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Le Sanctuaire, un film de Corin Hardy : Critique

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Sept ans. C’est le temps qui aura été nécessaire à Corin Hardy pour mener à bien ce projet fantastique inspiré de légendes irlandaises. Ça peut paraître une éternité à l’heure où les productions horrifiques fallacieuses – notamment celles de Jason Blum (Paranormal Activity, Sinister, American Nightmare, etc.) – pullulent et inondent nos écrans.

Mais ici, ces sept ans de genèse n’auraient pas pu être employés à meilleur escient tant Corin Hardy prouve dès son premier film qu’il est un cinéaste de la maîtrise et de la générosité envers son spectateur. En minimisant les effets numériques pour revenir à des techniques d’effets spéciaux plus traditionnels, Corin Hardy s’érige en héritier de tous ces cinéastes de genre qui ont marqué la culture fantastique, à l’instar de John Carpenter ou David Cronenberg. Ce n’est pas pour rien qu’il cite en générique des maquilleurs aussi célèbres que Ray Harryhausen, Dick Smith ou Dan Winston. S’il fallait brièvement énumérer les influences de Le Sanctuaire, il le faudrait le définir comme un croisement entre The Descent et le jeu vidéo The Last of Us, avec une esthétique proche des meilleurs Guillermo Del Toro et prenant place dans le folklore irlandais. Rien que ça. Mais derrière toutes ces influences se cachent une véritable singularité qui donne tout son sel à ce premier long métrage d’un cinéaste dont on va très vite réentendre parler.

Le fruit de mes entrailles

Dans une forêt dense et marécageuse de l’Irlande, un couple vient de s’installer pour des raisons professionnelles avec un enfant en bas âge. Ne prêtant pas attention aux légendes démoniaques rapportés par les riverains, ce couple à l’esprit scientifique va rapidement faire face à l’irrationalité des lieux. Si Corin Hardt est originaire d’Angleterre, il a trouvé une richesse dans les récits de la culture irlandaise qui n’avait encore jamais été étayée au cinéma. Il ne se prive d’ailleurs pas pour dévoiler rapidement la morphologie de ses créatures, qui apparaissent peu avant la moitié du film. Mais même en expédiant tout le mystère de ce film de monstre, le cinéaste arrive à conserver une tension palpable et une frayeur propre à ce genre de film. Il l’emploiera même dans des registres audacieux, notamment lorsque le couple se retrouvera confronté aux créatures et à des dilemmes moraux rarement vus au cinéma. Car il y a dans Le Sanctuaire des partis-pris qui renouvellent considérablement le film de monstre et l’épouvante en général. Si la trame narrative du film a été décriée par la linéarité des événements, l’intérêt se trouve ailleurs. D’un côté, Corin Hardy assume le classicisme de ce film de monstres minimaliste mais de l’autre, il affiche une telle ambition visuelle et une telle maîtrise que Le Sanctuaire devient une œuvre d’autant plus détonante qu’elle ridiculise tout ce qui a été produit ces derniers mois.

Pour un premier long métrage, Le Sanctuaire épate par la noirceur de son récit, les thèmes énoncés (la revanche de la nature sur l’homme, être parents, etc.) et la réalisation sublime. Rares ont été les récents films de genre à offrir d’aussi beaux effets visuels. Des décors merveilleux et gothiques qui feraient pâlir un Del Toro. C’est sans compter les créatures du film qui s’avèrent être de formidables monstres de cinéma. Comme un croisement obscur et dégoulinant entre les bêtes de The Descent et le Faune du Labyrinthe de Pan. Corin Hardy délivre tout son génie dans la retranscription du mythe irlandais travaillant à la fois les légendes et les créatures qui peuplent le bestiaire anglo-saxon (dont le site gonel-zone en parle très bien). Ces créatures, on les retrouve dans certains récits du livre The Book of Invasions, appelé aussi Lebor Gabála Érenn, soit une cosmogonie de récits et mythes médiévaux irlandais. C’est bien là que Corin Hardy se révèle le plus intéressant puisqu’il ne se contente pas de reprendre un matériau et d’utiliser des moyens techniques modernes pour le représenter. Il va crédibiliser son récit en le contextualisant dans une époque moderne, sujette aux craintes biologiques, à travers l’influence du cordyceps (un champignon véritable – et influence majeure de The Last of Us – qui modifie le comportement physique et psychologique de son hôte) et le mettre en parallèle à l’impact de l’homme sur son environnement. Le Sanctuaire est un film profondément écologique où les créatures peuvent être perçues comme la représentation d’une nature qui se vengent des méfaits de l’homme. La métaphore n’est pas nouvelle mais ajoute une plus-value à un film qui ne se contente pas seulement d’être un film fantastique sans fond. Ce travail permet ainsi d’accentuer la cohérence d’un récit qui joue sur les deux tableaux, le réel et l’imaginaire. Cette distinction se ressent également dans la photographie tant les plans en plein jour laissent agir la beauté naturaliste des lieux alors que les plans de nuit jouent sur des effets d’ombres, de lumière lunaire et de filtres bleutés qui accentuent la dimension surnaturelle des événements.

Avec Le Sanctuaire, Corin Hardy se permet même d’avoir un casting remarquable pour une production de cet acabit, puisque on y retrouve le couple Joseph Mawle (Kill Your Friends, Au coeur de l’océan) et Bojana Novakovic (Jusqu’en enfer, la série Shameless), qui s’impose comme une version moderne de celui formé par Jeff Goldblum et Geena Davis dans La Mouche de David Cronenberg. Les fans reconnaîtront également Michael McElhatton, qui interprète Roose Bolton dans la série Games of Thrones. Des têtes déjà vues qui donnent une certaine saveur à un film qui joue constamment avec les genres.  De thriller psychologique, Le Sanctuaire vire progressivement vers le fantastique pur et dur. Mais Corin Hardy semble également avoir conçu certains chapitres indépendamment puisque le spectateur appréciera être bousculé et se retrouver tantôt devant un film de monstre nerveux, tantôt devant un home invasion suffocant. Les premiers retours ont dénoncé une trop grande linéarité, prenant le spectateur par la main sans lui laisser la moindre liberté d’interprétation. Le constat est discutable, car s’il faut reconnaître l’académisme de ce récit, il n’en reste pas moins un objet qui joue constamment avec les attentes du spectateur. Et puis ne serait-ce que pour ce final, qui laisse planer un immense suspense sur son dénouement, on ne peut qu’applaudir l’audace d’un réalisateur qui a su tenir la barre tout le long du projet. Avec ce suspense interminable, Corin Hardy nous manipule à l’image de ses créatures qui jouent avec les personnages du film. Le Sanctuaire est un divertissement tout ce qu’il y a de plus honnête et performant, une qualité remarquable dans le genre. C’est bien simple, le premier film de Corin Hardy a tout pour devenir un classique, rien que ça.

Avec une telle maturité dès sa première incursion dans le long métrage, il n’est pas étonnant de voir que Corin Hardy a tapé dans l’œil de producteurs à la recherche de nouveaux talents. Alors que le film n’est même pas encore sorti, son nom est déjà associé au remake du maudit The Crow. La preuve que Le Sanctuaire est le résultat d’un réalisateur généreux avec son spectateur, ne laissant rien au hasard et respectueux de l’héritage de ses aînés et du fantastique. Le Sanctuaire est un film de monstres aussi efficace que soigné qui fait du bien à un cinéma de genre qui peine à se renouveler.

Le Sanctuaire : Bande Annonce

Synopsis: Une famille emménage dans un moulin isolé en Irlande, mais se retrouve confronté à des créatures démoniaques occupant les bois voisins...

Le Sanctuaire : Fiche Technique

Titre original : The Hallow
Réalisation: Corin Hardy
Scénario: Corin Hardy, Felipe Marino
Interprétation: Joseph Mawle (Adam Hitchens), Bojana Novakovic (Clare Hitchens), Michael McElhatton (Colm Donnelly), Stuart Graham (Paul Williams), Michael Smiley (Garda Davey)
Photographie: Martijn van Broekhuizen
Décors : Julie Tierney
Costume: Lara Campbell
Montage: Nick Emerson
Musique: James Gosling
Producteurs : Felipe Marino, Brendan McCarthy, John McDonnell, Joe Neurauter
Sociétés de Production: Occupant Entertainment, The Electric Shadow Company, Fantastic Films, Irish Film Board
Distributeur: Océan Films
Festival: Méliès d’Argent au Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg 2015
Genre: Epouvante-horreur
Durée: 92min
Sortie en salles: 30 mars 2016

Royaume-Uni – 2015

Experimenter, un film de Michael Almereyda : Critique

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C’est parce qu’il est devenu incontournable dans les études psychologiques, au point d’être régulièrement cité dans les débats sur la part de culpabilité des bourreaux dans le cas de génocides, que le livre La Soumission à l’autorité de Stanley Milgram pouvait, en toute légitimité, mériter d’être le sujet d’un long-métrage.

Synopsis: En 1961, à l’Université de Yale, Stanley Milgram, un professeur en relations humaines, fait des expériences sur la volonté de cobayes à accepter des ordres malgré leur propre morale. A la fois décriés par ses pairs lui reprochant un manque d’éthique et considérés comme une référence, ces tests vont faire de Milgram un expert renommé.

Mais comment évoquer au cinéma de telles expériences ? Deux formes cinématographiques viennent naturellement à l’esprit : un biopic du Dr. Milgram relatant le parcours du scientifique pour asseoir sa reconnaissance professionnelle ou alors un documentaire expliquant ces fameux travaux et leur influence dans le domaine. Le réalisateur Stanley Almeyreda, qui a réalisé aussi bien des fictions que des documentaires, va tenter une approche qui oscillera constamment entre les deux formats. Sans être un biopic complet de sa vie, Experimenter est pourtant pensé à la manière d’une reconstitution de la carrière de Milgram en donnant le rôle à Peter Sarsgaard (Blue Jasmine, Stricly Criminal…). Mais, dénué d’autre enjeux que la compréhension des tenants et aboutissants des expériences, en éludant tous les autres aspects du personnage au point de réduire sa femme (Winona Rider, l’ancienne star des années 90 à présent snobée par les studios) à une figure sans autre intérêt que de servir de néophyte à qui il expliquerait ses travaux , le film prend des allures explicatives dignes du documentaire. Avec du recul, il semble certain que d’avoir opté de façon radicale pour l’une ou l’autre des deux formules, qu’il s’agisse d’une biographie futile ou d’un empilement d’images d’archive, n’aurait pu être que rédhibitoire à l’approche d’un tel sujet.

