réalité, cette piste n’avait pas vraiment d’intérêt.

Dans le film, on observe deux séquences où, dans un premier temps, on se demande ce que la caméra cherche à nous montrer. Puis, par un lent mouvement de caméra, cela modifie l’angle sous lequel on voit ce qu’elle film et on comprend progressivement. Est-ce que votre idée était de faire sentir qu’un même fait peut être regardé sous différents angles et prendre ainsi de nouvelles dimensions ?

Rúnar : Oui, on peut dire cela. Je voudrais dire que la beauté est la notion la plus importante, donc l’aspect esthétique de ces deux séquences m’importe plus que le reste. Il ne faut pas s’arrêter aux premières impressions, car les choses peuvent être vues sous différents aspects et apporter de nouvelles perceptions. Quelque chose d’horrible au premier abord peut révéler un tout autre aspect si vous le regardez sous un autre angle.

Dans le même veine, une séquence marquante dans le film, présente Diddi dans l’une de ses performances, en train d’expliquer à son public qu’il va leur apprendre à voler. C’est d’autant plus convainquant que vous illustrez son propos par ce que vous montrez à l’image. Pouvez-vous nous commenter cette séquence ?

Rúnar : En fait, lors de cette séquence je mets en scène une performance qui a été effectivement proposée par un artiste islandais et je suis satisfait de constater que cela fonctionne bien, car en réalité, c’est une illusion d’optique. Elle m’intéresse parce qu’elle illustre le fait que le cinéma se repose sur deux dimensions.

Ce n’était donc pas seulement un défi technique ?

Rúnar : En fait, c’est quelque chose que je suis moi-même en mesure d’expérimenter. Ce qui m’intéressait, c’était de pouvoir la mettre en place techniquement. L’important à mon sens, c’est l’émotion qu’elle procure en montrant que nos repères peuvent être modifiés. Dans l’histoire, c’est pareil : les émotions créées par le film modifient notre façon de percevoir les choses.

Pouvez-vous nous parler de vos projets ?

Rúnar : Mes projets à venir ? Je ne peux rien dire pour l’instant.

Je comprends. Et vous Elín ?

Elín : Je tourne pour une série TV à propos de la première femme à devenir présidente. Et je voyage beaucoup pour parler de When the Light Breaks, ce qui est très excitant.

Vous envisagez une carrière internationale ?

Elín : Pour l’instant, je prends les choses comme elles viennent. Mais, comme l’a dit Rúnar, l’Islande est un petit pays. Si des opportunités se présentent, on verra ce qui sera possible.

Merci Rúnar, merci Elín. Bonne chance pour la sortie française de When the Light Breaks !

Propos recueillis par Laurent Gallard, le 10 février 2025 à Paris (Hôtel Bastille Speria).

When the Light Breaks : Bande-annonce

When the Light Breaks : une douleur indicible

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Après Sparrows (2015), l’Islandais Rúnar Rúnarsson continue d’explorer les particularités de son pays avec ce film au titre parfaitement justifié, puisqu’il se déroule sur l’espace d’une journée entre deux couchers du soleil. Mais la lumière qui s’éteint (voir la version anglaise du titre), c’est aussi celle du beau Diddi (Baldur Einarsson) dont ses jeunes amis vont devoir faire leur deuil.

Ljósbrot (titre original) est centré sur un groupe de jeunes étudiants qui se côtoient aux Beaux-Arts. Plutôt que musical, il est fort probable que le groupe en question soit constitué autour de Diddi qui organisait des performances. Ceci dit, récemment il manquait d’inspiration et sa dernière performance individuelle relevait avant tout de la provocation improvisée avec les moyens du bord parce qu’il devait proposer quelque chose. Celles et ceux qui y ont assisté en gardent un souvenir gêné.

Rompre

A l’image de l’affiche, le réalisateur (et scénariste) montre que l’Islande n’est pas qu’une île où il fait froid. Très lumineux, le début montre Diddi avec Una (Elin Sif Halldórsdóttir), en couple d’amoureux profitant d’un moment qui se voudrait romantique. Cependant, on note que les prises de vues font en sorte qu’on ne fasse que deviner Diddi. Il se trouve qu’il est dans une situation compliquée, car son couple avec Una n’a rien d’officiel. Mais, il s’est engagé auprès d’elle à faire le nécessaire. Il doit rejoindre Klara (Katla Njálsdóttir), sa copine officielle, pour lui signifier leur rupture, raison pour laquelle il s’apprête à prendre l’avion. En fait, on ne saura pas s’il aurait assumé ce choix, puisqu’il ne montera jamais dans l’avion. En effet, conduit par un ami en voiture, il se trouve pris dans un terrible accident (to break : casser) qui lui coûte la vie.

Mise en scène de la dualité

L’essentiel de ce film relativement court (1h22) explore la façon dont celles et ceux qui évoluaient autour de Diddi encaissent l’accident et ses conséquences. Sous le choc, les caractères se dévoilent. C’est quelque chose de très particulier pour ces jeunes qui considèrent que la vie leur appartient, de réaliser que les circonstances peuvent briser net l’un d’entre eux, au hasard. N’y étant pas du tout préparés, ils oscillent entre l’incompréhension et une douleur fulgurante qu’ils ont du mal à vraiment réaliser. On les voit dans une sorte d’état second, naviguer entre les larmes et quelques moments où ils retrouvent leurs automatismes. Mais, ces instants de quasi détente ne durent pas, car ils sentent rapidement monter une certaine forme de culpabilité, alors qu’ils n’y sont strictement pour rien. Le réalisateur saisit bien cette ambiance de malaise, symbolisée par la position insupportable d’Una qui considère qu’elle devrait être à la place de Klara, en première ligne. Concrètement, Una ne peut pas afficher sa douleur réelle et doit en plus supporter celle de Klara à qui elle s’interdit de révéler le pot aux roses. Mais leur sensibilité féminine finit par les rapprocher et c’est Una qui apporte comme elle peut une sorte de réconfort à Klara. On note au passage qu’Una se dit pan(sexuelle), soit attirée autant par les hommes que les femmes. Ce qu’elle tente maladroitement de faire passer par un look (cheveux très courts qu’elle plaque en arrière et un lourd blouson en cuir) qui laisse croire dans un premier temps qu’elle refuse sa féminité, alors qu’à mon avis elle refuse surtout de l’afficher ostensiblement. Soit dit au passage, Diddi avait parlé d’Una à Klara en la prétendant lesbienne, pour parer à toute réaction de jalousie.

Diddi

Le portrait qui émerge de Diddi est donc tout en nuances, entre l’éphèbe solaire au vu de son physique, le démiurge tirant un groupe derrière lui et l’adolescent attardé qui se cherchait encore et s’avérait capable du meilleur comme du pire. Dans le meilleur, on retiendra cette performance où il apprenait à voler aux passants, comme s’ils pouvaient s’affranchir de la pesanteur. La caméra illustre parfaitement son propos par une contre-plongée vertigineuse suivie d’un léger mouvement horizontal qui se révèle particulièrement bluffant en modifiant la perception des repères habituels.

Quelques points remarquables

Ce film marque par deux longues séquences sans dialogue, où on comprend progressivement ce que la caméra embarquée dans un véhicule qui avance nous montre, par une modification très progressive de l’angle de prise de vue. Des séquences caractéristiques de ce que le réalisateur cherche à montrer et faire éprouver au public. Elles se situent à des moments clé du scénario, juste avant la disparition de Diddi et pour clore le film. Chacune nous fait profiter d’un extrait musical de toute beauté, avec une voix féminine accompagnée par des cordes. Cette voix – artificielle – est celle qu’on entend dans la composition Odi et Amo du compositeur Islandais Jóhann Jóhannsson, une révélation !

Pour conclure

Rúnar Rúnarsson nous fait donc sentir la fragilité de la vie tout en nous incitant à relativiser nos observations et mieux apprécier ce que l’existence nous apporte. Ainsi, il parvient à placer quelques touches d’humour et des instants de toute beauté, dans un film qui pourrait n’être que larmoyant. Selon son propre aveu, il s’inspire de la réalité ainsi que de son expérience personnelle, le film étant conçu pour ouvrir des pistes de réflexion à tout un chacun.

