Accueil Blog Page 69

« Le Marin céleste » : dérèglements planétaires

Avec Le Marin céleste, Rodolphe et Olivier Roman nous embarquent pour un nouveau voyage sur la mystérieuse planète Sprague. Cet album, publié aux éditions Daniel Maghen, constitue un récit autonome tout en étant étroitement lié à leur précédent opus. Davantage une plongée complémentaire qu’une suite, l’album permet d’affiner l’immersion proposée dans la fantasy rétro-futuriste et la science-fiction écologique.

À bord de son vaisseau volant le Nimbus, Popeye, marchand ambulant, sillonne la planète en écoulant tant bien que mal ses marchandises. Historien amateur passionné par l’histoire de sa planète adoptive, Popeye partage sa vie entre commerce licite et contrebande, mais c’est son intérêt pour les phénomènes étranges qui va le conduire au cœur d’une aventure des plus étonnantes, qui vient prolonger ce qui avait été précédemment entrepris dans Sprague. La menace se manifeste ici sous la forme d’herbes bleues, proliférant à une vitesse inquiétante, capables de paralyser les mécanismes les plus robustes et d’envahir inexorablement les champs et les habitations, menaçant in fine toute forme de vie.

Les personnages créés par Rodolphe et mis en images par Olivier Roman possèdent une réelle profondeur, nourrie par leurs contradictions et leurs secrets : Popeye, historien, poète, escroc sympathique et romantique désinvolte ; Prune, faussaire talentueuse à la sensibilité subtile, formant avec lui un duo complémentaire. Autour d’eux gravitent des alliés inattendus, notamment les barons-rostres, étonnantes créatures mi-lapin, mi-sauterelle, télépathes bienveillants vivant sous terre et dont l’histoire pourrait remonter aux origines mêmes de la planète. On sent la volonté des auteurs d’enfanter une mythologie garnie, chose réalisée avec un certain succès.

Les auteurs émettent au cours de route l’hypothèse selon laquelle l’humanité sur Sprague pourrait être le fruit d’une colonisation extraterrestre avortée, une théorie intéressante bien qu’insuffisamment creusée, laissant quelque peu le lecteur sur sa faim. L’intrigue, prenante, aurait probablement mérité une densité narrative accrue, explorant davantage les pistes ouvertes autour des mystérieux « Grands Anciens » ou des barons-rostres, des aspects qui restent malheureusement esquissés. Mais est-ce une raison suffisante pour bouder son plaisir ? Non, définitivement.

Car la bande dessinée séduit par son atmosphère unique, par le trait délicat et précis d’Olivier Roman, par ses protagonistes confrontés à des situations inattendues et puisant en eux les ressources nécessaires pour y faire face. Si au départ, Popeye n’a rien du héros ordinaire, ressemblant parfois davantage à un escroc à la petite semaine, on découvre un individu passionné, résilient et courageux. 

La narration culmine dans des scènes-clés parfaitement maîtrisées, telles que l’attaque dramatique de la demeure de Prune ou la découverte des galeries souterraines des barons-rostres, jusqu’à une lutte finale mémorable. Le Marin céleste possède un charme indéniable, propice à séduire un large public, notamment parmi les jeunes lecteurs avides d’aventure teintée de mystère et de fantasy.

Le Marin céleste, Rodolphe et Olivier Roman
Daniel Maghen, mai 2025, 88 pages  

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Les Enragés » : d’un noir charbonneux

Avec la ressortie en intégrale grand format de la série Les Enragés, les éditions Delcourt nous offrent l’opportunité de redécouvrir l’une des œuvres les plus remarquables du polar graphique des années 1990. David Chauvel au scénario et Erwan Le Saëc au dessin signent ici une cavale noire, violente et désespérée à travers une Amérique brutale et sans pitié.

Dès le premier tome, « Le Dos au mur », David Chauvel entreprend un travail d’exposition sans aucune concession. Hamlet, tueur à gages aussi froid que complexe, déclenche par un contrat raté – il a laissé un témoin derrière lui – une traque obstinée et sanguinaire. Spectaculaire, sombre, le récit explore aussi en profondeur les démons intérieurs d’un homme constamment hanté par un passé trouble. L’histoire évoque par ailleurs, en filigrane, l’Amérique des laissés-pour-compte, des déclassés sociaux, de ces existences marginalisées qui flirtent où la victime et le bourreau se confondent trop souvent.

Bientôt se met en place un trio improbable, formé par Hamlet, Wendy, témoin-otage rapidement transformée en alliée réticente, et Huevo, un jeune latino à l’impulsivité létale, qui voit en Hamlet un mentor, voire père de substitution. Les trois protagonistes vont alors évoluer dans un état de tension psychologique permanent, dont la restitution est magistralement orchestrée par les auteurs. Il s’agit de percer les mystères entourant l’identité du commanditaire, de se protéger des policiers et des assassins, de se cacher dans l’ombre et d’intervenir au moment opportun.

David Chauvel excelle dans la caractérisation de personnages ambivalents, chez lesquels la violence semble toujours être la conséquence tragique d’une société qui pousse ses membres aux comportements les plus extrêmes. Huevo a grandi au milieu des gangs, et Hamlet lui-même symbolise cette dualité : anti-héros impitoyable mais également victime d’un engrenage implacable qu’il ne contrôle jamais entièrement, il porte an bandoulière les affres de la guerre et des agences gouvernementales secrètes.

En traversant les cinq tomes (« Le Dos au mur », « Spring Haven », « Chinook Blues », « Love in Reno » et enfin « Héritage »), on mesure sans mal l’intelligence structurelle de l’œuvre. David Chauvel et Erwan Le Saëc (impeccable) construisent leur récit comme une spirale descendante vers une inévitable conclusion tragique. Chaque épisode renforce l’idée d’une fatalité inhérente à la destinée des personnages, tout en apportant progressivement des clefs essentielles sur leur passé, leurs peurs, leurs espoirs, leurs aspirations avortées…

Cette intégrale permet précisément d’apprécier pleinement cette dimension transversale. Relire la série d’une traite souligne la cohérence et la profondeur thématique du récit. Chaque tome nourrit une réflexion subtile sur la rédemption impossible, la violence cyclique et l’illusion tragique du libre arbitre dans une société sans merci. Chemin faisant, de nouveaux personnages sont introduits, l’intrigue se complexifie, les rapports entre les criminels en cavale se modifient. On verra notamment un quatrième larron rejoindre temporairement la bande, tandis que Wendy et Huevo se rapprochent peu à peu…

Bien ficelé, haletant, Les Enragés profite de la traque de ses antihéros pour interroger la condition humaine dans ce qu’elle a de plus brut, avec une narration fluide, complexe et d’une grande maturité. Cette réédition grand format des éditions Delcourt redonne à cette série la place qu’elle mérite : celle d’un classique du neuvième art.

Les Enragés, David Chauvel et Erwan Le Saëc
Delcourt, mai 2025, 256 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

« Abîmes » : comprendre pour mieux vivre

C’est une plongée intime et délicate que nous propose Lucile Corbeille avec son premier album, Abîmes, publié aux éditions Delcourt. En 176 pages d’une sincérité bouleversante, l’auteure offre à ses lecteurs une exploration minutieuse et poétique des replis secrets d’une famille aux silences chargés d’histoire et de non-dits.