C’est justement en s’inspirant des images d’archives, des vidéos filmées par Milgram dans lesquels il expliquait face caméra en quoi son parcours l’a poussé à une certaine curiosité de l’observation du rapport des Hommes à l’autorité, que le réalisateur a décidé d’utiliser un processus similaire. Il faut admettre que briser le quatrième mur n’est à présent plus quelque chose de choquant. En fait, depuis qu’il a été popularisé  par la série House of Cards, il semble même que cet effet de style soit devenu une solution de facilité pour ne pas avoir à introduire ces personnages de façon diégétique (comme ce fut le cas dans The Walk) ou alors d’expliquer ce que l’intrigue contient de plus complexe (ce que The Big Short fait allègrement). Avec Experimenter, Almeryda n’hésite donc pas à user de ce moyen, entre autres (l’usage de fonds verts d’une qualité d’époque en guise de décors est une idée astucieuse mais injustifiée), pour donner à sa mise en scène une dimension didactique et superficielle. Parfois intelligemment mise à profit dans cette volonté de distanciation, l’omniprésence de cette voix-off explicative souligne aussi malheureusement le manque-à-gagner qu’a le scénario à ne prendre le temps d’approfondir ses personnages. L’impression d’assister à la version commentée d’une reconstitution sans effort dramaturgique d’images d’archive devient même par moment si prégnante que l’on en vient finalement à se dire qu’un documentaire aurait été, pour un tel résultat, plus approprié.

Malgré ce sentiment d’être tenu par la main qui se révèle des plus gênants, Experimenter réussit son intention première, celle de nous familiariser et de nous intéresser aux théories de Stanley Milgram. L’incapacité ou le manque de volonté – cela reste difficile à déterminer – du réalisateur à rendre ces personnages attachants a pour conséquence première de faire des expériences l’élément central de la narration. Pourquoi alors les avoir placées au début du film ? On en revient encore une fois au gros souci du long-métrage, à savoir ne pas avoir pris le temps d’installer ses personnages pour créer une intrigue les entourant. Une approche scénaristique qui rend impossible toute empathie et complique donc la moindre adhésion aux enjeux des protagonistes. Aussi intéressantes que puissent être les thèses que le psychologue tâche de nous inculquer, tout le développement dramaturgique qui les entoure s’averrera superflu, et finalement seul le capital sympathie des acteurs nous permet de l’assimiler. C’est en cela que le casting se révèle être d’une formidable efficacité,  tant de mauvais choix auraient fait du résultat final un document lourdement verbeux, alors que la fraîcheur apportée par le duo Sarsgaard/Rider, ainsi que les acteurs secondaires, aussi sous exploités soient-ils (dont l’excellente apparition de Kellan Lutz et Dennis Haysbert), lui donne un gout de légèreté qui nous permet suivre sans déplaisir ce que le scénario a de plus didactique et superflu.

Experimenter : Fiche Technique

Pays d’origine : États-Unis
Réalisation : Michael Almereyda
Scénario : Michael Almereyda
Casting: Peter Sarsgaard (Stanley Milgram), Winona Ryder (Menkin « Sasha » Milgram), Edoardo Ballerini (Paul Hollander), Vondie Curtis-Hall (Curtis)…
Direction artistique : Deana Sidney
Costumes : Kama K. Royz
Montage : Kathryn J. Schubert
Musique : Bryan Senti
Production : Michael Almereyda, Uri Singer, Fabio Golombek, Aimee Schoof, Isen Robbins, Danny A. Abeckaser, Per Melita
Sociétés de production : Intrinsic Value Films, Jeff Rice Films, FJ Productions, BB Film Productions
Sociétés de distribution : Septième Factory
Budget : NR
Langue : Anglais
Durée :  90 minutes
Genre : Biopic, documentaire, drame
Dates de sortie : 27 janvier 2016
Festival : Sélection officielle des festivals de Dauville et Sundance

 

Le Bureau des Légendes, saison 1, une série d’Eric Rochant : critique

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Éric Rochant avait déjà donné au cinéma français son meilleur film d’espionnage, Les Patriotes (en 1994, avec Yvan Attal et Sandrine Kiberlain), qui se déroulait alors au Mossad (les services secrets israéliens). Le film se démarquait de la production du genre par son souci du réalisme et sa dimension tragique.
Les mêmes qualités se retrouvent dans cette première saison de la série diffusée sur Canal+, Le Bureau des Légendes.

Synopsis : Paul Lefebvre (Matthieu Kassovitz) est un professeur français en poste à Damas, en Syrie depuis six ans. Son nom est faux. Son métier est une couverture. Il s’appelle Guillaume Debailly et travaille pour la DGSE (les services d’espionnages français). Il est chargé de recruter des informateurs. Appelé à retourner à Paris, il doit se séparer de cette fausse identité qui fut la sienne pendant six ans, et de la femme dont il est amoureux, Nadia el-Mansour. En même temps, un agent surnommé Cyclone disparaît en Algérie.

Questions d’identité
Une légende, c’est une identité de couverture. Et Guillaume, il a du mal à l’abandonner, sa légende. Du mal à redevenir Guillaume Debailly. Passer six ans dans la peau d’un autre, ça laisse des traces. Très vite se pose la question de l’identité. Qui est qui ? Qui fait quoi ? Qui travaille pour qui ? À qui doit-on faire confiance ?
Il faut dire qu’une légende, ça se travaille. Au fil des épisodes, nous suivons la formation d’une jeune femme, Marina Loiseau (Sara Giraudeau), qui doit se faire passer pour une sismologue en vue de partir en Iran et de récolter des informations sur leur programme nucléaire. Avoir une fausse identité, ce n’est pas simplement apprendre un nom par cœur et présenter de faux papiers, comme on peut le voir dans certains films. Il s’agit d’être ce personnage. Il faut que la légende devienne réalité. Il faut que, même ivre ou drogué, même sous le feu des questions d’un interrogatoire musclé, la façade ne s’écroule pas. Il y a tout un entraînement, brutal puisqu’il le faut. Il y a des dossiers et des leçons à potasser. Et des initiatives à prendre.
D’où des problèmes d’identité, d’équilibre psychique. Debailly va sauter sur la première occasion venue pour redevenir Paul Lefebvre. Et cette occasion, ce sera l’arrivée à Paris de Nadia el-Mansour. Car les sentiments qu’éprouve Paul Lefebvre, comment faire pour qu’ils ne se transmettent pas à Guillaume Debailly ? Quelle que soit son identité, il est amoureux de cette femme.

Manipulations et cynisme
Amoureux, et aussi inquiet, voire même envahi de remords de l’avoir manipulée. Car le but de tout cela, c’est bel et bien la manipulation. Les informations internationales deviennent des marchandises, elles sont vendues, échangées, achetées, mais elles ont pour intérêt qu’elles permettent de manipuler des gens, que ces personnes soient des dirigeants ou de simples anonymes. On manipule pour obtenir un contrat, mais on manipule aussi pour obtenir une simple information, au risque de mettre en danger la vie des marionnettes que nous tirons.

C’est tout le cynisme des procédés d’espionnage qui sont mis à jour dans Le Bureau des Légendes, avec une mise en scène froide donnant de l’importance au moindre détail. Combien de vies est-on prêt à sacrifier pour sauver un agent ? Cela inclut d’établir une hiérarchie dans les vies : certaines personnes valent plus que d’autres. Et l’intérêt de l’État prime sur la vie de ceux qui le composent.
Le portrait fait du monde du renseignement est donc un constat terrible de cynisme, froid et calculateur. En cela, la série se rapproche de films comme La Lettre du Kremlin, de John Huston, ou, bien entendu, des Patriotes.
Le problème majeur de cette première saison vient de la durée. Le format de dix épisodes d’une heure étire un peu trop l’action et on se retrouve avec un ventre mou, autour des épisodes 4-5, où le rythme, déjà lent habituellement, ralentit encore et où l’action piétine.
Cependant, la première saison de la série Le Bureau des légendes est globalement convaincante. Intrigue complexe, vision de l’espionnage qui élimine tout romantisme pour n’en conserver que la lucidité face aux jeux des puissances dominantes, interprétation de haut niveau (à part peut-être Léa Drucker, mais mention spéciale à Jean-Pierre Darroussin, excellent dans un domaine où on ne l’attendait pas forcément), réalisation confiée à des cinéastes confirmés (Jean-Marc Montout, qui avait signé Violence des échanges en milieu tempéré, Matthieu Demy ou Laïla Marrakchi), les qualités sont nombreuses, un peu diluées toutefois. Espérons une deuxième saison plus concentrée.

Le Bureau des légendes : bande annonce

Le bureau des légendes : fiche technique

Création : Éric Rochant
Réalisation : Hélier Cisterne, Mathieu Demy, Laïla Marrakchi , Jean-Marc Moutout, Eric Rochant
Scénario : Éric Rochant, Emmanuel Bourdieu, Camille de Castelnau, Cécile Ducrocq, Dang Thai Duong, Corinne Garfin, Elena Hassan, Juliette Senik
Avec Matthieu Kassovitz (Guillaume Debailly, AKA Paul Lefebvre, AKA Malotru), Jean-Pierre Darroussin (Duflot), Zineb Triki (Nadia el-Mansour), Sara Giraudeau (Marina Loiseau), Léa Drucker (Balmes), Alexandre Brasseur (Pépé), Michael Abiteboul (Mémé), Jonathan Zaccaï (Sisteron), Gilles Cohen (MAG).
Production : Alex Berger, Éric Rochant
Photographie : Pierric Gantelmi d’Ille, Hichame Alaouie, Pierre Novion
Montage : Pascale Fenouillet, Thomas Marchand, Jean-Baptiste Morin
Sociétés de production : TOP – The Oligarchs Production, Federation Entertainment, H Films
Société de distribution : Canal+
Pays : France
Date de sortie : 27 avril 2015
Nombre d’épisodes de la saison 1 : 10
Durée d’un épisode : 1 heure

21 nuits avec Pattie, un film de Jean-Marie & Arnaud Larrieu : critique

Jamais programmatique, l’œuvre des frères Larrieu commence pourtant à avoir une couleur reconnaissable entre toutes : ces collines et ces montagnes (depuis les Pyrénées de leurs films du début jusqu’au Plateau suisse de l’Amour est un crime parfait), ce verbe foisonnant, ces corps incarnés, ces acteurs fidèles (Mathieu Amalric que l’on ne verra certes pas cette fois-ci, Karin Viard, ou encore Sergi Lopez dans un rôle secondaire mais toujours tenu avec beaucoup de présence). 21 nuits avec Pattie est une sorte d’aboutissement en même temps qu’un nouveau point de départ dans leur cheminement, avec un accès facilité à leur univers.

