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Pas son genre, un film de Lucas Belvaux: Critique

Critique Pas son genre, de Lucas Belvaux

Synopsis: Clément, jeune professeur de philosophie parisien est affecté à Arras pour un an. Loin de Paris et ses lumières, Clément ne sait pas à quoi occuper son temps libre. C’est alors qu’il rencontre Jennifer, jolie coiffeuse, qui devient sa maîtresse. Si la vie de Clément est régie par Kant ou Proust, celle de Jennifer est rythmée par la lecture de romans populaires, de magazines « people » et de soirées karaoké avec ses copines. Cœurs et corps sont libres pour vivre le plus beau des amours mais cela suffira-t-il à renverser les barrières culturelles et sociales ?

La guerre des mondes

Lucas Belvaux, réalisateur belge chevronné et engagé, est connu pour sa dénonciation farouche des inégalités sociales et sa propension à contester l’ordre établi. Ses chroniques dépeignent souvent des hommes faibles, isolés, prolétaires. Touchés dans leurs virilités (cet attribut essentiel dans la représentation de respectabilité de la puissance masculine), ceux-ci n’en sont pas moins de vaillants guerriers bravant avec dignité et courage les interdits. Chantre de la lutte des classes, son cinéma âpre et tendu est un tract de militantisme.

Il délaisse ici son sujet de prédilection pour ce qui se présente comme une comédie douce-amère sur la difficile condition humaine.

Dans quelle mesure la philosophie de la pensée, censée nous guider vers la vérité de la vie, se heurte-t-elle au réel? Quelle force intérieure nous meut ? L’intellectuel est-il mieux armé face aux turpitudes de l’existence que l’âme modeste? Quelle est l’influence de notre éducation sur notre parcours et nos rencontres et sommes-nous éternellement condamnés à cette binaire opposition classe privilégiée/classe modeste? Le réalisateur ne prétend aucunement posséder les réponses à ces questions complexes, nous proposant simplement de partager sa réflexion. Cet homme, émérite prof de philo parisien au chemin linéaire, est muté dans le nord, à Arras. C’est pour lui une punition inacceptable, eu égard aux services rendus et à son immense talent. Contraint et forcé, il doit se résoudre à accepter cette proposition mais ne compte pas rester dans « l’enfer » nordiste. Attitude hautement hautaine que semble regretter Belvaux, première pièce à charge symbolique du mépris ostensiblement revendiqué par cette Bourgeoisie envers la province. Sa rencontre imprévue avec cette modeste coiffeuse, aux antipodes de sa personnalité, est l’opportunité rêvée pour lui de modifier sa perception simpliste du chemin à suivre.

Elle, pleine d’énergie et d’enthousiasme, est portée par son idéalisme fleur bleue qui lui donne cette confiance inébranlable en la vie. Pas épargnée par les coups du sort, elle tire parti de sa modeste situation et ne loupe jamais une occasion de s’émerveiller pour la plus infime joie. Tout lui est prétexte à faire la fête et la solidarité des collègues de travail et amies est son plus précieux bonheur. La bonté et la compassion dont elle fait preuve, touchent au plus haut point. Le couple improbable qui se forme sous nos yeux parait dans un premier temps n’avoir qu’une fonctionnalité somme toute illustrative, le scénario s’appuyant sur cette aide pour se construire plus facilement. Mais de fil en aiguille, cet itinéraire balisé prend formidablement sens et les sentiments se précisent de plus en plus avec le temps. Se découvrant des points communs qu’ils ne soupçonnaient pas, leur amour n’en est que plus intense. Le comportement néanmoins égoïste de son amoureux l’amène à se questionner sérieusement sur la véritable nature de sa relation. Pourquoi sent-elle une si grande distance de sa part ? Elle qui brûle d’amour et se consume à petit feu de sa nouvelle passion, ne comprend pas l’intériorisation et le ressenti cérébral de son compagnon.

Le premier plan du film débute par sa séparation d’avec son ex compagne. Tandis que celle-ci pleure sa douleur de la perte, lui l’a quitte avec empathie mais sans aucun signe de compréhension et de regrets. Comme si son intellectualisation de sa propre souffrance l’empêchait de partager ce moment pénible, faiblesse qu’il ne peut se résoudre à afficher sous peine de passer pour un lâche. C’est cet aspect troublant que lui reproche grandement sa nouvelle conquête. Vivre ne s’apprend pas dans les théories littéraires, fussent-elles de Kant. Il faut accepter de souffrir pour se révéler à soi-même et rien ne remplacera jamais ce risque-là. Tout est mécanique chez lui, jusqu’au plaisir charnel. Son amour est pur et véritable mais trop contrôlé pour accéder à la vérité des sentiments.

Émilie Dequenne, l’égérie des frères Dardenne et compatriote de Lucas Belvaux, est merveilleuse de sensibilité et de pudeur. Sa vitalité et sa gouaille nous touchent directement en plein cœur. Elle est la principale raison de courir voir ce très beau et délicat long-métrage. Son irritante niaiserie du début laisse rapidement place à une interprétation tout en finesse. L’émotion qu’elle dégage est remarquable. Aidée dans sa tâche par son partenaire, sociétaire de La Comédie Française, qui joue une partition nuancée avec beaucoup de talent. Le réalisateur n’a plus qu’à rendre ceci en image et le fait avec un exquis raffinement. On sent bien ici la préférence du cinéaste pour ces gens simples et combatifs et son procédé en pâtit un tantinet. La caractérisation des personnages est un peu trop stéréotypé dans son premier tiers et la volonté perceptible qu’il a d’embellir l’antagonisme Paris/Province en surjouant la fierté et la beauté campagnarde contre l’austérité et l’inélégance de la capitale desservent un brin la force de son travail. Mais ces petites réserves, mises à part, n’entachent en rien l’intelligence et la sincérité du résultat final. A voir absolument !

Fiche Technique: Pas son genre

Réalisation: Lucas Belvaux
Scénario: Lucas Belvaux d’après: le roman homonyme de: Philippe Vilain
Interprétation: Émilie Dequenne (Jennifer), Loïc Corbery (Clément), Sandra Nkake (Cathy), Charlotte Talpaert (Nolwenn), Anne Coesens (Hélène Pasquier-Legrand), Didier Sandre (le père de Clément), Martine Chevallier (la mère de Clément)…
Distributeur: Diaphana Distribution
Date de sortie: 30 avril 2014
Durée: 1h51
Genre: Comédie, Romance
Image: Pierric Gantelmi d’Ille
Décor: Frédérique Belvaux
Costume: Nathalie Raoul
Son: Béatrice Wick
Montage: Ludo Troch
Musique: Frédéric Vercheval
Producteur: Patrick Quinet, Patrick Sobelman
Production: Agat Films & Cie, Artémis Productions, France 3 Cinéma, RTBF, Belgacom

Auteur : Le Cinéphile Dijonnais (Sabri)

Du roman au film, David Fincher se spécialise dans l’adaptation

Fight Club, Millenium, Gone Girl : quand David Fincher adapte des romans cultes

Si le cinéma est le 7ème art, la littérature est le 6ème. Il est donc logique que les deux s’entremêlent et se complètent. Et, si rien n’est plus beau qu’un scénario original, les plus grands auteurs n’hésitent pas à puiser l’inspiration dans le répertoire littéraire. Fidèles ou non, certaines adaptations sont rentrées au panthéon du cinéma. CinéSériesMag vous propose de se pencher sur certaines de ces tentatives de coucher sur la pellicule les mots qui ont fait le succès de leurs auteurs.

Fight Club (1999)

Sorti en 1996, le roman nihiliste de Chuck Palahniuk Fight Club est très vite optionné par la 20th Century Fox, qui flaire le bon coup marketing et souhaite surfer rapidement sur la réputation sulfureuse du livre. À l’époque, David Fincher est encore un jeune réalisateur, mais il s’est taillé une solide réputation grâce à Seven et The Game. De plus, son vif intérêt pour l’adaptation lui permet de se démarquer de ses autres concurrents.

Pas évident de transcrire sur la pellicule ce brûlot de 200 pages, entièrement écrit à la première personne et donc difficile à mettre en images. D’autant que le propos est pour le moins sulfureux, teinté d’une forme destructrice d’anarchisme personnalisée par Tyler Durden, anticonformiste charismatique aux idées révolutionnaires et aux idéaux acerbes. Fincher ne cherche absolument pas à diluer le propos de l’auteur, accentuant la critique du consumérisme galopant décrié par Palahniuk, et livrant une violente charge contre une société gangrenée par la publicité. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir lui-même recours au placement de produit, cela dit.

Le réalisateur parvient l’exploit de dissimuler jusqu’au bout le twist final, tout en parsemant son Fight Club d’indices et d’indications qui permettent d’apprécier tout autant le film à son second visionnage. Pour parvenir à ce tour de force, il appuie sur le thème de l’homo-érotisme déjà très présent dans le roman. Sa mise en scène est un modèle du genre, et son utilisation des images subliminales est une mise en abîme délicieuse. Tout dans sa réalisation est fait pour mettre le spectateur mal à l’aise, le renvoyant à ses propres contradictions. Les dialogues sont en ce sens savoureux, et respectent parfaitement l’esprit du livre, même s’il lui est impossible d’éviter la sempiternelle voix-off, gangrène de bien trop d’adaptations.

Malgré ses qualités indéniables et la campagne de publicité orchestrée par la production, Fight Club fait un bide à sa sortie. Seulement 100 millions de dollars au box-office, c’est l’un des plus gros flops de Fincher. Malgré tout, le film acquiert une dimension culte à sa sortie en DVD, et est considéré comme l’un des meilleurs long-métrages de l’année 1999. Aujourd’hui encore, il divise les critiques, certains pointant du doigt une apologie de la violence.

Millénium, Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes (2011)

Lorsqu’il s’attaque à l’adaptation du roman culte de Stieg Larsson, David Fincher est au sommet de sa popularité. Après avoir frayé majoritairement avec le thriller et le policier, il a obtenu deux nominations à l’oscar du meilleur réalisateur pour deux films très différents de ses habitudes, L’Étrange histoire de Benjamin Button et The Social Network. Ce dernier lui a valu des critiques élogieuses de la part de la presse et des spectateurs, et son statut d’auteur est désormais solidement assis. Les fans de la trilogie du Suédois sont donc logiquement aux anges, lorsque l’annonce est faite, même si une première adaptation existe déjà sous forme de mini-série.

David Fincher s’en donne à cœur joie, prolongeant le côté sombre et violent du roman sur l’écran. Parmi ses trouvailles visuelles, le générique est probablement celui qui a le plus fait parler. Une séquence façon introduction d’un film de James Bond, durant laquelle est résumé le film, ainsi que l’évolution de Lisbeth Salander, et rythmée par un remix brutal de Immigrant Song, de Led Zeppelin, signé du duo Trent Reznor-Atticus Ross. Cette courte scène résume à elle seule la maestria visuelle dont va faire preuve le réalisateur dans le reste du film. Adoptant une mise en scène froide, presque mécanique, Fincher souhaite par dessus tout rendre hommage aux paysages glacés de la Suède, filmant presque l’intégralité du long-métrage sur place. Il accorde une importance particulière à la photographie, mettant parfaitement en valeur la lumière grise locale.

