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Rétrospective Danny Boyle: 28 Jours Plus Tard

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Après La Plage, on dit de Danny Boyle qu’il est retourné dans son Angleterre natale, épuisé et déçu par cette première expérience hollywoodienne. Si cela ne l’a pas empêché d’y revenir par la suite, il profite de son retour pour se lancer dans des productions télévisées modestes avant de se voir très rapidement recontacté par son producteur Andrew Macdonald et Alex Garland (scénariste de La Plage) pour un projet de film sur des « zombies » capables de courir.

Synopsis: Un commando de la Protection Animale fait irruption dans un laboratoire top secret pour délivrer des dizaines de chimpanzés soumis à de terribles expériences. Mais aussitôt libérés, les primates, contaminés par un mystérieux virus et animés d’une rage incontrôlable, bondissent sur leurs « sauveurs » et les massacrent. 28 jours plus tard, le mal s’est répandu à une vitesse fulgurante à travers le pays, la population a été évacuée en masse et Londres n’est plus qu’une ville fantôme. Les rares rescapés se terrent pour échapper aux « Contaminés » assoiffés de violence. C’est dans ce contexte que Jim, un coursier, sort d’un profond coma…

A l’époque de leurs discussions, le terme « zombie » est employé mais il faut bien avoir à l’esprit que 28 Jours Plus Tard n’est pas un film de zombies, mais un film de contaminés. Si la différence semble mince, pour les spécialistes elle est essentielle, car selon les codes initiés et démocratisés par Georges A. Romero dans La Nuit des Morts-Vivants, un zombie n’est pas censé courir, tout comme un contaminé n’est pas censé être mort. Débat très sérieux dans le milieu qui avait par ailleurs été rediscuté à l’occasion de la sortie en salles de World War Z. Quoiqu’il en soit, Danny Boyle collabore à nouveau sur un scénario d’Alex Garland et démarre le tournage du film en septembre 2001. Pour les scènes à l’intérieur de Londres, Alex Garland s’est inspiré du roman Le Jour des Triffides de John Wyndham, où un homme se réveille à l’hôpital et découvre que toute la population est devenue aveugle. Cette impressionnante séquence d’un Londres vidé de toute sa frénésie est une introduction brillante en la matière. Tout le monde se souvient de Cillian Murphy, déboussolé et errant dans cette capitale abandonnée sur la composition envoûtante, aventureuse et saturée de Godspeed You! Black Emperor, qui inspira assurément par la suite les créateurs du jeu vidéo The Last of Us.

L’Enfer, c’est les autres

Ce qui surprend dans une production de ce calibre, c’est l’utilisation de caméras de qualité relativement modeste -certes en plus nombreuses quantité- en comparaison de ce qui se faisait à cette époque, surtout du côté de Panavision. Danny Boyle justifie ce choix d’utilisations de caméras digitales pour alléger l’organisation du tournage, tant dans la gestion matérielle que pour alléger le temps de préparation. Ce parti-pris confère à 28 Jours Plus Tard un style quasi-documentaire, proche du reportage. Le réalisateur dessine alors le portrait d’une société victime de sa fureur et se déchirant littéralement les uns des autres. Film d’anticipation et road-movie horrifique, Danny Boyle épate par la dimension narrative et émotionnelle de ce film de genre qui transmet avec brio ce sentiment de solitude, de chaos et de crédibilité. Les survivants deviennent tout aussi furieux que les contaminés, qui ne s’autorisent en aucun cas à avoir des sentiments et des émotions, de peur de finir comme le reste de la population. On se rappelle avec choc cette séquence où un survivant griffé est abattu aussi soudainement que brutalement par Séléna (Naomie Harris) alors qu’ils venaient de passer trois semaines ensemble. C’est là toute l’image d’une civilisation qui ne se laisse plus aucun répit et tente seulement de survivre, au détriment de ce qui fait toute l’essence de la vie. Ce qui est intéressant dans le traitement de ces contaminés, c’est que la faute incombe aux hommes autant à cause de leurs maladresses (les écologistes qui ne se rendent pas compte de ce qu’ils libèrent) que des mauvais traitements qu’ils ont fait subir à leur environnement. Des singes porteur d’un virus dangereux et transmissible sont libérés et donnent lieu ainsi à un chaos inédit en Angleterre. C’est le point de départ d’un film où les premiers plans montrent un nouveau monde, redécouvert par Jim (Cillian Murphy) alors qu’il sort d’un coma. Au-delà du rapprochement très (trop ?) rapide qui a été fait avec les zombies, le personnage de Jim découvre avant tout des hommes victimes d’un mal qui semble incurable. Des hommes, des femmes, des enfants, des curés, personne ne semble échapper à cette folie qui les anime et les rend aussi féroces. Ainsi, il s’agit d’humains qui attaquent d’autres humains. La peur de l’inconnu et de l’étranger n’est finalement pas ce qu’il y a de plus terrifiant, car le véritable mal nous ronge de l’intérieur et est présent au sein même de notre société. A ce propos, le major Henry West (Christopher Eccleston) s’exprime sur la situation depuis l’infection dans un monologue glaçant de vérité :

« Ce que j’ai vu durant les quatre semaines depuis l’infection : des gens s’entretuer. Ce qui est également ce que j’ai vu durant les quatre semaines avant l’infection, les quatre semaines encore avant… d’aussi loin que je me souvienne, des gens s’entretuent. Ce qui, à mes yeux, nous met dans un état de normalité en ce moment. » 

A l’origine, Ewan McGregor, puis Ryan Gosling devait être la tête d’affiche du film. Mais des problèmes d’emploi du temps empêchèrent de trouver un accord pour ces deux comédiens, Le rôle échoira finalement à Cillian Murphy, permettant de le révéler sur la grande scène internationale après quelques rôles discrets au cinéma. Il est secondé par un casting de seconds rôles tous plus excellents qui confèrent à ce film de genre une distribution prestigieuse. Naomie Harris est également révélée dans ce film par son tempérament sauvage, déterminée avec une pointe de sentimentalisme. Brandan Gleenson confirme qu’il est une véritable gueule du cinéma anglais et qu’il est toujours aussi plaisant de le retrouver sur grand écran. Son rôle de père prêt à tout pour sa fille participe à donner quelques moments de poésie, de contemplation et de franche camaraderie dans un film au registre dur. Après Petits Meurtres entre Amis, Christopher Eccleston retrouve Danny Boyle et joue ce major à la philosophie bien discutable. Tous participent à sublimer le travail de narration et de psychologie des personnages initié par Danny Boyle et Alex Garland. Un point également sur la composition magistrale du film dirigé par un John Murphy qui apporte cette tension et cette dimension apocalyptique nécessaire au film. Quand bien même vous n’avez pas vu le film, il est impossible d’être passé à côté du sublime morceau In The House – In A Heartbeat, réutilisé dans le second opus dans une introduction au rythme effréné.

 

Comme toute production, le scénario a connu de nombreux changements. A l’origine, Alex Garland avait imaginé voir arriver les survivants dans le laboratoire de l’introduction (celui à l’origine de la contamination). Frank (Brandan Gleenson) étant contaminé, un médecin survivant expliquait qu’il était possible de le sauver en pratiquant une transfusion de sang complète. Jim décida alors de se sacrifier pour sauver Frank. Danny Boyle n’a pas apprécié cette fin et a changé tout le script de la seconde partie du film. Et c’est finalement ce qui permit au film de prendre une dimension plus réflexive, en s’intéressant à la gestion militaire des événements et montrer que l’homme reste un loup pour l’homme. Pour les héros du film, atteindre ce camp militaire était une opportunité de trouver un refuge, une sécurité, un paradis qui se révélera n’être rien d’autre que l’Enfer (celui de Sartre) pour ces personnages qui ne devront plus compter que sur eux-mêmes. Car au sein de ce camp, les intentions -d’abord voilées- de ces soldats survivants ne sont rien d’autres que de faire subsister la civilisation humaine, et ce par tous les prix. Le major Henry West énonce froidement le programme des réjouissances à venir: rationaliser l’espèce humaine non contaminée, féconder les femmes survivantes consentantes ou non, et tuer les hommes non valides. Dans ces conditions, quel camp est le pire entre les contaminés et les survivants ? Fondamentalement pessimiste, Danny Boyle ne tombe pas non plus dans le nihilisme radical, comme en témoigne son final porteur d’espoir et de volonté de vivre en marge de tout ce système oppressant. En s’intéressant déjà à la thématique du communautarisme et de la difficulté du vivre ensemble et égaux dans ses précédents films, Danny Boyle montre que la vie en communauté cache toujours un rapport dominant/dominé qui ne peut être maintenu que par la violence. C’est là toute la force et la maîtrise d’un cinéaste qui se construit une filmographie cohérente et passionnante.

 

A sa sortie, 28 Jours plus Tard a obtenu un succès commercial considérable, rapportant dix fois sa mise au box-office international. Pour autant, son succès fût surtout d’estime, notamment en France où moins de 200 000 spectateurs se sont déplacés en salles. C’est avec le temps que le film a acquis une nouvelle notoriété, devenant instantanément un classique du cinéma d’horreur. Fort de son succès, l’idée d’une suite était inévitable mais Danny Boyle et Alex Garland ne restèrent que producteurs exécutifs sur ce 28 Semaines Plus Tard réalisé par Juan Carlos Fresnadillo. Si le film s’éloigne considérablement de l’idée d’un petit groupe de survivants face à la contamination pour aller directement dans le camp des réfugiés sous l’autorité militaire, cela ne l’empêche d’être une nouvelle et jubilatoire proposition qui se révèle efficace à défaut d’atteindre les grandeurs du premier volet. Ce que l’on appelait déjà la « Saga des 28 » avait de quoi devenir une oeuvre monumentale dans le cinéma d’horreur. Mais alors que les fans attendent toujours l’arrivée d’un troisième opus, Danny Boyle a récemment déclaré qu’il serait peu probable qu’un « 28 Mois plus Tard » voit le jour. Dommage, tant ce premier opus condense tout ce qui se fait de mieux dans le cinéma de genre « contaminé ». Le cinéaste mancunien renouvelle un genre qui avait pris un sérieux coup de vieux et qui prendra un nouvel élan à la suite du film. Il ne s’agit ni plus ni moins de l’un des meilleurs films d’épouvante-horreur du XXIème siècle. D’un budget modeste et avec des moyens limités, mais étonnamment surprenant (inoubliable Londres vidé de sa frénésie), Danny Boyle prouve à cet instant qu’il peut s’attaquer à des genres différents, sans perdre de sa maîtrise. Il confirmera cette polyvalence en s’attaquant à Sunshine, une magnifique et éblouissante proposition de science-fiction. Quant à Alex Garland qui recollaborera par la suite avec Danny Boyle, il a réalisé son premier film l’an passé, l’envoûtant et énigmatique Ex Machina.