J’ai horreur de l’amour

Sur un chemin baigné de poussière et de soleil, Caroline apparaît (Isabelle Carré, incroyablement fraîche, éternellement juvénile). Elle se dirige vers une belle villa en contrebas, qui aboutit sur une piscine où 3 hommes entièrement nus sont offerts à son regard indéchiffrable. On apprend qu’elle est chez Isabelle, sa mère qui vient de mourir, dont elle s’enquiert avec des manières distantes et presque un sourire aux lèvres de l’endroit où elle repose. Il est très troublant de la voir ainsi, vide d’émotion, devant la dépouille de sa mère, même si on découvre vite que c’est une femme qu’elle connaît très peu, au fond.  Caroline est pâle, frêle, dépourvue de passion, à l’inverse de la truculente Pattie (Karin Viard, en léger surjeu comme souvent ces temps-ci), amie et intendante de Zaza (le surnom donné à Isabelle par tous ses amis du village) : au bout de 10 minutes, Pattie dévoile sa vie sexuelle avec des phrases aussi crues que poétiques, qui évoquent par exemple le plus violent des vents d’Espagne incapables de sécher certaines de ses moiteurs.

Caroline est venue pour enterrer sa mère, fermer la maison qu’elle a l’intention de revendre dès que possible, et repartir dans sa vie parisienne dès le lendemain. Une vie visiblement où son mari Manuel (Sergi Lopez) n’est plus qu’un colocataire qui lui est quasi-étranger…Mais la disparition du corps de la défunte dès le premier soir l’oblige à rester plus longtemps que prévu.

21 nuits avec Pattie, 3 en réalité, est un film initiatique où Caroline s’éveille à elle-même. Le whodunit lié au mystère de la disparition du cadavre est finalement un joli prétexte à d’autres objectifs visés par les frères Larrieu. Il introduit par ailleurs le personnage de Jean, qui se dit être un ami proche d’Isabelle, un être cryptique délicieusement interprété par André Dussolier. De même, l’enquête qui s’ensuit permet de retrouver avec beaucoup de plaisir Laurent Poitrenaux en capitaine de gendarmerie décalé, comme il était un juge d’instruction décalé face à Mathieu Amalric dans l’Amour est un crime parfait.

L’objectif est donc là, dans un double cheminement de Pattie et de Caroline. Caroline, tout d’abord, qui fait sauter ses verrous un à un au contact de ces personnes qui vivent dans la jouissance et l’exultation (la daube préparée avec l’animal percuté par la voiture de Caroline avant d’arriver au village, le vin d’Alain, un des amants de Pattie,  qui coule à flots lors des nombreux dîners festifs de la petite bande, les corps dénudés sous la pluie ou dans la piscine, les mains baladeuses d’André -incroyable Denis Lavant en bouc satyrique et virevoltant-, et Pattie bien sûr, exubérante en chef qui, pour paraphraser Laurence Ferreira Barbosa, a « horreur de l’amour », mais aime le sexe). Et justement, l’autre itinéraire qui intéresse les frères Larrieu, c’est celui de Pattie, qui fait l’apprentissage de l’amour et de la tendresse, d’une langue qui lui est étrangère, de postures qui lui sont inconnues et dans lesquelles pourtant elle se coule avec beaucoup de naturel.

La réussite de 21 nuits avec Pattie vient de ces directions multiples qui font que le rythme ne baisse jamais, avec des incursions dans le fantastique quand les cinéastes ne font pas parler, mais danser les morts (avec la gracieuse chorégraphe Mathilde Monnier dans le rôle de Zaza), font briller les yeux du diable, un peu à la manière d’Apichaptong Weerasethakul dans Mon Oncle Bonmee ou de Carlos Reygadas dans Post Tenebras Lux, pour marquer la terreur de Caroline, sa terreur face à un désir qui ne cesse de gonfler et qui ne demande qu’à s’échapper et à être assouvi…tant de clins d’œil que l’on retrouve jusque dans le dispositif formel puisque l’œil de la caméra, ouvert sur un 1:33 définitivement revenu au goût du jour ces dernières années, s’amuse et s’agrandit vers le 1:85 dans une merveilleuse scène où on sent que la pluie torrentielle a lavé Caroline de toutes ses réticences pour nous la révéler lumineuse enfin, abandonnée enfin, dans cette nuit de la pleine  lune, décor de tous les fantasmes…

Avec 21 nuits avec Pattie, les frères Larrieu atteindront sans doute un public élargi, grâce à l’ambiance faussement légère empruntée par leur film, alors que le propos reste finalement le même, une variation sur le même thème, celui des tourments de l’âme humaine, celui qui fait dire à Caroline : « quand je m’éloigne, j’ai peur qu’il n’arrive quelque chose ; quand je reste, j’ai peur qu’il ne se passe rien ». Un bon mot certes, mais une vision inquiète de la vie. Heureusement que la propension des frères Larrieu à chanter une belle ode à la vie équilibre ce pessimisme.

21 nuits avec Pattie est un beau film français qu’il ne faut pas hésiter à aller voir et à défendre avec vigueur.

SynopsisAu cœur de l’été, Caroline, parisienne et mère de famille d’une quarantaine d’années, débarque dans un petit village du sud de la France. Elle doit organiser dans l’urgence les funérailles de sa mère, avocate volage, qu’elle ne voyait plus guère. Elle est accueillie par Pattie qui aime raconter à qui veut bien l’écouter ses aventures amoureuses avec les hommes du coin. Alors que toute la vallée se prépare pour les fameux bals du 15 août, le corps de la défunte disparaît mystérieusement…

21 nuits avec Pattie – Bande annonce

21 nuits avec Pattie – Fiche technique

Titre original : –
Date de sortie : 25 Novembre 2015
Réalisateur : Arnaud & Jean-Marie Larrieu
Nationalité :          France
Genre : Comédie
Année : 2015
Durée : 115 min.
Scénario : Arnaud & Jean-Marie Larrieu
Interprétation : Isabelle Carré (Caroline Montez), Karin Viard (Pattie), André Dussollier (Jean), Sergi López (Manuel Montez), Laurent Poitrenaux (Pierre, le gendarme), Denis Lavant (André), Philippe Rebbot (Jean-Marc), Jules Ritmanic (Kamil), Mathilde Monnier (Isabelle, dite Zaza)…
Musique : Nicolas Repac
Photographie : Yannic Ressigeac
Montage : Annette Dutertre
Producteurs : Francis Boespflug, Bruno Pésery
Maisons de production : Arena Film, Pyramide Production
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Récompenses : –
Budget : –

The Big Short : Le Casse du siècle, un film d’Adam McKay : Critique

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Avant d’être le film d’un cinéaste et d’une distribution cinq étoiles, The Big Short : Le Casse du siècle est avant tout le film d’un auteur : Michael Lewis. Il est à l’origine du roman The Big Short : Inside the Doomsday Machine (édité chez Sonatine sous le nom Le Casse du siècle) dont la parution en pleine crise économique lui a permis de truster pendant 28 semaines la liste des best-sellers du New York Times.

Cet auteur remarquable est reconnu pour être également derrière les adaptations ovationnées qu’ont été Le Stratège (six nominations aux Oscars) et The Blind Side (Oscar de la Meilleure Actrice pour Sandra Bullock). Connu outre-Atlantique pour ses récits et analyses économiques, Michael Lewis est rapidement devenu la coqueluche du cinéma hollywoodien tant chacun de ses ouvrages adaptés a été acclamé par le public et la profession. Ce n’est pas un hasard si Brad Pitt, qui tenait le premier rôle dans Le Stratège, a financé The Big Short via sa société de production, Plan B. A la tête de ce film, affublé d’un titre français qui renvoie au titre de l’ouvrage paru dans l’hexagone, on retrouve Adam McKay. Si ce nom vous échappe, les amateurs de comédies barrées américaines ne peuvent ignorer son existence tant il est perçu comme l’un des grands manitous de la comédie US avec Judd Appatow, ce dernier l’ayant produit à ses débuts. On lui doit notamment les succès de Very Bad Cops, Frangins malgré eux, Ricky Bobby : roi du circuit ou Présentateur vedette : la légende de Ron Burgundy. Le retrouver à la tête d’un scénario économique complexe et -paradoxalement- décomplexé pourrait sembler surprenant. Mais Adam McKay a tenu à être de la partie, acceptant même de donner une suite à Ron Burgundy (Légendes Vivantes) pour que la Paramount lance le feu vert et lui laisse la réalisation. Il faut dire que le succès critique et commercial du Loup de Wall Street a donné des idées aux pontes du studio. Alors revenir sur l’histoire vraie d’investisseurs illuminés qui ont parié sur la crise plutôt que tenter de l’en empêcher, c’est un matériau forcément idéal pour le cinéma tant il dévoile le cynisme et l’ironie du monde impitoyable de la finance.

De l’art d’être un visionnaire sans scrupules

Ce casse du siècle, il est orchestré par trois groupes d’investisseurs qui indépendamment vont miser sur la chute du marché immobilier et ce qu’ils prévoient comme la chute du Capitalisme. Aux motivations diverses (gloire, argent, vérité), ces insensés regardent les événements se déroulant devant leurs yeux avides de certitude jusqu’à ce que l’improbable se produise, pour leur plus grand plaisir de donner tort à tout le monde. Car à l’époque, leurs prédictions ont été moquées par toute la profession. Ils ont été la risée des conférences et ont dû batailler pour convaincre leur hiérarchie qu’ils étaient dans la raison la plus totale. Mais en même temps que ces salariés répondent à une quête de la rentabilité, ils parient néanmoins sur une situation économique mondiale inédite qui les touchera directement : la chute de tout un système qui entraînera avec eux des populations dont le seul tort aura été d’avoir fait confiance à ceux qui manipulent l’argent. Les conséquences sont ce qu’elles sont : Crise économique de 2008, des millions de personnes à la rue, du chômage, la crise en Grèce, en Espagne, etc. Et nous, spectateurs, on assiste à ce petit théâtre cynique qui se joue dans les hautes tours de Wall Street. Adam McKay ne nous épargne pas la complexité des discussions économiques et l’enjeu capital de toutes ces transactions. Mais il trouve la formule adéquate pour expliciter les situations : il brise le quatrième Mur. A plusieurs reprises, Ryan Gosling s’exprime à la caméra tout comme certaines célébrités (un analyste financier ou plus surprenant une plantureuse actrice, un cuisinier gastronomique ou une chanteuse pop) viennent proposer une explication ou une métaphore d’une opération financière difficilement compréhensible pour des non-initiés. Ainsi on assiste à un Ryan Gosling évoquant sa cool-attitude et la vanité du milieu dans lequel il évolue, ou bien une Margot Robbie jouant son propre rôle et proposant sa définition du mot «subprimes» dans une baignoire, tandis que Selena Gomez illustre un investissement risqué à travers une partie de jeu de la roulette. Il s’agit de moments qui servent à dynamiser l’intrigue tout en apportant une dose d’humour que l’on retrouve tout le long du film, sans qu’il soit trop pesant laissant une saveur autant dramatique que comique au film.