Bande-annonce : When the Light Breaks

Fiche technique : When the Light Breaks

Réalisateur : Rúnar Rúnarsson
Scénariste : Rúnar Rúnarsson
Sortie française : 19 février 2025
Production : Heather, Rúnar Rúnarsson
Pays de production : Islande
Distribution : Jour2Fête
Direction artistique : Hulda Helgadóttir
Musique : Jóhann Jóohannsson
Photographie : Sophia Olsson
Son : Pétur Einarsson
Montage : Andri Steinn Guðjónsson
Avec :
Elín Sif Halldórsdóttir (Hall) : Una
Katla Njálsdóttir : Klara
Baldur Einarsson : Diddi

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3.5

« La Chandelle du bon roy Henri » : royales péripéties

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Après le succès du Royal Fondement, Philippe Charlot et Éric Hübsch poursuivent leur exploration des travers historiques des rois de France. Cette fois, c’est Henri IV qui se trouve au centre d’une comédie historique légère, bien qu’ancrée dans des faits réels et documentés. Avec La Chandelle du bon roy Henri, les auteurs nous plongent dans les affres intimes du Vert Galant, entre amourettes et problèmes urinaires, dans un Paris du XVIe siècle particulièrement vivant.

La Chandelle du bon roy Henri se déroule à la fin du XVIe siècle, juste après qu’Henri IV a été couronné roi de France. Malgré ses exploits amoureux et son un certain charisme, le Vert Galant n’est pas au sommet de sa forme. Le roi souffre en effet de graves problèmes urinaires, conséquence de ses nombreuses aventures sexuelles et d’une maladie vénérienne. Le médecin royal, sous pression, fait appel à Bertille, une rebouteuse de renom, pour l’aider à trouver un remède. Ce dernier passera par des moyens peu conventionnels, comme l’utilisation d’une canule – autrement dit, une chandelle. Un procédé peu glorieux, mais bien réel dans le contexte historique.

L’histoire suit en parallèle la trajectoire de Mathilde, une jeune provinciale en quête d’amour dans la capitale. Elle se lie avec Thibault, un jeune saltimbanque un peu rêveur, et un hypnotiseur en herbe, qui, par un concours de circonstances, se retrouvera impliqué dans le traitement royal. Le tout se déroule dans une ambiance à la fois burlesque et romanesque, où les enjeux intimes du roi se mêlent à des intrigues d’amour et de manipulation mentale. Partout, c’est la légèreté qui affleure : dans les rapports entre Mathilde et sa tante diseuse de bonne aventure ; dans les outrances romantiques de Thibault ; dans la voracité charnelle du roi…

Philippe Charlot mêle avec talent fiction et réalité. Si les maux de Henri IV sont documentés (il souffrait effectivement de problèmes urinaires liés à une maladie vénérienne), l’auteur ne s’attache pas à une reconstitution historique minutieuse, puisqu’il laisse place à une libre interprétation, nourrie d’humour et de quiproquos. Chaque ingrédient est savamment pesé : une chandelle pour le burlesque, une histoire d’amour pour injecter ce qu’il faut de tendresse, une évocation de la religion dans ses habits les plus hypocrites…

Philippe Charlot dépeint un roi peu glorieux, confronté à des faiblesses humaines qui le rendent avant tout touchant et humain. Là où les reconstitutions historiques nous habituent traditionnellement aux intrigues de pouvoir et de palais, on est ici en présence d’un homme certes soucieux de son image, mais probablement plus encore d’être bien entouré – c’est-à-dire par des jeunes femmes sculpturales et ouvertes d’esprit. 

Les dessins d’Éric Hübsch transportent le lecteur directement dans l’ambiance de Paris à la fin du XVIe siècle, notamment à travers des scènes de rue, les intérieurs feutrés des palais et, bien entendu, la mise en scène du roi Henri IV. On se plaît à vivre par procuration les malheurs du plus haut dignitaire de France et la fébrilité amoureuse d’un saltimbanque désargenté. La Chandelle du bon roy Henri est à ce titre un album sans grande prétention mais qui se lit avec plaisir. L’humour est au rendez-vous, les personnages sont bien caractérisés, et l’histoire, bien que prévisible dans ses grandes lignes, réserve quelques moments agréables. 

La Chandelle du bon roy Henri, Philippe Charlot et Éric Hübsch  
Bamboo, janvier 2025, 64 pages 

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3.5

« Aucune tombe assez profonde » : chevauchée fantastique vers la rédemption

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Skottie Young et Jorge Corona fusionnent leurs talents dans une œuvre d’une grande puissance visuelle et émotionnelle. À la croisée du western et du fantastique, Aucune tombe assez profonde (Urban Comics) nous plonge dans l’âme tourmentée d’une héroïne prête à défier la Mort elle-même pour rester auprès des siens.

Dans un Far West où le fantastique se mêle à l’inéluctable, Aucune tombe assez profonde fait la lumière sur le parcours tumultueux de Ryder, une femme qui s’est patiemment reconstruite après une vie en dehors des clous – mais dont les démons du passé ressurgissent avec la menace d’une fin imminente. Après des péripéties marquées par les braquages, la violence et une réputation de redoutable hors-la-loi, Ryder s’est rangée, trouvant refuge dans l’amour d’un mari et dans la joie d’être mère. Mais alors qu’une maladie incurable dévore son corps, l’existence qu’elle s’est construite est en péril. Refusant d’accepter son sort, elle se lance dans une quête effrénée : retrouver et tuer celle qui, selon elle, tente de lui voler sa vie… la Mort elle-même.

Le scénariste Skottie Young, en parfait accord avec son complice Jorge Corona (au dessin), nous livre une héroïne aux multiples facettes, aussi complexe que touchante. En puisant dans les codes du western, tout en y injectant une dose de fantastique, il nous raconte une histoire de rédemption, mais aussi de confrontation avec soi-même. Ryder s’apparente à une figure tragique ; elle se lance dans une mission pour gagner quelques mois de vie supplémentaires, sans se douter que ce voyage l’amènera à faire face à des situations périlleuses et irrévocables.

Le récit d’Aucune tombe assez profonde se déroule sur un rythme effréné. Chaque scène constitue un tour de force visuel, portant le lecteur d’un lieu à l’autre, dans des décors naturels sauvages indissociables d’une tension bien palpable. De la poussière du désert aux scènes d’intérieur plus rares, le travail de Jorge Corona demeure remarquable. Son style expressif et sa maîtrise de l’encrage donnent à l’univers une texture appréciable, et ses mises en page dynamiques mettent parfaitement en valeur la tension croissante du récit. 

Mieux, en prenant pour fil conducteur les cinq étapes du deuil, Skottie Young  offre à Ryder un parcours introspectif où se mêlent colère, négation, marchandage, dépression et acceptation. L’intrigue avance tout en suivant le processus de deuil de l’héroïne face à sa propre mortalité. Ce qui aurait pu n’être qu’une simple quête de vengeance se transforme en une réflexion sur le sens de la vie, la famille et les choix que l’on fait. Ryder est dépeinte comme une femme brisée, qui doit faire face à l’héritage de ses actes tout en cherchant à réconcilier son passé avec ses désirs d’avenir.

L’album prend rapidement un tournant fantastique, avec des éléments surréalistes qui viennent s’intégrer parfaitement au récit. Ryder, armée de son courage et de ses revolvers, se retrouve face à des forces invisibles, des entités surnaturelles, dont la Mort elle-même, personnifiée d’une manière aussi effrayante que poétique. Ce mélange d’éléments traditionnels du western et de touches fantastiques donne à Aucune tombe assez profonde une atmosphère assez singulière, où l’on sent que chaque moment pourrait basculer dans l’absurde ou l’inimaginable.