Auteur de la critique : Kévin List

Bande Annonce VF

Fiche Technique: 28 Jours Plus Tard

Titre original : 28 Days Later
Royaume-Uni
Genre: Epouvante-horreur
Durée: 112min
Sortie en salles le 28 mai 2003

Réalisation: Danny Boyle
Scénario: Alex Garland
Distribution: Cillian Murphy (Jim), Naomie Harris (Selena), Christopher Eccleston (Henry), Megan Burns (Hannah), Brendan Gleeson (Franck)
Photographie: Anthony Dod Mantle
Décors : Mark Tildesley
Costume: Rachael Fleming
Montage: Chris Gill
Musique: John Murphy
Producteurs : Robert How,Andrew Macdonald
Sociétés de Production: DNA Films, British Film Council
Distributeur: UFD
Budget : 8 000 000 $
Festival: Meilleur Film britannique lors des Empire Awards 2003, Narcisse Award du Meilleur Film 2003 (Festival de Neuchâtel), Saturn Award du Meilleur Film d’Horreur 2004

Freaks and Geeks, L’intégrale de la série (1999-2000): Critique

      Certains lecteurs pourraient crier au scandale devant leurs écrans en lisant ceci : une série de Paul Feig et Judd Apatow. Notamment parce qu’il est noté dans le générique de la série qu’elle a été créée par Paul Feig. Prenons cependant un peu de recul : Judd Apatow a produit Freaks and Geeks, a aidé à sa création (il a créé des personnages principaux), et a aussi scénarisé et réalisé plusieurs épisodes : on compte 9 épisodes sur les 18 de la série, sur lesquels il a opéré en tant que scénariste, auteur de l’histoire, et réalisateur.

            Ceci étant dit, que raconte Freaks and Geeks ? « Dans le lycée William McKinley, deux clans d’adolescents : Les Freaks, rebelles qui ne travaillent pas, fument, et sèchent les cours, et les Geeks, les matheux du premier rang, sans aucune vie sociale. » peut-on lire sur le site Allociné. Le show du duo Feig / Apatow est bien plus que ça. L’intégrale de la série, qui compte 18 épisodes pour deux saisons, suit les aventures d’une adolescente et de son petit frère, Lindsay et Sam Weir, pendant l’année scolaire 1980-1981. C’est d’ailleurs la dernière année de lycée pour Lindsay, qui après avoir perdu sa grand-mère, quitte les mathlètes – une équipe de matheux en compétition –, tend à se rebeller contre toutes les images de l’adolescente modèle que ses parents et bien d’autres ont projeté sur elle et se découvre une amitié pour les Freaks. Sam de son côté traine avec ses amis Geeks, il quitteront peu à peu l’enfance, découvriront l’amour et les peines de la vie adulte.

            Oh, vous vous demandez ce que signifient Freaks et Geeks ? Les termes ont eu des significations plus ou moins proches depuis leurs premières apparitions et leurs utilisations dans la série. Ici, les freaks sont les laissés pour compte, les « outsiders » (dixit Apatow dans son entretien avec Emmanuel Burdeau, Comédie, Mode D’Emploi aux Éditions Capricci, page 71), les branleurs du lycée qui ont formé un groupe d’amis écoutant du rock, fumant cigarettes et drogues, et se laissant vivre. Le Geeks sont d’autres personnages à côté, ils sont les « intellos » (dixit plusieurs personnages dans la série), et les « underdogs » (propos d’Apatow qu’on peut traduire par « opprimés ») qui aiment les arts et objets populaires : le cinéma, Star Wars, The Bionic Woman, etc. Ils partagent aussi tous un facteur physique : ils ne sont pas les « beaux gosses » du lycée, et ont tous des corps d’enfants, certains en transformation (avec l’acné et tout ce qui va avec), et non des corps de modèles adolescents sportifs, ou pré-adultes (tels que ceux des freaks), ou encore virils, qui s’opposeront souvent au groupe de geeks. Le générique de la série que vous pouvez voir ci-dessous suit une séance de photographie scolaire des adolescents et se présente comme une galerie de portraits. Et c’est exactement de ça qu’il s’agit dans la série.

         En effet, comme dans les autres films de l’auteur, Freaks and Geeks s’attache à filmer la réalité quotidienne de ses personnages « victimes » et/ou en dehors des sentiers battus. Il semble que beaucoup d’entre nous pouvons nous y retrouver, aujourd’hui adultes ou toujours adolescents, dans ces personnages d’enfants-ado, d’adolescents, de parents et même dans certains seconds rôles. On pensera au C.P.E. du lycée incarné par Dave Allen, figure nostalgique et protectrice de la jeunesse, ancien rebelle rentré dans les rangs. La force du récit est de montrer ses personnages dans leurs difficultés quotidiennes donc – celles du lycée pour les geeks par exemple, ou encore celles d’un père autoritaire et pragmatique pour le personnage incarné par Jason Segel – mais aussi dans leurs victoires – Sam ayant une petite amie, ou encore le personnage incarné par Seth Rogen dépassant ses préjugés sur la sexualité vis-à-vis de sa petite amie. Le regard que porte Apatow sur ses personnages tient d’une grande justesse, il ne s’agit ni de les mettre en avant, ni de les surestimer, ni de les sous-estimer. Si on peut noter un vrai amour pour ceux-ci, Apatow dira dans son interview avec Emmanuel Burdeau (page 71) : « À ceux-là il n’arrive en général rien de très gai. Pour nous il était clair que certains des personnages ne quitteraient jamais la ville, qu’ils se préparaient à mener une existence misérable. C’était tout le propos. Il y a peut-être une chance que Lindsay s’en sorte, mais les autres ? ».

            À la lecture des quelques noms du casting cités, vous devez penser que celui-ci est riche. En effet, Freaks and Geeks, si elle est une série dramatique, a posé d’autres bases dans le monde de l’humour. Filmée avec une seule caméra (comme Malcolm plus tard) à l’inverse de séries (sitcom, peut-on préciser) telles que Notre Belle Famille (Step by Step, 1991-1998) ou Mariés deux enfants (Married… with Children, 1987-1997, précurseur dans bien d’autres domaines tels que l’humour à la télévision) filmées avec plusieurs caméras sur un même plateau et un public, la série de Feig et Apatow présente un casting formidable. James Franco, Seth Rogen, Jason Segel, Linda Cardellini… Des inconnus en 1999 et des « stars » de la comédie américaine aujourd’hui. Le travail de casting et de mise en scène de ces jeunes acteurs fait de Freaks and Geeks l’une des meilleures séries en termes d’actorat. « Non jeu » pourrait-on dire, justement cette impression de forte vraisemblance et crédibilité des personnages expose à quels points ces jeunes étaient doués. Des jeunes acteurs qui vont former le nouveau groupe de l’humour américain. Groupe mis au point par Apatow en parallèle et en collaboration avec d’autres figures importantes notamment nées sur la télévision américaine, via le Saturday Night Live ou encore le Ben Stiller Show (sur lequel Apatow a fait ses armes en tant qu’auteur audiovisuel). Et groupe humoristique qui s’émancipera même de leur mentor pour créer leur propre filmographie, on peut citer The Pineapple Express (2008), C’est la fin (2013), ou encore le récent The Interview (2015). À noter la présence en guest star de Ben Stiller, mais surtout celle géniale en second rôle de l’acteur de comédie – au cinéma (Stripes d’Ivan Reitman, 1981), par exemple) et à la télévision (la série SCTV Channel en 1983) –, Joe Flaherty, dans le rôle du père de Lindsay et Sam, père pragmatique, émouvant, hilarant dans ses manières mais aussi quand il le veut, avec des blagues bien à lui. Un exemple d’humour paternel avec un running gag à partir des mots « dead » / « die » : « You know who used to cut class ? Jimi Hendrix. You know what happened to him ? He died ! Chocking on his own vomit. ». Et ci-dessous une vidéo compilant des extraits de la série avec ce même running gag :

             On peut alors se demander pourquoi une série aussi géniale fut déprogrammée au bout de 18 épisodes. Si on peut lire que la série est constituée d’une seule et unique saison sur Netflix, Judd Apatow en compte bien deux. Il explique que si les audiences de la première ont été bonnes mais tout de même dépassées par l’émission de télévision Cops alors à sa dixième saison, la deuxième a vu ses audiences baisser. Elle fut alors déprogrammée de la chaîne NBC. Aussi il ne faut pas s’inquiéter à l’idée de ne pas avoir de « fin » de série. En effet, l’ensemble des épisodes nous fait suivre une année scolaire entière de ces freaks et geeks. Aussi étant une série sur le quotidien, il s’agit de suivre les étapes et épreuves de la vie des adolescents, certains en traversant avant d’autres. Donc la « fin » n’en est pas une pour tous et toutes, et marque même le début d’autres « aventures » pour quelques uns et quelques unes, dépassant le quotidien dans lequel beaucoup se sont créés une routine inacceptable pour les premiers – premières. On aurait aimé avoir d’autres saisons ? Bien évidemment.

            Mais vous pouvez vous amuser à imaginer l’avenir de ces jeunes gens, inconnu pour certains, facilement imaginable pour d’autres, ou alors retrouver Seth Rogen, Jason Segel, et le jeune – inconnu à l’époque – Jay Baruchel dans la série Undeclared (Les Années Campus), créée et produite par Judd Apatow, qui suit six adolescents à leur rentrée à l’université. Vous pouvez ainsi vous dire que la série présente la « suite » des aventures de certains personnages ou du moins certaines figures visibles dans Freaks and Geeks, même si, attention, le créateur a bien dit sa volonté avec ce nouveau show de faire une série moins dramatique et des épisodes d’ailleurs plus courts (30 minutes).

            Vous pouvez retrouver l’intégrale de la série Freaks and Geeks en VF et VOSTFR sur Netflix*. Aucun coffret dvd zone 2 existe actuellement faute des droits musicaux non acquis. Vous pouvez cependant trouver l’intégrale en dvd zone 1 (*la série est actuellement diffusée sur Amazon Prime).

Freaks and Geeks – Bande annonce :

Fiche Technique: Freaks and Geeks        

Titre : Freaks and Geeks

Créateur : Paul Feig

Showrunners : Paul Feig & Judd Apatow

Casting : Linda Cardellini, John Francis Daley, James Franco, Seth Rogen, Jason Segel, Martin Starr, Samm Levine, Busy Philips, Becky Ann Baker, Joe Flaherty, Leslie Mann, Dave Allen, Thomas F. Wilson

Production : Apatow Productions, DreamWorks Television

Distribution : Paramount Worldwide Television Distribution
1ère Diffusion US : 25 Septembre 1999 – 8 Juillet 2000 sur NBC

1ère Diffusion FR : 2001 sur Série Club

Trois souvenirs de ma jeunesse, un film d’Arnaud Desplechin : Critique

Après  un détour par le film « Jimmy P. » qu’on peut considérer comme l’apothéose de son vif intérêt pour la psychanalyse, Arnaud Desplechin revient à une figure connue, puisque « Trois souvenirs de ma jeunesse »  est présenté par le réalisateur lui-même comme le prequel de « Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) », et plus exactement comme les moments fondateurs de la vie de Paul Dedalus, le héros de ce dernier film, un héros interprété aujourd’hui comme hier par le même Mathieu Amalric.