Cet humour est surtout porté par un casting qui ne semble s’être jamais aussi lâché sur ce tournage tant chacun apporte à sa manière une folie euphorisante. Habitué aux rôles mutiques, Ryan Gosling n’a jamais autant débité de lignes de dialogues dans ce rôle d’un beau-gosse visionnaire et sûr de lui où il témoigne d’un humour salvateur, qu’on lui connaissait déjà dans la comédie Crazy, Stupid, Love. Dans ce dernier, il avait déjà donné la réplique à Steve Carrell qu’il retrouve ici. Après Foxcatcher, Steve Carrell continue d’interpréter des rôles forts, proches de clowns tristes. Il incarne Mark Baum, un responsable d’investissements qui surmonte difficilement le suicide de son frère et ne supporte plus l’univers dans lequel il est employé. Sa seule motivation est de prouver au monde que ce petit jeu de la finance est une bombe à retardement et que le temps est bientôt imparti. Seule la future réjouissance de montrer au monde entier la stupidité de ces sans-scrupules l’excite dans la vie. Christian Bale offre une partition étonnante de Michael Burry, un docteur réorienté, présomptueux sympathique, désinvolte et qui découvre tous les rouages de ce qui va amener l’économie mondiale à sa perte. Après 12 Years a Slave, Brad Pitt se donne à nouveau le bon rôle dans un film qu’il produit puisqu’il interprète un ancien trader repenti, épuisé par ce monde cynique et sordide. Dans un ultime échange, il délivrera la morale du film lorsque les fous célébreront leur victoire. Ce n’est pas tant un reproche puisqu’il incarne avec tout le sérieux et la maturité qu’on lui connaît ce personnage sage et déterminé. On pourra reprocher l’absence de rôles féminins forts, Melissa Leo et Marisa Tomei étant brièvement présentes dans l’intrigue ou à la tête de rôles faibles (la bonne épouse pour la seconde). Etonnant de la part d’un cinéaste qui s’était justement évertuer à revendiquer le machisme du milieu de la télévision dans Présentateur vedette : la légende de Ron Burgundy et revaloriser la femme dans le monde journalistique. Non pas que Adam McKay ne leur accorde pas d’importance ici, car on peut également voir ce choix comme une manière d’accentuer la stupidité de ce qui s’est passé dans les hautes sphères financières dominés par un monde de mâles. C’est donc un casting absolument dément qui porte ce film et dont l’interprétation collective mériterait une récompense pour l’ensemble de cette distribution.

Adam McKay livre donc un film aux antipodes de ce que l’on aurait pu en attendre. Chaque séquence fourmille d’idées décapantes qui témoignent de l’absurdité de ce qui se passe dans les bureaux de Wall Street : soit une économie mondiale entre les mains de moutons aveuglés se dirigeant droit dans la gueule du loup. Rien de nouveau sous le soleil donc mais la représentation que donne Adam McKay du monde de la finance trouve le juste équilibre, entre une jeunesse de golden boys matérialistes et immoraux et la génération précédente qui travaille avec certains codes moraux ancrés, mais soumis à la loi du marché.  Tout en livrant son film le plus profond, le cinéaste ne s’émancipe jamais de son esprit barré et les dialogues percutants du film peuvent en témoigner. Cette vivacité des dialogues permet de donner au film un rythme survitaminé dont la succession d’images parfois épileptiques est d’une véritable réjouissance. Sans compter que le film semble parfois jouer à la frontière du documentaire et de la fiction. Entrecoupant son action d’images d’archives ou simplement d’illustrations (souvent décalées), le cinéaste montre le déroulement des événements de manière fictive et les conséquences de manière réelle et figée. Ce parti-pris témoigne d’un choix artistique pertinent tant il offre un parallèle bouleversant entre l’exultation des conférences financières à Las Vegas et la misère des nouveaux expulsés. C’est tout ce décalage, que l’on retrouve dans la bande-son composée de quelques morceaux de métal, qui participe à l’étonnante partition d’un film décapant et corrosif.

Avec ce casting des plus prestigieux, The Big Short est un outsider improbable dans la course aux Oscars. C’est tout ce que l’on souhaite à ce film qui a su traiter de l’épineux problème de la crise économique dans un pays qui n’a pas encore surmonter ses erreurs passés et qui continue pourtant à commettre les mêmes. La fin dans ce sens est d’une ironie sans nom et laisse le constat palpable d’acteurs de l’économie qui ne savent plus s’arrêter. De la maîtrise de sa mise en scène à la maestria des dialogues et la profondeur de son propos, The Big Short – Le Casse du Siècle est autant un divertissement rythmé qu’un film nécessaire, insolent et dopé à l’ironie. Magistral.

Synopsis: Wall Street. 2005. Profitant de l’aveuglement généralisé des grosses banques, des medias et du gouvernement, quatre outsiders anticipent l’explosion de la bulle financière et mettent au point… le casse du siècle ! Michael Burry, Steve Eisman, Greg Lippmann et Ben Hockett : des personnages visionnaires et hors du commun qui vont parier contre les banques… et tenter de rafler la mise!

Bande Annonce Officielle VOST

Fiche Technique: The Big Short : Le Casse du siècle

Pays d’origine: Etats-Unis
Genre: Comédie dramatique
Durée: 130min
Sortie en salles: 23 décembre 2015

Réalisation: Adam McKay
Scénario: Adam McKay et Charles Randolph, d’après le roman de Michael Lewis
Distribution: Brad Pitt (Ben Rickert), Christian Bale (Michael Burry), Ryan Gosling (Greg Lippmann), Steve Carell (Steve Eisman), Melissa Leo (Georgia Hale), Marisa Tomei (Cynthia Baum), Karen Gillan (Evie), Rafe Spall (Danny Moses)
Photographie : Barry Ackroyd
Décors : Linda Lee Sutton
Costume: Susan Matheson
Montage: Hank Corwin
Musique: Nicholas Britell
Producteurs : Dede Gardner, Brad Pitt, Louise Rosner
Sociétés de Production: Paramount Pictures, Plan B
Distributeur: Paramount Pictures
Budget : NR
Récompenses: Oscar 2016 du Meilleur Scénario Adapté, Hollywood Film Awards 2015 du Meilleur Réalisateur

Sortie DVD: Les Profs 2, film de Pierre-François Martin-Laval – Critique

Septième plus gros succès dans les salles françaises en 2013, Les Profs avait su attiré pas loin de 4 millions de spectateurs, alors que le top 10 annuel n’était composé que de titres américains. Et comme partout ailleurs (les studios hollywoodiens ne sont finalement pas les seuls à se fourvoyer de la sorte), qui dit réussite commerciale dit forcément suite! Et l’adaptation de la bande-dessinée n’échappe donc pas à la règle en cette année 2015. Résultat : un score moins imposant que le précédent mais qui reste tout aussi exorbitant (presque 3,5 millions d’entrées). Mais honnêtement, Les Profs 2 n’a vraiment pas de quoi se vanter.

Recalé en beauté !

Il est vrai que le premier opus n’était déjà pas folichon. Certes, celui-ci n’avait aucune prétention si ce n’est celle de promettre amusement et bonne humeur (ce qu’il faisait) pendant la durée de son visionnage, avec un casting qui s’éclatait réellement et une première partie en sketchs (comme pour Les Sous-Doués) plutôt réussies. Mais très vite le film partait dans le n’importe quoi typique des comédies françaises à gros budget pour finalement n’être qu’un divertissement lourdingue qui ne faisait pas vraiment honneur à la BD d’origine (malgré des personnages bien retranscrits) ni au cinéma français dans son ensemble. Avec cette suite, autant dire que le public n’en attendait pas grand-chose, si ce n’est le même constat. Au final, si le plaisir de revoir les mêmes comédiens (hormis Didier Bourdon remplaçant Christian Clavier) est là et qu’un sourire se dessine sur le visage des spectateurs à quelques moments du long-métrage, regarder Les Profs 2 s’avère bien plus douloureux que prévu.

La faute revenant – on s’en serait douté à l’avance – au scénario, qui roule sans se cacher sur les acquis du précédent opus: après une première partie cumulant des cours sous forme de sketchs, l’autre moitié du long-métrage s’intéressant plutôt à un fil conducteur narratif tenant difficilement la route car partant dans tous les sens. Vous enlevez la fraîcheur (bien que cela soit un bien grand mot) du premier film, et vous aurez des gags et un humour qui ne marche plus du tout dans cette suite. En effet, Les Profs 2 se repose sur les lauriers du premier en reprenant ses situations comiques (la prof sexy mettant en émoi ses élèves, la prof bombardant ses élèves de craies, le prof de sport à côté de la plaque…) sans vraiment les modifier. Même, en termes de comédie en générale, Les Profs 2 n’invente strictement rien, reprenant bêtement les nombreux clichés maintes et maintes fois réalisés sur les différences culturelles entre la France et l’Angleterre (à commencer par l’accent british). Sans parler des blagues référentielles mille fois vues qui ne font plus du tout leur effet (la traversée du passage piéton par les Beatles). Non, Les Profs 2 n’a décidément rien pour lui, si ce n’est se montrer monotone au possible, poussif, ennuyeux, et assez vulgaire par moment.

Du coup, le rythme du film en pâtit, n’ayant pas grand-chose à nous proposer de concret. Peut-être deux ou trois gags de situations, et encore! Cela, il faut également le mettre sur le compte de Kev Adams, véritable star du film. Et pour cause, alors qu’il n’était que secondaire dans le premier opus, il se retrouve ici propulsé au rang de personnage principal de l’histoire, recalant du coup les fameux profs (pourtant bien présents sur l’affiche et le titre) au second plan. Rien que la présence de son rôle dans l’intrigue n’en est que plus vaseuse (« On amène Boulard avec nous parce qu’il n’a pas eu son Bac l’année dernière »). Un fait qui, mine de rien, nuit grandement au rendu final, ne se présentant alors que comme une énorme promotion du jeune humoriste qui, au lieu de retranscrire le comique propre à la bande-dessinée, reprend le sien sans vergogne histoire de faire plaisir à ses fans. Sauf que voilà, ce n’est plus Les Profs 2 mais plutôt un énième one man show de Kev Adams, aidé par des acteurs. Ni plus ni moins!

Les Profs premier du nom ne volait pas bien haut, sa suite loupe les rattrapages en beauté. Bien plus paresseuse et molle, ne se reposant que sur ses têtes d’affiches et le succès de son prédécesseur, elle ne mérite pas du tout son score au box-office, faisant ainsi de l’ombre à des films nationaux qui auraient très bien pu se trouver à sa place avec les honneurs qui leur sont attribués. Mais bon, on ne peut pas vraiment contester les choix des spectateurs.