Parmi les reproches qui lui sont adressées, certains spectateurs se plaignent de l’inversion de l’importance des personnages. Si, dans le roman, Lisbeth Salander a une place cruciale, certains ont l’impression que celle-ci s’efface dans le film pour laisser place à Blomkvist, transformé en une sorte de James Bond local. La personnalité des acteurs y est sûrement pour beaucoup. Daniel Craig a parfois du mal à faire oublier son rôle précédent, tandis que Rooney Mara, si elle fait preuve d’une prestation impeccable, peine un peu à soutenir la comparaison avec sa prédécesseuse venue du Nord, Noomi Rapace. Force est toutefois de constater que la jeune femme apparaît bien plus soumise que dans le roman de Larsson, ou même que dans le film originel.

Contrairement à Fight Club, Fincher n’a pas eu de difficulté à adapter le roman directement, collant avec fidélité au matériel tout en imprimant sa marque de fabrique au film. On y retrouve la mise en scène brillante et précise qui a fait le succès de The Social Network, et l’aspect presque mécanique de sa réalisation colle parfaitement à l’esprit du livre. Les fans de la trilogie Millenium attendant à présent avec impatience sa vision du deuxième roman, La Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette, un projet en cours mais qui ne devrait toutefois pas voir le jour de sitôt.

Gone Girl (2014)

https://www.youtube.com/watch?v=esGn-xKFZdU

Dixième film pour Fincher, et déjà sa quatrième adaptation, après Fight Club et Millenium, donc, mais aussi Zodiac, son bide le plus retentissant à ce jour (moins de 100 millions de dollars engrangés). C’est à un autre monument récent du thriller qu’il s’attaque cette fois, Gone Girl, de l’Américaine Gillian Flynn, sorti en France sous le titre Les Apparences. Pour la première fois, le script est rédigé directement par l’auteure, afin d’assurer une fidélité maximum. Celle-ci a reconnu avoir apprécié travailler avec Fincher, « un grand réalisateur, qui adore le livre et ne compte pas en faire quelque chose d’autre que ce qu’il est déjà ».

Et voilà le problème principal de cette adaptation. En collant parfaitement à la fois à l’esprit et à la lettre du roman, le réalisateur perd un peu ce qui avait rendu Millenium intéressant, même après avoir lu le roman. On retrouve toute la patte du maître, sa mise en scène est toujours aussi plaisante et précise, et il ne laisse une fois de plus rien au hasard dans sa manière de raconter une histoire sur la pellicule. Simplement le produit fini est peut-être un peu trop formel, un peu trop froid pour véritablement convaincre. Si cet aspect déshumanisé de sa caméra sied une nouvelle fois au scénario et aux personnages glaçants de cynisme, la mayonnaise prend moins qu’auparavant. On retrouve tout de même l’essence de ce qui a fait le succès de Fincher jusqu’à présent, mais enfermé dans les carcans d’une narration pas forcément adaptée pour le grand écran.

Gone Girl le film souffre d’ailleurs des mêmes problèmes que Gone Girl le roman, à savoir un dernier quart un peu faible, comparé au grand huit émotionnel vécu pendant plus de deux heures. On sent que Fincher s’amuse beaucoup à dresser le portrait de cette manipulation format XXL, qui n’est pas sans rappeler son troisième film, The Game. Les apparences sont bien entendu trompeuses, et il sait jouer avec les nerfs de ses spectateurs. Il semble également prendre un malin plaisir à envoyer un message à ses détracteurs, n’hésitant pas à le taxer de sexisme, et qui sont une nouvelle fois montés au créneau à la sortie du film. Misogyne, Fincher ? Ou, au contraire, amateur de femmes à fortes personnalités ? Ce n’est pas Gone Girl qui permettra de trancher le débat, et le réalisateur n’a pas l’air de s’en soucier outre mesure.

Trois films, trois adaptations, trois œuvres très différentes. En prenant le parti de s’éloigner (légèrement) du matériau d’origine, Fincher a sans doute réussi l’un de ses plus beaux coups, celui qui a fit de lui un réalisateur culte. Mais il a également su imposer son empreinte au fur et à mesure de l’évolution de sa carrière, sa mise en scène s’épurant avec le temps pour arriver sur ses films glaçants que sont Millenium ou Gone Girl. Il serait d’ailleurs intéressant de voir comment, aujourd’hui, il s’attaquerait à l’adaptation de Fight Club. Finalement, Fincher prouve que, même en collant au mot près à une œuvre littéraire, un bon réalisateur pouvait imprimer sa propre identité à une adaptation. Ce qui démontre que 6ème et 7ème art ne sont pas forcément opposés, mais complémentaires, et qu’il suffit d’avoir un style bien affirmé, pour tirer le meilleur des deux mondes.

Auteur de l’article Mikael Yung

Au-delà des collines, un film de Cristian Mungiu : Critique

[Critique] Au-delà des collines, de Cristian Mungiu

Synopsis: Alina revient d’Allemagne pour y emmener Voichita, la seule personne qu’elle ait jamais aimée et qui l’ait jamais aimée. Mais Voichita a rencontré Dieu et en amour, il est bien difficile d’avoir Dieu comme rival.

Les enfants du péché

Le propre du cinéma est de vous embarquer dans un refuge auquel vous n’avez pas ou peu accès dans votre propre vie. Et plus encore, de vous y confronter de telle sorte que ce voyage dans l’inconnu vous questionne, et vous incite à bousculer vos supposés acquis. Au-delà des collines en possède toutes les caractéristiques, et il est en cela totalement universel, bien qu’il prenne pour cadre la Roumanie et arrime son intrigue dans un couvent de nonnes Jésuites. Le titre du film dit bien la complexité de la situation qu’il expose, de par ses possibles multiples significations. Le sens littéral est assez explicite, puisqu’il situe la localisation géographique précisément, dans une pleine déserte à flanc des collines. Mais il pourrait tout aussi bien désigner l’attention que l’on doit porter au caractère ambigu de cette étude biblique de la foi, aller au-delà de la signification de ce que nous donne à voir les images. Estimer que le long-métrage ne s’embarrasse d’aucune vérité et tient bien plus de la fable christique que de la rigueur catholique n’est pas non plus à sous-estimer. On voit donc bien par là ce que sous-entend Christian Mungiu et sa fin, sèche mais implacable, atteste l’envie manifeste de densifier son propos.

Point n’est besoin de croire en quelque religion pour adhérer au projet, car son but n’est pas de justifier ou d’accabler La Puissance Miséricordieuse, loin s’en faut, mais plutôt de soumettre à notre regard forcément partial, le déchirement glacial de ce don de soi. L’Ecclésiastique et ses soupirantes, dans un geste de dévouement sacré, du moins le pensent-ils sincèrement, tenteront par leurs faibles moyens de ramener à la raison L’enfant du Péché, cette envoyée du diable venue tester leur sacrifice monacal. N’est-ce pas là, la mission qu’il leur faut accomplir devant Dieu pour s’absoudre de toute vilénie? L’attitude, pour condamnable qu’elle soit, n’est jamais regardée avec condescendance et le metteur en scène fait au contraire preuve d’une belle et touchante empathie envers ces envoyés du Ciel. Il n’en dépeint pourtant aucunement des Saints venus prêcher le Droit Chemin et ne cache rien de leur brutalité, témoin le dialogue perturbant entre le médecin et le Pope. C’est là, la principale force du récit, ne jamais basculer dans un manichéisme sot et vain.

Qu’en est-il de l’incriminée? Victime de son amour inconsidéré pour sa jeune conjointe qu’elle retrouve après tant d’années de séparation, elle ne se résout pas à ce que celle-ci se soit convertie à L’Amour Sacré. Le choc qu’elle reçoit est indescriptible, et la rend dans un état de quasi démence. Blasphémant avec force, elle sacrifie sa santé pour échapper à l’orthodoxie régnante autour de sa bien-aimée et se réapproprier son cœur. Quel plus beau don de soi que la preuve d’amour éternelle? Cristallisant autour sa figure sacrificielle le doute et la remise en question de la croyance figée, elle est en cela l’autre versant de la foi chrétienne. La voie à suivre s’en trouve d’autant plus indécise que nul ne va à l’encontre de ses convictions les plus intimes, et que la repentance inhérente à toute erreur est ici difficilement imputable à l’une ou l’autre partie. Dilemme cornélien que Mungiu ne cherche jamais à résoudre ou à expliquer, ne s’intéressant qu’aux faits et gestes du quotidien de ses damnés de la terre. Absolument pas convaincue par ces prières et prosternations comme rituels obligatoires, le refus d’une quelconque idolâtrie de la non pieuse jeune femme, s’apparente aux yeux des religieux comme une évidence mentale qu’il faut à tout prix éradiquer. Constat accablant que cette incompréhension et ce dogmatisme d’un peuple qui ne peut se rencontrer qu’en s’affrontant.

Au-delà des collines : bande-annonce

Au-delà des collines : Fiche Technique

Titre original : După Dealuri
Réalisation: Cristian Mungiu
Scénario: Cristian Mungiu d’après: les livres Confession à Tanacu et Le Livre des juges de: Tatiana Niculescu Bran
Interprétation: Cosmina Stratan (Voichiţa), Cristina Flutur (Alina), Valeriu Andriuţă (le pope), Dana Tapalagă (la mère supérieure), Cătălina Harabagiu (sœur Antonia), Gina Ţandură (sœur Iustina), Vica Agache (sœur Elisabeta), Nora Covali (sœur Pahomia), Dionisie Vitcu (M. Valerică), Ionuţ Ghinea (Ionuţ)…
Image: Oleg Mutu
Montage: Mircea Olteanu
Producteur: Cristian Mungiu, Tudor Reu
Festival et récompenses: Selection officielle à Cannes où il a remporté les prix du scénario et de l’interprétation féminine

Durée: 150 minutes
Genre: Drame
Date de sortie: 21 novembre 2012

Roumanie, France, Belgique – 2012

Auteur : Le Cinéphile Dijonnais (Sabri)

La Légende de Manolo, un film de Jorge Gutierrez – Critique

La Légende de Manolo, un conte de fée coloré à la sauce mexicaine

Synopsis : Le jeune Manolo est tiraillé entre les attentes de sa famille et ce vers quoi son coeur le porte. Avant de choisir de s’engager sur une voie, il embarque pour une incroyable aventure, qui le conduit dans trois mondes fantastiques, où il lui faudra affronter ses plus grandes peurs.

Hasta la muerte, baby

Le mois d’octobre se termine, les premiers frimas s’installent, l’automne arrive et avec lui la célébration des morts dans diverses cultures. En France, nous avons la Toussaint ; dans les pays celtiques ils ont Halloween, dont les traditions se sont largement répandues à travers le monde grâce à l’influence des États-Unis ; au Mexique, il y a le Jour des Morts, une célébration qui se distingue des précédentes par son caractère festif et coloré, alors que les vivants fêtent leurs disparus dans la joie. C’est de ces traditions que s’inspire La Légende de Manolo, qui puise dans le folklore du pays des tacos et des burritos pour proposer un conte de fées baroque et chaleureux.

Erase una Vez

Dans le fond, La Légende de Manolo n’a finalement pas grand chose d’original. Énième variation sur le thème de la quête de l’amour véritable, de la difficulté du passage à l’âge adulte et du poids des attentes familiales, il est un peu un pot pourri de ce que les contes de fées vous laissent imaginer. Les fans de Disney ne risquent pas le dépaysement, et certains passages font furieusement penser à des passages de leurs immortels chef d’œuvre, en particulier Aladdin ou La Belle et la Bête. Point de surprises de ce côté-là, donc, les enjeux sont connus, et aucune surprise ne viendra gâcher le plaisir des amateurs de happy ending.