Et si Aucune tombe assez profonde est avant tout une aventure de vengeance et de survie, elle se transforme également en un conte sur la rédemption et la confrontation avec la fin. Ryder, héroïne imparfaite, nous invite dans son dernier tour de piste, celui où elle va devoir choisir : combattre pour sa vie, ou accepter la fin qui lui tend les bras. Le final, magistralement construit, laisse une empreinte indélébile, offrant une conclusion aussi poignante qu’inattendue.

Aucune tombe assez profonde, Skottie Young et Jorge Corona 
Urban Comics, février 2025, 152 pages

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Bref.2 : Merci

On ne l’avait pas vu venir. On a halluciné. La bande-annonce de Bref.2 a enflammé Internet. La série culte de et avec Kyan Khojandi revenait. On a pensé aux revivals, ces séries qui sont revenues alors qu’elles étaient terminées. Prison Break : Resurrection. C’était nul. 24 heures chrono : Legacy. C’était nul. Puis on a vu Disney+. On s’est dit aïe. On a appris que Kyan et Navo avaient eu une liberté créative totale. On s’est dit ah. J’ai compris que le problème avec Disney, c’était pas Disney, mais Hollywood. Parce que quand tu laisses tes créateurs s’exprimer, ça donne Bref.2.

C’était (pas) mieux avant

82 épisodes d’environ 2mn. C’était ça, Bref. Mais pas que. Bref., c’était drôle. Tu riais en voyant les mésaventures de ce gars de 30 ans. Avant de comprendre que ce gars de 30 ans, ça pouvait être toi. C’était toi quand tu te remettais jamais en question. C’était toi quand tu mentais à quelqu’un pour paraitre plus attirant et espérer le/la ramener dans ton lit. C’était toi quand tu mettais bilingue dans ton CV alors que tu savais même pas bien parler ta propre langue. C’était toi quand tu trouvais une répartie incroyable face à quelqu’un… sous la douche deux ans plus tard.

Parfois, c’était triste. C’était toi quand tu devenais agressif en accumulant la frustration. C’était toi quand tu tombais amoureux. C’était toi quand tu voyais tes proches avoir une vie, alors que tu mangeais des pâtes au ketchup sur un canapé. Bref, sous couvert d’un superbe humour, c’était la vie. C’était des rires, parfois des larmes. Souvent impactant, jamais méchant. C’était cette fille. C’était Marla. C’était Kheiron. C’était Kyan. C’était nous. Alors, quand cette saison 2 a été annoncée, on était surpris. Quand on a su que c’était 6 épisodes de 30 minutes, on était curieux. Et quand je suis sorti des épisodes, j’étais dévasté. J’étais heureux. J’étais grandis. J’étais différent. Bref, on tient peut-être la meilleure série de l’année.

L’embarras du choix

Quand on a quitté « Je », il avait 30 ans. Aujourd’hui, on le retrouve a 40. Le constat est amer. Il n’a pas évolué. Il reproduit les mêmes erreurs en boucle, en pensant que ce sera différent. Et c’est quand tu le retrouves que tu comprends qu’il t’a manqué.  Puis tu retrouves Marla, puis Baptiste. Et là, tu vois ce qu’est devenu Sarah, et tu comprends que cette saison va être incroyable. Enfin, ça c’est si t’aimes pas forcément le cinéma. Parce que si t’aimes le cinéma, tu l’as vu dès les premières minutes. T’as vu que l’image était plus soignée qu’une très grande partie des comédies. T’as remarqué que le montage était encore plus travaillé et encore, t’étais pas prêt pour la suite. T’as vu tous les acteurs impliqués et au top de leur forme. Tu découvres (encore) que Laura Felpin est une comédienne incroyable. Puis, surtout, t’as remarqué que Kyan, il avait eu de l’argent. Et surtout, après le premier épisode, tu savais que cette saison 2 allait être parfaite.

Faire une suite des années plus tard, c’est pas facile. Il faut innover, mais être pareil. Faire plaisir aux fans, tout en racontant ce que tu veux raconter. Trouver des nouveaux personnages, et savoir de quels anciens tu te débarrasses. Créer un nouveau départ pour ton histoire, tout en s’assurant que c’est une continuité. Et, au milieu de tout ça, il y a ton protagoniste. Pourquoi le retour de Tobey Maguire est nul dans No Way Home ? Parce que tu as l’impression qu’il a rien vécu en 10 ans.  Pourquoi on aime le retour du personnage de Kyan ? Parce que dès les premières secondes, il est déjà plus au même stade qu’avant. C’est bête à dire, mais c’est ce rien qui change tout.

Pulsions

Mais ce qui ressort de tout ça, c’est toi. Parce que comme toutes les grandes œuvres. Bref.2 te fait réfléchir à ta propre vie et à tes erreurs. L’épisode 2 te donne envie d’hurler à ton père que tu l’aimes. Après le 4e, t’es à deux doigts de démissionner pour chercher le boulot de tes rêves mais… testeur de sushi à domicile, ça n’existe pas. Et à la fin, t’en sors grandis. Tu te dis que certains personnages que tu détestes dans un film, c’est peut-être toi. Kyan et Navo appuient sur la vie, du meilleur comme au pire. Tout n’est pas blanc ou noir, mais tout est à toi.

Bref, cette saison 2 est parfaite.

Bande-annonce : Bref.2

Fiche technique : Bref.2 

Réalisation : Bruno Muschio (Navo) / Kyan Khojandi
Scénario : Bruno Muschio (Navo) / Kyan Khojandi
Casting : Kyan Khojandi / Laura Felpin / Baptiste Lecaplain / Keyvan Khojandi / Bérangère Krief / Jean-Paul Rouve / Alexandre Astier
Production : Harry Tordjman / My box content / TF1/ Disney+
Distribution : Disney +
Durée : 33 à 40mn
Nombre d’épisodes : 6

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Captain America : Brave New World, on l’a dans le Hulk

Dire que le MCU s’est crashé après Avengers : Endgame est un euphémisme. On y croyait pourtant, surtout avec la qualité des premières séries Disney+. Mais avec le temps, le studio aux grandes oreilles a totalement oublié la définition du mot ambition. Star Wars, les classiques d’animations, les remakes, rien n’a été épargné. Mais c’est surtout Marvel qui a le plus souffert. À seulement trois films du prochain Avengers, on se demande s’il reste quelque chose à sauver de cette saga du multivers. Malheureusement, ce Captain America ne nous rassure pas.

Éternel Problème

Thunderbolt et Les 4 Fantastiques. Voilà les films qui se placeront entre Captain America : Brave New World et Avengers: Doomsday. Deux projets. Et on se demande… En cinq ans, qu’a construit le MCU ? Quel construction mène à cette future confrontation ? Rien, ou presque. Le principal antagoniste, le nouveau Thanos, on l’a vu perdre face à Ant-Man. Adieu la crédibilité. Qu’ont fait Disney ? Ils ont complètement changé de direction, chamboulant ce qui était prévu depuis des années. Depuis 2020, les super-héros se noient, tués par une gestion interne catastrophique, des effets spéciaux à vomir et un manque de vision évident.

On pourrait résumer Disney (mais pas qu’eux, loin de là) à ce schéma : ne pas se remettre en question et reproduire sans cesse les mêmes erreurs, en s’attendant à un résultat différent. On en arrive à ce Captain America. À l’issue des 2h, le constat est amer. On n’a pas passé un mauvais moment (et c’est déjà un miracle), mais le film n’a strictement rien construit. Brave New World est un remake de Le Soldat de l’Hiver, tout en recyclant les thèmes de Falcon et le Soldat de l’hiver, le vrai quatrième opus dans l’âme.

Coup de Crosse

Pour ceux qui l’ignorent, Chris Evans alias Steve Rogers n’est plus là. Le bouclier, symbole de l’Amérique telle qu’elle devrait être, et de Captain America, a été cédé à Sam Wilson, anciennement Falcon. Si le passage de relais avait rebuté nombre de spectateurs, la qualité de la série Falcon et le Soldat de l’hiver a convaincu : Sam a les ailes suffisamment solides pour porter le costume. Malheureusement, tout ce que vous verrez dans ce quatrième opus n’est que redite. On se retrouve face à un Captain America qui a tout à prouver, que ce soit à lui-même ou au monde. D’ailleurs, le monde… Comme c’est le cas depuis quelques années, les civils n’ont plus aucune importance. Triste, pour un film de super-héros.