Lucile, protagoniste et double autobiographique de l’auteure, est une photographe et mère de famille prise dans un vertige existentiel après la mort de son père. Submergée par une tristesse qui semble la déposséder d’elle-même, elle ressent une impérieuse nécessité de comprendre les racines du mal-être familial. La quête commence avec une robe bleue disputée par ses filles, symbole d’une transmission générationnelle autant chargée d’amour que de blessures. Lucile s’engage alors dans une introspection obstinée, fouillant albums photos et souvenirs enfouis pour tenter de comprendre et conjurer une étrange malédiction, ce poids d’un passé opaque et douloureux qui semble marquer inexorablement son existence.

Les pages révèlent lentement des vérités enfouies, avec pudeur et authenticité. De l’alcoolisme du père à la violence intériorisée des générations précédentes, le récit navigue habilement entre douleurs discrètes et révélations subtiles. On découvre aussi avec étonnement des portraits féminins en avance sur leur époque : une mère féministe avant-gardiste et une grand-mère vivant secrètement des amours féminines. Ainsi, l’album touche à des problématiques universelles, évoquant les tabous, les secrets de famille, et ce désir profond de comprendre d’où l’on vient afin de mieux cerner qui l’on est.

Graphiquement, l’œuvre de Lucile Corbeille séduit instantanément. Le trait à l’aquarelle, aérien et poétique, transporte le lecteur dans une dimension quasi-onirique où les contours des visages s’effacent délicatement, tels les souvenirs brouillés de l’héroïne. Les teintes pâles et délavées pourraient rappeler les visages anonymisés et les moments désinvestis par l’usure du temps. Ils confèrent à l’ensemble une atmosphère de rêverie mélancolique. 

Lucile Corbeille excelle à dire sans tout montrer, à suggérer plus qu’à dévoiler, en privilégiant les émotions pudiques, suspendues aux confessions à demi-mot. On est loin des révélations spectaculaires, et pourtant, chaque page révèle avec délicatesse les complexités de l’héritage familial, où les infidélités, les replis sur soi et sur l’alcool, la violence intériorisée de certains milieux populaires ne cessent de poindre. 

On ne ressort pas indemne de la lecture d’Abîmes, mais grandi, touché par cette exploration intime qui parvient à transcender le récit personnel pour atteindre une dimension quasi universelle. Lucile Corbeille fait de son histoire un miroir où chacun peut reconnaître ses propres fêlures, ses propres questionnements. Car l’album est subtil, émouvant et remarquablement illustré. Une réussite indéniable, tant par sa profondeur narrative que par la beauté envoûtante de ses propositions visuelles.

Abîmes, Lucile Corbeille
Delcourt, avril 2025, 176 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Les Linceuls : l’impossible mortalité de l’être

Un Cronenberg dernier cru, dont on croit ressortir déçu et dont on finit par se retrouver hanté. Ainsi se souvient-on combien sa mise en scène est subtile et originale, et les effets qu’elle produit si puissant, et combien ses épigones, croyant devoir multiplier les images subjuguantes, sont encore très loin de l’égaler. Car c’est toujours à pas de loup que Cronenberg sait nous intégrer dans ses fantasmes de cauchemar.

Synopsis : Karsh, un beau sexagénaire endeuillé, créateur d’une technologie permettant de contempler dans leur tombe les corps des défunts en voie de décomposition, découvre un jour que l’un de ses cimetières high-tech a été profané et piraté. Une enquête se lance alors afin de confondre les responsables de ce vandalisme. En attendant, Karsh, inconsolable, ne peut plus accéder aux images du squelette de sa femme.

L’impression première que produit ce film, Les Linceuls, après le brillant Maps to the stars et le moins bon mais néanmoins déroutant Crimes of the future, est une impression de redondance. Il semble que la même recette nous soit encore servie et avec, qui plus est, une espèce de paresse : des séquences étirées, s’enchaînant sans rythme, mâtinées d’un suspense artificiellement créé par la musique et la lumière. On attend sans cesse que quelque chose se passe. Mais rien ne vient, ou si peu.

Comme souvent, David Cronenberg dispose dans son film une intrigue paranoïaque, une intrigue accessoire, comme un fond bourdonnant la scène où se joue le drame principal, qui est toujours un drame intime, psychologique : ici, le deuil, ou, plus précisément, son impossibilité.
Mais le film avançant, et la première sensation d’ennui surmontée, l’apparente modestie de sa mise en scène nous saisit au cervelet et nous impose soudain son cauchemar. Et c’est ainsi qu’on entre une nouvelle fois dans un film de Cronenberg, ou plutôt, qu’on y descend.

Tout paraît fait pour décevoir l’amateur de thriller. Le suspense est mou, et les retournements et révélations nous laissent presque indifférents. Mais ce que l’on pourrait prendre pour une faiblesse de mise en scène finit par obtenir son effet : nous accoler à un fantasme, nous immerger dans une perversion. Une espèce de tension diffuse et ulcérée (faite de corps hésitants, de discours intempestifs et de violences contenus) parcourt un film qui n’a pas tellement besoin d’images chocs pour travailler nos imaginations morbides. On oublie toujours de dire la grande pudeur, certes érotique et savante, de Cronenberg. Nous sommes ainsi conduits vers un état d’amoralité, où tout est sexuel, où tout est cruauté, où tout est rêve, et d’où le cinéaste peut commencer à nous parler franchement.

La vérité trouble que veut nous communiquer Cronenberg est la suivante : nous ne finissons jamais de faire le deuil de ceux que l’on aime, parce que nous les préférons morts au fond, pour pouvoir les posséder pleinement.

Cette idée est figurée dans le film par une technologie inventée par le héros, Karsh, joué par un Vincent Cassel aux faux airs de Cronenberg, une technologie consistant à ensevelir les corps dans un linceul numérique permettant de regarder en direct l’avancement de leur état. Les Internets nous avaient déjà offert d’accéder à bien d’autres représentations interdites : la sexualité, la guerre, etc. Nous parvenons ici au bout de cet effort en accédant aux cadavres en décomposition. Notre héros, qui ne vient ni plus ni moins que d’inventer un système de profanation perpétuelle, peut ainsi posséder pour toujours le corps de son épouse.

On croit d’abord y voir à l’œuvre un profond chagrin, ce qui est sans doute en partie le cas, mais le film progressant, et certaines révélations étant faites, on comprend que quelque chose d’autre se joue, qui est moins de l’ordre du deuil que de la jalousie. On apprend en effet qu’il y a eu un homme avant lui, qu’il n’était pas le premier, et, de plus, que ce rival, un médecin renommé, fut également celui qui soigna le cancer de sa femme, qu’il fut donc, en un sens, le dernier. En se donnant à voir le cadavre de sa femme, notre héros veut ainsi reprendre cette place, récupérer son privilège marital, captiver définitivement celle qui, vivante, ne pouvait qu’imparfaitement lui appartenir.

C’est toute l’ambiguïté du corps qui est ainsi exploré. Cronenberg semble nous dire à la fois deux choses contradictoires : d’une part, qu’il n’y a pas d’âme, pas de résurrection (le suaire de Turin est un faux, affirme Karsh dans un dialogue au tout début du film), et, d’autre part, qu’il y a comme un supplément, ce que l’on croit justement posséder en possédant un corps, surtout, et de manière paradigmatique, quand on le possède sexuellement, un supplément qui cependant nous échappe toujours. Il n’y a que du corps, mais à travers lui s’annonce autre chose, une chose qui reste introuvable, insaisissable, impensable. C’est ce supplément impossible que le héros quête en vain, en inventant ses linceuls technologiques, en couchant avec la sœur jumelle de sa femme, en invoquant en rêve le fantôme de la défunte ou en la ressuscitant dans le corps d’une autre.