Synopsis :  Sur ordre de la reine d’Angleterre, les profs du lycée Jules-Ferry sont enlevés par les services secrets britanniques pour les besoins d’une mission : redonner goût à Vivienne, petite-fille de la souveraine, aux études afin qu’elle devienne un digne successeur de la monarchie. Et pour cela, ils vont devoir enseigner dans le meilleur lycée du Royaume-Uni…

Les Profs 2 – Bande-annonce

 Fiche technique – Les Profs 2

France – 2015
Réalisation : Pierre-François Martin-Laval
Scénario : Pierre-François Marin-Laval et Mathias Gavarry, d’après la bande-dessinée de Pica et Erroc
Interprétation : Kev Adams (Boulard), Isabelle Nanty (Gadys), Didier Bourdon (Cutiro ‘Tirocu’), Pierre-François Martin-Laval (Antoine Polochon), Arnaud Ducret (Eric), Stefi Celma (Amina), Raymond Bouchard (Maurice), Fred Tousch (Albert)…
Date de sortie en salles : 1er juillet 2015
En Blu-ray/DVD depuis le : 2 novembre 2015
Durée : 1h32
Genre : Comédie
Image : Régis Blondeau
Décors : Franck Schwarz
Costumes : Eve-Marie Arnault
Montage : Thibaut Damade et Claire Fieschi
Musique : Matthieu Gonet
Budget : 16 M€
Producteur : Romain Rojtman
Productions : UGC, Les films du premier, TF1, TF1 Films Production, TF1 Droits Audiovisuels, Umedia, Canal +, Ciné +, TMC, Soficinéma 11 et Poisson Rouge Pictures
Distributeur : UGC Distribution

 

 

On se battra comme des lions, un documentaire de Françoise Davisse

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Ce mardi 24 novembre 2015, soit quatre mois avant la date prévue de sa sortie en salles, et grâce au soutien de la députée communiste Marie-George Buffet, la salle de projection de l’Assemblée Nationale diffusait en projection privée le nouveau documentaire de Françoise Davisse. Le sujet de ce film est en effet éminemment politique puisqu’il s’agit de ce qui fut le caillou dans la chaussure des premiers mois de la présidence Hollande, la grève des ouvriers de l’usine Peugeot d’Aulnay-Sous-Bois. En suivant pendant plus de deux ans le combat de ces grévistes, la documentariste a collecté suffisamment d’images pour offrir, en un film de deux heures, une représentation complète de cette lutte.

Au-delà du drame socio-économique que représentent la fermeture d’une usine employant 3000 personnes et un plan social qui n’arrange que quelques actionnaires déjà multimillionnaires, On se battra comme des lions se concentre sur l’organisation de la réaction qu’en ont ces salariés sur la sellette. Là où les grands médias les avaient présentés comme des vandales, la découverte que le documentaire nous permet de faire des réunions internes et des doutes ressentis par ces grévistes transforme cette lutte sociale en une vaste aventure humaine sur la durée de quatre mois. Le retour sur les grandes manifestations, les coups de gueule du porte-parole Jean-Pierre Mercier ou encore les affrontements musclés avec les CRS ne sont finalement que des anecdotes que la télévision a pu nous montrer par rapport à l’approche presque philosophique que va donner le film à la question du pouvoir qu’ont quelques salariés de bloquer la chaine de production d’une entreprise, mais aussi des conséquences qu’ils peuvent en tirer et des limites qu’ils doivent se donner, à titre aussi bien personnel que collectif. Véritable pamphlet pour le déterminisme social et brûlot radicalement anticapitaliste, ce long-métrage est un modèle en termes de volonté de faire découvrir au grand public un évènement dont il n’a eu qu’une vision biaisée et une lecture assez peu claire.

Deux ans après la fin de la grève, c’est donc dans les locaux prestigieux de l’Assemblée Nationale qu’une trentaine des 500 ouvriers qui ont suivi cette longue grève, les « copains » comme ils aiment s’appeler entre eux, ont redécouvert en avant-première la reconstitution de ces mois de combats, redécouvrant sur grand écran des moments difficiles comme les coups d’action dont ils peuvent être fiers. Tandis que la distribution du film n’aura pu être financée que grâce à une campagne de financement participatif, le lien social entre ces victimes du patronat est toujours aussi fort face à cet état de crise économique qui n’a, au jour d’aujourd’hui, permis qu’à la moitié d’entre eux de retrouver un emploi.

Extrait vidéo: On se battra comme des lions, de Françoise Davisse, réalisatrice

Paranormal Activity 5 : Ghost Dimension, un film de Gregory Plotkin : Critique

Alors que la franchise s’était totalement effacée de l’inconscient collectif et ce malgré un spin-off étonnement efficace (The Marked Ones), voici que Paranormal Activity revient hanter les salles en cette année 2015 avec un cinquième opus, sous-titré Ghost Dimension. L’occasion de faire oublier la publicité mensongère faite autour de la saga (« la plus effrayante du moment ») ? Le pitoyable Paranormal Activity 4 qui avait fait couler cette dernière ? De conclure sur la trame établie au fil des épisodes ? Cela mérite bien une critique pour répondre à ces interrogations !

Synopsis : Venant tout juste de s’installer dans leur nouvelle maison avec sa femme Emily et sa fille Leila, Ryan découvre dans leur garage un carton contenant des cassettes sur l’enfance de Katie et Kristi ainsi qu’une caméra spéciale pouvant détecter les choses invisibles à l’œil nu. En visionnant les vidéos, Ryan va prendre connaissance de ce qui est arrivé aux deux jeunes filles et comprendre qu’il se produit la même chose autour de la sienne…

Une suite n’ayant plus peur d’user d’artifices pour exister

Première chose ayant frappé les esprits quand les premières bandes-annonces sont apparues : l’utilisation de la 3D pour un film en found footage. Un concept certes ambitieux que semble ici mettre en avant la promotion du film en ne faisant que parler d’autres dimensions (le titre de l’opus, le scénario incluant une caméra spéciale…) mais qui, disons-le d’office, détruit à lui seul les fondements de ce style de mise en scène. En effet, le found footage, de base, avait été utilisé pour nous faire croire à l’authenticité d’un film, et même si celui-ci pouvait proposer une intrigue flirtant avec le fantastique (Cloverfield, Chronicle, Projet Almanac). C’est pour cela que le genre horrifique s’était vite lancé dans des projets de ce style (Le projet Blair Witch, [REC]), ce réalisme et l’implication du public engendrée par celui-ci aidant à créer des œuvres tendues et angoissantes. Mais en utilisant la 3D, à savoir des effets qui sortent de l’écran, le found footage perd ainsi toute crédibilité. Certes, il s’agit-là de jump scares pouvant se montrer efficaces sur le coup. Cependant, il est navrant de voir à quel point une saga est prête à tout et n’importe quoi pour envoyer valser ses idées premières pour tenter ce qu’elle n’a jamais réussi à faire : apeurer le spectateur. Et dans un film sans ambiance n’ayant que quelques moments de frayeurs à proposer, cela se présente comme un artifice tape-à-l’œil qui ne fonctionne jamais.

Et pour cause, avec ce cinquième opus, la franchise Paranormal Activity revient à ses principales carences qui en faisaient une saga du cinéma d’horreur mal aimée. Il est vrai que contrairement aux opus précédents, ce Ghost Dimension ne met pas une cinquantaine de minutes à démarrer, l’intrigue devenant pour le coup un peu plus captivante que la normale. Aidé qui plus est par des comédiens bien plus convaincants que les précédents. Devenant pour le coup l’un des épisodes les plus divertissements (même si cela reste un bien grand mot) de toute la franchise. Mais même si le film essaye de ne pas perdre notre attention en piochant des éléments scénaristiques à droite à gauche (les enregistrements vidéo à la Sinister, une porte vers une autre dimension à la Poltergeist…), il installe une monotonie malvenue à cause du retour des séquences en caméra « posée ». Celles où les protagonistes décident de surveiller leur maison de nuit pendant que tout le monde dort, et durant lesquelles il faut attendre que quelque chose se passe, parfois en vain. Ghost Dimension abuse de ses passages, perdants ainsi l’attention du public qu’il avait pourtant su capter au début à cause d’une inévitable monotonie.

Un cheminement chaotique vers un final qui tourne au grand n’importe quoi, tout simplement. Du haut de ses 10 millions de dollars, le long-métrage donne (enfin ?) un dénouement à son pénible fil conducteur via une histoire de partage de corps (un démon tentant de posséder quelqu’un pour apparaître dans le monde réel) et d’exorcisme à la Conjuring, le tout en se voulant spectaculaire. Et alors là, c’est une orgie aux effets spéciaux : maison qui tremble, meubles qui bougent dans tous les sens, apparitions démoniaques, personnages transpercés par une sorte de bras-tentacule… Ghost Dimension va même jusqu’à se permettre des délires en CGI pour aboutir à une dernière scène quelconque, semblable aux opus précédents, qui se présente telle une fin ouverte et le témoin d’une saga tournant irrémédiablement en rond. Un bazar monstre qui confirme l’effet donné avec l’utilisation de la 3D, à savoir que ce cinquième film n’a clairement plus rien de réaliste. Quelque part, cela donne une sorte de dynamisme à l’ensemble, tout en le faisant virer dans le grotesque pur et dur.

Si Ghost Dimension ne se révèle pas aussi ennuyeux que ses pairs, il reste néanmoins un Paranormal Activity dans l’âme.  La saga va-t-elle s’arrêter pour autant malgré un scénario stipulant que c’est bien la fin ? Le film ayant largement rentabilisé son budget (à 740%), il reste fort à parier que les producteurs ne vont pas s’arrêter là. Quitte à lui donner un reboot, vu que maintenant, il s’agit du seul prétexte pour que les studios puissent poursuivre une franchise en perdition ou faisant du surplace.

Paranormal Activity 5 : Ghost Dimension – Bande-annonce

Fiche technique – Paranormal Activity 5 : Ghost Dimension

Titre original : Paranormal Activity 5 : The Ghost Dimension
États-Unis – 2015
Réalisation : Gregory Plotkin
Scénario : Jason Pagan, Andrew Deutschman, Adam Robitel, Gavin Heffernan et Brantley Aufill, d’après les personnages créés par Oren Peli
Interprétation : Chris J. Murray (Ryan), Brit Shaw (Emily), Ivy George (Leila), Dan Gill (Mike), Olivia Taylor Dudley (Skyler), Chloe Csengery (Katie), Jessica Tyler Brown (Kristi), Don McManus (Kent)…
Date de sortie : 21 octobre 2015
Durée : 1h35
Genres : Horreur, épouvante
Image : John W. Rutland
Décors : Nathan Amondson
Costumes : Lisa Lovaas
Montage : Michel Aller
Musique : aucune
Budget : 10 M$
Producteurs : Jason Blum et Oren Peli
Productions : Paramount Pictures et Blumhouse Productions
Distributeur : Paramount Pictures

Festival des 3 continents de Nantes

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Mère porteuse, montre en or et cour d’école.