Si vous n’avez pas vu Les Eternels, vous ratez l’un des meilleurs films de super-héros de ces dernières années. Les autres, vous n’êtes pas sans savoir qu’un céleste a surgit des entrailles de la Terre et… qu’on n’en a plus jamais entendu parler. Le film corrige enfin le tir en proposant une intrigue centrée autour de cette nouvelle île, source d’immenses découvertes pour la science, la médecine et, bien évidemment, l’armement. Bien, si ce n’était pas déjà le sujet de Black Panther : Wakanda Forever. Le cœur de l’histoire, bien que politiquement intéressant, est vu et revu. On se retrouve encore une fois au milieu d’un complot mettant à mal un traité de paix, avec un président des États-Unis qui ne dit pas toute la vérité, et plusieurs vilains mal intégrés au récit.

Pourtant, il y a du bon. Le personnage de Thaddeus Ross est réussi et sauve à lui seul l’intrigue du long-métrage. L’émotion vient de lui, jamais de Sam. Pourtant, ce nouveau Captain ne s’en sort pas trop mal. Dommage que tout soit si plat, que les dialogues soient si téléphonés et sans impact. On nous ressort le duo Captain/Falcon, en moins bien et sans alchimie. On nous ressort un protagoniste agissant à l’encontre les ordres, sans aucun poids dramatique. Et pire encore, on nous balance un Red Hulk en fin de film, déjà dévoilé mille et une fois par le marketing. Oui, à quelques scènes près, l’intégralité du climax est déjà sur le net depuis de longues semaines.

Brave New World ? Pourquoi ?

On obtient, in fine, un film de 2h qui se laisse voir, mais dont le potentiel permettait infiniment plus. Malheureusement, ce n’est pas la réalisation qui sauve quoi que ce soit. Les quelques bonnes idées de mise en scène, toutes rassemblées dans le climax, sont noyées par un montage raté et un mixage son sans impact. On ne ressent rien, tant l’absence de nouveauté et d’ambition se révèle à tous les niveaux. Le premier atterrissage de super-héros de Sam deviendra sûrement un cas d’école de « comment rater sa scène d’ouverture », tant rien ne va.

Même les scènes aériennes sont ratées, tant elles sont illisibles. On est à des années-lumière de la scène d’ouverture géniale de la série Falcon. Pour le reste, le champ/contre-champ est maître à bord. Si le climax tente de sauver les meubles, avec de bonnes idées et quelques effets spéciaux efficaces, tout est trop précipité. Et puis, difficile de comprendre pourquoi Red Hulk n’affronte pas… au hasard… Hulk ? D’ailleurs, si le rendu visuel du vilain rouge est satisfaisant, le reste du film est d’une redoutable laideur. Les fonds verts sont tous très visibles, et aucun plan ne semble étalonné ou travaillé correctement. Non, décidément, ce n’est pas ce film qui suscitera une quelconque attente pour Avengers : Doomsday, qui semble déjà condamné.

Bande-annonce – Captain America : Brave New World

Fiche Technique – Captain America : Brave New World

Réalisation : Julius Onah
Scénario : Julius Onah / Malcom Spellman / Dalan Musson / Rob Edwards / Peter Glanz
Musique : Laura Karpman
Casting : Anthony Mackie / Danny Ramirez / Harrison Ford / Shira Haas / Tim Blake Nelson
Production : Marvel Studios / Kevin Feige
Distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures
Durée : 118 minutes
Genre : Super héros / action / aventure
Sortie : 12 fevrier 2025 en salles

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Entretien avec Valéria Bruni-Tedeschi, héroïne lumineuse du film de Carine Tardieu

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Valeria Bruni-Tedeschi, actrice incandescente et viscérale, se livre dans une interview exclusive. Au cœur de l’émotion, de la douceur et de la transmission, elle évoque son rôle dans L’Attachement de Carine Tardieu (Ôtez-moi d’un doute, Les Jeunes amants), son rapport au théâtre, à la littérature, à l’éducation et sa vision du métier d’actrice.

Elle fait partie de nos actrices les plus éblouissantes, vibrantes et marquantes. De la classe des actrices fracassantes. Qui emportent avec elles le fracas du monde et le subliment avec éclat. Des actrices irrévérencieuses et intenses. Qui ébranlent notre rapport au monde parce qu’elles-mêmes bouleversent le rapport au jeu, dissolvent la frontière entre la vie et la scène. Par l’énergie de leur aura.

Elle c’est Valeria Bruni-Tedeschi traversée par le feu, l’incandescence de l’émotion, la vitalité du vivant. Héroïne solaire et profondément humaine du très sensible film de Carine Tardieu, L’Attachement, le Magduciné l’a rencontrée au Grand Hôtel Amour face à la Gare de l’Est le lundi 3 février à Paris.

Interview de Valeria Bruni-Tedeschi

Le Magduciné : Vous êtes pour moi l’incarnation d’une femme authentique. Une actrice à la pointe aigüe de l’être. De celles qui, comme Gena Rowlands, s’offrent à la fêlure et à la vulnérabilité. De celles qui nous embarquent au cœur de l’émotion. Sans masque. Avec, comme le disaient les Grecs, la parrésia : le courage de la vérité. Et dans ce film de Carine Tardieu, c’est d’autant plus vrai que le personnage que vous jouez se déploie dans l’émotion de la douceur. Croyez-vous à ce que la psychanalyste Anne Dufourmantelle appelait « la puissance de la douceur » ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Oui, pour l’éducation, pour les rapports humains et pour les rapports tout court. La douceur peut venir fonder une pédagogie.

Le Magduciné : Et vous trouvez que cela donne presque plus de vitalité que la violence ?

Valeria Bruni-Tedeschi : C’est peut-être plus lent, oui, parfois c’est plus décourageant, mais ça ne veut pas dire que ce n’est pas miraculeux. Ça peut peut-être être miraculeux instantanément. Mais parfois la douceur tarde à se faire entendre, alors on peut se décourager et perdre foi en la douceur parce qu’on ne voit pas le résultat. Par exemple, ma mère est quelqu’un de très doux, elle a de la violence aussi, mais elle est quand même dans ses rapports avec les gens quelqu’un qui n’a pas de rancœur, quelqu’un qui est doux, et je vois quand même ce que ça a fait de beau autour d’elle et ce que ça a fait de beau en elle. Ça fait qu’on n’a pas d’amertume. L’amertume, c’est un tel poison.

Le « Grand Oui » à la vie selon Nietzsche.

Le Magduciné : Tout à fait. Et justement, dans cette beauté et bonté du personnage de Sandra que vous incarnez dans L’Attachement, qui me semble un peu régulatrice et au départ un peu bougonne et revêche, et qui va se déployer vers une forme de gratitude et sans amertume justement, je me demandais, en faisant référence à Nietzsche, il a un fragment (L’épreuve de l’éternel retour) qui nous questionne ainsi : si un démon toque à notre chair et nous demande cette vie dans ses milliers de moments fantastiques et dans son délabrement, cette vie dans toute sa splendeur et sa décadence, seriez-vous prête à lui dire oui un nombre incalculable de fois ? Si donc ce démon vous faisait faire cette épreuve, vous seriez pour ce Grand Oui à la vie ou il y aurait plutôt quand même de la révolte et de la dénonciation ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Non, non, je pense que je dirais oui, et je pense que le oui est la seule attitude possible en fait. C’est l’attitude vers laquelle j’essaye d’aller de plus en plus dans ma vie. Le oui. Ce qui se passe, c’est ça qui est bien. Ce n’est pas facile, hein. C’est un grand projet. Mais donc, ce qui se passe dans le chaos, dans tout ce que cela a de douloureux, la seule attitude de bonheur possible est le oui. Donc je dirais oui. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de douleur.