Mais la beauté du film n’est pas tant dans le fond que dans la forme. Si le style d’animation ne plaira pas à tout le monde, force est de reconnaître qu’il est impeccable et plutôt original. S’inspirant des marionnettes avec lesquelles la narratrice tisse son récit, il parvient à ressembler à un spectacle tout en conservant fluidité et naturel. La direction artistique est également impeccable, faisant évoluer les personnages dans trois univers parfaitement distinct ayant chacun ses caractéristiques et son style visuel bien à lui. Que ce soit le monde des vivants, celui des âmes chéries ou celui des morts, chacun vibre de couleurs chaleureuses et possède sa propre identité, tout en renvoyant aux deux autres.

El Señor Burton

Bien sûr, cette idée d’un jeune homme allant chercher sa bien-aimée aux portes de la mort, quitte à traverser les enfers, rappellera des souvenirs à certains spectateurs. Si Guillermo Del Toro, qui produit le film, reconnaît une certaine parenté avec le mythe d’Orphée et Eurydice, force est de constater qu’il est difficile de ne pas penser à un certain Tim Burton, particulièrement à son film Les Noces Funèbres. La Légende de Manolo s’en distingue cela dit dans son ton, bien plus réjouissant et moins gothique. En fait, le film pourrait presque avoir été mis en scène par un clone moustachu du réalisateur d’Alice aux pays des Merveilles, le côté adolescent émo en moins, tant il fourmille d’inventivité visuelle.

Conte de fée coloré à la sauce mexicaine, vibrant d’originalité et de vie, La Légende de Manolo est le film familial idéal en cette période de fête des morts. Sans renouveler le genre, il vient offrir un joli contre-point aux productions plus formatées signées Disney, et se taille une jolie place au milieu des géants de l’animation que sont la maison aux grandes oreilles et Dreamworks. Une jolie bouffée de fraîcheur dans le ciel gris de cet automne naissant, qui donne envie de célébrer la mort et l’amour.

La Légende de Manolo – Fiche technique

USA-2014
Animation
Réalisateur : Jorge R. Gutierrez
Scénariste : Jorge R. Gutierrez, Doug Landale
Distribution : Diego Luna (Manolo), Zoe Saldana (Maria), Channing Tatum (Joaquin), Kate del Catillo (Katrina/La Muerte), Ron Perlman (Xibalba)
Producteurs : Guillermo Del Toro, Aaron Berger, Brad Booker, Carina Schulze
Directeur artistique : Paul Sullivan
Compositeur : Gustavo Santaolalla
Monteur : Ahren Shaw
Production : Reel FX Creative Studios, 20th Century Fox Animation
Distributeur : 20th Century France

Auteur : Mikael Yung

Doctor Who Saison 8 épisode 9 : Flatline – Critique

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Critique Doctor Who Saison 8 – Flatline

Synopsis : Clara se retrouve séparée du Docteur et découvre une menace venant d’une autre dimension. Mais que faire quand même les murs n’offrent aucune protection ?

Un nouveau regard…

Tout commence avec une chouette anamorphose, un petit jeu de perspective sympa, une image qui apparaît au regard en fonction de l’endroit (ou la manière) dont on la regarde. Dans ce cas précis, c’est un homme terrorisé par une force invisible qui disparaît, laissant une marque étrange sur le mur. Un subtil mouvement de caméra dans un angle inhabituel, nous révélera alors que cette trace est en fait son corps enfermé, au visage déformé par une expression de terreur pure. Les enjeux sont rapidement posés, il s’agira de faire un peu peur et de jouer avec les dimensions. Et c’est tant mieux parce que ça nous manquait les intrigues alambiquées et irrationnelles (A part Listen quelque temps avant).

Nous retrouvons donc le docteur et Clara après leur courte brouille de la semaine dernière. Elle a finalement décidé de rester avec son super copain pour vivre de nouvelles aventures, youpi ! Mais voilà le TARDIS plante sévère et ses dimensions extérieures se réduisent. Clara sort pour enquêter, tandis que le docteur reste coincé à l’intérieur, ne pouvant plus que passer sa main au travers de la porte. Devenant ainsi un docteur de poche. Une idée lumineuse propice à nombre de situations comiques et décalées. Clara devra alors agir à sa place, tandis qu’il tentera de comprendre ce qu’il se passe. Devenue alors Docteur par intérim (équipée du papier psychique et du tournevis), elle découvre avec l’aide d’un jeune tagueur, que la ville de Bristol est marquée par de nombreuse disparitions inexpliquées et l’apparition de mystérieuses fresques sur les murs.

La réduction de la taille du TARDIS était déjà une bonne idée, celle d’un antagoniste n’évoluant que sur deux dimensions est carrément brillante. Créant une tension soutenue de bout en bout et un suspense par anamorphose (fallait y penser). Prouvant également qu’il n’est pas forcément nécessaire d’en mettre plein la vue avec des effets spéciaux tape à l’œil pour impressionner et qu’un subtil mouvement de caméra sera toujours plus efficace que n’importe quel effet de sursaut artificiel. On pourrait même pousser l’analyse plus loin : des entités inconnues qui cherchent le secret de la troisième dimension pour conquérir le monde. Pourquoi ne pas faire l’analogie avec le cinéma américain (et peut être bientôt la télévision), qui dépense des millions dans ces nouvelles technologies de l’image en relief afin de faire monter le prix du ticket. Doctor Who est un pur produit de la télévision, et la 3D commerciale au détriment de l’intégrité et de l’identité des auteurs (les assaillants sont des corps sans âmes), il n’en veut pas chez lui. Dans le même ordre d’idée, le seigneur du temps ne n’apprécie pas vraiment d’être trimbalé dans un sac, pour être observé dans un format qui ne lui sied guère, comme on sortirait son portable pour regarder une série dans le métro. Peut être est-ce de la sur-interprétation, mais pourquoi pas après tout…

On en attendait pas autant de la part de Jamie Matheson qui avait signé le dispensable Mummy on the Orient Express de la semaine précédente. On reprochera tout de même quelques errance avec le retour de la formule du survival, encore et toujours un groupe de survivant qui se feront bouffer un à un, et la présence d’un personnage cynique détestable et obtus, pas forcément utile pour l’intrigue, juste là pour nous faire dire que quand même dans la vie, il y a des gens pas très sympas, incarné par Christopher Fairbank (Alien 3, Les gardiens de la galaxie), plutôt en forme pour le coup.

Clara endossant le costume du docteur (métaphoriquement) donne également de l’intérêt à cet épisode, on pourra alors regretter que son ami reste toujours présent grâce à une oreillette. Encore une occasion manquée de laisser un autre personnage exprimer tout son potentiel. Cela apparaît toutefois comme une manière déguisée d’adresser un message aux fans les plus retors : oui le docteur pourrait être une femme. Certains espèrent encore à chaque régénération un changement de sexe… Peut être, est-ce une façon de mettre l’idée en avant un instant pour la laisser germer dans notre cerveau et rendre la chose plus acceptable dans le futur, car il faut bien admettre que chez les seigneurs du temps, la parité n’est pas vraiment à l’ordre du jour. Romana date quand même du quatrième docteur et River Song n’avait que quelques caractéristiques de cette race alien… On attend toujours des nouvelles de la fille du Dixième d’ailleurs… Ou peut être pas. En tout cas, l’idée d’un docteur au féminin est assez plaisante, en espérant qu’elle fera son chemin dans les temps à venir.

En revanche chez les méchants, la présence féminine semble s’être démocratisée. Cette année c’est la mystérieuse Missy qui endosse le rôle. Une sorte de Mary Poppins version dark, qui suit avec attentions les aventures de nos deux héros. Nous la retrouvons à la fin de cet épisode, armée d’un…Ipad. Il est assez inquiétant de retrouver ce genre d’artefact entre les mains d’un personnage qui devrait se trouver dans une autre dimension (manifestement l’au delà). Pourquoi ? Parce que cela signifierait que les auteurs/réalisateurs/accessoiristes n’ont plus d’idée pour impressionner visuellement le chaland. Où est passé l’époque des machines merveilleuses, des inventions impossibles qui donnait justement à la science fiction son cachet si particulier ? La technologie aurait-elle dépassée la fiction ? Au point que toute les œuvres à venir se transforment en pub géante pour Apple ? Il y aurait eu des milliards de façons de signifier qu’elle suit à la trace Clara et le docteur. C’est soit par flemme, soit par manque d’inspiration, mais il est difficile de croire que l’un des conseiller artistique de la série ait décrété que ce serait une idée originale. Ou alors, Missy est une fan qui regarde les épisodes de la série sur son Ipad (on en revient au refus du Docteur d’être utilisé comme un portable de luxe) et intervient occasionnellement dessus; l’au delà serait en fait l’extérieur de la série et on fonce tout droit vers une fin complètement méta… mais non, ça doit juste être une maladresse.
Allez assez de questions bizarres pour aujourd’hui, l’épisode est bon, c’est l’essentiel. Et la semaine prochaine, le pull magique fait son retour…

Fiche Technique : Doctor Who

Titre original : Doctor Who
Genre : Aventure, Science fiction
Créateur(s):Steven Moffat (depuis 2008)
Pays d’origine : Royaume-unis
Date : 2005
Chaîne d’origine : BBC
Épisodes : Beaucoup…
Durée : 50 minutes
Statu : en cours
Avec : Peter Capaldi, Jenna Louise Coleman…

Le Labyrinthe, un film de Wes Ball : Critique

Le Labyrinthe, un mélange audacieux de Cube, Lost, et Sa Majesté des Mouches emballé dans un film haletant et étonnamment sombre

Synopsis: Quand Thomas reprend connaissance, il est pris au piège avec un groupe d’autres garçons dans un labyrinthe géant dont le plan est modifié chaque nuit. Il n’a plus aucun souvenir du monde extérieur, à part d’étranges rêves à propos d’une mystérieuse organisation appelée W.C.K.D. En reliant certains fragments de son passé, avec des indices qu’il découvre au sein du labyrinthe, Thomas espère trouver un moyen de s’en échapper.

Longtemps réservé à des productions aux tempéraments élitistes et intimistes adaptées de classiques de la littérature (on pensera notamment à La Planète des Singes de Pierre Boulle, ou à 1984 de George Orwell), les dystopies ou contre-utopie, comprenez des fictions futuristes dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur, font depuis un certain temps maintenant, les choux gras d’Hollywood.

Surfant sur la vague du retour en grâce de la dystopie dans la littérature teenage, Hollywood a ainsi exploité le filon de ces œuvres littéraires souvent déclinées en plusieurs tomes, et qui, visant une frange certaine de la population, ont su se doter la plupart d’idées intéressantes, dépeignant là encore des concepts d’un futur effrayant où l’humanité, soucieuse de conserver une certaine stabilité après des catastrophes qu’elles soient humaines ou naturelles, opère des rites jugés cruels, tels que le système de caste forcée (Divergente) ou celui de jeux de la morts, mettant en pâture des jeunes adolescents devant se tuer dans une arène pour satisfaire le peuple (Hunger Games).