Le festival des 3 continents anime la ville de Nantes depuis maintenant 37 ans ! Et avec cette nouvelle édition c’est de nouveau l’occasion d’éclairer tout un pan d’un cinéma qui se développe, dans l’ombre du mastodonte américain, et dans une moindre mesure dans celle d’une production plus localisée. Une mise à jour qui apparait comme nécessaire afin de globaliser notre regard sur le 7ème art, voire à intégrer à notre consommation filmique ce cinéma du tiers monde. La formule est simple voire maladroite, puisque le terme est presque désuet, suite à la vague de développement économique. Mais cela traduit peut être notre sentiment envers ces œuvres si exotiques, et ces 3 continents du bout du monde. Rares sont ceux qui peuvent se vanter d’avoir vu autant de films vietnamiens qu’italiens, autant d’œuvres uruguayennes que britanniques. Alors, chaque année, le festival des 3 continents nous propose, le temps d’une semaine rafraichissante, de plonger dans ce cinéma invisible. Ici la production asiatique fait peut être figure d’exception, puisque à l’instar du Japon, il reste une contrée prisée des cinéphiles ; mais il est malvenu de penser que l’histoire du continent se résume aux maîtres Ozu ou Mizoguchi. Comme atteste par ailleurs la figure de proue de cette édition : Im Kwon-Taek ; un invité majeur dont l’immense carrière ferait passer Woody Allen pour un fainéant, mais dont la présence ne fera sans doute frémir qu’une centaine d’initiés ! Puisque cette 37ème édition propose une immense rétrospective à son effigie, il n’est peut être pas trop tard pour découvrir quelques pépites parmi la centaine de films qu’il a réalisés.

C’est donc logiquement que nous lui consacrons notre premier visionnage, avec : La mère porteuse, un film qui nous vient directement des 80’s Coréenne ce qui suffit à attiser notre curiosité. Et plus qu’un simple réalisateur, c’est un metteur en scène que l’on découvre, à travers cette quête quasi mystique d’une naissance salutaire. Nous sommes en Corée, durant une période visiblement révolue, un couple issu d’une noble lignée ne parvient pas à donner naissance à un héritier. Devant la stérilité (présumée) de la femme, les anciens de la famille décident de faire appel à une mère porteuse. C’est au fin fond des montagnes, au cœur d’une colline aux formes suggestives que se situe un village où l’on trouve ces demoiselles. Les hommes opèrent un casting oscillant entre le (savant) déterminisme biologique et la tradition occulte, mais qui va faire émerger la parfaite candidate. Une jeune fille de 17 ans, farouche mais sublime. Un contrat s’installe, un enfant en échanges d’arpents de terres (et encore plus de terre si c’est un garçon évidemment). Im Kwon-Taek tourne en dérision cette procédure absurde, tout comme ce long protocole autour de l’accouplement assujetti à de nombreuses invocations, mixtures, et autres procédés… Car tout cela relève plus du vaudou que de la médecine. Dans ce terreau d’inepties, le réalisateur se concentre surtout sur ses deux protagonistes ; ce mari et son devoir d’assurer la pérennité de la famille, cette jeune femme qui vient tout juste d’éclore. Et au fur et à mesure qu’ils s’attèlent à leur « tâche », le désir s’enracine dans leurs corps suants et nus. Le Coréen film cela avec une chaleur et un érotisme assez surprenants, n’hésitant pas à faire de leurs ébats des scènes assez crues, mettant en exergue cette désobéissance envers les anciens, les ancêtres, et leurs attentes. L’union est physique mais également psychique. Im Kwon Taek enrobe cette jeune fille dans des étoffes aux couleurs limpides et précieuses, accentuant encore plus sa présence et sa féminité, alors que l’on sait qu’elle devra s’effacer et abandonner son enfant et son amant. Une rigueur et un malheur annoncés auxquels le réalisateur tente de nous faire échapper, en filmant les passions et les pulsions, lesquels reviennent inlassablement s’incruster dans le champ avec des jeux d’ombre, des intérieurs quadrillés, des cadrages qui isolent tantôt le père, tantôt la mère. Si l’on ajoute à cette dramaturgie poignante, une photographie somptueuse et une bande sonore envoûtante, ce premier « pourcent » de la filmographie de Im Kwon Taek nous offre de belles promesses d’un cinéma riche de sens.

Nous faisons ensuite part belle à la compétition du festival, avec dans un premier temps, le (premier) film de l’Iranien Sina Ataeian Dena : (ironiquement) intitulé Paradise , le film nous emmène dans une école de filles au cœur de l’Iran. Un projet compliqué et ambitieux, puisque son métrage s’inscrit dans une trilogie sur la violence, filmée sans l’autorisation des autorités iraniennes, comme l’était Taxi Téhéran (à ce sujet, le cinéaste nous dit que le mouvement prend de l’ampleur en Iran, ce qui facilite la tâche aux réalisateurs et la complique pour l’État.) Avec une immersion quasi documentaire le film suit le parcours d’une jeune professeure pour se faire muter ; un quotidien dépeint de manière plutôt effrayante, où l’insécurité et le dogme religieux règnent. On lui reprochera certes quelques trous d’air car le temps pèse parfois lourd ; mais avec un vrai parti pris de mise en scène Sina Ataeian Dena signe un premier film dérangeant et donc réussi. Un portrait d’une société plombée par ses inégalités, envisagé avec le prisme de l’école que l’on retrouvait dans le film Wadjda de la saoudienne Haifaa al Mansour.

Enfin direction les Philippines, pour le long métrage Scarecrow (comprenez : l’épouvantail) réalisé par Zig Dulay. L’histoire d’un petit garçon accusé d’avoir volé une montre en or, un délit qu’il nie en bloc et qui pourtant l’entraine lui et toute sa famille dans une tourmente vengeresse. La véridicité de la parole infantile  au cœur de l’accusation, c’est quelque chose que l’on a déjà vu au cinéma ; on pense récemment à La Chasse de Thomas Vinterberg, ou moins récemment à la Rumeur de William Wyler (1961). Ici le refus d’avouer de la part de l’enfant combiné à l’accusation d’une autre adolescente vont conduire à l’enveniment d’une situation qui était déjà très précaire. La mère ne va plus pouvoir travailler et l’enfant ne va plus vouloir aller à l’école. Malgré l’aspect carte postale du cadre, la méfiance humaine et la misère sociale prédominent tout autant à l’autre bout du monde. Zig Dulay en fait son sujet, tout en y injectant de la drôlerie, de la légèreté, et de la festivité avec notamment ce très joli rôle pour le jeune Micko Laurente.

Bande-annonce Festival des 3 Continents

Strictly Criminal, un film de Scott Cooper: Critique

Fort d’une carrière jusque là émaillé par deux virées dans des genres ultra codifiés qu’il a réussi à subvertir par sa mise en scène (en atteste son Brasier de la Colère, drame social converti en revenge-movie), il semblait inévitable que le réalisateur Scott Cooper tâte du pied le monde de la criminalité et du gangstérisme, autant pour le vivier presque intarissable d’histoires confrontant l’humain à des choix moraux décisifs (en somme tout le crédo des Brasiers de la Colère), que pour son attrait maladif jusqu’ici porté sur ces grandes pages de l’histoire américaine.

Synopsis: James J. Bulger, alias « Whitey » Bulger, devint l’un des membres fondateurs du gang de Winter Hill de Boston dans les années 70. Son ascension dans le monde de la pègre fut aidée par John Connolly, un ami d’enfance devenu un agent du FBI.

Et le voilà donc à la manière de Michael Mann ou Martin Scorsese avant lui, à poser sa caméra sur l’épaule d’un gangster dans la plus pure tradition du genre – boule de nerfs, violence accrue et démarche imposante-, ayant sévi dans les faubourgs de Boston et rapidement devenue figure inconditionnelle de la criminalité US : James « Whitey »Bulger. 

Si à première vue, l’entreprise peut se révéler être casse-gueule, au vu des codes archi balisés déjà posés par le genre, Cooper ne semble curieusement pas s’en faire.
Ouverture sombre, titre dévoilé progressivement, musique angoissante, le début de Strictly Criminel laisse déjà transparaitre toute l’ambition du réalisateur, celle de vouloir éviter à tout prix de sombrer dans le récit rise and fall, systématique du film de gangster, pour au final composer avec les codes d’un genre de film, que l’on attendait peu à voir transposé dans la vie d’un gangster redouté : ceux du film d’horreur.

Le Monstre Bulger.

Ou plus précisément, du film de monstre. Car la plus grande idée déployée à l’écran est de constamment ramener à l’idée que Bulger, aidé par une mise en scène qui le transforme en être fantomatique, et dont l’aura plane jusque sur tous les pores du film, est un monstre.
Monstre de violence (en atteste une mort violente curieusement hors champ) d’avidité, et d’ingéniosité, Bulger est surtout un monstre par sa dimension physique. Yeux bleus perçants, crâne dégarni, chicots jaunis, et voix suave quasi gutturale, Bulger incarne autant un monstre au pouvoir dévastateur lorsque mise devant la caméra, que ce fantôme, cette masse noire (faisant directement référence au titre original) inspirant la crainte et la peur, lorsque absent du score de Cooper. Tel un trou noir attirant en son centre les relents de bon en chaque homme, Johnny Depp campe en définitive un personnage à la fois effrayant, mais dont la nature, badass à souhait finit de charmer le spectateur, qui se révélera peut être un penchant inavoué pour la violence poisseuse et directe. C’est d’autant plus frappant que plus le film avance, et plus cette humanité, et cette morale jusque là ardemment défendue par le réalisateur et retranscrite à l’écran par les acteurs Benedict Cumberbatch (jouant un sénateur et accessoirement le frère de Depp) et Joel Edgerton (agent du FBI et ami d’enfance de Bulger), se retrouve pervertie par l’aura menaçante de Depp, un peu comme si le personnage phagocytait par sa seule présence à la fois l’intrigue principale et les principaux développements psychologiques des personnages.

Un bandit qui vampirise l’écran

Et il faut le comprendre. S’ouvrant par les confessions à la police de tous ses hommes de main et seconds, Bulger inspire la crainte. Omniprésent dans le film, puisque jouant sur le procédé autosuggestif de la mise en scène de Cooper, Depp est de tous les plans. Une prépondérance qui au fur et à mesure du déroulé du film atteint ses limites, quitte à faire naître le premier gros défaut du métrage. Car en se focalisant essentiellement sur le personnage, ses tourments et sa violence sans limite, le film en vient à délaisser tout le reste. Enchainant les apparitions fugaces de personnages portés bien haut par des grosses pointures (Kevin Bacon, Corey Stoll, Jesse Plemmons, Joel Edgerton, Benedict Cumberbatch, Dakota Johnson) et peu aidé par une mise en scène classique ne faisant qu’affirmer le vampirisme dégagé par Depp, le scénario vient à s’enliser dans un récit somme toute binaire voyant le criminel prospérer dans ses activités criminelles et la police et le FBI, dupés par ce génie criminel, essayant tant bien que mal de le coincer dans un jeu du chat et de la souris intense, mais terriblement pesant.