Le Magduciné : Et justement, il n’y a pas de ressentiment, pas d’amertume comme vous venez de le dire, et Nietzsche pensait que c’étaient des idéaux tristes qui appauvrissaient la vie, qu’il fallait pouvoir les dépasser et se réconcilier, et le Oui permet ça d’embrasser, de dire oui au réel ?

Valeria Bruni-Tedeschi : On dit oui à ce qui se passe. Oui au réel. Exactement. Dans ces grandes lectures que j’ai, il y a Le Pouvoir du moment présent d’Eckhart Tolle, et voilà, j’ai lu beaucoup de livres dans ma vie, des livres de sagesse, de méditation, de philosophes, mais ce petit livre, ce tout petit livre parmi des centaines de livres de sagesse spirituelle, il est quand même assez lumineux. Ce Oui au réel. Et aussi être témoin de ses propres pensées. Être témoin de soi-même.

Le Magduciné : Il y a des auteurs de prédilection qui vous accompagnent, des livres vers lesquels vous revenez ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Il y a une autrice italienne, Natalia Ginzburg, qui commence à être bien traduite et un peu plus connue, que je lis beaucoup. Il y a aussi Elsa Morante. Mais Natalia Ginzburg, je ne sais pas pour quelle raison, ou si je sais, car peut-être elle vient de Turin comme moi, et il y a quelque chose vraiment en elle, c’est ma mère dans l’écriture. C’est comme si c’était ma maman, elle me console, elle me réconforte, elle me donne de la lumière sur la vie. Voilà, ces livres sont très importants pour moi, et puis dernièrement j’ai lu beaucoup de nouvelles d’Alice Munro, j’aime beaucoup les livres de Philip Roth. Ça dépend des périodes de ma vie. Donc ce qui me relie beaucoup avec le personnage de Sandra (directrice d’une librairie féministe), c’est cette chose qu’elle dit :

« Mais non, je ne suis pas seule, j’ai les livres. »

Moi, je n’aime pas être seule, à la différence d’elle. Mais les livres sont des vraies personnes de ma vie. Natalia Ginzburg est quelqu’un de ma vie. Ce sont des gens qui font partie des gens de ma vie. Comme Sandra.

Le métier d’actrice : mettre de l’ordre dans le chaos.

Le Magduciné : Ça se voit. Et vous donnez l’impression de ne pas jouer. Mais de vivre. D’être. Cela me fait penser à la phrase de Valère Novarina pour qui jouer c’est engager le risque de sa vie, jeter son trauma sur scène et en même temps se réconcilier. Et pour vous, ce serait quoi jouer ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Eh bien, ça c’est une belle définition. Barbara avait une définition plus modeste : « Appuyer tout doucement là où ça fait mal », comme des shiatsus, et ça fait du bien d’appuyer là où ça fait mal. Mais après, ça peut être mettre de l’ordre dans le chaos. C’est Nietzsche qui disait : « Du chaos d’où naît une étoile dansante. » Mais moi, c’est l’idée de mettre un peu d’ordre dans le chaos, et ça, cela fait du bien. Aussi bien dans le chaos intérieur, en tant qu’actrice, je mets un peu d’ordre dans mon chaos pour donner une cohérence, un sens à un personnage. Ou alors quand je fais un film, pour essayer de mettre de l’ordre dans le chaos de la vie. Raconter un peu le monde ou les souvenirs en mettant de l’ordre dans les souvenirs. Et ça fait du bien. Après, ce n’est pas thérapeutique. Ça fait du bien comme cela fait du bien à un menuisier de construire un beau meuble ou un meuble qui tient, même pas beau, mais un meuble qui tient ! Le soir, il se sent bien. Donc c’est de cet ordre-là, mon métier. J’aime penser à mon métier comme à un artisanat, et ce n’est pas un métier thérapeutique. C’est un métier qui me fait me sentir mieux le soir quand je vais me coucher. Après, la différence avec l’artisan, c’est que pour l’artisan, le savoir-faire, c’est bien. Moi, le savoir-faire, nous les acteurs, le savoir-faire, ce n’est pas super. Il faut se décaler du savoir-faire pour être dans des zones d’inconfort. Disons que ce serait comme des artisans qui doivent faire des meubles qu’ils n’ont pas l’habitude de faire. Sinon, on est ennuyeux.

Le Magduciné : Pour revenir sur ce remarquable documentaire que Karine Scylla a fait autour de votre travail sur Les Amandiers (Des Amandiers aux Amandiers), je me demandais si vous deviez fonder une école de théâtre, quel serait votre mantra. Qu’est-ce que vous diriez le premier jour à vos élèves ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Ouh là. Ouh là.

Le Magduciné : Moi-même qui suis aussi professeur, j’ai beaucoup de difficultés, je dois dire, à enseigner aujourd’hui à des jeunes.

Valeria Bruni-Tedeschi : C’est compliqué comme question. Parce que je me suis sentie un peu, quand j’ai fait Les Amandiers, un peu pas prof, mais j’ai fondé une petite école de théâtre pendant quelques mois, j’ai fait un long casting et j’ai retenu treize personnes, treize jeunes, c’est comme si j’avais retenu des gens pour une école. Je les ai fait répéter plus d’un mois, 8 heures par jour, comme vraiment une vraie troupe de théâtre. On a tourné deux mois et demi. Donc c’était une petite école courte, mais une petite école. Et j’étais un peu une sorte de prof. Je mettais en scène, mais j’essayais de leur communiquer aussi des choses que j’avais comprises, pas apprises, comprises de mon métier, de l’instrument de l’acteur, du travail devant la caméra, du travail de l’acteur. Et de notre travail de l’époque au moment de Nanterre, des Amandiers, j’ai vraiment essayé de leur parler de Chéreau profondément, de Pierre Romans, de ce qu’était cette époque, quelle différence entre cette époque et aujourd’hui. Et tout cela a abouti à un travail que j’ai adoré faire, mais ensuite le retournement de situation qui s’est passé à la sortie des Amandiers m’a extrêmement déçue sur ce que j’ai éventuellement réussi à leur communiquer. Parce que j’ai trouvé leur attitude face à la tempête, face à la débandade, face au scandale, face au lynchage médiatique d’un de leurs camarades. J’ai trouvé leur attitude totalement frileuse et totalement en contradiction avec tout ce que j’avais essayé de leur communiquer comme feu, comme prise de risque, comme amour, comme courage, comme « je m’en fous de la carrière », comme « je veux jouer », comme « je veux dire la vérité », et tellement jusqu’au moment d’un article d’une femme qui a parlé et dit que j’avais manipulé ses acteurs, et aucun n’a pris la parole pour dire : « Non, non, c’était bien. » Toute cette espèce de frilosité de la jeunesse d’époque m’a consternée et m’a fait penser que mon travail avait été un échec, et donc je pense aujourd’hui réellement que j’adorerais faire une école.

Le Magduciné : Et qu’est-ce que vous leur diriez ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Qu’est-ce que je leur dirais ? Je ne sais pas ça.

Le Magduciné : Quelque chose qui ne soit pas de la technique, pas du savoir-faire ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Non, mais ce n’est pas ça. Ça, je l’ai travaillé avec eux. J’ai travaillé sur la vérité. Sur la surprise. Sur le toucher. J’ai travaillé sur « prendre des risques ». J’ai travaillé sur l’obscénité. Je leur disais des obscénités pour les faire rigoler. On faisait de tout. Mais gentiment. Tout était super gentil. Avec beaucoup d’amour entre tout le monde. Donc tout ça pour moi a été annulé au moment du scandale des Amandiers. Donc aujourd’hui face à des jeunes, je ne saurais plus quoi dire. Je pense que je leur dirais : « Faites-vous des écoles entre vous, faites-vous des référents, mettez vos référents intimité, vos référents-ci, vos référents-là, faites vos lois, mettez les contrats, faites vos trucs. Moi, je n’ai rien à voir avec tout ça. » Parce que réellement tout ça me met en péril. Met en péril réellement ma naïveté, ma capacité créative.

