Rétrospective Danny Boyle : Trainspotting

Depuis combien de temps un film n’a t-il pas scellé aussi exactement une vérité de l’émotion ? Trainspotting appartient à ces films rares qui reconfigurent tout lorsqu’on les voit, ceux qui bouleversent le cinéma. Il est d’une beauté plastique particulière et exaltante.

De fix en aiguilles

Boyle dresse le portrait déstabilisant d’une jeunesse née sous le signe du vide et du non-sens, qui ne trouve un exutoire à sa soif de révolte que dans l’abandon et la destruction des corps et ici, tout cela passe par l’héroïne. La banalisation des drogues dures au sein du paysage urbain contemporain leur donne ainsi une échappatoire aussi folle que le reste de ce monde qui les étouffe.

C’est le naufrage existentiel d’une génération dévorée par le consumérisme et la perte de tout repère humain. Une photographie brute d’une jeunesse à la dérive, sacrifiée par l’indifférence et la désocialisation. Mais la société, magma englobant et mortifère, finit toujours par récupérer ses marginaux, d’une manière ou d’une autre: ici, en vampirisant les énergies et la recherche de plaisir de ces héroïnomanes aux silhouettes filiformes.

Boyle filme la déliquescence d’une jeunesse qui consomme à mesure qu’elle est consommée,et  qui sans cesse se consume.

Oeuvre caractéristique de cette fin des années 90 qui virent le monde basculer dans la fureur feutrée de l’après guerre froide, Trainspotting est vite devenu un film culte pour toute une génération : encensé par la critique lors de sa sortie (il recevra de nombreuses récompenses), il s’est imposé comme une référence majeure d’un cinéma britannique qui dit ce qu’il pense.

C’est un film artisanal de début de carrière qui démontre un certain talent pas encore dévoré par les impératifs de rentabilité, propres à l’industrie cinématographique. Le résultat est un film non formaté avec des mouvements de caméra particuliers et un jeu d’acteurs sincère.

La caméra de Danny Boyle était dynamique et nerveuse à l’époque, les mouvements et la succession de plans étaient rapides provoquant une sensation de malaise, fondamentale pour donner au film la vigueur de la jeunesse dont il est question. Avec sa réalisation proche d’un vidéo-clip, Trainspotting change de rythme comme une compilation de morceaux de rock passe d’une chanson à l’autre, ce qui témoigne d’un sens de la narration tout à fait redoutable chez le réalisateur. La bande originale par ailleurs est extrêmement riche et variée. On trouve beaucoup de morceaux pop et rock symboles des années 90 et de la naissance du mouvement punk. Mais on retiendra surtout l’utilisation de « Perfect day » de Lou Reed, « Carmen » de Bizet ainsi que « Lust for life » d’Iggy Pop.

Basé sur le roman éponyme d’Irvine Welsh, Trainspotting est un condensé d’humour noir, de cynisme et de tragédie. Par son esprit et son impétuosité, l’oeuvre glisse d’ailleurs des allusions à peine voilées à Orange mécanique, le chef-d’œuvre de Stanley Kubrick.

Danny Boyle trouve ici la recette qui va faire son succès : des idées visuelles novatrices.

Plutôt que d’ancrer son film dans le réel, le réalisateur choisit de s’en détacher, préférant livrer une fable onirique, aux images figurales qui transcendent la représentation et qui rompent avec le discours (la scène la plus marquante restant celle de l’overdose). C’est un film sur la drogue certes, mais surtout sur la recherche du plaisir absolu, du plaisir qui permet de s’échapper du quotidien banal et morose. Intelligemment, Danny Boyle oppose alors constamment l’image au discours, montrant ce qu’il veut, malgré les apologies des paradis artificiels de ses protagonistes.

A l’inverse de Requiem for a Dream, de Darren Aronofsky, autre superbe film de référence sur le sujet, auquel on pourrait peut être de reprocher de trop tirer sur la corde sensible, de frôler le pathos à grand renfort de musiques dramatiques et de larmes, et de moraliser sur l’usage des drogues, Trainspotting distille un message bien plus efficace avec un humour cynique, une mise en scène très travaillée et des personnages traités avec beaucoup de justesse. La force de l’œuvre ne réside pas dans son extrême violence mais dans le fait que le film ne se veut pas moralisateur; en aucun cas le réalisateur ne se permet de juger la vie des protagonistes, sans tomber non plus dans l’apologie de la drogue. C’est un hymne à l’anticonformisme.

Ewan McGregor, dans le rôle d’un héroïnomane au bout du rouleau en pleine repentance mais inéluctablement tiré vers le bas par ses proches, livre une performance incroyable. Un portrait déroutant d’un junkie pas tout à fait comme les autres, un narrateur porte-voix subjectif, une caisse de résonance émotionnelle universelle, mais surtout une véritable révélation artistique et la naissance d’un grand acteur.

Trainspotting reste pour beaucoup le chef-d’oeuvre de Danny Boyle, le seul où il a su trouver l’alchimie particulière qui lui donne cette énergie propre, cette véritable et authentique identité cinématographique.

Intéressé depuis plusieurs années pour tourner une suite à Trainspotting sous la forme d’une adaptation du roman « Porno » du même Irvine Welsh, Danny Boyle a confirmé que le scénario a été écrit et qu’il espère tourner le film en mai et juin 2016.

Synopsis : Les aventures tragi-comiques de Mark Renton, junkie d’Edimbourg, qui va tenter de se séparer de sa bande de copains, losers, menteurs, psychopathes et voleurs.

Trainspotting – Bande annonce:

Trainspotting – Fiche technique:

Royaume-Unis – 1996
Réalisation : Danny Boyle
Scénario : John Hodge d’après le roman éponyme d’Irvine Welsh
Interprétation : Ewan MacGregor, Ewen Bremner, Johnny Lee Miller, Robert Carlyle, Kevin McKidd et Kelly Macdonald
Décors : Kave Quinn
Costumes : Rachael Fleming
Photographie : Brian Tufano
Montage : Masahiro Hirakubo
Producteur : Andrew Macdonald
Production : Channel Four films et Figment films
Distribution : Poyglam filmed entertainment
Langue : Anglais
Durée : 94 minutes
Genre : Drame, Comédie noire

Auteur : Clement Faure

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