Experimenter, un film de Michael Almereyda : Critique

C’est parce qu’il est devenu incontournable dans les études psychologiques, au point d’être régulièrement cité dans les débats sur la part de culpabilité des bourreaux dans le cas de génocides, que le livre La Soumission à l’autorité de Stanley Milgram pouvait, en toute légitimité, mériter d’être le sujet d’un long-métrage.

Synopsis: En 1961, à l’Université de Yale, Stanley Milgram, un professeur en relations humaines, fait des expériences sur la volonté de cobayes à accepter des ordres malgré leur propre morale. A la fois décriés par ses pairs lui reprochant un manque d’éthique et considérés comme une référence, ces tests vont faire de Milgram un expert renommé.

Mais comment évoquer au cinéma de telles expériences ? Deux formes cinématographiques viennent naturellement à l’esprit : un biopic du Dr. Milgram relatant le parcours du scientifique pour asseoir sa reconnaissance professionnelle ou alors un documentaire expliquant ces fameux travaux et leur influence dans le domaine. Le réalisateur Stanley Almeyreda, qui a réalisé aussi bien des fictions que des documentaires, va tenter une approche qui oscillera constamment entre les deux formats. Sans être un biopic complet de sa vie, Experimenter est pourtant pensé à la manière d’une reconstitution de la carrière de Milgram en donnant le rôle à Peter Sarsgaard (Blue Jasmine, Stricly Criminal…). Mais, dénué d’autre enjeux que la compréhension des tenants et aboutissants des expériences, en éludant tous les autres aspects du personnage au point de réduire sa femme (Winona Rider, l’ancienne star des années 90 à présent snobée par les studios) à une figure sans autre intérêt que de servir de néophyte à qui il expliquerait ses travaux , le film prend des allures explicatives dignes du documentaire. Avec du recul, il semble certain que d’avoir opté de façon radicale pour l’une ou l’autre des deux formules, qu’il s’agisse d’une biographie futile ou d’un empilement d’images d’archive, n’aurait pu être que rédhibitoire à l’approche d’un tel sujet.

C’est justement en s’inspirant des images d’archives, des vidéos filmées par Milgram dans lesquels il expliquait face caméra en quoi son parcours l’a poussé à une certaine curiosité de l’observation du rapport des Hommes à l’autorité, que le réalisateur a décidé d’utiliser un processus similaire. Il faut admettre que briser le quatrième mur n’est à présent plus quelque chose de choquant. En fait, depuis qu’il a été popularisé  par la série House of Cards, il semble même que cet effet de style soit devenu une solution de facilité pour ne pas avoir à introduire ces personnages de façon diégétique (comme ce fut le cas dans The Walk) ou alors d’expliquer ce que l’intrigue contient de plus complexe (ce que The Big Short fait allègrement). Avec Experimenter, Almeryda n’hésite donc pas à user de ce moyen, entre autres (l’usage de fonds verts d’une qualité d’époque en guise de décors est une idée astucieuse mais injustifiée), pour donner à sa mise en scène une dimension didactique et superficielle. Parfois intelligemment mise à profit dans cette volonté de distanciation, l’omniprésence de cette voix-off explicative souligne aussi malheureusement le manque-à-gagner qu’a le scénario à ne prendre le temps d’approfondir ses personnages. L’impression d’assister à la version commentée d’une reconstitution sans effort dramaturgique d’images d’archive devient même par moment si prégnante que l’on en vient finalement à se dire qu’un documentaire aurait été, pour un tel résultat, plus approprié.

Malgré ce sentiment d’être tenu par la main qui se révèle des plus gênants, Experimenter réussit son intention première, celle de nous familiariser et de nous intéresser aux théories de Stanley Milgram. L’incapacité ou le manque de volonté – cela reste difficile à déterminer – du réalisateur à rendre ces personnages attachants a pour conséquence première de faire des expériences l’élément central de la narration. Pourquoi alors les avoir placées au début du film ? On en revient encore une fois au gros souci du long-métrage, à savoir ne pas avoir pris le temps d’installer ses personnages pour créer une intrigue les entourant. Une approche scénaristique qui rend impossible toute empathie et complique donc la moindre adhésion aux enjeux des protagonistes. Aussi intéressantes que puissent être les thèses que le psychologue tâche de nous inculquer, tout le développement dramaturgique qui les entoure s’averrera superflu, et finalement seul le capital sympathie des acteurs nous permet de l’assimiler. C’est en cela que le casting se révèle être d’une formidable efficacité,  tant de mauvais choix auraient fait du résultat final un document lourdement verbeux, alors que la fraîcheur apportée par le duo Sarsgaard/Rider, ainsi que les acteurs secondaires, aussi sous exploités soient-ils (dont l’excellente apparition de Kellan Lutz et Dennis Haysbert), lui donne un gout de légèreté qui nous permet suivre sans déplaisir ce que le scénario a de plus didactique et superflu.

Experimenter : Fiche Technique

Pays d’origine : États-Unis
Réalisation : Michael Almereyda
Scénario : Michael Almereyda
Casting: Peter Sarsgaard (Stanley Milgram), Winona Ryder (Menkin « Sasha » Milgram), Edoardo Ballerini (Paul Hollander), Vondie Curtis-Hall (Curtis)…
Direction artistique : Deana Sidney
Costumes : Kama K. Royz
Montage : Kathryn J. Schubert
Musique : Bryan Senti
Production : Michael Almereyda, Uri Singer, Fabio Golombek, Aimee Schoof, Isen Robbins, Danny A. Abeckaser, Per Melita
Sociétés de production : Intrinsic Value Films, Jeff Rice Films, FJ Productions, BB Film Productions
Sociétés de distribution : Septième Factory
Budget : NR
Langue : Anglais
Durée :  90 minutes
Genre : Biopic, documentaire, drame
Dates de sortie : 27 janvier 2016
Festival : Sélection officielle des festivals de Dauville et Sundance

 

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.