Synopsis: Paul Dédalus va quitter le Tadjikistan. Il se souvient… De son enfance à Roubaix… Des crises de folie de sa mère… Du lien qui l’unissait à son frère Ivan, enfant pieux et violent… Il se souvient… De ses seize ans… De son père, veuf inconsolable… De ce voyage en URSS où une mission clandestine l’avait conduit à offrir sa propre identité à un jeune homme russe… Il se souvient de ses dix-neuf ans, de sa sœur Delphine, de son cousin Bob, des soirées d’alors avec Pénélope, Mehdi et Kovalki, l’ami qui devait le trahir… De ses études à Paris, de sa rencontre avec le docteur Behanzin, de sa vocation naissante pour l’anthropologie… Et surtout, Paul se souvient d’Esther. Elle fut le cœur de sa vie. Doucement, « un cœur fanatique » …

Se souvenir des belles choses (et des moins bonnes)

« Trois souvenirs de ma jeunesse » est sous-titré « (nos arcadies) », soit, par extension de l’étymologie et du mythe, un refuge paisible, le séjour de l’innocence. De fait, ce nouveau film d’Arnaud Desplechin est sans doute le plus apaisé de tous. Découpé en trois morceaux, en trois souvenirs, le film fait respectivement allusion à « La vie des morts », puis à « La sentinelle », et enfin, dans sa plus grande partie à « Comment je me suis disputé… ». Tant et si bien que ces souvenirs pourraient être considérés comme étant ceux de Desplechin lui-même, tout autant que ceux de Paul Dedalus : enfant traumatisé par la folie cruelle de sa mère, et faussement indifférent aux brimades de son père (« je ne sens rien », répète-t-il à l’envi) ;  adolescent marqué par une aventure digne du film d’espionnage proche de « La sentinelle », où le jeune Paul a laissé sa pièce d’identité en Russie pour permettre le sauvetage d’un Refuznik voulant fuir en Israël, ce qui lui vaut d’avoir un double inconnu « à moins d’être, le double d’un inconnu », comme il est dit dans le film ; enfin, jeune adulte roubaisien qui rencontre Esther, l’amour de sa vie. Une telle relecture de sa propre œuvre pourrait passer pour de la prétention, mais il n’en est rien. Plutôt que d’être de l’auto-citation, le film s’insère de manière fluide et cohérente dans un univers modelé depuis plus de vingt ans par son auteur.

Le film commence par une séquence insensée où une femme qui se présente comme l’épouse du protagoniste passe des coups de fil en vue de préparer le voyage de celui-ci, un retour en France après plusieurs années passées dans des ailleurs favorables à son métier d’anthropologue. La séquence est insensée, car Paul et sa femme se quittent sans larmes, dans la tristesse mais sans passion, comme de bons amis que la vie a eu la bonne idée de rassembler un temps dans la même couche…

Les trois parties du film sont très reconnaissables par l’ambiance que Desplechin a installée pour chacune d’entre elles. Même si l’équipe a pris grand soin dans le choix d’Antoine Bui, qui joue Paul enfant tout comme dans celui de Quentin Dolmaire qui joue le personnage de l’adolescence, car ils ressemblent étonnamment à Mathieu Amalric, chaque souvenir a sa couleur propre, avec par exemple pour la partie relative à l’aventure russe du lycéen Paul cette ambiance de film d’espionnage classique raconté en flashback avec des rajouts de voix off (comme dans beaucoup des films du réalisateur). Une salle d’interrogatoire claire obscure – Paul à son retour en France est arrêté à l’aéroport pour une histoire d’identité et de  passeport –, un inquiétant policier en la personne d’André Dussolier qui fait également office de confesseur à qui il raconte ces fameux souvenirs, autant d’éléments propres à instaurer un vrai climat de suspense. Mais sans doute l’histoire la plus passionnante (et la plus fournie) est celle de la rencontre avec Esther (Lou Roy-Lecollinet, une révélation) et la relation tumultueuse, fougueuse entre eux ; une rencontre qui raconte une adolescence très romantique, une adolescence rêvée, utopique presque, dont on soupçonne une part autobiographique non négligeable.

Une diction et un vocabulaire en décalage à la fois avec la jeunesse d’aujourd’hui, et avec celle des années 80, qui font davantage penser à « La maman et la putain » de Jean Eustache – influence inconsciente de la présence de Françoise Lebrun ? –, des formules littéraires en pagaille comme à son habitude, mais surtout une impeccable mise en scène font de « Trois souvenirs … » un film très identifiable à l’univers de Desplechin. Mais cette mise en scène est cette fois-ci agrémentée de nouveautés dans les techniques mises en œuvre, telles que ces split-screens à mi-parcours du film, ou encore ces délicieux « iris shot » hérités du cinéma de Griffith. De belles trouvailles pour dire que non, « Trois souvenirs de ma jeunesse » n’est pas une redite, mais bel et bien le prolongement éclairé d’une œuvre pourtant déjà riche. De même, une technique utilisée brièvement dans « Comment je me suis disputé… » où Emmanuelle Devos (l’ Esther d’alors) tout en marchant dans la rue, ou face caméra, lit  une lettre adressée à Paul, est reprise ici de manière un peu plus fréquente, et rend les échanges épistolaires des deux jeunes gens plus intenses, plus romantiques encore, tout en étant plus dynamiques.

« Trois souvenirs de ma jeunesse » est une ode réussie à l’amour, une ode réussie au cinéma, et une ode réussie à la jeunesse, avec à la clé une belle découverte d’une flopée de jeunes acteurs très talentueux, à commencer par l’irrésistible Quentin Dolmaire et l’exquise Lou Roy-Lecollinet, un beau passage de flambeau aussi peut-être en ce qui concerne Mathieu Amalric, dont pourtant la tirade finale, magistrale et poignante, suffit à elle seule à justifier sa présence dans le film, plus de vingt ans après ses premières apparitions chez Arnaud Desplechin.

Trois souvenirs de ma jeunesse – Bande annonce

3 souvenirs de ma jeunesse – Fiche technique

Titre original : –

Date de sortie : 20 Mai 2015
Réalisateur : Arnaud Desplechin
Nationalité : France
Genre : Drame
Année : 2015
Durée : 123 min.
Scénario : Arnaud Desplechin, Julie Peyr
Interprétation : Quentin Dolmaire (Paul Dédalus adolescent), Lou Roy-Lecollinet (Esther), Mathieu Amalric (Paul Dédalus adulte), Dinara Drukarova (Irina), Cécile Garcia-Fogel (Jeanne Dédalus, la mère), Françoise Lebrun (Rose), Irina Vavilova (Mme Sidorov), Olivier Rabourdin (Abel Dédalus, le père)
Musique : Grégoire Hetzel, Musiques aditionnelles : Mike Kourtzer
Photographie : Irina Lubtchansky
Montage : Laurence Briaud
Producteurs : Pascal Caucheteux, Oury Milshtein
Maisons de production : Why Not Production, France 2 Cinéma
Distribution (France) : Le Pacte
Récompenses : Prix SACD, Quinzaine des Réalisateurs, Festival de Cannes 2015, César 2016 du meilleur réalisateur
Budget : –

 

Rétrospective Danny Boyle: La Plage

Dès ses deux premiers longs métrages, Petits meurtres entre amis et Trainspotting, Danny Boyle s’était fait remarquer surtout par de jeunes cinéphiles qui ont adhéré à sa réalisation novatrice et ses personnages décalés, voire déjantés. Il était donc attendu au tournant pour ses films suivants.
La Plage, son quatrième long métrage, semble d’emblée se présenter comme une plus grosse production internationale, de part la présence de Leonardo DiCaprio, star internationale trois ans après Titanic et la publicité qui fut faite au film au moment de sa sortie.

Synopsis : Richard, un jeune Américain, fuit son pays et sa famille par quête d’aventures. Coincé à Bangkok, il entend parler d’une île, légendaire selon certains, où la vie serait paradisiaque.

Paradis promis
L’ouverture du film paraît tenir ses promesses. Par une mise en scène très immersive, Boyle nous plonge dans un Bangkok que l’on devine dangereux, lieu de toutes les tentations, surtout si elles sont illicites. Le cinéaste nous fait ressentir le côté poisseux et glauque de la ville.
C’est dans ce milieu que Richard pense être parti à l’aventure. Richard (Leonardo DiCaprio), on ne sait pas grand-chose de lui, sinon qu’il fait partie de ces jeunes qui pensent que la vie est plus belle ailleurs, avec ce snobisme de vouloir s’éclater dans des endroits où personne ne va. Parti à Bangkok en croyant y être seul, il se retrouve entouré de milliers de gens qui ont pensé la même chose que lui, d’où un sentiment d’amertume.
Au milieu d’allusions permanentes à Apocalypse Now (salle de cinéma qui diffuse le film, ventilateur au plafond qui produit un bruit d’hélicoptère…), allusions lourdes et qui peuvent sembler inappropriées puisqu’elles n’apportent rien au film (sinon un clin d’œil un peu vain de cinéphile) apparaît alors Daffy (Robert Carlyle, génial comme toujours), personnage visiblement cinglé (et au crâne rasé : encore une allusion ?) qui passe son temps à hurler dans les couloirs de l’hôtel.

Daffy va donc mentionner l’existence de La Plage ! Oui, parce que ce n’est pas une plage ordinaire. C’est le Saint-Graal de la plage, le paradis sur Terre. Il y a une distorsion comique entre la façon dont cette plage est présentée (comme une légende cachée, un mythe, le secret le mieux gardé, avec sa carte au trésor et ses malédictions si on en enfreint les règles) et la réalité : nous avons une plage, avec du sable et de l’eau !
Et de la drogue. Oui, parce que les personnages de ce film passent leur temps à fumer des choses pas très légales. En cela, Richard, Françoise (Virginie Ledoyen), Etienne (Guillaume Canet) et les autres se présentent comme les cousins lointains des personnages de Trainspotting. Le thème est clair et il traverse les films de Boyle à cette époque-là : fuir la réalité, partir loin de la vie ordinaire, échapper à un train-train quotidien pour partir à l’aventure, avoir le sentiment de vivre réellement, que ce soit en voyageant ou en se droguant.

Mauvais choix
Nos trois personnages arrivent donc sur l’île et se retrouvent dans une communauté qui vit là-bas dans le plus grand secret, à l’écart du monde. Là, le film arrive à un carrefour important. Boyle aurait pu, avec cette communauté, nous livrer une belle réflexion sur la vie en société, la naissance d’une nation, etc. Les possibilités d’études politiques qui lui étaient offertes alors étaient énormes. Mais il a préféré se focaliser sur… « Richard veut se faire Françoise, qui sort déjà avec Etienne ». Et c’est là que le film bascule et qu’il ne se relèvera plus, plombé par une succession de mauvais choix scénaristiques et esthétiques.
Le film commence à sérieusement perdre de son intérêt avec une scène de photographie d’étoiles. Les dialogues montrent alors leur vanité (même si on peut remercier Boyle d’avoir encore du second degré à certains moments), les personnages sont des stéréotypes creux, l’opposition entre les cultures est caricaturée à l’extrême. Ainsi, nous avons un Richard qui, étant Américain, manque forcément de culture (« C’est qui, Molière ? ») alors que les Français sont des insouciants un peu enquiquinants et ne pensent qu’à l’amour. Quant aux Suédois, ils sont forcément d’excellents pécheurs, etc.

