PIFFF 2015: Interview de Philip Ridley pour le film L’enfant Miroir

Parallèlement à la diffusion de son film L’enfant Miroir (1990) en Séance Culte au Paris International Fantastic Film Festival, les organisateurs de l’événement m’ont permis de rencontrer son réalisateur, Philip Ridley.

J.D. : Pour les lecteurs qui ne vous connaissent pas, pouvez-vous vous présenter?

Philip Ridley : Je suis Philip Ridley, je suis né dans l’Est londonien et je raconte des histoires.

J.D. : C’est une bonne entrée en matière!

P.R. : Oui, je trouve aussi. (rires)

J.D. : Vous êtes ce que l’on peut appeler un artiste complet : vous êtes à la fois peintre, dramaturge, écrivain, réalisateur mais aussi photographe.

P.R. : Oui je fais de la photographie! J’en fais depuis longtemps. J’ai récemment déménagé et j’ai retrouvé quelques photos prises lorsque j’avais environ sept ans avec un petit appareil photo pour enfants qui ressemblait à un jouet. C’est incroyable car je les ai montré à des amis qui m’ont dit que mon style n’a
pas tellement changé. C’était des photos de personnes que je connaissais qui interprétaient divers personnages dans la rue où j’habitais et c’est à peu près ce que je fais encore aujourd’hui.

Alors oui, je suis un artiste « complet », mais pour moi il n’y a pas trop de différence ; mon but est de raconter des histoires à travers tous ces médias.

Enfant, j’étais très malade; je souffrais d’asthme chronique et j’étais alité ou très peu à l’école. J’avais peu d’amis et je me mettais à créer des mondes aux travers de mes lectures de comic book Marvel, comme Spiderman ou X-men. J’ai un souvenir de Spiderman se tenant près de moi dans ma chambre, il était aussi réel que lorsque mes parents venaient me border.

En fait, je me suis plongé dans les histoires des autres avant d’écrire mes propres histoires ou de les dessiner.

J.D. :  Quel a été votre premier souvenir de cinéma ?

P.R. : Mes premiers souvenirs sont les films que mes parents m’emmenaient voir enfant.

Mais le premier souvenir clair que j’ai, bien que je croie qu’il ne soit rien de plus qu’un mensonge, est Jason et les Argonautes. J’ai été soufflé et Ray Harryhausen est devenu mon héros. Puis je suis devenu passionné par les films d’horreurs que je pouvais voir à la télévision le soir très tard, des vieux films des années 1960/1970, les Universal Monsters ou encore les films de la Hammer avec Peter Cushing et Christopher Lee. Je me rappelle avoir supplié mes parents de me laisser voir tous ces films car je les voyait comme de véritables œuvres d’art.

J’étais également un grand fan de science-fiction entre autre de Star Trek.

Tous ces films et ces genres me passionnaient et je me prenais de passion pour la peinture avec Bacon ou pour des auteurs américains comme Matheson ou Bradbury.

J.D. : Qu’est ce qui vous a décidé de faire vos propres films ?

P.R. : Dans un sens, je crois que c’était inévitable.
J’ai réalisé des court-métrages plutôt « arty ». Un de mes premiers court-métrages s’appelait Psycho Swing, il montrait une ampoule se balançant au rythmes des sons… le genre de film qui aurait sa place dans une galerie d’art.

Puis j’ai fait un film ; Visiting Mr Beak, qui faisait plus office de transition. J’ai écrit le scénario entre 1983 et 1984. J’ai mis du temps à faire ce projet qui était beaucoup plus ambitieux et qui nécessitait beaucoup plus d’argent.
On m’a donné l’opportunité de le faire lorsque je travaillais dans une agence de story-board. Ils ont contribué à faire exister ce film. C’était la première fois que j’avais une vraie équipe et des acteurs professionnels. J’y ai mis toutes mes obsessions pour les films d’horreur.