L’occasion aussi pour Hollywood d’illustrer de manière plus subtile la difficulté du monde moderne, dans lequel s’engouffrent des jeunes adultes à un tournant de leur vie et en plein sursaut d’orgueil face à leur maîtrise des outils informatiques et technologiques, tout en déclinant parfois de manière excessive le potentiel littéraire et cinématographique des œuvres, poussées vers un abysse mercantiliste outrancier (en atteste le choix purement commercial de scinder en deux au cinéma les derniers volets des trilogies Hunger Games et Divergente).

Et au milieu de toutes ces productions pétaradantes, dotées de morales héroïques et libertaires, sentant bien gros le gigantisme américain, arrive le petit nouveau, en la personne de The Maze Runner, sobrement intitulé en français, Le Labyrinthe. Adapté comme à l’accoutumée d’un roman empruntant à la SF fataliste, l’histoire du Labyrinthe est curieuse voire anecdotique, tant son postulat de départ, empruntant aussi bien à la culture ciné (on pensera à l’esthétisme et le sens dédaléen du Cube de Vincenzo Natali), qu’à la culture télé (Lost et la prédestination de certains individus inconnus devant cohabiter et voguant vers un cheminement psychologique, leur faisant accepter leur condition au détriment de vouloir s’en sortir), innove des amourettes remplies de CGI sur fond de concept SF étiolées, étalant d’innombrables scènes d’actions explosivo-immersives comme vu précédemment.

Une innovation résidant aussi surtout dans son acheminement de l’intrigue, qui au contraire des précédentes adaptations en la matière, ne déploie pas dès le début, les tenants du concept de SF exploité par le film. Ainsi, point d’évocation d’anarchie, de dictature ou de pouvoirs politiques défaillants dès l’entame, point de constats amers sur la société et ses travers consuméristes. Le Labyrinthe fait le choix de commencer et relater son histoire par les yeux d’une personne, découvrant en même temps que son lecteur/spectateur les tenants de l’intrigue dans laquelle elle est plongée.

RUN OR DIE !

Cette personne, c’est Thomas. Reprenant connaissance dans un ascenseur montant inexorablement vers le haut, il ne se souvient plus de rien. Ni sa vie, ni ses amis, ni sa famille, ni comment il est arrivé dans cet endroit. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il débarque au milieu d’une clairière, sous les yeux attentifs d’autres adolescents de son âge, bloqués autour d’une muraille infranchissable, qui à l’orée de chaque jour, s’ouvre laissant entrapercevoir les contours d’un gigantesque labyrinthe.

Un labyrinthe insoluble, ayant pour finalité de créer une communauté quoique durement acquise, prévoyant une répartition des tâches et un ensemble de règles à laquelle tous les adolescents (rappelant alors ceux du roman Sa Majesté des Mouches) s’évertuent d’y contribuer ; une contribution physique voyant les coureurs, foncer dans le labyrinthe pour trouver une sortie, et les blocards s’occupant de la vie au camp.

Une scission permettant dans ce groupe, fragile et curieusement sans leader véritable, tranchant ainsi avec les relations dictatoriales des autres Divergente ou Hunger Games, de maintenir une harmonie. Harmonie, toutefois mise en branle par l’arrivée de Thomas, qui soucieux de connaitre la raison de sa présence entre ces 4 murs, perturbe l’ordre établi.

Considéré comme nuisible de par sa curiosité, apparaissant comme problématique au sein de ce microcosme masculin, rapidement banni, rejeté en permanence (comme en atteste son surnom du « nouveau » qui le suivra pendant presque tout le film), Thomas entend bien changer les mœurs de ses congénères, pour qui survivre est maintenant une priorité, au détriment de savoir qui peuvent être les personnes les ayant placés dans cet endroit, et surtout la raison de leur internement dans cette prison de pierre.

PRISON BREAK

Une volonté de s’en sortir et de percer les secrets de ces murs oppressants, qui apparait forcément à première vue comme prévisible, tant le film ne s’éloigne que très peu des poncifs du genre dystopiques en relatant encore une fois une personne quelconque, qui décide par excès d’héroïsme ou de bêtise, à se battre contre le système préétabli. Sauf que là où les CGI et les amourettes de Divergente et Hunger Games, nuisaient sérieusement à cet élan libertaire, en guimauvisant le ton du film, Le Labyrinthe, sans doute par l’absence notable de promotion, et le mystère entourant son intrigue, tranche avec ces derniers.

En présentant un concept sec, sale et sans concession, lié de manière corrélative avec l’avancée du héros dans sa quête, tout en développant juste assez pour rendre mystérieux les personnages qu’ils filment, Wes Ball, le réalisateur dont c’est ici la première réalisation, use à bon escient de son spectateur, l’impliquant suffisamment dans son histoire pour lui susciter l’envie d’en savoir plus.

Une histoire, s’accordant au support littéraire, qui se révèle dense, retorse et pas forcément explicite de bout en bout, renforçant paradoxalement le sentiment de claustrophobie et l’atmosphère anxiogène, ne serait-ce que par le biais d’un volet psychologique, nettement plus étoffé que son penchant action, qui pour le coup, n’est limité qu’à quelques scènes, plutôt bien faites dans leur fond comme dans leur forme.

Outre l’aspect financier avancé pour expliquer le manque d’action notable (le film a coûté à peu près 40 millions de dollars, soit seulement 1/3 du budget d’Hunger Games), c’est notamment pour sa propension à révéler les penchants de l’homme dès qu’il est livré à lui-même, la bestialité, l’instinct de survie, l’éveil de l’affirmation de soi, le sens de la communauté, les choix de vie (assimilables sur le coup à la transcription du passage à l’âge adulte), que le film parait aussi peu intéressé par l’action. Quasi simpliste, préférant étayer un fond dense, plutôt que de cacher derrière des scènes d’actions bancales, ponctuées de myriade d’effets clinquants et aseptisés, un vide scénaristique ou mythologique abyssal, le récit gagne en efficacité et en fluidité tout en affirmant son étonnante densité.

Une fluidité, se ressentant jusque dans la réalisation, qui sachant allier efficacité et mystère de bout en bout, parvient à rendre compte de la noirceur, étonnamment présente du film, et se dissipant juste à temps dans un final à twist ne donnant alors qu’une seule envie : savoir la suite.

Fiche Technique: Le Labyrinthe

Tire original: The Maze Runner
États-Unis – 2014
Réalisation: Wes Ball
Scénario: Noah Oppenheim, Grant Pierce Myers, T.S. Nowlin d’après: L’Épreuve de: James Dashner
Interprétation: Dylan O’Brien (Thomas), Aml Ameen (Alby), Will Poulter (Gally), Kaya Scodelario (Teresa), Thomas Brodie-Sangster (Newt), Ki Hong Lee (Minho), Jacob Latimore (Jeff), Blake Cooper (Chuck)…
Date de sortie: 15 octobre 2014
Durée: 1h54
Genre:
Image: Enrique Chediak
Décor: Marc Fisichella
Costume: Simonetta Mariano
Montage: Dan Zimmerman
Musique: John Paesano
Producteur: Ellen Goldsmith-Vein, Lee Stollman, Wyck Godfrey, Marty Bowen
Production: 20th Century Fox, Gotham Group
Distributeur: Twentieth Century Fox France

Balade entre les tombes, un film de Scott Frank – Critique

Critique, Balade entre les tombes

Synopsis : Ancien flic, Matt Scudder est désormais un détective privé qui travaille en marge de la loi. Engagé par un trafiquant de drogue pour retrouver ceux qui ont enlevé et assassiné sa femme avec une rare violence, Scudder découvre que ce n’est pas le premier crime sanglant qui frappe les puissants du milieu…

Papy fait de la résistance

Décidément, Liam Neeson fait preuve de ressources insoupçonnées. Nominé pour un oscar il y a déjà vingt ans grâce à La Liste de Schindler. Devenu le maître spirituel et entraîneur personnel de deux légendes de la pop culture, Dark Vador et Batman. Il aura tout de même fallu attendre qu’il dézingue du terroriste en mode action hero sous l’égide de notre Besson national pour devenir l’acteur bankable qu’il est aujourd’hui, de la trempe de ceux dont les films se bâtissent sur le seul nom. C’est le cas de Balade entre les tombes, adaptation d’une nouvelle de Lawrence Block avec pour personnage principal un détective à l’ancienne, ancien policier, ancien alcoolique et vrai dur à cuire.

Un Taken en mode réaliste

Qui d’autre pour incarner ce reliquat d’un autre âge, directe référence à une époque où les détectives s’appelaient Sam Spade ou Philip Marlow, un demi-siècle après la mort d’Humphrey Bogart ? La production pensa un temps à Harisson Ford, autre retraité badass, mais le rôle échût finalement à Neeson. Au vu des dernière productions dans lequel a joué l’acteur, on ne peut s’empêcher de penser à Taken. Le personnage de Scudder n’en est finalement pas si éloigné. Les deux ont la même manière d’appréhender les problèmes de façon très personnelles, les deux sont des loups solitaires, encore que Scudder n’a pas à se soucier de voir sa famille enlevée. Mais ce dernier n’est pas un action hero. C’est un détective.

Le ton du film est donc bien plus réaliste, et le personnage aussi, forcément. Ici, point de gunfights ou le gentil avance, tranquillement, au milieu d’adversaires incapables de viser. Les bagarres sont peu nombreuses, et plus violentes, car plus crues. On est loin du héros intouchable, même si Scudder ne verra pas l’intérieur d’un hôpital du film. Le ton est résolument hardboiled, dans la lignée des grands polars des années 50. Noir, peu loquaces, et peuplé de personnages paumés, d’escrocs sympathiques et de truands aux méthodes peu recommandables. Sauf que l’époque a évolué, le genre aussi, et cela se ressent dans le film.

Des années de retard

Clairement, Balade entre les tombes lorgne du côté des grands noms du polar, mais sans en avoir le charme vénéneux. Il manque quelque chose dans les dialogues, dans la mise en scène, ce qui faisait tout le sel de ces récits, pas forcément mieux ficelés, mais plus captivants. On peine ici à ressentir vraiment toute la noirceur de l’univers. Sans être totalement manichéen, Scudder manque peut-être de nuances de gris. On ne sent pas vraiment les fêlures du personnage. Sa quête avance sans heurts, sans enjeux véritables et, au final, on se retrouve face à un film au potentiel certain, mais trop lisse pour véritablement marquer. La descente aux enfers est à peine effleurée, et on a l’impression de se retrouver face à un archétype du genre pas assez fouillé pour se démarquer des autres. Cela vient-il du matériau d’origine ou de l’adaptation ?

Toujours est-il que, dans sa tentative de ressusciter un genre en perdition depuis plusieurs années, Balade entre les tombes échoue à proximité de sa cible. Sombre et réaliste, il manque d’un rien, de quelques fêlures supplémentaires sur sa carapace, de quelques répliques bien senties assénées par un Liam Neeson plutôt convaincant (sauf dans la scène de départ). Et, en attendant, on cherche toujours le successeur d’Humphrey Bogart.