Nous ne pouvons jamais faire notre deuil, non pas parce que les morts sont bien morts, mais parce qu’ils ne cessent de revivre. Au début du film, le cimetière high-tech construit par Karsh est profané. Ce dernier ne peut plus, dès lors, trouver sa consolation en regardant les images du squelette de son épouse. C’est le début de son drame intime. Les morts ne restent pas en place, et de l’épouse adorée, posée comme un fétiche macabre, s’impose ainsi l’indépendance et l’absence irrémédiables.

Les linceuls : bande annonce

Les linceuls : fiche technique

  • Titre original : The Shrouds
  • Titre français : Les Linceuls
  • Réalisation et scénario : David Cronenberg
  • Casting : Vincent Cassel (Karsh), Diane Kruger (Becca / Terry / Hunny), Guy Pearce (Maury), Sandrine Holt (Soo-Min Szabo), Al Sapienza (Luca DiFolco), Steve Switzman (Dr Jerry Zecker), Jennifer Dale (Myrna Slotnik), Ingvar E. Sigurðsson (Elvar), Elizabeth Saunders (Gray Foner), Eric Weinthal (Dr Hofstra), Jeff Yung (Dr Rory Zhao)
  • Musique : Howard Shore
  • Décors : Carol Spier
  • Costumes : Anne Dixon
  • Photographie : Douglas Koch
  • Montage : Christopher Donaldson
  • Production : Saïd Ben Saïd, Martin Katz et Anthony Vaccarello
  • Sociétés de production : SBS Productions, Prospero Pictures et Saint Laurent
  • Sociétés de distribution : Pyramide Films (France), SBS International
  • Pays de production : FranceCanada
  • Durée : 116 minutes
  • Date de sortie : 30 avril 2025
Note des lecteurs0 Note
4

Skrill vs PayPal : quelle est la meilleure option pour les transactions de casino en ligne ?

Dans l’univers des jeux d’argent en ligne, la sécurité et l’efficacité des transactions financières sont des critères essentiels pour les joueurs. Parmi les nombreuses solutions de paiement disponibles, Skrill et PayPal se distinguent comme deux des portefeuilles électroniques les plus populaires, chacun offrant ses propres avantages et inconvénients. Pour les amateurs de casino en ligne avec Skrill, il est crucial de comprendre les différences entre ces deux services afin de choisir celui qui répond le mieux à leurs besoins spécifiques en matière de jeu en ligne.
Skrill-vs-Pay-Pal

Disponibilité et Acceptation dans les Casinos en Ligne

La première considération dans le choix d’une méthode de paiement concerne sa disponibilité sur les plateformes de jeu que vous fréquentez. À cet égard, Skrill et PayPal présentent des différences significatives qui peuvent orienter votre décision.

Les principaux points de différenciation en termes de disponibilité incluent :

  • Skrill est accepté dans pratiquement tous les casinos en ligne légitimes à travers le monde ;
  • PayPal est principalement disponible dans les casinos opérant au Royaume-Uni, en France, et dans certains autres pays européens avec une réglementation stricte ;
  • Les nouveaux casinos intègrent généralement Skrill dès leur lancement, tandis que l’ajout de PayPal intervient souvent plus tard ;
  • Les casinos mobiles sont plus susceptibles de proposer Skrill que PayPal ;
  • Les sites de paris sportifs acceptent plus largement Skrill que son concurrent.

Cette différence d’acceptation s’explique en partie par les exigences plus strictes imposées par PayPal aux marchands qui souhaitent proposer son service. L’aspect financier des transactions représente naturellement un critère de choix important pour les joueurs, particulièrement pour ceux qui effectuent des mouvements de fonds fréquents ou des transactions de montants élevés.

Service Frais de Dépôt Frais de Retrait Frais de Conversion Frais d’Inactivité Délai de Traitement
Skrill 0-1,9% selon méthode 1,45€ fixe vers banque 3,99% 5€/mois après 12 mois Instantané à 3 jours
PayPal 0% depuis banque 0% vers banque (standard) 4% Aucun Instantané à 1-3 jours

Skrill applique une structure tarifaire axée sur les utilisateurs actifs, offrant des remises aux membres du programme VIP et des promotions régulières qui réduisent considérablement les coûts de transaction pour les clients réguliers. Le programme de fidélité Skrill offre des avantages progressifs qui peuvent rendre le service très économique pour les utilisateurs réguliers, avec la possibilité de bénéficier de remises allant jusqu’à 100 % sur certains frais. 

Selon les conditions officielles du programme VIP Skrill, les membres bénéficient de frais de transaction réduits, de retraits bancaires gratuits et d’un accès à un gestionnaire personnel, ce qui rend le service particulièrement attrayant pour les utilisateurs actifs.

Sécurité, Confidentialité et Expérience Utilisateur

Au-delà des considérations de disponibilité et de coût, les aspects liés à la sécurité, la confidentialité et l’expérience utilisateur jouent un rôle déterminant dans le choix d’un portefeuille électronique pour les transactions de casino.

L’expérience utilisateur présente également des distinctions importantes :

  • L’interface de PayPal est généralement considérée comme plus intuitive et accessible aux débutants ;
  • L’application mobile Skrill est optimisée spécifiquement pour les transactions de jeu, avec des fonctionnalités dédiées ;
  • Skrill propose une carte prépayée physique reliée directement au compte, facilitant l’accès aux fonds ;
  • PayPal s’intègre plus harmonieusement avec d’autres services en ligne et plateformes de commerce ;
  • Les délais de vérification initiale du compte sont généralement plus courts avec Skrill ;
  • Le service client de PayPal est plus développé, avec plus d’options de contact et de support dans diverses langues.

La question de la confidentialité mérite une attention particulière pour les joueurs. Les transactions via Skrill apparaissent généralement sur les relevés bancaires sous le nom générique de Skrill, sans mention spécifique du casino, tandis que les transactions PayPal peuvent parfois inclure des références plus explicites au marchand. Cette nuance peut être importante pour les utilisateurs préférant une discrétion accrue concernant leurs activités de jeu.

La tendance actuelle montre une spécialisation croissante de Skrill dans le secteur des jeux et paris en ligne, avec des fonctionnalités et des offres promotionnelles ciblant spécifiquement cette audience, tandis que PayPal maintient une approche plus généraliste tout en élargissant progressivement sa présence dans les marchés de jeu réglementés. Cette évolution parallèle offre aux joueurs un choix enrichi qui leur permet d’optimiser leur expérience de paiement selon leurs habitudes de jeu personnelles.

Guest Post

 

« Downlands » : la mélodie des fantômes

Sous les paysages pastoraux du sud de l’Angleterre peut couver une noirceur silencieuse, prête à ressurgir. Avec Downlands, son nouveau roman graphique publié aux éditions Glénat, Norm Konyu nous emmène sur ces chemins tortueux où le surnaturel côtoie intimement les douleurs du réel.

James Reynolds, 14 ans, perd brutalement sa sœur jumelle Jennifer, qui l’abandonne à un vide insupportable et avec cette question obsédante : quel est donc ce chien noir, sinistre présage que seule Jen avait aperçu avant sa mort ? Cette apparition, puisée dans les méandres du folklore britannique, pousse James à plonger dans le passé secret de son village, aux côtés de l’inquiétante Mme Walker, une vieille femme que la rumeur locale affuble du sobriquet de « sorcière ». Entre légendes macabres et récits troubles des générations passées, le jeune garçon est entraîné dans une enquête initiatique qui dépasse ses peurs, ses croyances, mais surtout l’imagination.

