Rétrospective Danny Boyle: Petits meurtres entre amis

Peu de jours nous séparent maintenant de la sortie du très attendu Steve Jobs du britannique Danny Boyle, cinéaste versatile s’il en est. C’est l’occasion rêvée pour la rédaction de CinéSéries Mag de se retourner sur la carrière de ce cinéaste, un des happy few à avoir fait le grand chelem du Golden Globe, du Director’s Guild, du BAFTA, et des Oscars pour un seul et même film (Slumdug Millionaire).

Synopsis: A la recherche du colocataire idéal, trois amis font passer un examen d’entrée très strict à bon nombre de postulants jusqu’à ce qu’ils découvrent la perle rare en la personne de Hugo. Celui-ci se révèle tellement discret qu’il meurt en silence, enfermé dans sa chambre, quelques heures seulement après avoir emménagé. Avec le corps se trouve une valise pleine de billets qui va rapidement avoir raison d’une longue amitié…

JH partagerait appartement.

La rétrospective commencera par le commencement, à savoir Petits meurtres entre amis (Shallow Grave pour son titre original), le premier film du réalisateur après quelques faits d’armes à la télévision.

Accompagnée de la musique électronique de Leftfield, groupe emblématique des années 90, la caméra se fixe sur le visage de Christopher Eccleston, et pendant que le gros plan du visage tourne en rond comme un disque, la voix off annonce le sujet : l’importance de l’amitié, de la confiance, de la confiance dans l’amitié… Puis la caméra fonce en angles obliques vertigineux dans les rues d’Edimbourg, des plans entrecoupés par des paysages forestiers qui eux sont au contraire présentés au ralenti.  Ce générique est à l’aune du film, simple, mais inventif.

Alex (Ewan McGregor), David (Christopher Eccleston) et Juliet (Kerry Fox) sont trois colocataires à la recherche d’un quatrième pour partager leur appartement. C’est un véritable casting qu’ils font passer pour trouver la perle rare, dans un rythme effréné où les punchlines fusent aussi rapidement que les candidats sont renvoyés à leurs pénates. Même si ces scènes se passent dans l’appartement avec un dispositif quasi-théâtral, avec tous ces candidats qui défilent sur le canapé, le spectateur est happé par la bonne humeur du film. Les candidats sont bombardés de questions surréalistes, comme par exemple celle-ci : « cette relation que vous n’aviez pas nouée, ce n’est pas avec un homme ou ce n’est pas avec une femme ? », des questions facétieuses posées par des personnages facétieux.

Quand enfin ils tombent sur Hugo, un anglais taciturne mais « intéressant » du point de vue de Juliet, rarement insensible au charme des hommes, les choses se gâtent un peu. Dès le lendemain de son arrivée,  ils découvrent leur nouvel « ami » gisant sur son lit, victime d’une overdose, sa valise bourrée à craquer  de pounds, de l’argent qu’on imagine provenant également de la drogue (contrairement à l’habitude que Danny Boyle prendra plus tard, où les œuvres se suivent mais de façon très étanche les unes vis-à-vis des autres, le personnage de Hugo, joué par le même acteur Keith Allen, sera en effet de nouveau aperçu dans Trainspotting, également scénarisé par John Hodge, faisant de ce dernier un prequel qui ne dit pas son nom…).

A partir de là, le film s’installe dans son genre, le thriller, sans pour autant abandonner les instants loufoques et la veine comique servie essentiellement par un tout jeune Ewan Mc Gregor dont c’est le premier grand rôle au cinéma. Au milieu de la tourmente, au moment de décider qui va prendre en charge les actions qu’ils ont décidé de mener, Juliet refuse de réaliser certaines tâches sordides. Alex lui rétorque : « Mais Juliet, tu es un médecin, tu tues des gens tous les jours ! » …Tout est à l’avenant, avec ce mélange continu d’humour britannique et de violence tarantinesque.

Cette balance entre la drôlerie et la violence des actions menées par le trio et d’autres parties prenantes à l’affaire suite à cette découverte macabre est bien vue, car certaines scènes sont particulièrement évocatrices et pourraient être difficiles à supporter dans le cas contraire…

Il y aura donc des meurtres, une enquête, des cliffhangers, et même l’incontournable plot twist final, toute la panoplie habituelle du thriller, en somme.  Mais le plus important dans le film est l’évolution des 3 protagonistes, individuellement, et dans leur interaction. Sans avoir aucunement un aspect moralisateur, Petits meurtres entre amis montre la puissance destructrice de l’argent. A mi-chemin du film, Alex et Juliet craquent et vont dévaliser les magasins. Les images suivantes les montrent ivres de consommation, ivres de possession, ce qui fait dire à Alex : « I’m so happy I could die », ou le bonheur mortel de l’argent. Mais le plus spectaculaire est le changement drastique de David, celui qui paiera le plus de sa personne dans la mise en exécution de leurs divers plans. De l’homme affable mais rigoureux qu’il était, un gentil comptable dans une boîte plan-plan, et sous l’emprise d’une paranoïa galopante, David se transforme graduellement en autre chose, et la prestation de Christopher Eccleston sera de bout en bout aussi élégante que très juste…

Petits meurtres entre amis est le film surprise de 1995 ; tourné avec un budget de 1 million de Livres, il a rencontré un succès commercial et critique considérable des deux côtés de la Manche. C’est un coup d’essai qui peut passer pour un coup de maître. La fraîcheur est là même si le sujet ne s’y prête pas. Simple, sans prétention, shallow* comme son titre et pourtant efficace. Le film va ouvrir la trilogie « Bag of money** » où le manque d’argent est le moteur de très mauvaises décisions, avec Ewan Mc Gregor en tête de pont. Malgré la fascination que l’on voue à Trainspotting, érigé au statut de film culte par des générations entières de cinéphiles, ce film-ci en est peut-être la meilleure part.  Quant à tous ses films hollywoodiens, c’est tout à fait une autre histoire…

*Peu profond

** Petits Meurtres entre amis, Trainspotting, Une Vie moins ordinaire

Petits meurtres entre amis – Bande annonce

Petits meurtres entre amis – Fiche technique

Titre original : Shallow Grave
Date de sortie : 19 Avril 1995
Réalisateur : Danny Boyle
Nationalité : UK
Genre : Thriller
Année : 1994
Durée : 92 min.
Scénario : John Hodge
Interprétation : Kerry Fox (Juliet Miller), Christopher Eccleston (David Stephens), Ewan McGregor (Alex Law), Ken Stott (Inspecteur McCall), Keith Allen (Hugo), Colin McCredie (Cameron), John Hodge (Agent Mitchell)
Musique : Simon Boswell
Photographie : Brian Tufano
Montage : Masahiro Hirakubo
Producteurs : Andrew McDonald, Allan Scott
Maisons de production : Channel Four Films, The Glasgow Film Fund, Figment Films
Distribution (France) : Pan Européenne Distribution
Récompenses : nombreuses, dont le BAFTA du meilleur film en 1995, Grand prix des festivals de Cognac, d’Angers, de Dinard, …
Budget : 1 000 000 GBP

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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