Fiche Technique : Balade entre les tombes 

2014 – USA
Thriller, Policier
Réalisateur : Scott Frank
Scénariste : Scott Frank, d’après l’oeuvre de Lawrence Block
Distribution : Liam Neeson (Matt Scudder), Brian « Astro » Bradley (TJ), David Harbour (Ray), Dan Stevens (Kenny Kristo), Boyd Holbrook (Peter Kristo), Olafur Darri Olafsson (James Logan)
Producteurs : Tbin Armbrust, Danny DeVito, Brian Oliver, Michael Shamberg, Staecy Sher, Henry Langstraat
Directeur de la photographie : Mihai Malaimare Jr
Compositeur : Carlos Rafael Rivera
Monteur : Jill Savitt
Production : Cross Creek Pictures, DaVinci Media Ventures, Double Feature Films, Exclusive Media Group, Free State Pictures, Jersey Films
Distributeur : Metropolitan Filmexport

Auteur : Mikael Yung

Aux Yeux des Vivants, un film de Julien Maury et Alexandre Bustillo : Critique

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Synopsis: Fuyant leur dernier jour d’école, Dan, Tom et Victor, trois adolescents inséparables, se perdent dans la campagne avant de s’engouffrer dans les méandres d’un studio de cinéma abandonné depuis des années. Un lieu décrépi devenu depuis le repère d’Isaac et Klarence Faucheur, un homme et son étrange fils, bien décidés à ne pas laisser le trio dévoiler leurs sombres secrets aux yeux des vivants. La nuit tombe. De retour chez eux, les adolescents ne tarderont pas à s’apercevoir que quelque chose les a suivis, et que la nuit risque d’être l’une des plus longues de leur vie…

Disparu des écrans

A l’occasion de la sortie en DVD/Blu-Ray/VOD le 15 octobre dernier, la rédaction  revient sur ce film de genre hexagonal dont la communication et la distribution furent complètement bâclées lors de sa sortie en salles. Après un premier long très remarqué (A l’intérieur) qui faisait dire à toute la critique presse qu’une nouvelle vague du cinéma d’épouvante français était en train de naître (La Horde, Sheitan, Martyrs, Frontières, etc.), le soufflet est malheureusement vite retombé. Non seulement la notoriété médiatique de tous ces réalisateurs les a fait franchir les frontières (faute de travail en France), mais en plus les nouvelles attentes n’ont pas été atteintes avec le deuxième film de Alexandre Bustillo et Julien Maury, deux fous furieux du cinéma d’épouvante. Livide était un film fantastique bancal, brouillon, confus comprenant néanmoins quelques idées. C’est avec de très grosses difficultés qu’ils ont monté ce troisième projet, véritable cri du cœur pour un genre qu’ils affectionnent, au point que le crowdfunding se faisait indispensable pour finaliser la pellicule. Un projet monté par des fans pour des fans, et c’est dommage car Aux Yeux des Vivants a d’excellentes qualités pour les amateurs mais souffre encore trop de nombreux défauts d’écriture.

Diffusé dans une vingtaine de salles dans tout l’hexagone, on peut dire que la distribution du film fût catastrophique sans compter qu’il est arrivé une semaine avant un petit film d’horreur américain –The Baby– qui l’a largement surpassé sur le nombre d’entrées. Une vraie déception. Il est possible de l’angle de défendre le film face à l’ogre américain, mais il faut reconnaître que Aux Yeux des Vivants n’est pas dénué de défauts, et au contraire on ressort de la salle avec un avis plus que mitigé. Dès les premiers instants, le film pêche par ses dialogues d’une logique affligeante, impensable et de discussions profondément clichées entre gamins mi-ruraux, mi-urbains. Les interprétations des jeunes acteurs semblent terriblement récitées. Difficile de ressentir une quelconque empathie à leur égard, quand leurs conversations s’évertuent à parler des vagins de la mère des autres. Côté adulte, Anne Marivin est finalement celle qui s’en sort le mieux, jouant une mère aussi aimante que fragile et les fans des deux réals retrouveront avec intérêt Béatrice Dalle dans un très bref rôle. A noter quelques problèmes au niveau du mixage sonore (voix inaudibles, bruitages manquants, etc.) qui souligne un gros travail bâclé en fin de post-production. Le récit a le mérite de reposer sur plusieurs genres mais de manière très inégale. Aux Yeux des Vivants est à la croisée du slasher classique, du home invasion bancal, et du conte horrifique cependant réussi. Car il y a des idées, il y a quelques fulgurances dans le scénario sublimé par la mise en scène, mais dont la trame tombe trop souvent dans la caricature, la facilité et la gratuité évidente. Difficile de parler de second degré quand on montre une babysitter seins nus, tandis qu’on coupe au montage une éventuelle scène de sexe entre Anne Marivin et son compagnon. Non pas que voir du sexe nous manque forcément, mais il faut se donner les moyens d’aller au bout des choses, sachant que les réalisateurs ont dû avoir une énorme marge de manœuvre, la majorité du financement venant de la relation de confiance des donateurs du crowdfunding. Difficile alors de mettre cela sur le compte d’une pression des producteurs.

De fait, le film part avec de très nombreuses lacunes, mais heureusement que les deux compères savent manier une caméra et quelques projecteurs. Car Aux Yeux des Vivants proposent des plans splendides, et cette symbolique divine autour du « mutant » fait preuve d’une maîtrise formelle imparable. Notamment lors de ce plan, où l’on voit ce mutant recouvert d’une Parka à la Urban Legend devant une fenêtre illuminée de plein soleil. Grandiose ! D’autres plans très stylistiques se rajoutent dans la mise en scène et les nombreux travellings sont brefs mais incontestablement réussis. De même, les réalisateurs ont déniché de très bons décors comme ce studio de cinéma abandonné en Bulgarie, qui donne toute la force et l’ampleur du slasher à ce petit film fauché français. Il y a une volonté de vraiment bien faire et de saluer ses références. Alexandre Bustillo et Julien Maury n’ont jamais caché leur amour du slasher et surtout du giallo, qui éclate littéralement l’écran avec un plan que n’aurait pas renié Dario Argento. La maîtrise technique du film est véritablement à souligner car elle est la principale qualité du long métrage, même si il est relativement frustrant que les deux réalisateurs n’osent pas montrer des meurtres d’enfants, préférant jouer la sûreté et le hors-champ. Un cruel manque d’audace pour des transitions qui apparaissent comme très ringardes aujourd’hui (flashs blancs). Mais on ne fera pas la fine bouche sur l’effroi que peut provoquer le film, car il faut reconnaître que les bonhommes savent faire monter la tension à de très bons moments, notamment dans une troisième partie extrêmement intense, celle du home-invasion. Et puis ce « mutant », un vrai monstre de cinéma, certes encore loin derrière les tenors du genre que sont Leatherface, Jason ou Freddy mais un physique atypique, aussi fascinant que répugnant. L’aura divine qui l’entoure est un vrai tour de force dans l’intrigue et rend la trame plus poussée que ce qu’on aurait pu croire au début du film. Quelques symboliques lourdes sur les couleurs ponctuent le film, comme cette image rabâchée du conte de Perrault, d’une jeune fille au veston rouge poursuivie par un homme caché derrière sa capuche de parka. La fin s’avère en ce sens d’une simplicité assez déconcertante, et à de très nombreuses reprises dans le film, mais elle n’éclipse pas les bonnes intentions de départ.

Difficile de sauver la notoriété de ce film; tant il manque d’ambition, de travail d’écriture, de psychologie, et le manque de diffusion dans nos salles témoignent d’un manque total de confiance dans le cinéma de genre en France. Mais le film est sauvé par quelques points, et notamment sa mise en scène très fluide, très pensée, très évocatrice, et sur ce cinéma ultra-référencé qui fera plaisir aux néophytes. Quoiqu’il en soit, on sort de la salle avec beaucoup de regrets et encore plus car le film apparaissait comme l’espoir de la dernière chance pour le cinéma de genre français. Au final, on retrouvera ces deux réalisateurs sur deux projets internationaux, les suites des honnêtes films à sketchs ABC’s of Death et Theatre Bizarre. On leur souhaite un bon rebondissement dans le milieu, en espérant qu’ils aient les moyens de montrer la véritable étendue de leur talent, et de laisser le travail d’écriture à d’autres. Pour une fois, seuls les américains semblent faire confiance à nos frenchys, les dernières rumeurs annonçant que le tandem du film serait dans la wishlist des producteurs hollywoodiens pour le préquel sur Leatherface. On ne peut donc qu’espérer les voir suivre les traces d’Alexandre Aja.

Fiche Technique: Aux Yeux des Vivants

France
Réalisation: Julien Maury et Alexandre Bustillo
Scénario: Julien Maury et Alexandre Bustillo
Interprétation : Anne Marivin (Julia), Théo Fernandez (Victor), Francis Renaud (Isaac Faucheur), Zacharie Chasseriaud (Tom), Damien Ferdel (Dan), Fabien Jegoudez (Klarence), Nicolas Giraud (Nathan), Béatrice Dalle (Jeanne Faucheur)
Genre: Epouvante-horreur
Durée: 88min
Image: Antoine Sanier
Décor: Marc Thiébault
Costume: Tamara Fanoit
Montage: Sébastien de Sainte-Croix
Son : Raphael Gesqua
Producteur: Fabrice Lambot, Jean-Pierre Putters, Caroline Piras et Stéphane Leroux
Production: Metaluna Productions – SND – Canal +
Distributeur: Tanzi Distribution
Budget : /
Festival: Présenté au Festival international du film fantastique de Bruxelles 2014 (BIFFF)

Killers, un film des frères Mo : Critique

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Killers : Le renouveau du film de tueurs en série ?

Synopsis: Bayu est un journaliste qui enquête sur la corruption de la classe politique indonésienne. Son obsession l’enferme dans une spirale négative : rétrogradé au simple rang de cameraman, il voit aussi son couple partir en lambeaux. En fouillant dans les recoins obscurs d’internet, il tombe sur la vidéo d’un tueur psychopathe japonais qui filme l’agonie de ses victimes.

Il suffira d’une étincelle pour que les trajectoires de ces deux hommes si différents se rejoignent.

L’histoire de Killers commence un an auparavant avec la diffusion de V/H/S/ 2 lors de l’Etrange Festival. Parmi les sketchs qui le composait, un en particulier a retenu l’attention de tout le monde : Safe Haven. Plongée apocalyptique au cœur d’une secte satanique, il combinait les talents de deux réalisateurs : Gareth Evans, que nous connaissons pour la série des The Raid, et Timo Tjahjanto du duo de réalisateurs : les Mo Brothers (dont fait aussi partie Kimo Stamboel, qui semble plus impliqué dans l’aspect logistique des films). Si nous avons eu la chance de voir les films de l’expatrié anglais, nous n’avions pas pu voir Macabre en France, de sorte que la question se posait : qui a eu la plus grosse influence sur la réalisation de ce formidable moment de cinéma fantastique ?

La bande annonce de ce Killers devait nous apporter quelques réponses, et faire naître une envie bien compréhensible : portée par une musique hypnotique, elle promettait un film aussi violent que dérangeant, appliquant l’esthétique brute d’un The Raid au genre du film de tueur en série. Une parenté qui s’annonçait d’autant plus claire, que la grande majorité des acteurs était déjà apparue dans les films de Gareth Evans.

C’est donc avec une très grande envie que l’on est allé découvrir le film à l’Etrange Festival de cette année, et ce d’autant plus que les premiers retours parlaient d’un film profondément dérangeant. On va voir que si Killers a des qualités, il est loin d’être à la hauteur de cette attente.

Les deux visages de la mort

Killers raconte deux histoires, évoluant en parallèle, et qui, on l’imagine bien, vont se rejoindre arrivées à un certain point.