Norm Konyu, canadien d’origine désormais enraciné au Royaume-Uni, célèbre avec virtuosité la tradition littéraire britannique, entre la mélancolie trouble des récits de Daphné du Maurier et le frisson subtil des histoires de fantômes de M.R. James. Mais il ne s’arrête pas à une simple réminiscence stylistique : sa narration, aux frontières mouvantes entre réalité palpable et atmosphère inquiétante, érige le jeune James en enquêteur du surnaturel, affrontant le deuil à sa manière, en remuant un passé que beaucoup rejettent pudiquement.

Mais ce qui rend Downlands si fascinant, c’est précisément son équilibre fragile entre les genres et les tonalités. Là où l’horreur flirte avec une poésie douce-amère, où le surnaturel révèle une profonde humanité, Norm Konyu opère, faisant de chaque histoire locale un chaînon d’une trame narrative complexe. On découvre, en même temps que le protagoniste, ce qui fonde les présages funestes, ce qui a présidé à la disparition soudaine d’une famille, et même ce qui advient après la mort.

Graphiquement, Downlands se distingue par une esthétique puissante et singulière. Avec un dessin anguleux et minimaliste, à très forte personnalité, Norm Konyu insuffle à chaque personnage, même au plus secondaire, une profondeur émotionnelle saisissante. Les décors, méticuleusement travaillés, s’animent sous des palettes chromatiques évoluant subtilement selon l’époque et l’intensité dramatique des scènes. 

Mais le cœur véritable du récit repose sur le processus de deuil. L’auteur explore avec à-propos le lien intime et indestructible entre James et Jennifer, offrant ainsi une réflexion pertinente sur la perte, la mémoire et la difficulté d’apprivoiser l’absence. Un exemple en témoigne : les lettres que continue d’écrire James à sa sœur défunte, comme si elles constituaient une médiation dialogique entre eux.

Avec ce deuxième ouvrage graphique, après une adaptation de L’Appel du Cthulhu, Norm Konyu s’impose comme une voix importante du roman graphique contemporain. Au départ, ce n’est peut-être qu’une rue dans un village, mais Downlands y puise sans mal de quoi tenir quelque 300 pages très inspirées, et substantielles. Qui reposent longtemps sur un duo improbable, constitué d’un jeune adolescent et d’une vieille femme solitaire. Et qui finissent par emporter pleinement l’adhésion du lecteur, émerveillé par le visuel et touché par le propos.  

Downlands, Norm Konyu
Glénat, avril 2025, 304 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Dragon Ball Full Color – Le Roi Démon Piccolo » : plonger dans l’ombre

Après les aventures plus légères de « L’Enfance de Goku », Dragon Ball entre dans une phase bien plus sombre avec l’arrivée du nouvel arc Le Roi Démon Piccolo, fraîchement publié en Full Color par les éditions Glénat. Ce premier tome entraîne une rupture dans le ton du manga : la mort, la terreur et la lutte désespérée prennent désormais le pas sur l’humour et l’insouciance.

Pour Goku et ses amis, le choc est brutal : Krilin est retrouvé mort au cœur du Tenkaichi Budokai, qui vient de se clôturer. Un événement tragique qui propulse notre héros dans une nouvelle dimension, où la violence la plus vile prend le pas sur les duels amicaux. Ce point de bascule est un moment-clé dans l’évolution de Dragon Ball. Pour la première fois, c’est une menace d’ampleur planétaire qui advient. La focale change, la gravité des enjeux s’accroît.

Et derrière ce climat d’urgence plane l’ombre terrifiante de Piccolo Daimaô, un ancien démon, jadis scellé, aujourd’hui libéré par Pilaf (oui, ce méchant maladroit et pathétique) dans l’espoir mal avisé de conquérir le monde. Mais Pilaf lui-même est vite dépassé : Piccolo n’est pas un allié, c’est un fléau. Un être capable d’écraser d’une pichenette ses adversaires. Pis : un monstre qui engendre ses propres créatures, véritables armes vivantes destinées à terroriser la planète. Tambourine et Cymbale viennent ainsi grossir les rangs d’une terreur qui semble impossible à contenir. Le monde de Dragon Ball n’a jamais paru aussi fragile, aussi exposé.

Dans cette édition Full Color, Glénat offre un écrin à la hauteur de cette transformation narrative. La colorisation permet de donner une tout autre dimension aux scènes dramatiques : les choix visuels accentuent la perte de repères des personnages – et des lecteurs. Le travail d’Akira Toriyama, déjà impressionnant en noir et blanc, prend ici du relief : la brutalité des affrontements, l’expression de la peur, la rage sourde de Goku… tout est amplifié par la mise en couleurs et le format agrandi de cette édition.

Le premier volume de cet arc baptisé « Le Roi Démon Piccolo » s’achève sur une scène lourde de menaces : Piccolo, désormais rajeuni grâce aux Dragon Ball, se dresse devant le Roi de la Terre. Plus qu’un simple antagoniste, il est désormais l’incarnation d’un mal ancien, d’une violence sans limite, d’une prédation totale. Pour Goku, c’est une nouvelle épreuve initiatique qui s’annonce : combattre au péril de sa vie un danger pour l’humanité. Une situation dans laquelle il se retrouvera souvent par la suite.

Un tournant majeur sublimé par une édition soignée : voilà ce que propose ce nouveau tome. Un passage incontournable pour tout lecteur désireux de comprendre comment Dragon Ball est devenu une œuvre culte, en se portant bien au-delà de son apparente simplicité initiale.

Dragon Ball Full Color – Le Roi Démon Piccolo, Akira Toriyama
Glénat, mai 2025, 224 pages

Note des lecteurs0 Note
5

Le retour du fascisme sur le petit écran : M – L’Enfant du siècle (M – Il figlio del secolo)

Que vaut « M – Il figlio del secolo », la mini-série télévisée italo-française réalisée par Joe Wright et interprétée par Luca Marinelli, la dernière production de Sky tirée du roman homonyme de 2018 d’Antonio Scurati ?

L’écrivain italien, qui a reçu le prix Strega 2019 – l’équivalent du Goncourt – pour M. L’enfant du siècle, campe le portrait de Mussolini en un triptyque romanesque d’une ampleur inédite. La première partie, qui paraît aujourd’hui en français, traite de la période 1919-1924 et comprend déjà plus de 800 pages. Biopic de Mussolini, elle dresse le paysage de l’Italie au sortir de la première guerre mondiale, frustrée des fruits territoriaux d’une victoire qui a coûté plus d’un million de morts civils et militaires, déchirée par des affrontements pré-guerre civile entre les militants révolutionnaires et la poignée de fascistes lancés à la conquête de Rome.

Jeudi 9 janvier 2025, à 20 h 35, « les chaînes de télévision généralistes et les principales radios de notre pays ont diffusé simultanément un « discours à la nation » de Benito Mussolini », relate La Stampa. Il s’agissait en réalité d’une bande-annonce, celle de M. Il figlio del secolo (« M. L’Enfant du siècle »). Le sensationnalisme des médias désespère comme toujours mais son exagération dit quelque chose de la vérité. Dans un pays qui voit de plus en plus de saluts fascistes dans ses rues, une société qui a à sa tête la petite-fille du personnage central, dans une Europe qui voit revenir doucement la bête tout en empruntant le même flegme inquiétant, la presse italienne avait-elle raison ? Y a-t-il un danger à produire et regarder un biopic stylisé sur l’ascension d’un des plus grands criminels du XXe siècle ? Est-ce une fiction bien faite ou une production flatteuse d’autant plus dangereuse pour la société qu’elle ne se rend pas compte de son éloge du Duce ? Si Mussolini est le fils du siècle, de quel siècle parle-t-on ? Car les parallèles avec le présent sont inévitables mais cela ne signifie pas qu’ils soient pertinents.