Le Magduciné : Votre sincérité ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Sincérité est un mot qui ne me parle pas beaucoup. Mais en tout cas, ma prise de risque. Et à un moment, c’est très intéressant, j’aimerais vraiment réfléchir à ça dans un débat et rencontrer des jeunes autour de ça. Des jeunes qui sont contre ma pensée. Je ne pourrais pas monter une école. Parce qu’avant, il faut se mettre d’accord. Et même pour un prochain film, il faut qu’on se mette tous bien d’accord. Moi, je ne peux pas avoir quelqu’un qui vienne me dire : « J’ai manipulé les autres. » Je ne peux pas. Donc avant, tu dois être d’accord que tu as envie, entre guillemets, d’être manipulé émotionnellement par moi et que tu signes pour qu’on soit d’accord. Pour que je te touche sans que je te demande la permission. Maintenant, il y a des nouvelles lois que je ne connais plus et sur lesquelles je ne suis pas sûre de vouloir travailler. Je ne sais pas si vous voyez en ce moment les enquêtes de l’Assemblée Nationale. C’est très intéressant. Il faut regarder Ruf (Directeur de la Comédie Française). Ce qu’on lui demande. Où on met le curseur dans une improvisation. Il faut savoir comment on fait pour continuer à travailler. C’est une vraie question passionnante. Et j’aimerais réfléchir à ça avec des têtes, pas avec Sandrine Rousseau.

Merci Valeria Bruni-Tedeschi pour cet échange intense et précieux.

L’attachement : puissance de la douceur

Carine Tardieu signe avec L’Attachement une comédie dramatique pleine de sensibilité, explorant les liens affectifs sous toutes leurs formes. Porté par des acteurs remarquables tels que Valeria Bruni-Tedeschi et Pio Marmaï, le film nous plonge dans une reconstitution intimiste où la douceur, la nostalgie et les émotions vibrantes s’entrelacent avec fluidité. Entre deuil, amour inattendu et attachements progressifs, L’Attachement propose une vision lumineuse des relations humaines, loin des stéréotypes. Découvrez notre critique complète de ce récit empreint de délicatesse et de poésie.

Carine Tardieu réussit avec L’Attachement une comédie dramatique dense en émotions et questionnements sur ce qui distingue l’amour de l’attachement, sans verser dans le mélo et en laissant toujours entrer la légèreté et la gravité des possibles de la vie et de ses aventures.

Par le choix de ses acteurs d’abord, la cinéaste instille l’émotion et la nostalgie.

Aller chercher Catherine Mouchet pour jouer une grand-mère un peu atteinte d’Alzheimer ayant de la difficulté à s’occuper d’un nouveau-né (ici, Lucille, au rythme de laquelle le film est construit) est un choix fort, à part. Une scène de repas de famille avec Mouchet suffit à situer le film dans la tradition des classiques naturalistes, à imprimer du Alain Cavalier ou du Claude Sautet des Choses de la vie et à faire de L’Attachement un film excessivement touchant.

Pareil pour le choix de tous les comédiens (Marie-Christine Barrault, Pio Marmaï, Valeria Bruni-Tedeschi, Raphaël Quenard en tête) remarquables de justesse, de sensibilité et de sobriété dans des situations qui auraient pu être très improbables à jouer, car casse-gueule.

On sent une direction d’acteurs animée par « cette puissance de la douceur » qui irrigue la mise en scène et l’histoire. On sent l’amour partout. – Il n’y a que l’amour dans ta vie, dit un des personnages. L’Attachement nous fait éprouver par tous les miroitements du récit et ses revirements la vérité de cette phrase. Un amour qui a su faire face à la violence du deuil, de la perte et se réconcilier avec la vitalité de ce que la vie reste à offrir. Un amour qui n’est pas conflit, mais bonté. Carine Tardieu, comme déjà dans son précédent film Les Jeunes Amants (magique et magnifique histoire d’amour entre Fanny Ardant et un homme plus jeune, Melvil Poupaud), va chercher ces circonstances des amours insolites et im/possibles, des amours inattendus, non identifiables immédiatement, des amours thérapeutes et salvateurs. Pas les amours ravagés et destructeurs.

Sandra (Valeria Bruni-Tedeschi, délicieusement tendre) est la voisine célibataire, féministe, un peu bougonne et paraissant égoïste d’Alex (Pio Marmaï, toujours excellent), nouvellement veuf et père d’une petite Lucille dont la mère est morte à l’accouchement. Alex a déjà un fils adoptif (Eliott) de sa femme morte.

L’Attachement se meut au rythme du grandir de Lucille en tissant ses liens narratifs ténus, fragiles et fugitifs comme des paysages d’attachements progressifs entre ses personnages. C’est d’abord Eliott qui transfère toute son affection sur cette voisine, présente au bon moment, puis Alex, puis l’ex-mari de la femme morte (incarné par un Quenard tout en discrète présence et beauté grave). Enfin, c’est tout le récit qui se cristallise et miroite autour de la voisine. Un peu psy sur les bords, Sandra tente de prévenir Alex : – C’est pas de l’amour, c’est ton deuil que tu fais avec moi. Le film est très beau ici d’aller d’abord confirmer le sens de cette analyse puis de lui apporter un démenti.

Les sensations, les situations, la mouvance toujours un peu bancale et instable des aléas des émotions, la musique mélancolique d’Éric Slabiak, c’est cela que la cinéaste traduit avec talent, charme et fluidité : la sensation vibratile de la durée et du mouvement des petites émotions qui sans cesse nous accompagnent, nous dévient et nous emportent dans nos choix.

« L’Attachement est un sentiment d’affection durable qui unit aux personnes ou aux choses, mélange d’amour, d’amitié, de tendresse » : le film rayonne de toutes ces qualités. La délicatesse des sentiments est l’inspiration de l’écriture.

On est traversé par ces attachements polymorphes, paysages intimes dévoilés par les psychés alertes et bienveillantes des personnages écrits avec tact et joués avec une intuition précise de la relation.

Carine Tardieu nous transporte finalement dans une famille, la sienne, avec des liens d’élection, pas ceux dictés par les normes. Le foyer, pour elle, n’est pas un espace-temps toxique ni un lieu-lien à fuir. Contre un fait social de plus en plus avéré et systématique où il faudrait couper, trahir les origines ou fuir la famille, L’Attachement propose d’autres explorations et nous invite à la réinventer sous des perspectives lumineuses et moins stéréotypées.

Bande-annonce : L’Attachement

Synopsis : Après le décès de sa femme, Alex, père d’un nourrisson et d’un fils adoptif, trouve un soutien inattendu auprès de sa voisine Sandra. Entre deuil, attachements progressifs et renouveau, le film explore les nuances de l’amour et de la résilience émotionnelle.

Fiche technique du film L’Attachement

  • Réalisatrice : Carine Tardieu
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1h48
  • Scénario : Carine Tardieu, Raphaëlle Desplechin
  • Musique : Éric Slabiak
  • Photographie : Pierre Cottereau
  • Montage : Christel Dewynter
  • Production : Christophe Rossignon, Philip Boëffard
  • Société de production : Karé Productions
  • Distribution : Diaphana Distribution
  • Pays d’origine : France
  • Langue : Français
  • Date de sortie : 19 février 2025 en salle

Distribution

  • Valeria Bruni-Tedeschi : Sandra
  • Pio Marmaï : Alex
  • Catherine Mouchet : La grand-mère
  • Raphaël Quenard : L’ex-mari de la femme décédée
  • Vimala Pons : Emilia
  • Florence Muller : Marianne
  • Marie-Christine Barrault : La mère de Sandra et Marianne

« Le Centurion » : un char increvable

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Le char britannique Centurion, malgré une naissance un peu tardive pour la Seconde guerre mondiale (en 1945), reste l’un des plus grands modèles d’engins blindés de l’histoire militaire, un véritable symbole de puissance et de robustesse sur le champ de bataille. Dans ce nouveau tome de la série Machine de guerre, Jean-Pierre Pécau et Senad Mavric nous narrent les exploits de ce char exceptionnel.