Parti-pris de mise en scène, ou rythme défaillant, difficile à dire, mais cet essai qu’a tenté Cooper d’apposer sa marque sur le genre semble à la fois ingénieuse, mais aussi terriblement datée. N’est pas Scorsese qui veut. Mais ce serait injuste de réprimer cet essai sur cette seule lenteur, quand bien même le film prend le pari d’exister dans l’ombre de ses modèles tout en s’affranchissant de leur style et en proposant un style qui lui est propre, entre une photographie maitrisée, et une direction artistique de toute beauté, sachant à l’instar de la French ou The French Connection, rendre grâce à l’âge d’or de la criminalité américaine. Et rien que pour ça, Strictly Criminal vaut le coup d’œil, car réussir à troquer et affirmer les valeurs, la loyauté et le respect en porte étendard d’un gang gangrené par la violence, il fallait oser.

Strictly Criminel: Bande-annonce

Strictly Criminal: Fiche Technique

Titre original : Black Mass
Titre français : Strictly Criminal
Réalisateur : Scott Cooper
Scénario : Scott Cooper, d’après le livre Black Mass: The True Story of an Unholy Alliance Between the FBI and the Irish Mob de Dick Lehr et Gerard O’Neill
Distribution: Johnny Depp, Kevin Bacon, Benedict Cumberbatch, Joel Edgerton
Direction artistique : Jeremy Woodward
Décors : Stefania Cella
Costumes : Kasia Walicka-Maimone
Photographie : Masanobu Takayanagi
Montage : David Rosenbloom
Musique : Junkie XL
Production : Scott Cooper, Brett Granstaff, Brian Olivier, Tyler Thompson, Patrick McCormick, Brett Ratner, John Lesher et Christi Dembrowski
Producteurs délégués : Gary Granstaff, Phil Hunt, Compton Ross et Lauren Selig
Sociétés de production : Cross Creek Pictures et Exclusive Media Group
Société de distribution : Warner Bros., Warner Bros. France (France)
Budget : 53 millions de dollars1
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais
Genre : film de gangsters, thriller, drame

PIFFF 2015: Interview de Philip Ridley pour le film L’enfant Miroir

Parallèlement à la diffusion de son film L’enfant Miroir (1990) en Séance Culte au Paris International Fantastic Film Festival, les organisateurs de l’événement m’ont permis de rencontrer son réalisateur, Philip Ridley.

J.D. : Pour les lecteurs qui ne vous connaissent pas, pouvez-vous vous présenter?

Philip Ridley : Je suis Philip Ridley, je suis né dans l’Est londonien et je raconte des histoires.

J.D. : C’est une bonne entrée en matière!

P.R. : Oui, je trouve aussi. (rires)

J.D. : Vous êtes ce que l’on peut appeler un artiste complet : vous êtes à la fois peintre, dramaturge, écrivain, réalisateur mais aussi photographe.

P.R. : Oui je fais de la photographie! J’en fais depuis longtemps. J’ai récemment déménagé et j’ai retrouvé quelques photos prises lorsque j’avais environ sept ans avec un petit appareil photo pour enfants qui ressemblait à un jouet. C’est incroyable car je les ai montré à des amis qui m’ont dit que mon style n’a
pas tellement changé. C’était des photos de personnes que je connaissais qui interprétaient divers personnages dans la rue où j’habitais et c’est à peu près ce que je fais encore aujourd’hui.

Alors oui, je suis un artiste « complet », mais pour moi il n’y a pas trop de différence ; mon but est de raconter des histoires à travers tous ces médias.

Enfant, j’étais très malade; je souffrais d’asthme chronique et j’étais alité ou très peu à l’école. J’avais peu d’amis et je me mettais à créer des mondes aux travers de mes lectures de comic book Marvel, comme Spiderman ou X-men. J’ai un souvenir de Spiderman se tenant près de moi dans ma chambre, il était aussi réel que lorsque mes parents venaient me border.

En fait, je me suis plongé dans les histoires des autres avant d’écrire mes propres histoires ou de les dessiner.

J.D. :  Quel a été votre premier souvenir de cinéma ?

P.R. : Mes premiers souvenirs sont les films que mes parents m’emmenaient voir enfant.

Mais le premier souvenir clair que j’ai, bien que je croie qu’il ne soit rien de plus qu’un mensonge, est Jason et les Argonautes. J’ai été soufflé et Ray Harryhausen est devenu mon héros. Puis je suis devenu passionné par les films d’horreurs que je pouvais voir à la télévision le soir très tard, des vieux films des années 1960/1970, les Universal Monsters ou encore les films de la Hammer avec Peter Cushing et Christopher Lee. Je me rappelle avoir supplié mes parents de me laisser voir tous ces films car je les voyait comme de véritables œuvres d’art.

J’étais également un grand fan de science-fiction entre autre de Star Trek.

Tous ces films et ces genres me passionnaient et je me prenais de passion pour la peinture avec Bacon ou pour des auteurs américains comme Matheson ou Bradbury.

J.D. : Qu’est ce qui vous a décidé de faire vos propres films ?

P.R. : Dans un sens, je crois que c’était inévitable.
J’ai réalisé des court-métrages plutôt « arty ». Un de mes premiers court-métrages s’appelait Psycho Swing, il montrait une ampoule se balançant au rythmes des sons… le genre de film qui aurait sa place dans une galerie d’art.

Puis j’ai fait un film ; Visiting Mr Beak, qui faisait plus office de transition. J’ai écrit le scénario entre 1983 et 1984. J’ai mis du temps à faire ce projet qui était beaucoup plus ambitieux et qui nécessitait beaucoup plus d’argent.
On m’a donné l’opportunité de le faire lorsque je travaillais dans une agence de story-board. Ils ont contribué à faire exister ce film. C’était la première fois que j’avais une vraie équipe et des acteurs professionnels. J’y ai mis toutes mes obsessions pour les films d’horreur.

Puis j’ai été contacté pour réaliser un second film (The Universe of Dermot Finn) pour un petit budget. Il a été projeté à Cannes avant le film d’Alan Parker Mississipi
Burning
et les premiers retours sont arrivés dès le lendemain, enjoignant les spectateurs à retourner voir le film, mais pour le court-métrage. Ça a fait le buzz, comme on dit!

Après quoi, j’ai écrit un scénario nommé The Krays et, soudainement, tout s’est enchainé très vite pour moi… comme si les planètes étaient toutes alignées. Ça n’a jamais
été aussi facile par la suite.

J.D. : L’Enfant Miroir est votre premier long-métrage. Comment avez vous travaillé le scénario ? A travers une série de story-boards ou de manière beaucoup plus classique ?

P.R. : Je l’ai imaginé comme un comic book. J’avais ces images dans la tête : le champ, la Cadillac, la maison…
Selon moi les dialogues vont à l’encontre d’un film. Pour ce
film, j’ai voulu atteindre une forme de poésie avec les quelques dialogues présents dans le film comme la dernière tirade de Dolphin, le personnage de Leslie Duncan.

Je pense sérieusement que L’Enfant miroir peut être compris sans dialogue, juste grâce aux images et le film aura autant de sens..

Dans mon deuxième film, Darkly Noon, on trouve aussi très peu de dialogues.

J.D. : Comment avez vous travaillé avec vos acteurs ?

P.R. : Sur L’Enfant Miroir, je répétais beaucoup avec les acteurs. Je le faisais dès que je le pouvais. Je leur disais d’interpréter les dialogues et de les voir comme des paroles de chansons mais aussi comme une base sur laquelle ils pouvaient se les réapproprier.

J.D. : Et pour les enfants ?

P.R. : Pour les enfants, ma seule indication a été de leur demander d’être naturels, d’être des enfants mais de ne pas jouer à être un enfant. Ils se sont beaucoup amusés car, à part pour l’un des trois garçons, c’était la première fois qu’ils étaient sur un plateau de cinéma.

J.D. : En tant qu’artiste plasticien mais surtout pluridisciplinaire ; est-il important pour vous d’être impliqué dans toutes les étapes de fabrication d’un film ou faites vous entièrement confiance à votre équipe ?

P.R. : Je m’implique de manière totale dans un film. Je travaille beaucoup en amont. Étant peintre, je réfléchis en terme d’images et je sais ce que je veux. Par exemple, les
masques que l’on peut voir dans mon film Heartless ont été confectionné à la main et par mes soins, ou encore sur L’Enfant Miroir je me levais à cinq heures du matin pour peindre les épis de blé en jaune afin d’obtenir l’image que j’avais en tête. Mais je fais confiance à mon équipe. Travailler avec Dick Pope, le chef opérateur, a été une magnifique expérience. Il comprenait très bien ce que je voulais sans que j’ai à m’expliquer longuement et donnait une nouvelle ampleur à mon travail en sublimant certaines de mes images.

La même chose se produit avec mon compositeur, Nick Bicat, que je connais depuis longtemps.

Tout ce travail paye. On peut particulièrement le voir dans Heartless qui comporte les meilleures scènes que j’ai jamais tourné. Tout y est, une véritable alchimie entre l’image, le son et la musique qui nous transporte. Un ravissement pur.

J.D. : Quel film aimeriez vous faire maintenant ?

P.R. : J’aimerais faire un film sans dialogue car je trouve qu’ils sont trompeurs, qu’ils diminuent l’impact des images et de la narration. Juste un film visuel avec des sons et beaucoup de musiques… mais cela se ferra peut être dans vingt ans donc je serai vieux, je viendrai présenter mon film avec un déambulateur ou bien je serais peut être déjà mort (rires)!

L’enfant Miroir: Bande-annonce

Interview et traduction faites avec l’aide de Mathieu Pluquet

PIFFF 2015: Interview du réalisateur Thierry Poiraud pour le film Don’t Grow Up

A l’occasion du Paris International Film Festival, rencontre et interview du réalisateur Thierry Poiraud pour le nouveau film Don’t Grow Up  présenté en compétition du Festival.

J.D. : Don’t Grow Up est, après Atomik Circus que tu as coréalisé après votre frère et Goal of Dead dont tu as réalisé la seconde moitié, le premier film dont tu es seul maitre à bord en quelques sortes. Quels avantages et inconvénients ça a de se retrouver tout seul comme ça?

T.P : Goal of the Dead, je l’ai fait moi-même, même si on partageait une même histoire avec Benjamin Rocher qui a fait la première moitié.