D’un côté on a Bayou : idéaliste, il perd peu à peu pied suite à ses problèmes professionnels. Pourquoi le fait de révéler la vérité devrait-il le mettre en échec ? La volonté de se venger monte en lui, et il suffit, comme dans Colt 45, d’une agression pour qu’elle se déploie dans des meurtres de plus en plus audacieux, et de plus en plus politiques. En filmant l’agonie de ses victimes, il reprend aussi bien le dispositif du tueur japonais, qu’il exerce son métier de journaliste, enregistrant l’actualité en train de se faire, de la manière la plus radicale qui soit.

De l’autre côté on a Nomura : sous ses apparences d’homme d’affaire sans histoire, il s’agit d’un tueur psychopathe avec toute la panoplie qui va avec : cibles féminines, salle de torture secrète dans sa maison, et histoire familiale troublée. Son intrigue tournera beaucoup autour de son histoire d’amitié avec une jeune fleuriste, tentant d’élever son jeune frère autiste, malgré les difficultés financières.

Tout l’intérêt du film est de voir la progression de ces deux personnages : l’un qui se déshumanise et devient de plus en plus violent envers ses proches dans une fuite en avant possiblement fatale, l’autre qui s’humanise au contact d’une femme qu’il pourrait ne pas envisager comme une victime, et qui va l’emmener dans un processus de remise en question de sa toute puissance. Cette progression n’est heureusement pas linéaire : Bayu se voit devenir un monstre, et cherche à se rattacher à ce qui était bon en lui, tandis que Nomura accepte mal d’être remis en cause, et rendra coup pour coup face aux humiliations qu’il pourrait subir.

Une histoire de violence 

Killers est un film très référencé d’un point de vue cinématographique : il est le croisement entre deux traditions du thriller opposées : d’un côté le modèle de l’histoire de Bayu est à chercher en Corée, avec deux films en point de repère : Sympathy for Mister Vengeance de Park Chan-Wook, et The Murderer de Na Hong-Jin. Comme dans le premier film, on assiste à la descente en enfer d’un homme qui va commettre des actes inacceptables par idéal politique et va en payer le prix fort. Comme dans le second film, cela va l’amener à des séquences d’action enlevées où sa maladresse sera compensée par son énergie pour échapper aux poursuivants, qui se feront de plus en plus nombreux avec le temps.

De l’autre côté, l’histoire de Nomura évoque des figures très classiques du thriller allant de Psychose à Millénium, avec tous les clichés qui collent à la peau des serial killers de cinéma.

Cette rencontre est censée apporter un regard neuf sur chacune de ces deux approches, mais cela ne fonctionne pas réellement pour plusieurs raisons.

Tout d’abord; parce que les deux intrigues se croisent trop tardivement, et de manière trop artificielle, ce qui non seulement donne parfois l’impression de regarder ce que les amateurs de nanar connaissent sous le nom de deux en un, mais en plus, laisse penser que chaque histoire aurait été plus intéressante traitée seule dans son propre film.

Ensuite parce que le film est trop timide. Sympathy for Mister Vengeance était un film qui impliquait entièrement le spectateur, et n’hésitait pas à lui faire vivre des scènes émotionnellement insoutenables : Killers garde les scènes les plus dures hors champ et n’arrive pas à créer de véritable lien émotionnel avec le personnage principal. De plus la croisade menée par Bayu manque d’ambiguïté : alors qu’il aurait été intéressant de mettre en doute le regard du personnage principal, chacune de ses actions montre que s’il n’est pas quelqu’un de bon, les autres sont pires encore, justifiant pleinement ses actes.  De même dans sa partie horreur, le film est trop timide en violence graphique et psychologique pour créer le malaise du spectateur.

De sorte qu’il échoue sur deux plans :

  • pour le spectateur qui s’intéresse à l’histoire, le film n’est pas assez incarné, en proposant une intrigue qui repose trop sur des clichés de cinéma et pas assez sur des personnages
  • pour le cinéphile qui aura l’impression d’avoir vu tout cela en mieux ailleurs.

Un sentiment de gâchis 

Si Killers a été accueilli très favorablement dans les festivals où il a été projeté, il n’est pas si étonnant de le voir sortir directement en DVD en France. Si on a évidemment vu bien pire en salles cette année, il paie son manque de vedettes pour un public français, et son absence d’originalité. En récitant ses leçons de cinéma extrême d’une manière très appliquée mais prévisible, il peine à intéresser le spectateur durant ses deux heures dix-sept. On en ressort avec une impression de gâchis : il y a en effet un vrai potentiel visuel chez les Mo Brothers, un vrai sens de l’action et de l’utilisation de la musique. On aimerait simplement voir tout cela au service d’une histoire plus personnelle. L’annonce d’un prochain film de Timo Tjahjanto en solo, The night comes for us, écrit par Gareth Evans, avec le même chorégraphe et les mêmes acteurs que dans les The Raid ne semble pas aller dans cette direction.

Killers : Bande-annonce

Killers : Fiche technique

Titre original : Killers
Réalisation : Mo Brothers (Kimo Stamboel, Timo Tjahjanto)
Scénario : Takuji Ushiyama, Timo Tjahjanto
Interprètation : Oka Antara, Kazuki Kitamura, Rin Takanashi, Luna Maya
Photographie : Gunnar Nimpuno
Musique : Aria Prayogi
Production : Yoshinori Chiba, Shinjiro Nishimura, Kimo Stamboel, Timo Tjahjanto, Takuji Ushiyama
Société de distribution : Wild Side
Sélections : Films de minuit au festival Sundance 2014 , Etrange Festival 2014
Genre : Thriller
Durée : 02h17
Date de sortie : 26 novembre 2014 en DVD

Indonésie / Japon – 2014

 

Eau argentée, Syrie autoportrait de Ossama Mohammed

Wiam Simav Bedirxan, 35 ans, a filmé le quotidien de sa ville assiégée depuis trois ans. Ses rushes ont servi au réalisateur syrien, Ossama Mohammed, pour réaliser Eau argentée : Syrie autoportrait, un documentaire poignant présenté en Sélection Officielle Cannes 2014 – Séances Spéciales, également sous-titré « Mille et une histoires par mille et un Syriens ».

Cinéma de l’insoutenable

Que valent les mots face à ce requiem saisissant d’une nation autodestructrice ? Exercice hautement jubilatoire autant que délicat et malaisé que la construction d’une critique juste et précise qui puisse rendre la pleine mesure à cette œuvre, qu’est Eau argentée, Syrie autoportrait. Cernée par la colère et le désespoir tout autant qu’empreinte de la mélancolique poésie arabe, elle est la pleine et entière expression d’un peuple défait mais héroïque.  L’incroyable puissance que dégage cet objet hybride, ne sert qu’à conforter et confirmer notre bonne conscience de spectateur attristé par cet effroyable mise à mort. Eau argentée, Syrie autoportrait est conçu comme un témoignage direct du parricide étatique de la contrée Syrienne, il fait office d’avertissement et se rappelle à notre mémoire sélective embrouillée d’événements tragiques déjà passés à la postérité, chassés par le tourbillon médiatique des conflits mondiaux plus « télégéniques » à même d’accaparer l’audience.

Notre connaissance plus que partielle de L’Histoire Syrienne, et la réduction qui en est faite à travers les journaux télévisés en affadit considérablement la complexe tradition et nous tend un miroir peu reluisant de notre suffisance. Il en va ainsi de nombreux autres cas similaires, et ce que cela raconte de notre bienséance à l’égard des civilisations « bâtardes », n’est pas pour nous grandir. Nous en sommes alors réduits à attendre ce genre de film documentaire pour nous rendre compte que L’Horreur n’a pas de frontières, et que notre méconnaissance culturelle dessert notre esprit critique. Nous avons alors beau jeux de verser des larmes de crocodile à la vision de La Terreur. Et les pires amalgames sont alors édictés comme vérités notoires, par nos visions étriquées de la situation donnée. Seuls les plus éclairés et les plus curieux iront chercher la contradiction pour élargir leurs pensées et y voir plus clair. Ceci n’étant pas inné, il est clairement dommageable que les médias de masse se contentent d’un travail peu élaboré et n’aillent pas chercher des sources bien plus fiables. Le cinéma, s’il doit ouvrir notre regard sur le monde qui nous entoure et nous interpeller en tant que citoyens de la mondialisation, ne doit pas prendre la responsabilité de remplacer notre éducation intellectuelle.

Requiem de l’horreur

Eaux Argentée, Syrie Autoportrait fait donc acte de transmission. Héritage d’une longue et catastrophique guerre confessionnelle, le démantèlement du pays est le résultat douloureux d’un processus d’anéantissement méticuleux de Bachar El Assad. De confession alaouite, longtemps méprisé, torturé et chassé par le pouvoir sunnite en place, il s’était juré, à la suite de son père (Hafez El Assad) de rendre la pareille aux mécréants. S’ajoutant à l’ardue cohabitation entre les deux fratries du fait de la domination macabre des seconds, son accession au trône suprême ne pouvait qu’accélérer cette scission (pour plus de précisions, voir ce dossier de Courrier International et celui-ci du Point). Mais plus que ce passé si difficile, ce qui intéresse davantage le réalisateur est comment se réapproprier sa nationalité quand tout concourt à rendre apatride L’Humain dans une Nation devenue inapte juridiquement. Qui ne sait respecter et valoriser son identité au point de l’anéantir, ne peut aucunement se considérer comme patriote. Il ne suffit pas d’user de la persuasion et de la force pour affirmer son entité, et les antécédents dictatoriaux tendent à nous le démontrer.

Aux moyens de vidéos amateurs et de petites caméras nous est alors montrée la pure abjection d’un régime sans scrupules, éliminant la moindre contestation revendicative. Ce qui n’était au départ qu’une légitime aspiration démocratique à plus de liberté, se change subitement en révolte populaire face à tant d’ignominies. Corps sans vie ensanglantés, sévices traumatisants et exécutions sommaires sont ici restitués sans filtre, avec une brutalité écœurante (une insistance peu opportune sur cette horreur dévitalise par ailleurs la force du propos). Choquant mais nécessaire pour nous secouer. Filmées caméra à l’épaule, ces séquences interpellent notre représentation du réel, et nous font reconsidérer avec vigilance la violence fictionnelle.

La maitrise de ces outils est encore plus rehaussée par la correspondance lumineuse qu’entretiennent le documentariste et son homologue resté au pays, fruit d’un dialogue permanent interrogeant avec acuité le présent incertain et l’avenir indéfinissable. Ou la mort fait partie intégrante d’un processus de réhabilitation et la peur n’empêche pas le courage. C’est aussi et surtout l’illustration que les pouvoir du cinéma et de l’imagination resteront toujours plus fort symboliquement que le sens de la vie. Agrémentées de chansons et de poèmes de L’Ancien Mythe Perse, ils accompagnent magnifiquement la traversée éprouvante des deux comparses. Nourri de références aux cinématographes d’avant-guerre et à ses codes culturels occidentaux (Charlie Chaplin, Hiroshima Mon Amour, Edith Piaf), il frappe aussi par sa similitude avec des archives historiques des charniers et des pogroms de l’époque soviétique et nazie. Un champ lexical proche de la Solution Finale dont nous avait plus habitués jusqu’à présent les récits de Claude Lévi-Strauss et Primo Lévi. Signe que la barbarie prend aujourd’hui d’autres formes mais qu’elle reste bien présente à nos portes.