Dès sa mise en service à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Centurion est conçu pour affronter les imposants Panzer allemands, notamment les célèbres Tiger et Panther. Bien qu’il ne prenne pas part aux dernières batailles de la guerre, ce char impressionne déjà par son design innovant : son blindage incliné, son moteur puissant et sa tourelle imposante, qui surpassent même celle du redoutable Tiger.

« Il est plus confortable qu’un Churchill et va plus vite que lui. Je dirais que le canon mitrailleur n’est pas très utile, ça rajoute du poids sans grand avantage. Il vaudrait mieux surblinder l’avant. Si l’IS2 nous avait touchés à cet endroit, on partait en fumée. »

Si, en 1945, il n’a pas encore l’occasion de briller pleinement, son baptême du feu arrive peu après, en 1950, sur les fronts de la guerre de Corée. Ce premier engagement marque le début d’une longue série de batailles où le Centurion va démontrer sa robustesse et son efficacité, de l’Asie à l’Afrique, en passant par le Moyen-Orient.

Le char connaît des améliorations successives, le Mark 5 notamment, et se distingue lors des confrontations violentes avec les chars soviétiques, comme les redoutables T-72 des armées arabes, mais aussi en Indochine et en Israël. Sur chacun de ces terrains d’affrontement, le Centurion s’impose comme une machine inébranlable, un monstre de puissance et de technologie.

Dans ce tome, Jean-Pierre Pécau réussit une fois de plus à conjuguer l’aspect technique du char avec une narration réussie. Chaque affrontement met en lumière non seulement les spécificités mécaniques du Centurion, mais aussi les hommes qui, au sein de son équipage, participent à son incroyable trajectoire. C’est à travers le regard de ces soldats que l’on suit l’évolution de l’engin, qu’il s’agisse de la guerre de Corée, de la guerre du Vietnam ou encore des conflits israélo-arabes.

Cela ne se fait pas sans humour, puisque les répliques fusantes sont monnaie courante dans l’album. « C’est inespéré, messieurs, un test en conditions réelles !! Vous êtes certains que c’était un Staline ? », demande-t-on aux soldats britanniques. « Ou alors une Coccinelle, ils se ressemblent. » L’ingénieur regrette : « Dommage que vous n’ayez pas pris de photos. » Réponse des militaires : « Oui, on y a bien pensé, mais, voyez-vous, la lumière n’était pas bonne… Et je suis très à cheval sur la qualité de mes photos. »

Le travail graphique de Senad Mavric est à saluer. Les dessins réalistes restituent avec brio la majesté de cette machine de guerre et mettent en scène les combats avec talent.  Le Centurion est un hommage probant à un char important et à son rôle déterminant dans les conflits qui ont marqué la seconde moitié du XXe siècle. L’album ravira les passionnés de matériel militaire, ainsi que ceux qui souhaitent découvrir, de manière accessible et divertissante, l’histoire de l’un des engins militaires les plus fascinants jamais conçus.

Machine de guerre : Le Centurion, Jean-Pierre Pécau et Senad Mavric 
Delcourt, janvier 2025, 64 pages 

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3.5

« Une histoire populaire du football » : l’épopée sociale et politique du ballon rond

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Le football est un sport universel, le plus populaire au monde. Mais au-delà des terrains, des dribbles légendaires et des trophées soulevés, il porte en lui une histoire sociale et politique souvent méconnue. C’est cette épopée au long cours, encore en construction, que raconte Une histoire populaire du football, album signé Mickaël Correia, JC. Deveney et Lelio Bonaccorso, et paru suite à une collaboration entre les éditions Delcourt et La Découverte. 

À travers un récit foisonnant, cet album retrace les origines du football, ses transformations et ses luttes, en mettant en lumière les figures oubliées et les mouvements qui ont façonné ce sport en un puissant instrument d’émancipation. De l’Angleterre industrielle aux favelas brésiliennes, du combat féministe aux résistances face au nazisme, cette fresque qui ne dit pas son nom réhabilite la face cachée d’un jeu trop souvent réduit à son aspect mercantile.

L’histoire du football débute en effet bien avant l’ère moderne, hyper-médiatique et consumériste. Si le ballon rond trouve ses prémices dans des jeux populaires ancestraux, sa codification remonte à l’Angleterre du XIXᵉ siècle. Thomas Arnold, réformateur du système scolaire britannique, voit dans ce sport un moyen de canaliser l’énergie des jeunes et d’inculquer la discipline au sein des public schools. Mais c’est lors d’une fameuse réunion du 26 octobre 1863 à Londres que le football prend sa forme actuelle : onze représentants de clubs établissent des règles définitives, distinctes du rugby, posant ainsi les fondations du jeu que nous connaissons aujourd’hui.

Le football devient rapidement un outil d’éducation et d’encadrement social. Face à la misère ouvrière et aux fléaux de l’alcoolisme, du jeu et de l’oisiveté, l’Église anglicane investit dans la création de clubs pour occuper les travailleurs durant leur temps libre, en hausse avec l’instauration de la semaine anglaise. Ces équipes, souvent affiliées à des paroisses, structurent les journées des ouvriers et dirigent leur énergie vers des objectifs considérés comme « sains ». Mais alors que la passion pour ce sport grandit, la question du professionnalisme devient centrale : en 1885, après de vifs débats, la Fédération anglaise reconnaît officiellement le statut de footballeur professionnel. 

La décision répond à la menace des clubs du nord de créer leur propre ligue après avoir été sanctionnés pour avoir rémunéré leurs joueurs. Trois ans plus tard, William McGregor, dirigeant d’Aston Villa, fonde la Football League, premier championnat organisé, exclusivement réservé aux joueurs professionnels. C’est aussi l’époque où apparaissent les premiers transferts, chaque joueur devenant la propriété exclusive de son club.

Si l’essor du football accompagne l’évolution sociale de l’Europe, il n’échappe pas aux discriminations de son temps. L’ouvrage revient ainsi sur les pionnières du football féminin, notamment ces 14 équipes ouvrières qui, en pleine Première Guerre mondiale, disputent une coupe historique dont la finale se joue le 18 mai 1918. Pourtant, en 1921, la Fédération anglaise interdit aux clubs professionnels de prêter leurs terrains aux équipes féminines, freinant brutalement la progression du football féminin sous des prétextes fallacieux. L’accusation de détournement de fonds, portée contre certaines de ces équipes organisant des matchs de charité, suffit à marginaliser durablement le football féminin.

L’album revient aussi sur les discriminations raciales qui ont jalonné l’histoire du jeu. On y découvre notamment Arthur Friedenreich, fils d’un riche homme d’affaires allemand et d’une lavandière brésilienne noire. Malgré son statut social, il subit le racisme, qui se traduit sur le terrain par des gestes trop appuyés, parfois brutaux. C’est précisément lui qui, pour échapper aux violences adverses, perfectionne l’art du dribble, faisant de cette technique une arme à la fois tactique et politique.

Le ballon rond n’a pas non plus échappé aux tumultes de l’Histoire. En 1938, alors que l’Autriche vient d’être annexée par l’Allemagne nazie, un match symbolique oppose la sélection autrichienne à l’équipe du Reich. Matthias Sindelar, figure emblématique du football autrichien, défie le régime hitlérien en refusant d’honorer la victoire imposée aux siens. Il marque un but sublime et célèbre avec arrogance devant les officiels nazis, avant de décliner toute participation à la sélection allemande. 