Il faut voir M – Il figlio del secolo car c’est une bonne série. Et même une bonne série historique. Qui veut en apprendre davantage sur l’ascension de Mussolini et sur les squadre fasciste en aura pour son argent. Les faits qui composent le premier volet du triptyque romanesque et mis en scène sur huit épisodes sont aussi bien relatés que les historiens ont pu en juger ; des débuts socialistes et désargentés du futur dictateur, jusqu’à son triomphe devant le roi et le peuple en passant par le moment grand-guignolesque de la retraite de D’Annunzio à Fiume – autant de péripéties dans la résistible ascension du fascisme que M se charge de décrire avec force détails. Rien n’est oublié, ni par le scénario ni par la réalisation car rien n’y est ennuyeux et c’est bien évidemment la marche sur Rome qui sert de point d’orgue à la narration (et y parvient donc à peu près au milieu) et dont le showrunner se paie le luxe de nous la laisser imaginer.

Une peinture historique satisfaisante

Au sortir de la première guerre mondiale, l’Italie est rangée du côté des vainqueurs mais un peu par hasard et les territoires conquis sur l’Autriche déclinante sont autant de nouvelles difficultés pour un État mal unifié, mal géré et de toute façon exsangue des millions de morts de la guerre. Les conquêtes libérales ont eu le temps de se sédimenter depuis le Risorgimento mais le jeune royaume d’Italie est encore aux prises avec un processus d’unification qui ne suit pas (et ne suivra jamais) les inégalités de développement économiques et géographiques. Ainsi, les quelques poches productives qui combinent les méthodes industrielles de « la maison France-Angleterre » comme disait Lénine se situent en Lombardie et dans le Piémont tandis que le Sud est voué à la continuation indolente du travail agricole arriéré. C’est bien cette confrontation entre l’arretratezza – le retard d’un pays encore immergé solidement dans son passé et ses traditions versus les idées nouvelles qui viennent d’au-delà des Alpes que l’on voit aussi à l’écran, notamment dans le dialecte que parlent Mussolini et sa femme. C’est cependant surtout le vent de liberté apporté dans le monde entier par « les dix jours qui ébranlèrent le monde » selon le titre de l’article de John Reed qui suscitèrent sur un terreau ancien de nouveaux espoirs et de brutales révoltes. Le biennio rosso (« les deux ans rouges ») de 1919-1920 qui forme le point de départ narratif de la série, se constitue de deux années de luttes proto-révolutionnaires de révoltes et violences. Confondant peur du changement et goût de la liberté nouvelle (un cocktail classique dans le cinéma italien, qu’on pense au Guépard de Visconti), les élites prennent peur et se réfugient chez les fascistes. Eux-mêmes ont certes au départ partie liée avec les socialistes, mais sont surtout comme la série le montre bien, opportunistes. Craignant le spectre communiste, ils entraînent la société italienne tout entière dans une course frénétique. Gavés d’argent de la jeune bourgeoisie industrielle du nord, Mussolini peut marcher sur Rome. La série commet le tour de force de décrire adéquatement ce tourbillon historique et social, en combinant un montage rapide et énergique avec une bande-son techno anachronique mais parfaitement à propos pour représenter ce sentiment d’urgence qui n’est en fait qu’un pur désordre.

Les interprétations y sont précises et justes. Celles de Luca Marinelli sont époustouflantes (il n’a pas volé son prix au festival Séries Mania de Lille) et semblent à elles seules résumer le sentiment que l’on peut retirer du visionnage de cette bonne série. À aucun moment, le Mussolini campé par Marinelli ne semble à côté de son personnage – de son personnage historique, en dehors des clous du vraisemblable et du réel. Luca Marinelli en Mussolini fait Mussolini comme un bon comédien – ou un bon menteur – fait vrai, en étant juste. Il est tour à tour magnifié par la puissance d’un charisme qu’on prêterait volontiers au Duce puis tourné en ridicule en privé lors de ses déconfitures conjugales et adultérines, en passant par les instants de doute, les moments de dégoûts et les postures risibles de mégalo de province. Tout ce que l’on sait, mais aussi tout ce que l’on imagine du dictateur sont interprétés à la perfection par Marinelli.

Locomotives, saluts romains et techno

Mais encore une fois c’est le même commentaire que l’on peut adresser à la série tout entière dans la mesure où la narration ne semble jamais à côté de la plaque historique et ce d’autant mieux que la tâche s’annonçait extrêmement périlleuse. Il y a toujours en effet un danger à filmer l’histoire pris comme on est entre la tentation d’un réalisme juste mais plat façon documentaire de télé et un romantisme exacerbé, d’autant plus déplacé qu’il est faux façon hagiographie politique douteuse voire scandaleuse. M réussit parfaitement à faire la part des choses par son choix d’authenticité déjà mentionné dans la mesure où rien n’est épargné au spectateur : la bassesse comme l’héroïsme, les victoires comme les coups bas ridicules. Mais ce danger de filmer l’histoire est ici élevé au rang de véritable gageure car il ne s’agit pas de n’importe quelle histoire mais celle qui approche le mieux de l’invisible, posant à la série la question devenue classique depuis sans doute les documentaires de John Ford sur le front du Pacifique, comment représenter l’irreprésentable ? L’histoire immonde qu’on ne peut pas voir, celle de la seconde guerre mondiale, de la guerre industrielle, des camps et donc du fascisme. Là encore, à première vue, la série s’en sort extrêmement bien.

Un de ces points forts est en effet son style qui a l’air de cadrer parfaitement son sujet, non pas le fascisme des années 20 et 30 « en général » mais ce moment particulier qu’est le fascisme italien – un pays dominé par l’écrasant sentiment du retard sur les autres puissances européennes. Habilement, sans se départir de cette impression d’authenticité, de cet effet de réel historique qu’elle devait proposer pour atteindre une certaine qualité, M parvient aussi non à esthétiser cette période mais à l’habiller en lui donnant un style qu’on ne lui aurait pas prêté. Ainsi, dans le droit sillage du futurisme de Marinetti (qui apparaît toujours ridicule et exagéré), toute la période semble non seulement accompagner la modernisation de l’Italie mais sa steampunkisation. Ainsi, les rails et les locomotives, les usines qui crachent sans cesse des panaches de fumée ou de vapeurs. Le bruit de la machine qui fait ressembler la ville éternelle à une usine. Le tout baigné dans une photographie très artificielle et pour tout dire très Netflix, prenant toujours le parti du chiaroscuro, mais qui se marie parfaitement à l’ambiance industro-fasciste qui prolifère tout autour.

Dans la mesure où la série ne semble commettre aucun impair historique, filmique, esthétique ou narratif, on peut dire que M est une bonne représentation du fascisme italien et de cette période historique qu’est le biennio rosso – d’autant plus qu’elle aligne les qualités qu’on attend de cette série sans tomber dans la fascination perverse pour une période noire. Le spectateur est pris dans l’action et dans la succession des épisodes parce qu’il veut savoir ce qu’il va arriver aux fascistes et surtout au Duce. Bien qu’il le sache, il veut en avoir la confirmation de même qu’on sait qu’un héros d’aventure va forcément s’en sortir et qu’un méchant de film noir forcément tomber au profit du héros. M arrive en effet à être une franche réussite sur le fascisme mais demeure une série avant tout ; avec ses intrigues, ses personnages, ses cliffhangers, tous des marqueurs obligés pour cette forme audiovisuelle désormais balisée et nécessairement consumériste.