Les histoires d’amour et de sexe, les oppositions entre personnages, les mensonges et les secrets, même les coups de théâtre, tout donne une impression de déjà-vu. Boyle ne parvient pas à renouveler le cinéma d’aventures romantique comme il semblait en avoir l’ambition. Pire, il sombre dans les lieux communs, comme cette scène pseudo-romantique d’amour sur la plage.
Quant à la dernière demi-heure du film, elle s’enfonce carrément dans le ridicule le plus complet. Avec un montage qui défie la raison (on a parfois l’impression qu’il n’y a aucun lien entre les différentes scènes), Boyle nous montre un Richard transformé en Rambo survivant dans la jungle thaïlandaise, creusant des pièges et se ceignant le front d’un bandeau en mode « guerrier survivor ». L’esthétique rappelant les jeux vidéo peut encore se justifier par la culture du personnage principal, mais l’ensemble est complètement bancal et d’une laideur rare.
Enfin, la conclusion du film nous délivre, avec une voix off décidément trop envahissante, une leçon de morale digne des pires téléfilms, du style « l’important, c’est ce qui est dans votre tête ».
Une fois de plus, rappelons que le film partait plutôt bien, mais son échec repose sur une série de mauvais choix fort dommageables.

La Plage : fiche technique

Titre original : The Beach
Réalisateur : Danny Boyle.
Scénariste : John Hodge, d’après le roman d’Alex Garland
Interprétation : Leonardo Dicaprio (Richard), Tilda Swinton (Sal), Robert Carlyle (Daffy), Virginie Ledoyen (Françoise), Guillaume Canet (Etienne), Paterson Joseph (Keaty)…
Directeur de la photographie : Darius Khondji
Musique : Angelo Badalamenti
Montage : Masahiro Hirakubo
Producteur : Andrew MacDonald
Société de production : Figment Films
Société de distribution : 20th Century Fox
Date de sortie en France : 16 février 2000.
Budget : 50 millions de dollars
Durée : 1h59.

Retrospective Danny Boyle : 127h, critique du film

Danny Boyle s’est toujours fait le défenseur des opprimés. Qu’ils soient incompris, inadapté sociaux ou simplement solitaire, les personnages qu’il a dirigé sous son scope n’auront toujours été que des figures/archétypes éprouvés psychologiquement ou physiquement et évoluant contraints et forcés, aux devants d’un spectre, récurrent dans sa mise en scène : la société.

Synopsis : Le 26 avril 2003, Aron Ralston (James Franco), jeune homme de vingt-sept ans, se met en route pour une randonnée dans les gorges de l’Utah. Il est seul et n’a prévenu personne de son excursion. Alpiniste expérimenté, il collectionne les plus beaux sommets de la région. Pourtant, au fin fond d’un canyon reculé, l’impensable survient : au-dessus de lui un rocher se détache et coince son bras contre la paroi rocheuse du canyon. Le voilà pris au piège, menacé de déshydratation et d’hypothermie, en proie à des hallucinations… Il pense à son ex-petite amie et à sa famille et se demande si les deux filles qu’il a rencontrées dans le canyon juste avant son accident seront les dernières. Cinq jours plus tard, comprenant que les secours n’arriveront pas, il va devoir prendre la plus grave décision de son existence…

Qu’elle soit avilissante pour les héros de Trainspotting, puisque se conciliant difficilement à cette brochette de toxicos ; à l’agonie comme dans Sunshine ou (et c’est son plus bel exemple), décadente comme dans La Plage, cet amas d’individus et de normes l’aura toujours influencé, quitte à voir son style, s’éroder quelque part entre un symbolisme obséquieux (conséquence de son passé dans la publicité) et un manichéisme omniprésent. Mais au milieu de cette quête de diabolisation de la société, dont sa filmographie s’est fait l’objet, on constate heureusement quelques digressions, des exercices de style, qui, s’ils ne perdent en rien de cette substance caractéristique de son style, sont à ranger du côté de son caractère aventureux et indirectement de son statut de technicien de l’image.

Et autant dire que malgré la complexité revêtue par son dernier projet, Slumdog Millionaire, qui l’avait vu délocaliser son action au beau milieu de l’Inde et convoquer un casting presque exclusivement issu du pays de Gandhi, Boyle aura avec 127h réellement pris des risques. Et le premier d’entre eux sera aisément décelable dès l’annonce du sujet. Comment convoquer un style fait de réflexions sur la société et de fulgurances esthétiques, dans un survival, genre paradoxalement très peu enclin à tolérer ce genre de digressions formelles ?

Récit d’un aller-retour.

Là sera tout le problème, ou du moins le défi auquel sera confronté Boyle. Car si beaucoup de personnes au vu de la forme adoptée par le britannique, en l’occurrence un huis-clos statique mâtiné d’un survival naturaliste, y auront vu une manière pour lui de se reposer après le tournage titanesque du film susmentionné, peu y auront vraiment vus le potentiel dégagé par cette dramatique histoire. Ça serait ainsi, se fourvoyer que de penser le britannique à la recherche du repos, tant ce 127h reflète davantage toutes les aspérités du style de son auteur, et plus indirectement toutes ses obsessions, que ne l’a été ses précédentes réalisations.
Se faisant encore une fois l’écho de l’adversité, cette fois-ci opposant l’Homme à la nature, le film n’oublie cependant pas à y inclure une réflexion sur les dérives sociétales. Le simple début du film sert à prouver toute la vindicte adressée par le réalisateur à cet ensemble d’individus et de normes. Montage rapide quoique un brin (trop) symbolique, faisant la part belle à des déplacements de foules alternés à la mouvance normale du héros (James Franco), l’entame sert à prouver que ce personnage principal est un marginal, une victime de cette société dépravée et pernicieuse. Une victime, qui pour pallier à une vie sociale qui fout le camp et aux interactions sociales réduites, décide de partir dans un parc national d’Utah, à la recherche de sensation forte. Une décision qui ne sera en réalité que le point de départ d’un voyage pour l’alpiniste, qui devra au fond de ces canyons, embrasser une nouvelle facette de sa personnalité pour survivre. Car au biais de son parcours qui le verra affronter un éboulis ayant raison de son bras droit, piégé par la roche, l’homme (interprété par un édifiant James Franco) passera par plusieurs stades. L’occasion pour le metteur en scène britannique d’étayer par la force de sa technique, toutes les composantes qu’un tel sujet peut revendiquer, entre folie, abnégation et volonté de survivre.  Ainsi, par le biais de la caméra vidéo de l’alpiniste, qui agit en tant que legs testamentaire, et la caméra du réalisateur qui agit en tant que manifeste de survie, Boyle dresse une mise en scène presque schizophrénique se faisant côtoyer respectivement les moments d’errance et de folie aux cotés de la réalité, dont cherche à tout prix de s’en défaire Franco. Et ça en a quelque chose de grisant en fin de compte. Multipliant les ruptures de tons et les songes de Franco, qui se met à fantasmer par plusieurs fois à des éléments intra-sociétaux (entre une soirée, de l’eau et un échappatoire), Boyle parvient à maximiser la surprise au sein de son métrage, quand bien même son issue est déjà connue. Et ça il tient beaucoup à son style. Virtuose de l’image, Boyle ne dément à aucun instant de sa solide réputation dans le milieu, sachant à tout instant rendre compte d’images léchées, parfois rugueuse mais sachant faire fi de l’exiguïté confondante du canyon où la quasi-totalité du film prend place.
Pour autant, on pourra déplorer un tantinet la place réservée à la symbolique dans le film. Outre d’appuyer parfois de manière outrancière le propos, quitte à s’apparenter alors à une sorte de redite narrative, le réalisateur ne démord pas, et s’engouffre à nouveau dans ses montages parfois épileptiques qui, s’ils trouvent une certaine légitimé dans le dernier acte, ne font que presser un film, qui paradoxalement appose de sa marque le spectateur par sa seule lenteur, qui agit en tant que piège à la fois sur le corps et l’esprit dudit alpiniste.

127h : Fiche Technique

Titre original : 127 Hours
Titre français : 127 heures
Réalisation : Danny Boyle
Scénario : Danny Boyle et Simon Beaufoy, d’après l’autobiographie d’Aron Ralston
Interprétation : James Franco, Clémence Poésy, Treat Williams, Kate Mara, Amber Tamblyn, Lizzy Caplan
Direction artistique : Christopher R. DeMuri
Décors : Suttirat Anne Larlarb
Costumes : Suttirat Anne Larlarb
Photographie : Enrique Chediak et Anthony Dod Mantle
Montage : Jon Harris
Musique : A.R. Rahman
Lyrics : Dido, Rollo Armstrong
Production : Danny Boyle, Christian Colson, John Smithson
Coproduction : Tom Heller, John Smithson
Production déléguée : Bernard Bellew, Lisa Maria Falcone, John J. Kelly, Tessa Ross
Sociétés de distribution : Drapeau des États-Unis Fox Searchlight Pictures, Drapeau de la France Pathé Distribution
Budget : 18 millions de dollars2
Pays d’origine : Drapeau des États-Unis États-Unis et Drapeau : Royaume-Uni Royaume-Uni
Langue originale : anglais américain et britannique
Format : couleur – 35 mm – 1,85:1 – son Dolby
Genre : aventure, drame
Durée : 94 minutes (1h 34)
Dates de sortie :
Sortie États-Unis : 4 septembre 2010 (Festival du film de Telluride), 5 novembre 2010 (sortie à New York et à Los Angeles), 12 novembre 2010 (sortie nationale limitée)
Sortie Canada : 12 septembre 2010 (Festival international du film de Toronto)
Sortie Royaume-Uni  : 28 octobre 2010 (Festival du film de Londres), 7 janvier 2011 (sortie nationale)
Sortie France : 23 février 2011

Spotlight, un film de Tom McCarthy : Critique

A l’heure où le journalisme d’investigation à l’ancienne commence à disparaitre, délesté de sa flamboyance par les assauts répétés d’Internet, ayant eu raison du caractère noble, jusqu’ici attachée à la notion même d’information, il est amusant de voir à quel point cette figure tutélaire de la société continue d’inspirer le cinéma.

Synopsis : En 2001, à Boston, le nouveau patron du Boston Globe vient perturber la routine dans la salle de rédaction. Il veut relever la rentabilité du journal au risque de devoir faire des coupures. Les journalistes confortablement installés dans leur routine affirment que les abonnés sont satisfaits du contenu actuel et ne voient pas trop l’intérêt de changer la ligne éditoriale, mais le nouveau patron ne l’entend pas de cette oreille et va forcer une équipe spéciale attitrée à des dossiers plus pointus (Spotlight) de rouvrir le dossier des prêtres pédophiles… ce qui va causer une onde de choc qui va affecter plus que la salle de rédaction. Comment l’archidiocèse de Boston va-t-il gérer ce nouveau scandale à venir ?

A chaque décennie son scandale.

