21 nuits avec Pattie, un film de Jean-Marie & Arnaud Larrieu : critique

Jamais programmatique, l’œuvre des frères Larrieu commence pourtant à avoir une couleur reconnaissable entre toutes : ces collines et ces montagnes (depuis les Pyrénées de leurs films du début jusqu’au Plateau suisse de l’Amour est un crime parfait), ce verbe foisonnant, ces corps incarnés, ces acteurs fidèles (Mathieu Amalric que l’on ne verra certes pas cette fois-ci, Karin Viard, ou encore Sergi Lopez dans un rôle secondaire mais toujours tenu avec beaucoup de présence). 21 nuits avec Pattie est une sorte d’aboutissement en même temps qu’un nouveau point de départ dans leur cheminement, avec un accès facilité à leur univers.

J’ai horreur de l’amour

Sur un chemin baigné de poussière et de soleil, Caroline apparaît (Isabelle Carré, incroyablement fraîche, éternellement juvénile). Elle se dirige vers une belle villa en contrebas, qui aboutit sur une piscine où 3 hommes entièrement nus sont offerts à son regard indéchiffrable. On apprend qu’elle est chez Isabelle, sa mère qui vient de mourir, dont elle s’enquiert avec des manières distantes et presque un sourire aux lèvres de l’endroit où elle repose. Il est très troublant de la voir ainsi, vide d’émotion, devant la dépouille de sa mère, même si on découvre vite que c’est une femme qu’elle connaît très peu, au fond.  Caroline est pâle, frêle, dépourvue de passion, à l’inverse de la truculente Pattie (Karin Viard, en léger surjeu comme souvent ces temps-ci), amie et intendante de Zaza (le surnom donné à Isabelle par tous ses amis du village) : au bout de 10 minutes, Pattie dévoile sa vie sexuelle avec des phrases aussi crues que poétiques, qui évoquent par exemple le plus violent des vents d’Espagne incapables de sécher certaines de ses moiteurs.

Caroline est venue pour enterrer sa mère, fermer la maison qu’elle a l’intention de revendre dès que possible, et repartir dans sa vie parisienne dès le lendemain. Une vie visiblement où son mari Manuel (Sergi Lopez) n’est plus qu’un colocataire qui lui est quasi-étranger…Mais la disparition du corps de la défunte dès le premier soir l’oblige à rester plus longtemps que prévu.

21 nuits avec Pattie, 3 en réalité, est un film initiatique où Caroline s’éveille à elle-même. Le whodunit lié au mystère de la disparition du cadavre est finalement un joli prétexte à d’autres objectifs visés par les frères Larrieu. Il introduit par ailleurs le personnage de Jean, qui se dit être un ami proche d’Isabelle, un être cryptique délicieusement interprété par André Dussolier. De même, l’enquête qui s’ensuit permet de retrouver avec beaucoup de plaisir Laurent Poitrenaux en capitaine de gendarmerie décalé, comme il était un juge d’instruction décalé face à Mathieu Amalric dans l’Amour est un crime parfait.

L’objectif est donc là, dans un double cheminement de Pattie et de Caroline. Caroline, tout d’abord, qui fait sauter ses verrous un à un au contact de ces personnes qui vivent dans la jouissance et l’exultation (la daube préparée avec l’animal percuté par la voiture de Caroline avant d’arriver au village, le vin d’Alain, un des amants de Pattie,  qui coule à flots lors des nombreux dîners festifs de la petite bande, les corps dénudés sous la pluie ou dans la piscine, les mains baladeuses d’André -incroyable Denis Lavant en bouc satyrique et virevoltant-, et Pattie bien sûr, exubérante en chef qui, pour paraphraser Laurence Ferreira Barbosa, a « horreur de l’amour », mais aime le sexe). Et justement, l’autre itinéraire qui intéresse les frères Larrieu, c’est celui de Pattie, qui fait l’apprentissage de l’amour et de la tendresse, d’une langue qui lui est étrangère, de postures qui lui sont inconnues et dans lesquelles pourtant elle se coule avec beaucoup de naturel.

La réussite de 21 nuits avec Pattie vient de ces directions multiples qui font que le rythme ne baisse jamais, avec des incursions dans le fantastique quand les cinéastes ne font pas parler, mais danser les morts (avec la gracieuse chorégraphe Mathilde Monnier dans le rôle de Zaza), font briller les yeux du diable, un peu à la manière d’Apichaptong Weerasethakul dans Mon Oncle Bonmee ou de Carlos Reygadas dans Post Tenebras Lux, pour marquer la terreur de Caroline, sa terreur face à un désir qui ne cesse de gonfler et qui ne demande qu’à s’échapper et à être assouvi…tant de clins d’œil que l’on retrouve jusque dans le dispositif formel puisque l’œil de la caméra, ouvert sur un 1:33 définitivement revenu au goût du jour ces dernières années, s’amuse et s’agrandit vers le 1:85 dans une merveilleuse scène où on sent que la pluie torrentielle a lavé Caroline de toutes ses réticences pour nous la révéler lumineuse enfin, abandonnée enfin, dans cette nuit de la pleine  lune, décor de tous les fantasmes…

Avec 21 nuits avec Pattie, les frères Larrieu atteindront sans doute un public élargi, grâce à l’ambiance faussement légère empruntée par leur film, alors que le propos reste finalement le même, une variation sur le même thème, celui des tourments de l’âme humaine, celui qui fait dire à Caroline : « quand je m’éloigne, j’ai peur qu’il n’arrive quelque chose ; quand je reste, j’ai peur qu’il ne se passe rien ». Un bon mot certes, mais une vision inquiète de la vie. Heureusement que la propension des frères Larrieu à chanter une belle ode à la vie équilibre ce pessimisme.

21 nuits avec Pattie est un beau film français qu’il ne faut pas hésiter à aller voir et à défendre avec vigueur.

SynopsisAu cœur de l’été, Caroline, parisienne et mère de famille d’une quarantaine d’années, débarque dans un petit village du sud de la France. Elle doit organiser dans l’urgence les funérailles de sa mère, avocate volage, qu’elle ne voyait plus guère. Elle est accueillie par Pattie qui aime raconter à qui veut bien l’écouter ses aventures amoureuses avec les hommes du coin. Alors que toute la vallée se prépare pour les fameux bals du 15 août, le corps de la défunte disparaît mystérieusement…

21 nuits avec Pattie – Bande annonce

21 nuits avec Pattie – Fiche technique

Titre original : –
Date de sortie : 25 Novembre 2015
Réalisateur : Arnaud & Jean-Marie Larrieu
Nationalité :          France
Genre : Comédie
Année : 2015
Durée : 115 min.
Scénario : Arnaud & Jean-Marie Larrieu
Interprétation : Isabelle Carré (Caroline Montez), Karin Viard (Pattie), André Dussollier (Jean), Sergi López (Manuel Montez), Laurent Poitrenaux (Pierre, le gendarme), Denis Lavant (André), Philippe Rebbot (Jean-Marc), Jules Ritmanic (Kamil), Mathilde Monnier (Isabelle, dite Zaza)…
Musique : Nicolas Repac
Photographie : Yannic Ressigeac
Montage : Annette Dutertre
Producteurs : Francis Boespflug, Bruno Pésery
Maisons de production : Arena Film, Pyramide Production
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Récompenses : –
Budget : –

Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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