Puis j’ai été contacté pour réaliser un second film (The Universe of Dermot Finn) pour un petit budget. Il a été projeté à Cannes avant le film d’Alan Parker Mississipi
Burning
et les premiers retours sont arrivés dès le lendemain, enjoignant les spectateurs à retourner voir le film, mais pour le court-métrage. Ça a fait le buzz, comme on dit!

Après quoi, j’ai écrit un scénario nommé The Krays et, soudainement, tout s’est enchainé très vite pour moi… comme si les planètes étaient toutes alignées. Ça n’a jamais
été aussi facile par la suite.

J.D. : L’Enfant Miroir est votre premier long-métrage. Comment avez vous travaillé le scénario ? A travers une série de story-boards ou de manière beaucoup plus classique ?

P.R. : Je l’ai imaginé comme un comic book. J’avais ces images dans la tête : le champ, la Cadillac, la maison…
Selon moi les dialogues vont à l’encontre d’un film. Pour ce
film, j’ai voulu atteindre une forme de poésie avec les quelques dialogues présents dans le film comme la dernière tirade de Dolphin, le personnage de Leslie Duncan.

Je pense sérieusement que L’Enfant miroir peut être compris sans dialogue, juste grâce aux images et le film aura autant de sens..

Dans mon deuxième film, Darkly Noon, on trouve aussi très peu de dialogues.

J.D. : Comment avez vous travaillé avec vos acteurs ?

P.R. : Sur L’Enfant Miroir, je répétais beaucoup avec les acteurs. Je le faisais dès que je le pouvais. Je leur disais d’interpréter les dialogues et de les voir comme des paroles de chansons mais aussi comme une base sur laquelle ils pouvaient se les réapproprier.

J.D. : Et pour les enfants ?

P.R. : Pour les enfants, ma seule indication a été de leur demander d’être naturels, d’être des enfants mais de ne pas jouer à être un enfant. Ils se sont beaucoup amusés car, à part pour l’un des trois garçons, c’était la première fois qu’ils étaient sur un plateau de cinéma.

J.D. : En tant qu’artiste plasticien mais surtout pluridisciplinaire ; est-il important pour vous d’être impliqué dans toutes les étapes de fabrication d’un film ou faites vous entièrement confiance à votre équipe ?

P.R. : Je m’implique de manière totale dans un film. Je travaille beaucoup en amont. Étant peintre, je réfléchis en terme d’images et je sais ce que je veux. Par exemple, les
masques que l’on peut voir dans mon film Heartless ont été confectionné à la main et par mes soins, ou encore sur L’Enfant Miroir je me levais à cinq heures du matin pour peindre les épis de blé en jaune afin d’obtenir l’image que j’avais en tête. Mais je fais confiance à mon équipe. Travailler avec Dick Pope, le chef opérateur, a été une magnifique expérience. Il comprenait très bien ce que je voulais sans que j’ai à m’expliquer longuement et donnait une nouvelle ampleur à mon travail en sublimant certaines de mes images.

La même chose se produit avec mon compositeur, Nick Bicat, que je connais depuis longtemps.

Tout ce travail paye. On peut particulièrement le voir dans Heartless qui comporte les meilleures scènes que j’ai jamais tourné. Tout y est, une véritable alchimie entre l’image, le son et la musique qui nous transporte. Un ravissement pur.

J.D. : Quel film aimeriez vous faire maintenant ?

P.R. : J’aimerais faire un film sans dialogue car je trouve qu’ils sont trompeurs, qu’ils diminuent l’impact des images et de la narration. Juste un film visuel avec des sons et beaucoup de musiques… mais cela se ferra peut être dans vingt ans donc je serai vieux, je viendrai présenter mon film avec un déambulateur ou bien je serais peut être déjà mort (rires)!

L’enfant Miroir: Bande-annonce

Interview et traduction faites avec l’aide de Mathieu Pluquet

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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