Si celui-ci avait déjà connu par le passé nombre d’itérations promptes à le voir pleinement endosser son statut de 4ème pouvoir (on pense notamment au mythique Les Hommes du President, qui s’est fait l’écho de démythifier le retentissant scandale du WaterGate), la perspective de voir un film embrasser à corps perdu le postulat d’une presse écrite, comme dernier rempart contre l’obscurantisme et l’ignorance, qui plus est de nos jours, a de quoi faire sourire. Face à une démocratisation progressive de l’information ayant réduit à néant l’espoir de voir débouler des scoops de l’ampleur du Watergate ou dans un registre plus drôle, du MonicaGate, il apparait ainsi comme relativement vain de voir de tels efforts, ,qui, s’ils renvoient à une des facettes essentielles du métier, à savoir informer à tout prix, n’en demeure pas moins purement anachroniques, puisque se faisant l’écho d’une vision archaïque si ce n’est dépassée du métier de reporter. C’est pourtant l’incroyable pari/défi qu’a souhaité relever Tom McCarthy, un artiste protéiforme du cinéma américain (entre réalisateur pour HBO, scénariste pour Pixar et occasionnellement acteur), qui avec Spotlight, a cherché à se faire le défenseur de la brigade d’investigation éponyme rattachée au Boston Globe, qui a officié plus d’un an durant, à la révélation d’un scandale ayant fait polémique : celui des prêtres pédophiles de Boston. Autant dire un sacré défi, surtout quand on est au fait de la prépondérance revêtue par le rôle du clergé dans la ville du Massachusetts, réputée pour l’importance et la ferveur de sa communauté catholique.

Un classique instantané

Et malgré la modernité de son sujet (le scandale a été révélé en 2002), on saura gré à Tom McCarthy de ne pas avoir voulu y apposer une mise en scène sophistiquée. Soucieux de coller à cette esthétique vintage, agissant comme legs du genre journalistique tout entier (quitte parfois à le singer adroitement) McCarthy donne à voir d’entrée de jeu le canevas dans lequel se nimbera l’affaire. Cadre classique et épuré, sobriété évidente, le début du film résonne un peu comme ces questions auxquels chaque reporter doit se soumettre un jour.
Où ? Un journal en perdition de Boston. Qui ? Des reporters à la vie sociale secondaire et aux repas uniquement fait de bière et de pizza en prise avec un rédacteur en chef à peine dans ses murs mais déjà autoritaire. Quoi ? Une vie de bureau ou s’entasse papiers et incertitudes. En somme toute la sève du film de journalisme. Pourquoi ? La team Spotlight a besoin d’un sujet pour maintenir son lectorat en place. Comment ? En ravivant non sans fracas les prémices d’un scandale qui n’attend qu’à se voir déterré.
De ces questions, qui infuseront le film tel une ligne directrice, McCarthy, bien aidé par un scénario se faisant l’écho de la complexité de l’affaire, sans succomber à une pale redite de toutes ses ramifications (l’affaire ayant duré un an, il aurait été impensable de mettre en scène tous les retournements de situation), donne à voir une figure de l’Eglise peu reluisante. A l’instar du Spectre dans l’univers James Bond, la meilleure idée aura d’ailleurs été de personnifier le rôle du clergé et de l’assimiler à cette image entrepreneuriale, devenue par la force des choses cette entité difforme, amorale et tentaculaire, s’infiltrant sans mal dans les plus hautes instances judiciaires et politiques de la ville, quitte à pousser certains avocats, ayant couvert ledit scandale, se décharger de cette ignominieuse responsabilité, sous le seul sceau du travail accompli.
Et de ce constat alarmant, McCarthy en tire paradoxalement son meilleur atout. Puisque si on pourra déplorer la sobriété de la mise en scène, qui témoigne de cette volonté de rendre anti-spectaculaire le travail de fourmi de ces reporters, et qui pêche finalement à assurer pendant les 2h l’intérêt qu’on peut y porter, la force du film sera de pouvoir composer avec l’aspect horrifique de son histoire tout ce qu’il y a de plus réelle, et qui tel un coup de massue, achève le spectateur. Dressant un attrait tout particulier pour le morbide dégagé par son histoire, McCarthy ne dépassera heureusement pas la ligne jaune, en se contentant de laisser filer son récit, sans l’entraver avec divers flashbacks ou autres images explicites, ce qui auraient probablement sapé la force du métrage, lui qui paradoxalement et c’est rare, bande ici ses muscles sur la seule énonciation des méfaits qu’ils cherche à dénoncer. On ne saura toutefois, dans ce concert de louanges, omettre de mentionner le rôle tenu par les différents acteurs du métrage. S’il ne fait aucun doute que Michael Keaton et Mark Ruffalo sont à glorifier pour les rôles d’investigateurs téméraires et tenaces, on ne saurait oublier les prestations de John Slattery et Rachel McAdams, au diapason de l’ensemble, et qui n’auront de cesse à dévoiler cette vérité coûte que coûte, et ce malgré les pressions et autres remontrances de l’Église, piquée au vif par ces représentants du 4ème pouvoir qui auront par cet effort d’information, fait vaciller l’institution millénaire.

Véritable ode à un métier en voie de disparition, tout comme manifeste de la puissance du 4ème pouvoir, Spotlight s’avère en définitive être un film passionnant, mais surtout nécessaire, dont l’espoir véhiculé par cette brigade de reporters se révèle de plus en plus rare dans les productions cinématographiques actuelles.

Spotlight : Fiche Technique

Réalisation : Tom McCarthy
Scénario : Tom McCarthy et Josh Singer
Interprétation : Mark Ruffalo, Michael Keaton, Rachel McAdams, John Slattery, Liev Schreiber, Stanley Tucci
Direction artistique : Stephen H. Carter
Décors : Shane Vieau
Costumes : Wendy Chuck
Montage : Tom McArdle
Musique : Howard Shore
Photographie : Masanobu Takayanagi
Son : Paul Hsu
Production : Michael Bederman, Blye Pagon Faust, Steve Golin, Nicole Rocklin et Michael Sugar
Sociétés de production : Anonymous Content, Participant Media et Rocklin / Faust
Sociétés de distribution : Open Road Films (États-Unis), Warner Bros. France (France)
Langue originale : Anglais
Format : couleur – 1,85:1 Codex
Durée : 128 minutes
Récompenses : Oscars 2016 du meilleur film et du scénario original
Genre : drame
Sortie France : 27 janvier 2016

Etats-Unis – 2015

Angie Tribeca saison 1: critique série

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 Sortie de nulle part en ce début d’année et conçue par Steve Carell et sa douce Nancy, Angie Tribeca se démarque tout d’abord par son mode de diffusion très particulier. Curieusement, ce n’est pas un, ni deux, mais bien dix épisodes qui furent diffusés en boucle pendant 25 heures lors de la première journée. Soit toute la saison lâchée sous le regards des spectateurs avides de programmes nouveaux, avant de reprendre le 25 Janvier pour…la saison 2.

Synopsis: Les aventures d’Angie Tribeca, inspectrice de Los Angeles, et de son partenaire Jay Geils, dont elle tombe rapidement amoureuse mais refuse toute relation car ses 237 précédents coéquipiers ont tous eu une relation avec elle avant de mourir ou de disparaître dans des circonstances mystérieuses.

Er-ZAZ de comédie

Curieux tout ça. Enfin bon, au moins on attendra pas longtemps pour avoir la réponse a ce cliffhanger prenant surgissant en fin de course. Donc nous avons tous les épisodes, c’est bizarre, mais on est content ! C’est bien beau tout ça, mais de quoi cela parle-t-il donc ? De pas grand chose en vérité. Précisons un peu, Angie Tribeca est une parodie de cop show américains. Ce genre un peu fourre-tout qui permet de reprendre des clichés gros comme le Texas, connus de tous, de les replacer dans des situations toujours plus absurdes et attendre que la magie du rire opère.

 

Amateurs d’enquêtes méticuleuses, de personnages ambigus et de psychopathes tordus, passez votre chemin. L’histoire tient sur un post-it : Angie Tribeca est une inspectrice de Los Angeles badass, efficace et solitaire, à qui on impose un partenaire beau gosse dont elle craint de tomber amoureuse (ses 237 coéquipiers précédents étant tous morts ou portés disparus). Gros post-it certes, mais post-it quand même. Le reste n’est plus qu’un enchaînement de situations débiles et absurdes qui détournent allègrement les codes les plus éculés des procéduraux américains (le chef qui gueule très fort, les interrogatoires burnés, la fausse tension sexuelle entre les personnages etc). Et c’est drôle parfois… Mais pas toujours, en grande partie parce que la série repose sur un type d’humour bien particulier, aussi facile à définir qu’à dater : L’humour ZAZ, d’après leurs créateurs David Zucker, Jim Abrahams et Jerry Zucker, qui a connu son âge d’or vers la fin des années 80 début 90, en investissant un espace de comédie laissé vacant par les mentors Mel Brooks et Jerry Lewis avec des films comme Hot Shot ou la série des Y’a t’il un Pilote…

 

Mais le ZAZ quésako ? Tout simplement une façon d’écrire qui repose sur des règles assez simples : Tout doit être pris au premier degré, que ce soit les répliques, les métaphores, les expressions populaires. Par exemple quand Angie demande à un suspect de lui donner un nom, celui-ci s’interroge « vous n’en avez pas déjà un ? », ce à quoi l’intéressée rétorque « Si, mais je ne l’ai jamais aimé ! » (gag). Ensuite, chaque situation comique doit être prolongée jusqu’à l’épuisement, car si la blague est bonne, pourquoi s’arrêter en si bon chemin. C’est ainsi que le collègue qui mène un interrogatoire prévient son interlocuteur : « Tu penses que c’est un jeu ? Ça c’est un jeu ! » en lui montrant la boîte d’un jeu de plateau, avant de continuer en faisant des punchlines sanglantes avec d’autres noms de jeu tout en faisant défiler un nombre infini de boîtes correspondantes (Monopoly, Hippo-glouton, etc, tout y passe – du coup : gag). Et enfin, le plus important, ne jamais laisser un espace vide, chaque objet, situation, personnage peut être prétexte à une situation cocasse et renversante. Donc on enchaîne, on accumule, on envoie la sauce, et au milieu de tous ces gags enfantins et régressifs, le spectateur trouvera bien un truc qui le fera marrer. Imparable.

 

Le problème c’est que les ZAZ ont usé et abusé de ces codes durant leur âge d’or, et que ce style fonctionne parce qu’il leur appartient. Quand ce sont les autres qui s’y essayent, l’impression de voir une imitation roublarde se fait rapidement sentir. A titre d’exemple, la saga Scary Movie, amorcée par les frères Wayans, qui fonctionne à peu près sur la même logique d’accumulations, s’est essoufflée dès le deuxième épisode avant de retrouver les faveurs du public avec les opus 3 et 4 réalisés par…David Zucker. En parallèle toute une industrie de la parodie facile de gros succès cinématographiques s’est mise en place, culminant avec le calamiteux Spartatouille, à la fois détournement honteux du 300 de Zack Snyder et probablement l’un des pires films de l’histoire du cinéma. On pourrait aussi citer Spaceball, la parodie de Star Wars par Mel Brooks qui signait alors l’un de ses films les moins personnels, avant d’enchaîner sur d’autres parodies poussives tels Robin des bois : Héros en collants ou Dracula: Mort et heureux de l’être. Reprendre ces codes paraissait facile, mais force est d’admettre qu’il n’y a que les ZAZ qui peuvent faire du ZAZ, et tout le génie comique de Steve Carell n’y changera rien, l’hommage semble sincère, mais ce n’est pas son style et ça se voit.