De quoi M est-elle le nom ?

De ce point de vue-là, on peut se demander si la réussite de la série n’est pas le meilleur aveu de son échec. En transformant le biennio en feuilleton façon plateforme, la série s’expose à rater son objet au moment même où elle le saisit – puisqu’il manque la distance qui sied forcément à cette période historique et à ses monstres. De la même manière qu’on ne regarde ni le soleil, ni la mort en face, comme disait le moraliste, il faut sans doute si l’on veut le comprendre, regarder le fascisme et ses crimes dans le lointain, de peur d’être envahi par la multiplicité de ses phénomènes qu’on a bien du mal à réunir, et unifier, à l’inverse justement des branches du faisceau des licteurs. À l’image d’une locomotive lancée à pleine vitesse sur de l’électro, M fonce en se complaisant dans son allure folle et nous emporte au risque de faire oublier à quel point nous sommes devant une période dont la complexité est à ressaisir sous peine de la reproduire – et elle se reproduit à l’heure de Meloni, Trump, etc.

Si on ne peut décemment par reprocher aux showrunners de n’avoir pas trouvé le traitement ultimement adéquat pour montrer et construire une narration sur le fascisme italien (peut-on vraiment y arriver ?), il reste vraiment dommage qu’elle ne se soit pas inspirée de la maestria de ses aïeuls. Là où un Bertolucci (dans Le Conformiste), un Petri (Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon mais aussi Todo Modo) trouvaient la distance juste pour poser un regard qui ne soit ni trop lointain au point d’en troubler la compréhension, ni trop proche au point de s’exciter du plaisir de voir l’invisible, M semble être le fils du siècle certes, mais pas du nôtre. Agamben dans Che cosa è il contemporaneo ? (Qu’est-ce que le contemporain ?) montrait à l’aide d’une métaphore astrale, que « le sens du contemporain » dans le domaine de l’art était précisément pour une œuvre de faire ressortir l’obscurité de ce qui est en train de se passer à son époque, telles les étoiles dont la lumière vient mieux accentuer le noir intersidéral. M ne semble hélas pas être notre contemporain puisqu’il n’a, curieusement, rien à nous dire sur notre présent.

N’est-ce pas le meilleur indice de la banalisation des thèmes, de l’esthétique et finalement du retour fasciste ? Non pas que la série tombe dans le piège facile de poser un regard absorbé, rivé à son objet horrible comme un enfant fasciné par le mal et la transgression. Mais au contraire quelque chose de plus retors, comme si le fascisme et tout ce qu’il promet n’était pas quelque chose à comprendre ou dont il faut craindre l’avancée, mais une marchandise de plus dont il faut d’autant plus jouir dans le temps rapide et consumériste d’un visionnage de série, que le marché en est saturé.

Bande-annonce : M – Il figlio del secolo

Fiche technique – M : Il figlio del secolo

  • Titre français : M. L’Enfant du siècle
  • Format : Mini-série télévisée (8 épisodes)
  • Réalisation : Joe Wright
  • Scénario : Adaptation du roman d’Antonio Scurati
  • Interprétation : Luca Marinelli, Barbara Ronchi, Greta Scarano
  • Production : Sky Studios, The Apartment, Pathé
  • Nationalités : Italie, France
  • Langue : Italien (VOSTFR)
  • Genre : Drame historique, Biopic
  • Durée : 8 x 52 minutes (environ)
  • Première diffusion : Janvier 2025 (Sky Italia)
  • Adaptation : Tirée du roman M. L’enfant du siècle (Antonio Scurati, Prix Strega 2019)
  • Période traitée : 1919–1924 (Biennio rosso, montée du fascisme)

« Les Vacances chez Pépé-Mémé » : folklore rural

Avec Les Vacances chez Pépé-Mémé, Guillaume Bouzard échafaude une BD humoristique décapante, fidèle à l’esprit corrosif de l’éditeur Fluide Glacial. 

L’auteur nous plonge dans les aventures estivales de trois enfants, Lisa, Lucas et surtout Ethan, en vacances chez leurs grands-parents, au cœur des Deux-Sèvres rurales. Rapidement, ces vacances tournent au cauchemar loufoque : entre égorgement de cochons, histoires autour des pendus locaux et quiproquos sexuels savoureux, rien n’est épargné aux pauvres citadins débarqués à la ferme.

Le ton adopté par Guillaume Bouzard est volontairement provocateur, flirtant joyeusement avec l’absurde et le grotesque. Les personnages, caricaturaux à souhait, deviennent immédiatement attachants malgré leur comportement outrancier. Pépé Fernand, amateur de bon vin et champion des petites tricheries à la belote, et Mémé Colette, souvent lassée par l’énergie que nécessite la garde de ses petits-enfants, campent une sorte de folklore rural poussé à l’extrême.

La force humoristique de l’œuvre repose beaucoup sur Ethan, véritable souffre-douleur de l’auteur, qui subit chaque catastrophe avec une naïveté comique portée à incandescence. Du cochon « Cassoulet » égorgé devant ses yeux horrifiés à une malheureuse rencontre avec des frelons asiatiques, Ethan porte le récit un peu malgré lui, avec une maladresse pathétique et délectable. Des planches fragmentées en petites cases jouent sur l’effet de répétition pour témoigner de la catastrophe ambulante que représente ce jeune gamin encore candide.

Le dessin simple mais efficace de Guillaume Bouzard, couplé à une mise en couleur vive et estivale, accentue encore davantage l’impact des nombreux gags visuels et des situations grotesques. Chaque séquence, étalée sur plusieurs pages, fait montre d’humour noir et de satire sociale. Il faut toutefois noter que l’album s’adresse aux adultes – ce que sa couverture ne suggère pas –, car les allusions d’ordre sexuel sont nombreuses. Citons à ce titre la fameuse tarte aux poils de Mémé (le cunnilingus) ou le personnage de Paulo, qui passe ses journées à réclamer aux différentes femmes du village des faveurs charnelles, dans des termes plutôt fleuris.

Les Vacances chez Pépé-Mémé constitue ainsi une lecture divertissante, souvent cocasse, mais réservée toutefois à un public averti. L’humour, délibérément cru et caustique, ne conviendra pas aux jeunes lecteurs mais ravira sans doute les adultes amateurs d’irrévérence et de dérision. Bien qu’on tombe par moments dans la facilité, il s’agit d’un retour réussi de Guillaume Bouzard dans l’univers déjanté de Fluide Glacial.

Les Vacances chez Pépé-Mémé, Guillaume Bouzard
Fluide glacial, avril 2025, 64 pages

Note des lecteurs0 Note
3

« Duncross » : action, mystère et aventures en duo improbable

Derek Laufman nous propose Duncross, paru aux éditions Bamboo dans la collection « Aventuriers d’ailleurs ». Il s’agit d’une plongée amusée dans un univers de dark fantasy où les monstres abondent et où le duo principal, constitué d’un guerrier impitoyable et d’un prêtre moins peureux qu’il n’y paraît, donne une saveur unique aux aventures racontées.