Synopsis : En Syrie, les Youtubeurs filment et meurent tous les jours. Tandis que d’autres tuent et filment. A Paris, je ne peux que filmer le ciel et monter ces images youtube, guidé par cet amour indéfectible de la Syrie. De cette tension entre ma distance, mon pays et la révolution est née une rencontre. Une jeune cinéaste Kurde appelée Simav (« eau argentée » en kurde) qui lui demande : de Homs m’a « Tchaté » : « Si ta caméra était ici à Homs que filmerais-tu ? » Le film est l’histoire de ce partage.

Extrait: Eau argentée, Syrie autoportrait 


Fiche technique : Eau argentée, Syrie autoportrait

Sous-titré « Mille et une histoires par mille et un Syriens »
Auteur : Ossama Mohammed (Étoiles de jour, Sacrifices)& Wiam Simav Bedirxan
Image: Wiam Simav Bedirxan, thousand Syrians & Ossama Mohammed
Son : Raphael Girardot
Direction de production : Camille Laemlé & Martin Berthier
Montage : Maïsoun Assad
Musique Originale : Noma Omran
Mixage : Jean-Marc Schick
Producteur exécutif : Les Films d’Ici (Serge Lalou & Camille Laemlé) & PROACTION FILM (Orwa Nyrabia & Diana El Jeiroudi) en association avec Arte France- La Lucarne – Chargé de programme Luciano Rigolini
Version originale : Arabe
Version Disponible : VOSTVF – VOSTA
Durée : 90′
Format : HD

Auteur : Le Cinéphile Dijonnais (Sabri)

Samba, un film d’Olivier Nakache et Eric Toledano : Critique

Une mariée, de l’euphorie, une plongée dans l’envers du décor… Le début de Samba fait écho à celui d’un autre film, sorti la même semaine : Geronimo  (Tony Gatlif). Après ces premières images trompeuses mais reflétant l’ambiance générale de Samba – l’euphorie  – on sent de suite que les deux films n’ont pas la même ambition.

Si Samba a un nom de danse et que  Geronimo à des airs de West Side Story, avec des scènes de danse incontrôlables, c’est dans leur ambition que les deux films diffèrent. Bouffée d’adrénaline aussi optimiste que violente, Geronimo épouse la vitalité de ses acteurs alors que Samba utilise de grands acteurs, connus et souvent très bons, pour leur faire faire ce qu’ils savent le mieux nous offrir : un visage frêle mais apaisant pour Gainsbourg, un gentil « pauvre » pour Omar Sy. Même quand ils sont à contre-emploi, comme Tahar Rahim, ce n’est que pour des seconds rôles pas très incarnés. Samba déçoit donc non pas à cause de ce que l’on attendait du film après Intouchables, mais à cause d’un duo de réalisateurs trop modestes pour leur ambition, à savoir que le film, mettant en scène une privilégiée et un rejeté, rejoue à travers Alice (Charlotte Gainsbourg) qui cherche ici son sens, une révolution avortée. Après un tel succès il y a 3 ans, on aurait pu espérer qu’avec un sujet aussi fort, les réalisateurs auraient fait se lever les foules. Mais le miel du film en fait une piètre révolution de velours où chacun n’est finalement que le médicament de l’autre. A l’image de la dernière scène du film qui le démontre aisément : le film n’est là que pour que chacun s’échange ses propres gris-gris, pour que deux personnages attachants se sauvent, presque malgré eux. Cessons là les comparaisons. Toledano et Nakache en font bien assez eux-mêmes en mettant en scène des duos, comme eux, que tout oppose mais qui créent ensemble une alchimie à laquelle on croit sans y croire, par la magie du cinéma vue ici comme une machine à miracle, à belles histoires, à émouvoir.

Populaire et exigeant ?

Samba, dernier né du duo Nakache / Toledano, est à l’image de ses affiches toutes resserrées sur le visage serein de ses personnages : sucré, policé, trop sage. Sur les affiches, la lumière est très belle, pas forcément dans le film, qui souffre d’une image plutôt banale et d’une absence souvent flagrante de mise en scène. A la manière de leur immense succès passé, ils opposent aujourd’hui deux figures diamétralement opposées : une paumée en burn-out à la recherche de sens (et de tendresse) et un sans-papiers sous le coup d’une reconduite à la frontière. Derrière ces figures, on aurait aimé plus de corps, de chair, moins de surface. Les blagues arrivent dès le début. Parce que le regard posé sur notre monde malade, de son rejet ou de sa pression, est d’emblée rempli d’humour et d’humanisme. Oui, il y a une vraie volonté chez ce duo d’écrire une rencontre, des rencontres, mais sans aller assez loin. C’est ce qu’on regrette, car malgré l’absence d’un vrai parti pris de mise en scène, les deux réalisateurs réussissent des scènes assez belles, notamment au cœur du centre où les bénévoles, qui tentent de venir en aide aux sans-papiers, officient. L’humour est fort bien dosé car il montre l’absurdité des impasses administratives, souvent mineures mais déterminantes, auxquelles sont confrontés des êtres dépassés. Il y a alors une incompréhension qui domine. Mais leur humour, s’il est bien retranscrit dans les dialogues assez finement écrits, est parfois trop omniprésent. C’est surement que Nakache et Toledano n’ont pas encore bien cerné leur nouveau  public. Résultat, ils veulent plaire à tout le monde en contant la rencontre entre Charlotte Gainsbourg – habituée à d’autres films – et Omar Sy leur acteur fétiche que la plupart des spectateurs sont venus voir pour rire. Parce que c’est leur comique et que son personnage, qui se dit effrayé pendant tout le film, ne fait jamais ressentir sa vraie peur. C’est pourtant là tout le sujet du film : l’absence de reconnaissance, le repli sur soi, la peur d’être exposé. Que Samba doive se cacher pour échapper à la police, ou qu’Alice se soit isolée par dépression, aller vers les autres est pour eux, complexe. Quand ils se rencontrent, elle ne sait pas quoi dire, et ne comprend pas, elle non plus, tout ce qui se passe. Elle est naïve dans ce monde, elle pense que tout peut s’arranger. Nous pas. On sait que le cinéma à la Tolenado/Nakache, est une machine à illusion, à miracles, pourtant on ne marche pas toujours. Parce qu’on a du mal à croire à cette accumulation de deus ex-machina sous la forme de rencontres qui font de Samba-Omar Sy un clown malgré lui. Qu’il rencontre un sans-papiers fou d’amour dans le centre de rétention où il reste enfermé, ou un faux brésilien au bagout indomptable, ce n’est que pour faire rire, tout en voulant émouvoir.

Un film sans « début d’abus »

On ne peut pas en vouloir à ce film mais plutôt à l’ambition des deux réalisateurs, celle de raconter, au plus grand nombre, ce que c’est qu’attendre des papiers, une identité, une terre d’accueil. Certes, pour raconter la misère, l’humour est tout aussi noble que le drame, mais ici c’est un trop plein d’humour, toutes les répliques semblant être écrites comme pour faire rire. Et pourtant, avec Charlotte Gainsbourg, souvent lumineuse et bien ancrée dans son personnage de dépressive, et les regards qu’elle échange avec Omar Sy, le film tente d’atteindre autre chose. On sait ce que ces deux-là vont finir par  s’aimer. Pourtant, on les observe avec plaisir, se chercher, se raconter. Parce qu’elle n’a pas un regard misérabiliste sur sa condition à lui, parce qu’il ne comprend pas bien ce qu’elle a vécu. C’est quoi le burn-out sinon un symptôme d’une société qui va à toute vitesse ? A-t-on le droit d’être déprimé de son travail quand on a face à soi quelqu’un qui donnerait n’importe quoi pour en avoir un stable, rester en France ? D’ailleurs, on ne sait jamais vraiment ce que Samba cherche en France, il voudrait quelque chose mais rêve, comme son oncle, tout autant de rentrer. Alice n’est presque là que pour justifier qu’on commence à vouloir qu’il reste. Son rêve est bien de rentrer un jour, de construire une maison dans son Sénégal natal. Et la France avec lui est ambiguë, ce que montre bien le film. A l’image d’Alice qui se console, cherche un sens en aidant ces sans-papiers mais pourtant veut sa douleur tout aussi – voire plus – légitime. Si Alice cherche un « début d’abus », le film n’en trouve pas, restant en surface, ne tentant jamais de se plonger à corps perdu dans son sujet. La pression que ressentent ces deux-là, ils ne nous la font jamais vivre, nous disant seulement que tout est prétexte à rire, que la misère n’est pas une fatalité. On rit, c’est vrai, mais on attend aussi que certaines scènes gags durent moins longtemps. On ne sait plus où est le drame, où est le rire. Parfois savamment dosée, cette alchimie ne marche pas toujours parce qu’elle est diluée. Notamment face à certains personnages secondaires. A l’image du début d’histoire d’amour entre Alice et Samba, qui au début démarre doucement et ne démarre plus. On aime leur pudeur, leurs regards, leurs blagues, on adore les voire se hurler dessus. Mais rien de neuf. Ce regard épouse trop de sujets à la fois, fait de Samba une quête d’identité qui s’effrite où tout fini bien. Croire en l’amour certes, mais avec plus de fougue, ça aurait été beaucoup mieux. Le film n’a certainement pas d’autre ambition qu’être ce qu’il est, mais il peine pourtant à se décider. Est-t-il plutôt Charlotte Gainsbourg ou Omar Sy ? Le problème c’est qu’il est les deux à la fois, veut s’adresser à tout le monde et finit par « s’enguimauver ». Dommage, car le film n’est pas foncièrement mauvais. Dans le paysage de la comédie française, on sent que Samba est largement au-dessus, qu’il flotte quelque part mais n’a pas encore – comme Alice et Samba dans la société qui les ignore – trouvé sa place.

Synopsis : Samba, sénégalais en France depuis 10 ans, collectionne les petits boulots ; Alice est une cadre supérieure épuisée par un burn out. Lui essaye par tous les moyens d’obtenir ses papiers, alors qu’elle tente de se reconstruire par le bénévolat dans une association. Chacun cherche à sortir de son impasse jusqu’au jour où leurs destins se croisent… Entre humour et émotion, leur histoire se fraye un autre chemin vers le bonheur. Et si la vie avait plus d’imagination qu’eux ?

Fiche Technique : Samba

France – 2014
Réalisation: Olivier Nakache, Eric Toledano
Interprétation: Omar Sy (Samba), Charlotte Gainsbourg (Alice), Izia Higelin (Manu), Tahar Rahim (Wilson)
Date de sortie: 15 octobre 2014
Durée: 1h58
Genre: Comédie
Montage: Dorian Rigal-Ansous

Massacre à la Tronçonneuse (version 4K restaurée), un film de Tobe Hooper : Critique

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A l’occasion des quarante ans de la sortie du film dans les salles américaines, Massacre à la Tronçonneuse se paye une nouvelle jeunesse avec un lifting de luxe, rien de moins qu’une restauration en 4K.