 

Bien sur par moment Angie Tribeca fait rire, parfois très bien, mais malgré l’abattage des acteurs, la présence étonnante d’Alfred Molina en légiste qui se cherche un handicap (un contre emploi très drôle) et le défilé de guest stars venues faire les abrutis (de James Franco à Bill Murray), la chose a du mal à nous accrocher. C’est un peu la série junk par excellence, celle que l’on regarde parce que l’on a rien d’autre à faire, et qui laisse après le sentiment d’avoir un peu perdu son temps, même si ce n’était pas désagréable. Amusante, mais jamais intelligente, réflexive, critique ou méchante avec qui que ce soit. Les dix épisodes défilent et se ressemblent, quelques gags font mouches, d’autres tombent à plat, les personnages n’évoluent pas d’un iota et les enquêtes sont plus que secondaires. Moins qu’une œuvre, on se retrouve face à un produit qui n’a ni le sens du timing de Brooklyn Nine-Nine, ni la folie hystérique et pop de NTSF:SD:SUV (série annulée en 2014 trop méconnue chez nous). La diffusion en un bloc parait alors logique car avec un concept aussi répétitif, pas sur qu’Angie Tribeca réussisse à fidéliser une fanbase dans la durée. Maintenant que les bases sont posées, il faut espérer que la saison 2 bouscule un peu tout ça et que la série trouve sa propre identité.

Angie Tribeca: Fiche Technique

Création: Steve Carell, Nancy Walls Carell
Casting : Rashida Jones, Hayes MacArthur, Jere Burns, Deon Cole, Alfred Molina…
Chaine de diffusion : TBS
Nb d’épisodes : 10
Durée: 21 minutes
Production: Carousel Television, 301 Productions, Relativity Television
TBS Productions
Pays : USA

Rétrospective Danny Boyle : Trainspotting

Depuis combien de temps un film n’a t-il pas scellé aussi exactement une vérité de l’émotion ? Trainspotting appartient à ces films rares qui reconfigurent tout lorsqu’on les voit, ceux qui bouleversent le cinéma. Il est d’une beauté plastique particulière et exaltante.

De fix en aiguilles

Boyle dresse le portrait déstabilisant d’une jeunesse née sous le signe du vide et du non-sens, qui ne trouve un exutoire à sa soif de révolte que dans l’abandon et la destruction des corps et ici, tout cela passe par l’héroïne. La banalisation des drogues dures au sein du paysage urbain contemporain leur donne ainsi une échappatoire aussi folle que le reste de ce monde qui les étouffe.

C’est le naufrage existentiel d’une génération dévorée par le consumérisme et la perte de tout repère humain. Une photographie brute d’une jeunesse à la dérive, sacrifiée par l’indifférence et la désocialisation. Mais la société, magma englobant et mortifère, finit toujours par récupérer ses marginaux, d’une manière ou d’une autre: ici, en vampirisant les énergies et la recherche de plaisir de ces héroïnomanes aux silhouettes filiformes.

Boyle filme la déliquescence d’une jeunesse qui consomme à mesure qu’elle est consommée,et  qui sans cesse se consume.

Oeuvre caractéristique de cette fin des années 90 qui virent le monde basculer dans la fureur feutrée de l’après guerre froide, Trainspotting est vite devenu un film culte pour toute une génération : encensé par la critique lors de sa sortie (il recevra de nombreuses récompenses), il s’est imposé comme une référence majeure d’un cinéma britannique qui dit ce qu’il pense.

C’est un film artisanal de début de carrière qui démontre un certain talent pas encore dévoré par les impératifs de rentabilité, propres à l’industrie cinématographique. Le résultat est un film non formaté avec des mouvements de caméra particuliers et un jeu d’acteurs sincère.

La caméra de Danny Boyle était dynamique et nerveuse à l’époque, les mouvements et la succession de plans étaient rapides provoquant une sensation de malaise, fondamentale pour donner au film la vigueur de la jeunesse dont il est question. Avec sa réalisation proche d’un vidéo-clip, Trainspotting change de rythme comme une compilation de morceaux de rock passe d’une chanson à l’autre, ce qui témoigne d’un sens de la narration tout à fait redoutable chez le réalisateur. La bande originale par ailleurs est extrêmement riche et variée. On trouve beaucoup de morceaux pop et rock symboles des années 90 et de la naissance du mouvement punk. Mais on retiendra surtout l’utilisation de « Perfect day » de Lou Reed, « Carmen » de Bizet ainsi que « Lust for life » d’Iggy Pop.

Basé sur le roman éponyme d’Irvine Welsh, Trainspotting est un condensé d’humour noir, de cynisme et de tragédie. Par son esprit et son impétuosité, l’oeuvre glisse d’ailleurs des allusions à peine voilées à Orange mécanique, le chef-d’œuvre de Stanley Kubrick.

Danny Boyle trouve ici la recette qui va faire son succès : des idées visuelles novatrices.

Plutôt que d’ancrer son film dans le réel, le réalisateur choisit de s’en détacher, préférant livrer une fable onirique, aux images figurales qui transcendent la représentation et qui rompent avec le discours (la scène la plus marquante restant celle de l’overdose). C’est un film sur la drogue certes, mais surtout sur la recherche du plaisir absolu, du plaisir qui permet de s’échapper du quotidien banal et morose. Intelligemment, Danny Boyle oppose alors constamment l’image au discours, montrant ce qu’il veut, malgré les apologies des paradis artificiels de ses protagonistes.

A l’inverse de Requiem for a Dream, de Darren Aronofsky, autre superbe film de référence sur le sujet, auquel on pourrait peut être de reprocher de trop tirer sur la corde sensible, de frôler le pathos à grand renfort de musiques dramatiques et de larmes, et de moraliser sur l’usage des drogues, Trainspotting distille un message bien plus efficace avec un humour cynique, une mise en scène très travaillée et des personnages traités avec beaucoup de justesse. La force de l’œuvre ne réside pas dans son extrême violence mais dans le fait que le film ne se veut pas moralisateur; en aucun cas le réalisateur ne se permet de juger la vie des protagonistes, sans tomber non plus dans l’apologie de la drogue. C’est un hymne à l’anticonformisme.

Ewan McGregor, dans le rôle d’un héroïnomane au bout du rouleau en pleine repentance mais inéluctablement tiré vers le bas par ses proches, livre une performance incroyable. Un portrait déroutant d’un junkie pas tout à fait comme les autres, un narrateur porte-voix subjectif, une caisse de résonance émotionnelle universelle, mais surtout une véritable révélation artistique et la naissance d’un grand acteur.

Trainspotting reste pour beaucoup le chef-d’oeuvre de Danny Boyle, le seul où il a su trouver l’alchimie particulière qui lui donne cette énergie propre, cette véritable et authentique identité cinématographique.

Intéressé depuis plusieurs années pour tourner une suite à Trainspotting sous la forme d’une adaptation du roman « Porno » du même Irvine Welsh, Danny Boyle a confirmé que le scénario a été écrit et qu’il espère tourner le film en mai et juin 2016.

Synopsis : Les aventures tragi-comiques de Mark Renton, junkie d’Edimbourg, qui va tenter de se séparer de sa bande de copains, losers, menteurs, psychopathes et voleurs.

Trainspotting – Bande annonce:

Trainspotting – Fiche technique:

Royaume-Unis – 1996
Réalisation : Danny Boyle
Scénario : John Hodge d’après le roman éponyme d’Irvine Welsh
Interprétation : Ewan MacGregor, Ewen Bremner, Johnny Lee Miller, Robert Carlyle, Kevin McKidd et Kelly Macdonald
Décors : Kave Quinn
Costumes : Rachael Fleming
Photographie : Brian Tufano
Montage : Masahiro Hirakubo
Producteur : Andrew Macdonald
Production : Channel Four films et Figment films
Distribution : Poyglam filmed entertainment
Langue : Anglais
Durée : 94 minutes
Genre : Drame, Comédie noire

Auteur : Clement Faure

Rétrospective Danny Boyle: Petits meurtres entre amis

Peu de jours nous séparent maintenant de la sortie du très attendu Steve Jobs du britannique Danny Boyle, cinéaste versatile s’il en est. C’est l’occasion rêvée pour la rédaction de CinéSéries Mag de se retourner sur la carrière de ce cinéaste, un des happy few à avoir fait le grand chelem du Golden Globe, du Director’s Guild, du BAFTA, et des Oscars pour un seul et même film (Slumdug Millionaire).

Synopsis: A la recherche du colocataire idéal, trois amis font passer un examen d’entrée très strict à bon nombre de postulants jusqu’à ce qu’ils découvrent la perle rare en la personne de Hugo. Celui-ci se révèle tellement discret qu’il meurt en silence, enfermé dans sa chambre, quelques heures seulement après avoir emménagé. Avec le corps se trouve une valise pleine de billets qui va rapidement avoir raison d’une longue amitié…

JH partagerait appartement.

La rétrospective commencera par le commencement, à savoir Petits meurtres entre amis (Shallow Grave pour son titre original), le premier film du réalisateur après quelques faits d’armes à la télévision.

Accompagnée de la musique électronique de Leftfield, groupe emblématique des années 90, la caméra se fixe sur le visage de Christopher Eccleston, et pendant que le gros plan du visage tourne en rond comme un disque, la voix off annonce le sujet : l’importance de l’amitié, de la confiance, de la confiance dans l’amitié… Puis la caméra fonce en angles obliques vertigineux dans les rues d’Edimbourg, des plans entrecoupés par des paysages forestiers qui eux sont au contraire présentés au ralenti.  Ce générique est à l’aune du film, simple, mais inventif.

Alex (Ewan McGregor), David (Christopher Eccleston) et Juliet (Kerry Fox) sont trois colocataires à la recherche d’un quatrième pour partager leur appartement. C’est un véritable casting qu’ils font passer pour trouver la perle rare, dans un rythme effréné où les punchlines fusent aussi rapidement que les candidats sont renvoyés à leurs pénates. Même si ces scènes se passent dans l’appartement avec un dispositif quasi-théâtral, avec tous ces candidats qui défilent sur le canapé, le spectateur est happé par la bonne humeur du film. Les candidats sont bombardés de questions surréalistes, comme par exemple celle-ci : « cette relation que vous n’aviez pas nouée, ce n’est pas avec un homme ou ce n’est pas avec une femme ? », des questions facétieuses posées par des personnages facétieux.

Quand enfin ils tombent sur Hugo, un anglais taciturne mais « intéressant » du point de vue de Juliet, rarement insensible au charme des hommes, les choses se gâtent un peu. Dès le lendemain de son arrivée,  ils découvrent leur nouvel « ami » gisant sur son lit, victime d’une overdose, sa valise bourrée à craquer  de pounds, de l’argent qu’on imagine provenant également de la drogue (contrairement à l’habitude que Danny Boyle prendra plus tard, où les œuvres se suivent mais de façon très étanche les unes vis-à-vis des autres, le personnage de Hugo, joué par le même acteur Keith Allen, sera en effet de nouveau aperçu dans Trainspotting, également scénarisé par John Hodge, faisant de ce dernier un prequel qui ne dit pas son nom…).

A partir de là, le film s’installe dans son genre, le thriller, sans pour autant abandonner les instants loufoques et la veine comique servie essentiellement par un tout jeune Ewan Mc Gregor dont c’est le premier grand rôle au cinéma. Au milieu de la tourmente, au moment de décider qui va prendre en charge les actions qu’ils ont décidé de mener, Juliet refuse de réaliser certaines tâches sordides. Alex lui rétorque : « Mais Juliet, tu es un médecin, tu tues des gens tous les jours ! » …Tout est à l’avenant, avec ce mélange continu d’humour britannique et de violence tarantinesque.