Ce qu’il faut souligner en première intention, c’est la dichotomie de façade entre les deux héros : d’un côté, Sir Duncross, mercenaire colossal et téméraire, prêt à défier le danger sans sourciller pour peu qu’on y mette le prix ; de l’autre, un prêtre craintif et maladroit, constamment entraîné malgré lui dans des situations à risque, au cours desquelles il va révéler une bravoure insoupçonnée. Cette combinaison improbable, sorte de bromance inavouée, constitue le moteur principal d’un récit dynamique, rythmé par des dialogues inspirés et des luttes spectaculaires.

Le récit se divise en deux aventures distinctes mais complémentaires, qui ont en commun leurs protagonistes mal assortis. La première emmène nos héros à la poursuite du Roi Rouge, un monstre terrifiant responsable du massacre de moines innocents. Les séquences de combat, comme celle particulièrement réussie de la page 17, offrent des mises en page inventives et un sens visuel affirmé, rendant palpables l’intensité et la brutalité des affrontements. Il est par ailleurs amusant de voir le père McKellen enquêter sur un phénomène paranormal… en dépit de son instinct de survie.

Dans la seconde histoire, l’intrigue s’épaissit lorsqu’un roi missionne le duo pour enquêter sur une île mystérieuse. Là-bas, Duncross et le prêtre font face à un couple de vieillards énigmatique, un trésor protégé par les dieux de la mer et une perfidie inattendue de la part du souverain lui-même. L’action se double d’une atmosphère mystérieuse teintée de duplicité, amplifiant encore l’intérêt du récit. Nos deux héros y laissent quelques plumes, mais renouvellent surtout leur entente initiée à l’occasion de la première intrigue, dans une formule qui fait mouche.

Derek Laufman réussit finalement à conjuguer habilement humour, action et mystère, offrant une lecture de qualité où chaque page réserve son lot de surprises et de rebondissements. Ce nouveau volume de la collection « Aventuriers d’ailleurs » est sans aucun doute une belle découverte pour tous ceux qui aiment les récits épiques avec une touche d’ironie et beaucoup d’énergie.

Duncross, Derek Laufman
Aventuriers d’ailleurs, avril 2025, 88 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Gérardmer 2025 : Quel bilan de cette édition du célèbre festival vosgien ?

Quel plaisir de retrouver le lac qui se blanchit de moins en moins à mesure que le dérèglement climatique progresse… Mais pas besoin de neige pour se sentir comme chez soi, dans un petit cocon d’horreur niché au creux des montagnes, tout tranquille, attendant que les monstres attaquent.

Côté organisation, le festival, bien que vivant surtout grâce à ses bénévoles, a changé de direction et d’organisation. À notre connaissance, la passation a été si bien gérée que les problèmes logistiques que nous avions à déplorer les années précédentes ont tout simplement disparu. Ainsi, les réservations pour journalistes et festivaliers ont été simplifiées, de même que le système de votation du prix du public et la distribution des places. Malgré une affluence approchant celle record de l’année dernière, aucun problème n’était à signaler et les festivaliers avaient le sourire, prêts à s’amuser de se faire peur tout en sirotant du vin chaud.

L’année 2025 fut, pour Gérardmer, ce qu’on appelle un « bon cru », bien que, mis à part Else, qui aura divisé les festivaliers, tous les films du festival aient eu leur part d’intérêt, qu’il soit esthétique, artistique au sens large ou tout simplement jouissif comme une soirée film gore entre amis.

L’inventivité, l’audace formelle et parfois narrative semblent être le fil rouge qui relie les œuvres de cette année, de In a Violent Nature, slasher movie prenant le point de vue du tueur, à Azrael, film d’action post-apocalyptique dénué, à une scène près, de tout dialogue, en passant par l’humour surréaliste de Rumours ou l’extravagance plastique de Else. Même Les Maudites, bien que plus classique en apparence, étonne par le partage fait entre ce qu’on appellerait les scènes de vie et les scènes d’horreur, allongeant la durée des unes et réduisant celle des autres, ainsi qu’en débutant une nouvelle histoire, ou presque, à la moitié du film. Sans conteste un des films marquants de cette année et promis à un bel avenir s’il est bien distribué dans nos contrées. The Wailing, El llanto reprend le mythe/copypasta du Slender Man pour le transfigurer en une aventure féminine tout en tensions et jeux visuels qui surprend aussi bien par sa narration que par sa précision, en dépit pourtant de la jeunesse de son réalisateur. Affirmant avec force son style, et nous donnant une fois de plus une pépite argentine, on espère que Pedro Calero continue sur cette voie.

Oddity, Exhuma, Grafted furent certes moins surprenants, plus convenus mais tout aussi divertissants et c’est cela aussi qu’on vient chercher près du lac gérômois. Quant à Rich Flu, l’originalité de la situation initiale, un virus qui ne tuerait que les plus riches, finit par décevoir en débouchant sur des péripéties plus conventionnelles. Est-ce l’impact du confinement ou une question de budget, mais la plupart des films en compétition se déroule dans un espace clos, dont les protagonistes cherchent à sortir et vers lequel ils sont sans cesse ramenés, que ce soit une maison (Oddity), un appartement (Else), une forêt (Rumours, Azrael, In a Violent Nature).

Faut-il attribuer la qualité de cette sélection à la nouvelle équipe en charge d’organiser le festival ? Aucun rapport évidemment, on doit en réalité supposer que le festival a simplement accompagné ce qui semble être un renouveau du genre horrifique ces derniers temps, et particulièrement ces deux dernières années dans le cinéma. Tout en respectant la diversité de ses formes et de ses codes, même en France, le cinéma de genre, pourtant si pauvre, reprend des couleurs et étonne parfois en accouchant dans la douleur de chefs-d’œuvre comme The Substance. Plus généralement, de nouvelles pépites viennent tenir la dragée haute aux auteurs de l’elevated horror qui, quoique ne réinventant rien, attirent toujours plus de spectateurs et font le bonheur d’une critique forcément conquise.

Dans le droit sillage de ce renouveau, le festival nous a offert une sélection non seulement de qualité comme on a dit, mais diverse, dans laquelle tous les goûts de l’épouvante pouvaient se régaler. Ainsi l’horreur ambitieuse et intello dans Else voire She Loved Blossoms More peut côtoyer des exemplaires volontiers plus plateform-oriented mais tout aussi plaisants et fun (The Moogai, Companion) comme on aime. Grand gagnant, In a Violent Nature se paie le luxe d’allier ces deux tendances en offrant une lecture très abstraite, soustractive, des codes du genre et finalement très sérieuse du slasher tout en y incluant des moments gore savoureux dont le contraste ponctue parfaitement cet OVNI horrifique.

Ce moment de grâce en forme de renouveau à confirmer, pour nous, amateurs de films de genre, sera-t-il un feu de paille ou le début d’un nouvel âge d’or ? Impossible de le prédire, mais le festival, chaque année et exemplairement en 2025, nous offre comme un coup de sonde bienvenu dans l’ambiance et l’univers du cinéma de genre international, et c’est pourquoi il faut y retourner.

Le cinéma de Sorrentino après Partenope

Après The Consequences of Loves, Il divo, La grande Bellezza, Loro, Youth et La main de Dieu, et deux saisons d’une série sur la papauté, le dernier film de Paolo Sorrentino nous transporte à Naples pour suivre le destin de Parthenope, une femme incarnant l’esprit de la ville antique sur une période de cinquante ans. Sublime par sa beauté qui captive tous ceux qu’elle croise, Parthenope est une figure énigmatique qui, tout en suscitant le désir, semble en être elle-même détachée. L’occasion de revenir sur le cinéma de son réalisateur, qui incarne pour beaucoup le renouveau de l’art cinématographique italien, alliant une référence – voire une déférence – assumée aux glorieux aïeux de la péninsule, avec une interrogation (qui se veut?) profonde sur les mystères de la Beauté et du Temps, l’hommage au style des premiers servant d’écrin pour le spectateur et le réalisateur.