Présenté en séances spéciales à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes 2014, cette version en haute qualité semble valoir le coup pour que Carlotta Films, son distributeur, décide de le ressortir dans quelques dizaines de salles françaises en cette fin du mois d’octobre. Pile pour Halloween. Avant d’accuser la restauration de n’être qu’un argument marketing pour surfer sur le succès légendaire du film, il convient de signaler que c’est Tobe Hooper, son créateur lui-même, qui se trouve à la tête de cette numérisation haut de gamme. En effet, il a pleinement supervisé la restauration et s’est exclusivement servi de son matériau original, donc de la pellicule 16mm du film. Cette pellicule, c’est ce qui donnait tout l’intérêt au film avec son image sale, brute, très granuleuse et ses dégradés infimes de couleurs maculées, qui donnaient une ambiance visuelle vraiment particulière. L’ambiance appropriée pour un film d’épouvante et d’une radicalité sans nom comme celui-là. Alors quand l’annonce d’une restauration en 4K fût lâchée, les fans les plus primitifs du film ont crié au scandale, s’inquiétant d’un rendu magnifique mais trop lisse pour coller à l’ambiance du film. Il est temps de vous rassurer, Tobe Hooper ne nous a pas déçus avec cette reconversion qui conserve son approximation, mais se voit sublimée par une numérisation de toute beauté.

Le slasher référence

Quarante ans ont passé depuis que Tobe Hooper a choqué les mœurs, enchaîné les interdictions de diffusion (la Finlande n’a eu accès au film que vingt-cinq ans après sa sortie) mais a surtout vu son long métrage devenir une référence incroyable dans la culture cinématographique de genre, mais également de la culture pop. Le film fût victime de nombreuses censures, polémiques et du débat qu’il a instauré dans la société sur le bien-fondé de montrer frontalement la violence. Paradoxalement, ce sont ces interdictions et ce bouche-à-oreille vibrant qui a contribué au succès vibrant du film. Les gens hurlaient de terreur lors des projections du film, la dramaturgie du long-métrage laissant place à une sorte de simili-reportage qui rendait l’œuvre terriblement crédible pour l’époque. La légende veut qu’à Cannes où il fût présenté en 1974, un réalisateur avait appelé les services de sécurité pour annoncer qu’une bombe se trouvait dans la salle. Motif de cette évacuation improbable, ce même réalisateur n’avait simplement pas réussi à obtenir une place pour la projection. La légende n’en a jamais dévoilé le nom.

Second long-métrage de Tobe Hooper après le « hippie movie » Eggshells (1969), le réalisateur est parti sur des terrains moins hallucinatoires, et plus réel en s’inspirant directement de l’un des plus célèbres tueurs des Etats-Unis, Ed Gein qui avait auparavant inspiré Robert Bloch et Alfred Hitchcock pour Psychose (1960). Profanateur de tombe, assassin cannibale empailleur et nécrophile, Ed Gein n’a été reconnu officiellement coupable que de deux meurtres mais les enquêteurs ont retrouvé tellement de restes de corps chez lui qu’il a été impossible de les attribuer à des violations de sépultures ou de vrais meurtres. Ed Gein était tout ce qui évoquait le Diable sur Terre. En s’inspirant de ce personnage pour créer Leatherface, Tobe Hooper s’intéresse à la figure moderne et glauque du tueur en série dans une Amérique profonde, encastrée dans une crise économique qui a révélé les plus viscérales et terrifiantes pulsions de l’homme. Il n’a nullement été question d’un véritable fait ayant vu une bande d’amis décimés par un homme armé d’une tronçonneuse. Il ne s’agit là que de l’imagination la plus malsaine de Tobe Hooper. L’anecdote est connue mais elle mérite d’être rappelée, le réalisateur a attribué la tronçonneuse à son personnage central, tout simplement car il l’a trouvé dans une quincaillerie et que le bruit de la machine lui semblait être plus terrifiant que n’importe quelle autre musique d’ambiance. Afin de renforcer l’aspect cinéma vérité et documentaire, les tronçonneuses fonctionnaient vraiment sur le tournage dans le but d’obtenir un rendu sonore le plus proche possible de la réalité. Ce n’est pas pour rien que les acteurs ont évoqué des conditions de tournage psychologiquement éprouvantes.

Avec le recul d’aujourd’hui, bien sûr que le film sent le fauché à plein nez. Mais pour l’époque, c’est une vraie claque visuelle car il contient une ambiance, une gestion de l’épouvante et une mise en scène qui font toute la réussite du film. Les meurtres s’enchaînent sans pathos, avec une rapidité déconcertante comme en témoigne cette scène culte où Leatherface apparaît pour la première fois, armé d’un marteau, assénant un coup monstrueux sur un personnage du film et le tirant à l’intérieur d’une pièce avant de refermer brutalement la porte. Claque monumental. A son propos, bien qu’inspiré de Ed Gein, Tobe Hooper s’est également inspiré du Monstre de Frankenstein pour représenter ce monstre géant au grand cœur, victime de son contexte familial, économique et local. Après avoir donc filmé précédemment une troupe de hippies dans un film anxiogène à souhait, Tobe Hooper s’évertue à filmer une bande d’amis animé par un véritable souffle de contestation et de liberté sexuelle. Le voir les maltraiter à ce point, c’est un peu voir Tobe renier ses convictions hippies. Lors d’un entretien, le réalisateur déclarera avoir été un fervent partisan du mouvement hippie, avant de se rendre compte que ce n’était pas la bonne méthode pour faire évoluer les choses dans la société. Ce qui surprend par-dessus tout, c’est qu’il est l’un des premiers cinéastes à mettre en scène avec brutalité la vie et la mort d’un garçon atteint d’un handicap physique. Ce postulat conférera directement l’empathie du spectateur malgré son côté râleur et lourdingue. Mais c’est véritablement le personnage de Sandy qui suscitera toute notre empathie et notre soutien, pour qu’elle puisse se sortir de l’horreur dans laquelle elle est entrée. La scène du repas familial étant l’apogée du mauvais goût au cinéma. Une séquence glauque et terrifiante qui marquera à tout jamais les esprits.

Massacre à la tronçonneuse est devenu un classique instantané du cinéma d’horreur des années 70, et continue de traumatiser chaque nouvelle génération de cinéphiles. Sorti d’un coin paumé du Texas, Tobe Hooper a littéralement giflé Hollywood et son cinéma en classique en optant pour une mise en scène qui oscille effroyablement bien entre la fiction romancée et le documentaire brut. Les plans d’inserts sur les yeux de son actrice reflètent un certain hommage au Giallo de Argento. Si l’actrice se tire de cette situation avec une facilité quelques peu déconcertante, le dénouement du film est une fin ouverte laissant Leatherface se mettre en colère au milieu de la route tandis que la jeune Sandy quitte le Texas à l’arrière d’un pick-up. Les oreilles des spectateurs entendent encore résonner les cris aiguës de la jeune  Marylin Burn, qui nous a malheureusement quitté au mois d’août de cette année. Impossible de rester de marbre devant ce premier meurtre. La description hyperréaliste et quasi documentaire de charniers et d’abattoirs débouche sur une atmosphère surréaliste de sauvagerie, d’hystérie et de cauchemar, où Tobe Hooper se permet toutes les folies, osant des cadavres exquis et des calembours visuels du plus mauvais goût. Le tournage est un cas d’école tant le réalisateur a joué la carte du réalisme à fond, usant de conditions désagréables (heures étalées, chaleur étouffante, etc.), d’acteurs allant jusqu’à se blesser et d’accessoires morbides, comme ces vrais os d’animaux qui jonchaient la maison des horreurs. Pour que les acteurs suivent l’évolution de leur personnage, il a même tourné l’ensemble du film dans l’ordre chronologique, fait rare aujourd’hui pour être signalé. Toute cette aura autour du tournage et du sujet du film confère une véritable légende à cette production fauchée d’un réalisateur qui n’était pas particulièrement fan de cinéma de genre mais qui devait réaliser une production au plus vite. De sa propre bouche, il avoue qu’il n’y a que dans le cinéma d’épouvante que l’on peut réaliser avec brio un film relativement libre, sans casting et avec peu de moyens de mise en scène. Il ne faut que du son et des images chocs. Ça n’a jamais été aussi vrai.

Massacre à la tronçonneuse est un slasher comme on n’en fait plus aujourd’hui. Il a été le premier a véritablement démocratisé ce sous-genre de l’épouvante et en est assurément la référence. Si le slasher existe toujours par le biais de quelques DTV, aucun film depuis Scream n’a su impacter à ce point la culture populaire. Avec ce film culte de Wes Craven qui offrait là une certaine dérision du genre, on pouvait y voir comme une manière de boucler la boucle et de ne jamais plus trouver la puissance dramaturgique et terrifiante de ces films, qui ont véritablement bouleversé le genre, le cinéma, la culture et l’imaginaire collectif. Toutes les suites et les remakes de Massacre à la Tronçonneuse n’auront jamais ce goût et cette terreur des débuts, et ne font que confirmer l’entière réussite d’un film précurseur qui a véritablement lancé la vague de films tueur en série. Tombé définitivement dans l’oubli après Poltergeist, toutes les générations de ces quarante dernières années et celles qui arriveront, n’oublieront pourtant jamais que Tobe Hooper a laissé une empreinte incroyable dans le cinéma de genre. Stanley Kubrick lui-même avait évoqué à la presse et à Tobe qu’il avait « adoré » Massacre à la Tronçonneuse. Tobe s’amuse encore de ce tournant dans son existence : «Il m’est pratiquement impossible de faire la connaissance de quelqu’un sans qu’il ne soit question du film. On m’a souvent demandé si je n’en avais pas assez, mais c’est le contraire. Je suis toujours aussi flatté, et je raconte les histoires qu’on me demande avec plaisir.». Et on ne vous le demandera jamais assez.

Synopsis: Au fin fond du Texas, des habitants font une découverte macabre : leur cimetière vient d’être profané et les cadavres exposés sous forme de trophées. Pendant ce temps, cinq amis traversent la région à bord d’un minibus. Ils croisent en chemin la route d’un auto-stoppeur et décident de le prendre à bord. Mais lorsque les jeunes gens s’aperçoivent que l’individu a un comportement inquiétant et menaçant, ils finissent par s’en débarrasser. Bientôt à court d’essence, le groupe décide d’aller visiter une vieille maison abandonnée, appartenant aux grands-parents de deux d’entre eux. Chacun leur tour, les cinq amis vont être attirés par la maison voisine. La rencontre avec ses étranges habitants va leur être fatale…

Massacre à la tronçonneuse : Bande-annonce Version HD

Fiche Technique: Massacre à la tronçonneuse

Titre originale: The Texas Chain Saw Massacre
USA
Réalisation: Gregg Araki
Scénario: Tobe Hooper et Kim Henkel
Interprétation : Marilyn Burns (Sally Hardesty), Allen Danziger (Jerry), Teri McMinn (Pam), Paul A. Partain (Franklin Hardesty), William Vail (Kirk), Edwin Neal (Auto-stoppeur), Jim Siedow (Vieil homme), Gunnar Hansen (Leatherface)
Genre: Epouvante-horreur
Durée: 83min
Image: Daniel Pearl
Décor: Robert A. Burns
Costume: /
Montage: Sallye Richardson et J. Larry Carroll
Son : Wayne Bell et Tobe Hooper
Producteur: Tobe Hooper, Jay Parsley, Kim Henkel et Richard Saenz
Production: Vortex
Distributeur: Carlotta Films
Budget : 83 000 $
Festival: Prix de la critique au Festival international du film fantastique d’Avoriaz 1976

#A l’occasion du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg 2014, il m’a été donné l’occasion d’assister à la Masterclass de Tobe Hooper, venu justement présenter cette restauration du film en 4K. Si l’entretien semble ne pas avoir été achevé dans les délais impartis, il n’en est pas moins extrêmement intéressant. Vous pouvez retrouver l’article ici.