Cette balance entre la drôlerie et la violence des actions menées par le trio et d’autres parties prenantes à l’affaire suite à cette découverte macabre est bien vue, car certaines scènes sont particulièrement évocatrices et pourraient être difficiles à supporter dans le cas contraire…

Il y aura donc des meurtres, une enquête, des cliffhangers, et même l’incontournable plot twist final, toute la panoplie habituelle du thriller, en somme.  Mais le plus important dans le film est l’évolution des 3 protagonistes, individuellement, et dans leur interaction. Sans avoir aucunement un aspect moralisateur, Petits meurtres entre amis montre la puissance destructrice de l’argent. A mi-chemin du film, Alex et Juliet craquent et vont dévaliser les magasins. Les images suivantes les montrent ivres de consommation, ivres de possession, ce qui fait dire à Alex : « I’m so happy I could die », ou le bonheur mortel de l’argent. Mais le plus spectaculaire est le changement drastique de David, celui qui paiera le plus de sa personne dans la mise en exécution de leurs divers plans. De l’homme affable mais rigoureux qu’il était, un gentil comptable dans une boîte plan-plan, et sous l’emprise d’une paranoïa galopante, David se transforme graduellement en autre chose, et la prestation de Christopher Eccleston sera de bout en bout aussi élégante que très juste…

Petits meurtres entre amis est le film surprise de 1995 ; tourné avec un budget de 1 million de Livres, il a rencontré un succès commercial et critique considérable des deux côtés de la Manche. C’est un coup d’essai qui peut passer pour un coup de maître. La fraîcheur est là même si le sujet ne s’y prête pas. Simple, sans prétention, shallow* comme son titre et pourtant efficace. Le film va ouvrir la trilogie « Bag of money** » où le manque d’argent est le moteur de très mauvaises décisions, avec Ewan Mc Gregor en tête de pont. Malgré la fascination que l’on voue à Trainspotting, érigé au statut de film culte par des générations entières de cinéphiles, ce film-ci en est peut-être la meilleure part.  Quant à tous ses films hollywoodiens, c’est tout à fait une autre histoire…

*Peu profond

** Petits Meurtres entre amis, Trainspotting, Une Vie moins ordinaire

Petits meurtres entre amis – Bande annonce

Petits meurtres entre amis – Fiche technique

Titre original : Shallow Grave
Date de sortie : 19 Avril 1995
Réalisateur : Danny Boyle
Nationalité : UK
Genre : Thriller
Année : 1994
Durée : 92 min.
Scénario : John Hodge
Interprétation : Kerry Fox (Juliet Miller), Christopher Eccleston (David Stephens), Ewan McGregor (Alex Law), Ken Stott (Inspecteur McCall), Keith Allen (Hugo), Colin McCredie (Cameron), John Hodge (Agent Mitchell)
Musique : Simon Boswell
Photographie : Brian Tufano
Montage : Masahiro Hirakubo
Producteurs : Andrew McDonald, Allan Scott
Maisons de production : Channel Four Films, The Glasgow Film Fund, Figment Films
Distribution (France) : Pan Européenne Distribution
Récompenses : nombreuses, dont le BAFTA du meilleur film en 1995, Grand prix des festivals de Cognac, d’Angers, de Dinard, …
Budget : 1 000 000 GBP

Heidi, un film d’Alain Gsponer : critique

Inspiré du roman de 1880 de la suisse allemande Johanna Spyri, Heidi a été maintes fois adapté mais jamais à un tel niveau d’esthétisme. Certes, ce classique de la littérature de jeunesse n’avait encore jamais été produit sur grand écran mais le résultat est d’une grande qualité visuelle et scénique.

Synopsis : Abandonnée par sa tante à son grand-père qui vit seul dans les Alpes Suisses, Heidi apprivoise vite le vieux monsieur et s’épanouit dans cette vie libre et sauvage aux côtés de son ami Peter. Bientôt, la petite fille est forcée de retourner à la civilisation et placée dans une famille bourgeoise à Francfort où sévit une gouvernante des plus autoritaires. Là-bas, elle se liera d’amitié à une jeune fille handicapée, Clara, mais peut-on vivre heureux loin de la nature ?

Une caméra mobile, vibrante, vivante presque, suit tour à tour Heidi, Grand-Père ou Peter, en alternant des plans rapprochés et intimes et d’autres plans plus larges des paysages. Dans les verts pâturages ou chez le grand-père, les couleurs sont toujours éclatantes et chatoyantes, jusque dans les scènes d’intérieur où filtrent des lueurs qui figurent la liberté et le bonheur de la fillette. Au travers d’une image impeccable et lumineuse, on découvre une montagne luxuriante en même temps que la petite Heidi, guide touristique au sourire éclatant et véritable bouffée d’oxygène. Il faut dire que la jeune actrice, Anuk Steffen, est parfaite dans ce rôle qu’elle interprète avec délicatesse et fraîcheur. 

Heidi, un film visuel :

Le réalisateur primé de Rose et Le Petit Fantôme est un habitué des adaptations de livres pour enfants et c’est avec une profonde sensibilité qu’il filme des plans serrés sur les visages des protagonistes, fixant les émotions, photographiant un récit presque muet où les images parlent d’elles-mêmes. Dans la première partie du film, les dialogues sont réduits à leur strict minimum, donnant une dimension intelligible à l’image. Grand-Père n’est pas très bavard, c’est le moins qu’on puisse dire, il n’est même pas nommé dans le film : il s’appelle Grand-Père, point. Heidi et Peter parlent peu aussi mais dans l’abondance de cette nature, nul besoin de mots tant les visages, les regards, les cadrages et les teintes en disent long. Les couleurs et la lumière suffisent à signifier la joie au paradis alpin, quelles que soient les saisons. Les paysages de montagne sont clairs et purs autant que la nature est incorruptible. De même, les tons sombres suggèrent la maladie ou la pauvreté comme dans la maison de Peter ou dans celle de Clara.

Dès la deuxième partie, la photo s’assombrit et se ternit, comme voilée, tandis que les dialogues, eux, se multiplient. Heidi est désormais prisonnière de la ville de Francfort enveloppée d’une fumée grisâtre, piégée au sein de cette maison calfeutrée de rideaux épais, et prisonnière de la bienséance, du savoir et du langage. Aussi, lorsque la gouvernante se lance dans son long monologue éducatif, la seule fuite possible pour Heidi est de s’endormir ! Et c’est ce qu’elle fera chaque nuit en s’évadant dans ses rêves, dans la peau d’un aigle royal. Car Heidi est un film visuel avant tout où la parole est presque néfaste et porteuse de calomnies comme ces rumeurs qui courent sur Grand-Père ou les mensonges proférés par la tante. Et le vieil homme de conseiller ainsi à Heidi de « regarder » pour voir la vérité.Si la parole est malfaisante, c’est dans le silence et les gestes que Heidi trouve le vrai réconfort et elle aura tôt fait d’apprendre les rudiments de cette vie rustique et minimaliste à Clara. Le langage semble donc inutile au pays des plaisirs simples mais la lecture (taxée de futilité par Peter) s’avérera salvatrice au cœur de la civilisation. En prime, on assiste avec respect et assentiment à une belle leçon de pédagogie de la part de la grand-mère de Clara. Finalement, Heidi choisira le langage écrit au langage oral pour retranscrire ce monde visuel qui l’entoure. Une fin peut-être un peu facile et expéditive au regard de ce film habile et harmonieux tant dans ses images que dans son jeu.

Heidi : Bande-annonce officielle

Fiche Technique : Heidi

Family Entertainment – Sortie nationale le 10 février 2016
Origine : Allemagne / Suisse 2014, 111 minutes
Casting : Bruno Ganz, Katharina Schüttler, Maxim Mehmet, Hannelore Hoger, anuk Steffen, Quirin Agrippi, Isabelle Ottmann
Réalisateur : Alain Gsponer
Scénario : Petra Volpe Biondina
Compositeur : Niki Reiser
Producteurs : Reto Schärli, Lukas Hobi, Uli Putz, Jakob Claussen
Coproducteurs : Rodolphe Buet, Kalle Fritz, Isabel Hund, Urs Fitze
Producteur exécutif : Jens Oberwetter
Directeur de la photographie : Matthias Fleischer
Chef monteur : Michael Schaerer
Chef décorateur : Christian M. Goldbeck
Directrices du casting : Corinna Glaus, Daniela Tolkien
Directeurs de production : Sofie Scherz, Claude Witz
Ingénieur du son : Sebastian Schmidt
Mixage : Marco Teufen, Olaf Mehl
Costumes : Anke Winckler
Coiffure, maquillage : Georg Korpas, Juliane Hübner
Distributeur France (Sortie en salle) : StudioCanal
Caméra : Matthias Fleischer
production : Zodiac Pictures, Claussen + Putz Filmproduktion
Coproduction : StudioCanal, Schweizer Radio und Fernsehen, Teleclub AG
Format : numérique / 2.35: 1 (Cinémascope)
Son : Dolby Digital

The Danish Girl, un film de Tom Hooper: Critique

The Danish girl est l’attraction cinématographique du moment (13 nominations dont 4 aux oscars). Adapté du roman éponyme de David Ebershoff, lui même inspiré du journal rédigé par la première femme à avoir subi une chirurgie de réattribution sexuelle, le film se veut un biopic de Lili Elbe née Einar Wegener, pionnière transsexuelle dans les années 20.

Synopsis : The Danish Girl retrace la remarquable histoire d’amour de Gerda Wegener et Lili Elbe, née Einar Wegener, l’artiste danoise connue comme la première personne à avoir subi une chirurgie de réattribution sexuelle en 1930. Le mariage et le travail de Lili et Gerda évoluent alors qu’ils s’embarquent sur les territoires encore inconnus du transgenre.

La récente réception de ce film a été, comme toujours, accompagnée de nombreux reproches. Beaucoup le considère comme un mélodrame trop sirupeux et taillé pour les oscars. Et ce à raison, car tout semble l’indiquer. En effet, le thème est à la mode (on aura vu récemment sortir le superbe Laurence anyways de Xavier Dolan, le plus fade Une nouvelle amie de François Ozon, et dans l’actualité, les changements de sexe de Lana Wachowski ou Caitlyn Jenner par exemple), le réalisateur l’est aussi (Tom Hooper déjà oscarisé avec Le discours d’un roi, et connu pour ses productions très académiques), Eddie Redmayne semble être quant à lui le nouvel acteur à la mode, oscarisé l’an dernier pour son interprétation sensible de Stephan Hawkins dans Une merveilleuse histoire du temps. Alexandre Desplat à la musique (et à la partition musicale très lancinante) et Danny Cohen à la photographie complètent cette équipe composée sur mesure pour rafler un maximum de statuettes.

Cependant, le film évite tous les travers que ce genre de production peut engendrer. On n’y retrouve ni les défauts des biopics souvent trop lisses, ni le pathos excessif des œuvres académiques. Et ainsi, le film se révèle incroyablement juste et d’une finesse rare, une ode poignante et engagée pour la différence, un récit sensible et poétique sur une romance aussi tragique qu’enivrante. Tom Hooper utilise son intelligence émotionnelle et la met au service de cette merveilleuse histoire avec délicatesse et sensibilité.