L’après-guerre voit l’émergence des grandes stars du football mondial. Pelé et Garrincha incarnent le Brésil flamboyant des années 1950 et 1960. Pourtant, derrière la magie du jeu, l’ouvrage met en lumière les méthodes drastiques imposées aux joueurs. Lors de la Coupe du monde 1958 en Suède, l’équipe du Brésil est soumise à un encadrement quasi militaire : régime alimentaire strict, contrôle des déplacements, surveillance de la vie familiale et même un psychologue chargé d’évaluer la solidité mentale des joueurs. Pelé, jugé trop jeune, et Garrincha, considéré comme mentalement inapte à gérer la pression, sont d’abord mis de côté. L’histoire en décidera autrement, et les deux hommes deviendront des figures mythiques du football mondial.

Le livre s’attarde également sur l’enfance de Diego Maradona, gamin des quartiers défavorisés de Buenos Aires, jouant sur des terrains de fortune aux poteaux en bambou. De Boca Juniors à Naples, Maradona deviendra un symbole pour les classes populaires. Mais son parcours est aussi jalonné de controverses, notamment sa fameuse « Main de Dieu » contre l’Angleterre en 1986, acte de revanche d’un peuple argentin encore marqué par la guerre des Malouines. Le livre n’occulte pas ses démons, notamment son addiction aux stupéfiants, qui ternira l’image du joueur.

Une histoire populaire du football rappelle que ce sport demeure un espace de luttes sociales. Le combat pour l’égalité salariale des joueuses, porté par Megan Rapinoe contre la FIFA, prolonge le long combat pour la reconnaissance du football féminin. Dans un monde où le football est devenu une industrie pesant plusieurs milliards, où les clubs sont rachetés par des fonds d’investissement et des États, l’ouvrage rappelle qu’il fut d’abord et avant tout un sport d’émancipation. Le ballon rond a toujours été un miroir des tensions et des espoirs de la société. 

Une histoire populaire du football, Mickaël Correia, JC. Deveney et Lelio Bonaccorso  
Delcourt/La Découverte, janvier 2025, 144 pages

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5

« Gone »: un space opera sombre

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Avec Gone, Jock propose aux éditions Delcourt un one-shot de science-fiction aux accents prononcés de survival thriller. L’album donne lieu à une authentique immersion graphique et comporte une critique acerbe des inégalités sociales et des mécanismes d’oppression.

Abi, 13 ans, survit péniblement avec sa mère sur une planète ouvrière, où la population ne subsiste que grâce aux réparations apportées sur des vaisseaux spatiaux. Son quotidien ? Des raids pour voler de la nourriture à bord des luxueux engins de croisière interstellaires. Mais lors d’une expédition rendue d’autant plus urgente par la grossesse de sa mère, un événement inattendu fait d’elle la passagère clandestine d’un gigantesque vaisseau. Pendant des années, elle va parcourir les entrailles de l’engin spatial, explorer ses conduits, et se soustraire à la vigilance de gardes à la gâchette facile et aux scrupules inexistants.

Jock esquisse dans son œuvre une critique des inégalités sociales : les passagers oisifs, privilégiés, contrastent avec les prolétaires des soutes. Mais cette dichotomie riche/pauvre reste malheureusement superficielle : elle est reléguée au second plan par des séquences d’action quelque peu répétitives. Avec Abi, l’auteur portraiture un personnage féminin fort, indépendant, capable de résilience et d’abnégation. Mais les personnages secondaires – notamment les saboteurs – manquent quant à eux de profondeur. Ils sont interchangeables et souvent réduits à des archétypes. 

Gone peine alors à trouver son équilibre. D’un côté, des cases très immersives au cœur des entrailles mécaniques du vaisseau, avec des clairs-obscurs maîtrisés et des visuels hyper-soignés. De l’autre, un rythme soutenu mais non sans à-coups, avec des enjeux insuffisamment développés. Ainsi, la seconde moitié du récit procède par exemple par des ellipses frustrantes. 

Avec Gone, Jock signe une œuvre paradoxale. Le format choisi met en valeur son art souvent somptueux, que la galerie présente en fin d’album ne fait que magnifier. Mais le scénario, bien que porté par une héroïne attachante, échoue à concrétiser ses thèmes ambitieux. Du coup, le lecteur reste sur sa faim, saluant les bonnes idées mais regrettant leur traitement lacunaire. 

Gone, Jock
Delcourt, janvier 2025, 168 pages

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4

« Fragments d’histoires troublantes », Pantom sème le trouble

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Avec Fragments d’histoires troublantes, Pantom nous invite à explorer un univers où la mort, la perte et l’incompréhension humaine dominent. À travers sept récits courts, l’auteur bâtit une atmosphère de plus en plus oppressante, où l’ordinaire se mue progressivement en un fantastique qui exacerbe la noirceur des psychés. 

Chaque histoire met en scène des personnages en déroute, souvent confrontés à des événements qui bouleversent leurs existences et les précipitent dans une spirale irréversible. Pantom ménage des moments de tension et de violence émotionnelle. Il offre une réflexion sur la nature de la souffrance humaine, sur ses échos dans un monde qui semble absurde et cruel.

Dans l’histoire intitulée Kiss Me Alice, le personnage principal est un homme en quête de sentiment, mais dans une forme déviante. L’auteur esquisse un individu qui, après avoir vécu une enfance marquée par l’indifférence face à la perte maternelle, se retrouve incapable de pleurer la mort de son père. Le vide émotionnel de son enfance a longtemps été contrebalancé par Alice, une domestique qui lui apportait l’affection dont il semblait si désespérément en manque. Cependant, cette recherche d’intimité prend une tournure macabre lorsqu’il commence à tuer des femmes, espérant, par leur meurtre, combler l’absence qu’il ressent.

Ce récit explore le thème de l’absence d’empathie et du besoin humain d’être aimé, même par des moyens dévoyés. Le vide du protagoniste n’est jamais comblé par l’amour qu’il recherche, mais par une violence qui soulève une question fondamentale : la rédemption est-elle encore possible quand la déconnexion émotionnelle est totale ? 

L’histoire de Silent se distingue par sa simplicité apparente et la profondeur de son désespoir. Un homme, après la perte de sa femme dans un accident de train, sombre dans un deuil inconsolable. L’incapacité à surmonter cette tragédie marque une rupture avec la réalité, un passage dans une forme de paralysie émotionnelle où l’homme semble se noyer dans la solitude… Le Grand Mesa nous plonge ensuite dans un récit où la quête de la perfection, incarnée par l’invention d’une IA dotée de sentiments, rencontre l’échec total. Cela interroge notamment la relation entre l’homme et ses créations. 

Dans Du plus profond du lac, le thème de la malédiction prend une tournure des plus tragiques. Une jeune femme, dont le village souffre de sécheresse, reçoit un pendentif magique d’une sirène. Ce pendentif exauce le souhait de pluie, mais à un prix : en le portant, la jeune femme se transforme peu à peu en une créature marine condamnée à vivre sous l’eau. Ici, Pantom nous plonge dans un récit où la tentation, symbolisée par l’objet magique, devient la cause même de la chute. La Nuit de la tempête de neige remonte le fil d’un infanticide, Le Dernier Quartet renoue avec une forme de malédiction en érigeant le besoin de liberté, devenu irrépressible, en objet de criminalité, et Adorable Kollwitz raconte le désespoir d’une femme qui souffre de ne jamais avoir été soutenue par sa mère.

À travers Fragments d’histoires troublantes, Pantom réussit à créer une atmosphère hypnotique où le fantastique ne sert pas seulement à déstabiliser le lecteur, mais à explorer des recoins de la psyché humaine où l’inexplicable côtoie le quotidien. Chaque histoire, bien que différente dans sa forme, partage une même recherche de réponse face à l’incompréhensible, que ce soit la perte, la souffrance, la violence ou la quête de sens dans un monde dévasté par les erreurs humaines. Le recueil joue habilement sur l’ambiguïté. Le Dernier Quartet en est d’ailleurs symptomatique : Gisèle se tue à la tâche nuit et jour pour offrir à son frère les soins dont il a impérieusement besoin ; il suffira pourtant d’une illusion de renouveau pour qu’elle abandonne tout ce en quoi elle croyait…

Fragments d’histoires troublantes, Pantom
Delcourt/KBooks, janvier 2025, 420 pages

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3.5