J.D. : Oui, mais vous deviez avoir préétablis des critères en terme de réalisation et de mise en scène parce que, même si il y a une patte dans chaque partie, il n’y a pas un fossé stylistique entre les deux « mi-temps » du film.

T.P. : C’est sûr qu’on avait travaillé en amont, surtout avec le chef opérateur (Matias Boucard, qui est revenu sur Don’t Grow Up) donc on avait une lignée, et puis c’était un sujet qu’on m’avait apporté et que j’ai retravaillé ensuite avec la même scénariste que pour Don’t Grow Up qui est Marie Garel-Weiss. Mais Don’t Grow Up c’est vraiment mon bébé que j’ai fabriqué avec elle du début à la fin. Sur la réalisation, la liberté d’aller là où tu veux, c’est aussi une peur d’aller là où tu veux parce que t’as personne… Enfin, un film c’est toujours un travail d’équipe. En fait c’est pas tant mon travail sur la réalisation qui été affecté, c’est surtout le fait de porter un sujet tout seul, et sur les choix de montage et de musique aussi. L’idée qu’un réalisateur soit seul, c’est pas vrai, on est toujours aidé. C’est dans les choix d’écriture, sur ce que tu veux raconter, les choix artistiques et les personnages, tout ça c’est tes choix à toi en fait.

J.D. : Avant de percer au cinéma, avec ton frère vous avez fait les Beaux-Arts puis vous avez travaillé dans la publicité et un peu dans la vidéo musical. Qu’est que tu as tiré de ce parcours?

T.P. : Avant même de faire des courts-métrage live, on faisait de l’animation et on écrivait des scénarios. Nous ce qu’on voulait faire dès le début c’était des films fantastiques un peu bizarres donc personne n’en voulait, donc il a fallu qu’on prouve qu’on savait des films. C’est comme ça qu’on en est venu à faire des clips et de la publicité pour gagner notre vie et faire nos preuves en fait. La publicité, contrairement à ce que les gens pensent du fait qu’il y ait beaucoup d’argent, on ne fait absolument tout ce qu’on veut. Ça m’a appris une rigueur de devoir, en très peu de temps de tournage, raconter une histoire et que tout, les cadres, les personnages, soient superbes. Donc ça implique une énorme rigueur qu’il faut être très rapide tourner jusqu’à trente plans par jour, même si on sait qu’à la fin on n’en gardera que quelques secondes. Il faut savoir ce qu’on veut raconter, on ne peut pas se perdre parce que ça coûte trop cher. La publicité c’est une bonne école pour apprendre à être très concentré et très rapide pour choisir ses cadres sur un plateau. Le clip, c’est autre chose, c’est de l’expérimentation, on te laisse inventer des univers et des lumières même si ce n’est pas propice à raconter des histoires.

J.D. : Pour en revenir à Don’t Grow Up, d’où t’es venu l’idée de faire un film sur l’adolescence en reprenant cette thématique du zombie que tu avais déjà exploité dans Goal of the Dead ?

T.P.: Au départ, j’avais seulement envie de faire un film sur l’adolescence, sur le passage à l’âge adulte, qui étaient des sujets qui m’intéressaient. On a commencé a travaillé dessus, et après on a vraiment eu envie d’en faire un fantastique, alors je me rappelle qu’on début on a hésité entre une histoire de vampires et même de l’horreur sans fantastique, mais il y avait ce contexte d’un foyer isolé sur une île. C’est quand on a commencé à développer les personnages, nous est venu cette idée d’infection qui ne touche que les adultes qui est devenue l’histoire du film. La véritable idée de cette chronique c’était que, dans une première partie, ils soient chassés par des adultes, dans une deuxième partie ils soient chassés par des enfants, parce qu’ils sont pile-poil au milieu, c’est ça la métaphore de ce passage. Du coup on s’est retrouvé à développer cette histoire mais les idées sont venues par la suite.

J.D. : Tous ces jeunes acteurs, comment tu les as trouvé ?

T.P. : C’était surtout sur des castings dont une grande partie a été faite à Londres. Ils sont à 80% anglais.

J.D. : C’est pour ça que tu as tourné ton film là-bas, parce que la législation française rend très difficile de faire tourner des gosses, surtout dans un film d’horreur ?

T.P. : Non, c’est pas pour ça. Si on doit comparer, les acteurs anglais ont une autre façon de travailler qu’en France, ils sont beaucoup plus laborieux, ils ne sont pas mieux ni moins bien mais pour moi qui aime bien préparer en avance c’est très agréable. Là, la spécificité c’était que c’étaient des non-acteurs, des adolescents. C’était censé être des adolescents qui sortent de foyer, donc déjà trop matures pour leur âge parce qu’ils ont vécu beaucoup de difficultés, donc le plus dur ça été de trouver des enfants. On a été chercher dans des foyers mais ils voulaient pas jouer alors on a trouvé des pré-ados qui avaient joué un peu au théâtre. Une fois qu’on avait nos acteurs, ils devaient travailler avec leurs émotions même s’ils n’ont vécu que 15-16 ans, ce qui fait que leurs personnages leur ressemblent beaucoup et le plus compliquer ça été de répéter et d’apprendre à les connaitre. On a passé 10 jours en vase clos à répéter, à jouer au foot, à se baigner, à passer des soirées ensemble, à regarder la télé pour voir qui vannait qui… Interview-du-realisateur-Thierry-PoiraudJe les ai étudié en même temps que se créait un groupe et avec la scénariste Marie on a réécrit beaucoup en fonction de ces personnages. Du coup, on a dû être très rapides parce qu’on avait pas beaucoup de temps sur le plateau. Je ne sais pas si c’est bien ou pas, mais on a vraiment repensé le scénario en fonction des personnages et des apports des jeunes comédiens.

J.D.: Puisque l’enjeu horrifique de ton film c’est le passage à l’âge adulte, comment est-ce que tu considères les clefs pour ce passage, puisque, dans le film, c’est le personnage qui a l’air d’avoir le moins de personnalité qui va faire le premier cette transformation, alors que ceux resteront à la fin sont les deux dont on sent qu’ils ont le plus de vécu?

T.P.: Parce que c’est pas une question de vécu justement. On a étudié la question de l’âge adulte chacun de notre coté et chacun y a mis ce qu’il avait envie de mettre. Moi, c’est surtout la définition qu’en a fait Françoise Dolto, qui tente à dire que l’âge adulte c’est à partir du moment où tu puisses t’oublier en tant que personne pour donner à l’autre,, sachant que l’enfant est extrêmement égocentrique, qu’il ne voit le monde qu’à travers son prisme à lui.  Donc dès que tu commences à t’occuper de l’autre, ça peut en devenant parent, en aidant des gens ou en tombant amoureux, puisqu’on est prêt à s’abandonner pour quelqu’un d’autre. Et dans l’histoire le premier à être infecté, il était secrètement amoureux de sa camarade, alors que celui qui meure, il a beau avoir son flingue, c’est un grand gamin donc il n’aurait pas pu être touché. Notre héros principal était très ancré dans ses problèmes à lui, et s’il est infecté ce n’est pas parce qu’il couche avec sa copine mais parce qu’il se confie à elle et en tombant amoureux d’elle, il se libère du poids de ses traumatismes d’enfant. On est parti de ce principe pour tricoter notre histoire.

J.D.: Et je suppose que l’idée de la gamine, la petite black muette, c’est pour condamner tes derniers personnages en leur donnant la responsabilité d’une adoption en quelque sorte?

T.P. : C’est tout à fait ça. La fin où l’héroïne part avec elle sur sa barque, on l’avait depuis le début même si on a imaginé des scénarios avec ce qui pourrait se passer après, si elles atteignaient le continent notamment, mais on ne les a pas gardé parce qu’on comprend bien qu’elle devient adulte en resserrant la gamine et en abandonnant derrière ses rêves d’enfant et son « prince charmant » alors que poursuivre le mélodrame au-delà ça devenait un peu con. On a vraiment voulu clore sur une touche d’espoir autour de la notion de famille.

J.D. : A l’origine, tu désirais tourner au Canada, la production t’a finalement fait tourner dans les îles Canaries. Comment tu as fait pour réadapter les décors à ta vonté, étant donné que les paysages ont une place centrale? Est-ce que tu as dû refaire tout ton découpage?

T.P.: Ça c’est justement l’école de la publicité parce qu’on arrive sur le plateau et on tire au mieux de ton décor. Tu redécouvres un lieu dont tu ne connais rien et tu apprends à l’expoiter. Le plus dur c’est que j’avais passé deux ans au Canada à faire des repérages, je les imaginait avec leur look dans la neige, et quand j’arrive aux Canaries ils sont tous en maillot de bain, ça n’était rien à voir. Le plus compliqué ça a été de me rebooter le cerveau, j’y croyais pas…

J.D.: Et pourtant toute la première partie j’ai cru que ça passait dans des îles nordiques donc quand j’ai vu le désert ça m’a choqué.

T.P.: On a triché, grâce aux cadres en fait, j’ai fini par recomposer ce que j’avais dans la tête, à part la neige bien sûr mais je l’ai remplacé par le desert, mais qui est très blanc aussi. Avec le chef op’ on s’est vraiment amusé à recadrer pour créer notre petit Canada à nous. J’avais à retrouvé la rudesse et les grands décors qui me plaisaient là-bas, ça m’a pensé à réfléchir à ce que je voulais vraiment et à essayer de le recréer moi-même.

J.D.: Et les plans aériens…?

T.P.: Alors ça, on a triché, le plan d’ouverture on l’a fait là bas mais le plan sur la forêt c’est un plan que mon chef op’ a filmé en Finlande pendant qu’il tournait une publicité, il s’est dit que j’en aurai besoin et il a eu raison. C’est ça les films à petit budget, c’est la démerde. Mais j’avais besoin de montrer la petitesse de ces enfants face à l’énormité du monde, c’est ce qui fait qu’on ne sait pas trop où ça se passe.

J.D.: Et maintenant, tu es sur une autre projet?

T.P.: J’ai appris qu’il valait mieux avoir trois-quatre projets en même temps pour espérer en voir un aboutir deux ans plus tard. J’en ai plusieurs, ça va d’un thriller avec encore un enfant, à une comédie un peu plus folle et j’ai des projets de série télé aussi, une série un peu foldingue qui prépare.

J.D. : Tu comptes continué à travailler seul comme là ou retravailler en collaboration?

T.P.: Justement, la série télé c’est différent de la solitude du long-métrage, puisqu’en plus de partager la réalisation des épisodes, c’est un travail de troupe qui se rapproche un peu du théâtre et on cohabite avec plusieurs auteurs, ce qui est très agréable!

Le lendemain, le film Don’t Grow Up,  plébiscité par le public du PIFFF, remportera l’Œil d’Or du meilleur long-métrage.