Einar Wegener est un peintre reconnu et exposé qui reçoit les louanges d’un univers mondain où il ne se sent pas très à l’aise. Discret et délicat, l’homme a épousé Gerda, charmée par sa sensibilité. La complicité du couple s’impose alors. La femme se révèle être indépendante et tient à forger sa propre place dans un microcosme artistique peu ouvert au travail des femmes. Tom Hooper nourrit l’approche en se concentrant sur l’interaction entre Einar et Gerda, à l’instar de leurs échanges de regard ou de leur présence corporelle au sein du cadre. L’intimité apparaît être le maître mot.

Gerda assiste impuissante à la transformation de son mari, entre lutte, culpabilité, incompréhension et résignation, le spectateur assiste avec émotion à la dévotion de cette femme pour son époux, qui a la sagesse de comprendre que ce dernier n’est pas face à un choix, mais sombre vers une fatalité. Elle l’accompagnera jusqu’au bout, en faisant fi de ses propres sentiments, et démontrant ainsi une abnégation sans faille, et on ne peut plus touchante.

Le film distille ce qu’il faut de troubles, d’émotions et de beauté (notamment la scène, magnifique, où Einar reproduit les gestes d’une fille de joie derrière une vitre, symbole du peu de distance qu’il y a entre lui et elle, entre lui et la femme qui vit dans son corps masculin) pour ne jamais tomber ni dans le sensationnel ni dans le complaisant qu’un sujet pareil pouvait susciter, mais au contraire offrir un bel écrin à ces deux-là, unis dans leur amour et le tumulte de leur existence.

La performance remarquable d’Eddie Redmayne n‘empêche pas le spectateur de trouver le personnage de Lili/Einar assez antipathique par moments. Elle/il est effroyablement égocentrique; alors certes elle/il se bat pour retrouver sa propre identité, le film met l’accent sur la compréhensible détresse de son épouse, qui elle aussi subit énormément ce changement, tandis que Lili ne semble pas vraiment s’en soucier. S’ensuit alors un attachement plus fort au personnage de Gerda, qui est peut être la fameuse Danish Girl au final, ouverte et éprise d’un amour si fou pour Einar qu’elle ne met que peu de temps à accepter Lili comme étant sa remplaçante. En cela, le film a l’audace de dessiner une relation ambiguë, peu conventionnelle et poussant à remettre en perspective la conception même d’une relation amoureuse. Il consacre une véritable transcendance de l’amour par delà les frontières du sexe.

Peinture vivante d’un pionnier assumant sa transidentité sous forme de fresque romanesque à la sensibilité renversante et esthétiquement soignée (des costumes aux décors d’époque), le film réussit par ailleurs un pari risqué. Pour donner résonance au métier des deux protagonistes et à leur amour pour la toile, Hooper voulait que ses images ressemblent à des tableaux. En effet, inspiré des peintures de Hammershoi, un peintre danois, Hooper est allé jusqu’à recréer une réplique de l’appartement de ce dernier et Danny Cohen, en jouant sur les éclairages et le cadrage, a donné vie aux tableaux d’Hammershoi a travers les plans de Danish girl en capturant la douceur incroyable des longues soirées d’été du nord et la coloration singulière, un gris bleu sourd qui représente l’univers très austère dans lequel Einar vit, n’est pas sa place et duquel Lili a besoin de s’échapper.

Les performances des deux acteurs, en lice tous deux pour les oscars d’interprétation, sont remarquables. Ils incarnent les rôles avec justesse et une grande sensibilité. Eddie Redmayne semble bien parti dans la lignée de Tom Hanks oscarisé en 1993 pour Philadelphia puis en 1994 pour Forrest Gump ainsi que pour perpétuer la malédiction Léonardo DiCaprio. Quant à Alicia Vikander, elle se place comme une voleuse de vedette en puissance tant son interprétation tout en émotions est notable.

The Danish Girl, peut-être le grand gagnant de la cérémonie des Oscars 2016 ?

En outre, en cette année 2016, le film est un bel hommage au chanteur David Bowie qui a fait partie de ceux qui ont milité pour l’acceptation des transgenres dans la société.

The Danish Girl: Fiche technique

Réalisation : Tom Hooper
Scénario : Lucinda Coxon d’après « The Danish girl » de David Ebershoff
Interprétation: Eddie Redmayne (Einar Wegener / Lili Elbe), Alicia Vikander (Gerda Wegener), Ben Whishaw (Henrik), Amber Heard (Ulla Paulson), Sebastian Koch (Dr Warnekros), Matthias Schoenaerts (Hans Axgil), Adrian Schiller (Rasmussen), Emerald Fennell (Elsa), Henry Pettigrew (Niels)…
Direction artistique : Grant Armstrong
Décors : Eve Stewart
Costumes : Paco Delgado
Photographie : Danny Cohen
Montage : Mélanie Oliver
Musique : Alexandre Desplat
Producteur(s): Tim Bevan, Eric Fellner, Anne Harrison, Tom Hooper, Gail Mutrux
Production: Working Title, Pretty Pictures
Pays d’origine : États-Unis, Royaume-Uni et Allemagne
Langue : Anglais
Durée : 120 minutes
Distributeur: Universal Pictures International France
Récompenses : Oscar 2016 de la meilleure actrice dans un rôle secondaire pour Alicia Vikander
Date de sortie: 20 janvier 2016
Durée: 2h
Genre : Drame, Biopic

Auteur : Clement Faure

 

 

 

Le convoi, un film de Frédéric Schoendoerffer: Critique

Il y a de ça à peine plus de dix ans, Frédéric Schoendoerffer était considéré comme un réalisateur innovant participant à un prétendu « renouveau du polar français », qui   avait pour tête de file Olivier Marchal et faisait suite à une néfaste décennie pendant laquelle la notion de « polar français » se limitait aux séries Julie Lescaut et Navarro.

Synopsis : Un groupe de 7 malfrats français se répartissent entre quatre voitures pour organiser un go fast afin de transporter 1,3 tonne de résine de cannabis entre Malaga, au sud de l’Espagne, et Creil, en région parisienne. Malheureusement pour la petite équipe,  le voyage ne va pas se passer comme prévu.

En réalisant deux thrillers inaboutis mais plus réalistes que ses contemporains (Scènes de crimes en 2000 et Agents secrets en 2004), Schoendoerffer s’est imposé comme un cinéaste à suivre, mais les choix douteux (donner un rôle ambigu à Eric Cantonna, quelle idée !) qui ont suivi lui firent rapidement perdre beaucoup en crédibilité. A l’occasion de son sixième film, il se penche sur le phénomène des go fast, ces convois véhiculés de drogue à travers l’Europe que l’ouverture des frontières ont rendus si peu risqués, auquel le belge Olivier Van Hoofstadt avait déjà consacré un film, sobrement intitulé Go fast,  en 2007. En prenant le parti-pris de se concentrer sur les chauffeurs plutôt que sur les policiers à leur recherche, le scénario s’offrait l’opportunité de développer les enjeux de l’organisation de ces trafics. Toutefois, la narration ira se concentrer sur le voyage en berline sans prendre le temps de chercher à en comprendre les mécanismes, les tenants et les aboutissants. Ne restent donc que des scènes filmées depuis les habitacles des bolides, ce genre de scènes où l’importance des dialogues doit tenir la route, ce que n’arrive assurément pas à garantir l’écriture de Schoendoerffer.

Au vu du temps que le scénario nous fait passer avec eux, la caractérisation ultra-caricaturale des sept personnages est certainement l’élément le plus répulsif de ce Convoi. Entre le petit nouveau un peu naïf (Madi Belem), le dur à cuire au sang chaud (Tewfik Jallab), la tchatcheur imbu de sa personne (Léon Garel) et la belle-gueule mutique qui suinte la coolitude (Benoit Magimel), le réalisateur semble avoir convoqué tous les poncifs les plus surexploités du genre –autant du film de gangster que du western– en les doublant d’une imagerie malséante du petit banditisme vu par un œil extérieur bien-pensant (la plupart d’entre eux sont musulmans avec tous les clichés qui vont avec… à vous de juger), la petite brochette de hors-la-loi au cœur de cette fiction sent le réchauffé et n’arrive pas à convaincre. Si encore leurs conversations réussissaient à capter quelque chose d’original dans leur psychologie ou à creuser une part sociologique dans leurs motivations… mais il n’y a définitivement rien à trouver de ce côté-là, tant chaque ligne de dialogue ne fait que creuser plus encore leur insupportable crétinerie. Difficile dès lors de reprocher aux jeunes comédiens leur interprétation dépersonnalisée tant leurs rôles sont creux et la direction d’acteurs semble paresseuse. Le huitième personnage, la seule femme du casting, est sans conteste le seul auquel il soit possible de s’attacher. Non pas que Reem Kherici livre une prestation qui élèverait le niveau, mais son rôle de victime d’une prise d’otage (sur les routes espagnoles, les bandits français tombent en toute logique sur une française !) la rend moins antipathique que tous les stéréotypes de malfrats.

La façon dont le suspense démarre doucement jusqu’à cette fameuse prise d’otage peut laisser présager un rythme soutenu, d’où la déception de voir la tension redescendre dans cette ennuyeuse série de dialogues crétins. Il faudra alors attendre le dernier quart d’heure du film pour qu’un semblant de course-poursuite démarre enfin, qu’une once d’ambivalence se révèle dans les liens entre les personnages, et qu’enfin le tout s’achève dans une fusillade particulièrement illisible. Qu’il s’agisse de la trahison de l’un des truands ou de la prise d’otage qui se transforme en syndrome de Stockholm, rien dans cette résolution n’a de quoi surprendre. Ni un film d’action nerveux ni un thriller haletant, Le Convoi n’est décidément rien qu’une de ces trop nombreuses séries B incapable de répondre à ses ambitions. La mauvaise maitrise des courses de voitures rend le concept même du film laborieux à se mettre en place, et le seul parti-pris formel qu’est l’idée de calquer à ses images les filtres jaunes du Traffic de Soderberg n’est pas non plus quelque chose d’assez innovant ni justifié pour donner au résultat final une quelconque légitimité artistique.

Malgré l’intention louable qui anime Frédéric Schoendoerffer de revigorer le cinéma de genre français, sa façon d’aller piocher dans ses modèles américains des éléments déjà mille fois vus sans savoir en faire autre chose que des caricatures de mauvais goût empêche à sa réalisation de s’affranchir. Le seul effet de vitesse que l’on retiendra du Convoi sera celle à laquelle le film se fera oublier.

Le convoi – Bande annonce:

Le convoi – Fiche technique:

Date de sortie : 20 janvier 2016
Réalisateur : Frédéric Schoendoerffer
Interprétation : Benoît Magimel, Reem Kherici, Tewfik Jallab, Madi Belem, Léon Garel, Amir El Kacem…
Scénario : Yann Brion, Frédéric Schoendoerffer
Musique : Thibault Quillet
Montage : Sophie Fourdrinoy
Photographie : Vincent Gallot
Costumes : Claire Lacaze
Producteurs : Eric Névé
Maison de production : Orange Studio, Cinéfrance 1888
Distributeur : Paramount Pictures France
Durée : 102 minutes
Genre : Thriller, action