Si l’on reconnaît le style particulier de Sorrentino dans son dernier film, c’est de La Grande Bellezza (2014) que Parthenope semble se rapprocher le plus. La beauté italienne ( que les spectateurs transalpins n’ont pas manqué de célébrer avec leurs nombreuses venues en salle) telle qu’on se la représente avec douceur et nostalgie, en en ramenant l’image de nos voyages ou de nos souvenirs, y était célébrée par des plans somptueux sur les monuments, les dorures des palais secrets, une musique classique du plus haut effet, et une langue italienne ample, déclamée avec saveur et profondeur par un Toni Servillo au sommet de son jeu d’acteur. Campant un Jep Gambardella, mondain blasé et désabusé, les répliques au scalpel, amusantes et pleines d’une fausse profondeur, ont su convaincre dès son entrée tonitruante dans le cadre. Très vite, la désillusion du roi des mondains ne put réchauffer la beauté froide d’une ville certes éternelle mais dont les «vrais habitants sont les touristes » et qui oscille désormais entre son illustre passé perdu, et l’image de carte postale figée sur papier-glacé bon marché que les tour operator distribuent chaque été. Ainsi ce touriste asiatique pris du syndrome de Stendhal (ou une banale crise cardiaque ? ) sur une place de Rome qui ouvre le film – signe que même dans un contexte vulgaire le sublime frappe comme la foudre.

Mais la foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit ; si la vulgarité de la mondanité, d’une vanité toute pascalienne ( on se souvient du personnage étrange de la sœur valétudinaire qui semble, comme par hasard, offrir un semblant de réponse à la quête stérile de Jep) rehaussait la splendeur de Rome et marchait main dans la main avec sa propre dénonciation, c’est bien parce que cette vanité était le sujet même du film. Si Proust est cité dès les premières minutes, c’est que Sorrentino lui emprunte sa satire féroce et acerbe des mondains ( qu’on pense aux Verdurins de Sodome et Gomorrhe) pour la transformer alchimiquement en une représentation qui se justifie immédiatement par une beauté décapante. Le film que nous regardions était la réponse à la fuite en avant de Jep. Métaphorique, mélancolique, à l’allure marmoréenne, La Grande Bellezza n’en était pourtant pas moins claire dans son propos : le cinéma (et sans doute spécifiquement le cinéma italien) sauve le monde de la vulgarité en la métamorphosant en beau.

Ce n’est assurément pas le cas dans Parthenope, ce qui pose la question à la fois simpliste et pertinente de savoir où va le cinéma de Sorrentino ? Aurons- nous des films de la trempe de La Grande Bellezza ou dans un autre genre Il Divo ? Ou Faudra-t-il se contenter d’allégories appauvries de leurs modèles comme Loro ou – sans doute – Parthenope ? La jeune et magnifique Celeste Della Porta n’est peut-être pas en effet la sirène qu’elle croit être.

Le charme du style de Sorrentino.

Disons le tout de suite, le spectateur ne sera pas surpris et trouvera dans Parthenope exactement ce qu’il veut y trouver : une peinture cinématographique ample et généreuse qui projette sur la rétine des cadres somptueux, rehaussés d’une photographie comme sculptée pour attacher et attaquer le regard. La métaphore est usée jusqu’à la corde mais convient pertinemment – hélas peut-être – à cette œuvre puisqu’en effet chaque cadre est véritablement composé comme un tableau avec en son centre Parthenope, souvent d’ailleurs exhaussée par un surcadrage qui ne se préoccupe pas d’être subtil. L’héroïne semble comme se détacher de tout, de la réalité, des autres qui flottent autour d’elle mais surtout de la profondeur de champ à travers l’usage de la courte focale qui floute l’arrière-plan pour mieux la laisser dominer le cadre. La mise-en-scène offre un contrepoint bienvenu à ces exiguïtés en s’ouvrant souvent sur de plans plus amples et parfois même larges et fixes qui essaient de capturer l’infini de la mer napolitaine ou de ses cieux, captant la lumière méditerranéenne. Comme pour mieux nous indiquer d’y plonger méditativement les yeux et l’âme, ces plans sont souvent fixes. Là encore, on peut comparer ces cadrages aux longs plans de Rome dans La Grande Bellezza qui s’attardaient sur ses monuments pour mieux nous faire ressentir le poids écrasant du temps, de l’histoire et de la beauté de la cité éternelle. Comme pour son aïeul, des moments de mélancolie sublimes s’arrachent parfois de tous ces plans qui accusent de plus en plus leur artificialité. La soirée boudée par l’écrivain très cliché-Hemingway joué par Gary Oldman par exemple, on pense aussi à la réunion, pour ainsi dire, des deux familles interlopes de Naples. Le rythme même des séquences semble se reproduire facilement comme s’il butait sur ce qu’il n’arrivait pas à saisir ou à raconter : ainsi aux scènes et décors ouverts, remplis de convives qui dansent, suivent des moments plus intimistes où le rythme se calme, comme s’il s’agissait toujours de se recentrer sur Parthenope. Des scènes donc très vaporeuses et évanescentes où nulle part ailleurs Sorrentino ne semble mieux toucher du doigt ce qu’il veut atteindre.

La grande Beauté avec un grand « B ».

Et c’est là que le bât blesse, la sensation de doux étouffement, la beauté éphémère livrée aux ravages du temps (il tempo scorre accanto al dolore – « le temps file aux côtés de la douleur » dit le cardinal lubrique) et du souvenir qui la force à fuir comme Parthenope – toute cette esthétique de l’effleurement mélancolique semble s’épuiser à la longue. On peut se lasser de regarder la mer, fut-elle napolitaine – e Dio non ama il mare (« et Dieu n’aime pas la mer »). Et surtout, ces thèmes ne représentent qu’une vision très particulière de la beauté, et pour tout dire très romantique (façon XIXe siècle désabusé) avec laquelle on peut tout à fait être en désaccord, sinon plus grave, y être insensible. Comme cela a été souvent remarqué par les critiques, Parthenope se rattache certes à La Grande Bellezza dans ses scènes contemplatives comme dans ses scènes de liesse, mais peut-être jusqu’à l’auto-caricature qui a poussé certains à comparer le style du film avec les pubs pour parfum ou lessive les plus vulgaires. Mais c’est que précisément à l’instar de ces pubs (et c’est ce qui les rend si artificielles et reconnaissables à nos yeux), la vulgarité ou un quelconque degré de laideur est proscrit. Leur beauté est froide et comme statique, à l’instar d’une statuaire grecque qui aurait perdu son aura. Hugo disait « que le beau n’a qu’un type, le laid en a mille » ; on comprend donc pourquoi à force de se concentrer sur une image marchandisée de la beauté, Sorrentino en vient à ressasser son style, ses thèmes, son image décongelée de la Beauté parfaite.

A l’image ( si l’on peut dire) de son traitement allégorique de Naples/Parthenope, la beauté qu’il poursuit semble inatteignable en raison même de son abstraction quasi-platonicienne et même pour tout dire surannée et convenue : tout au long de l’oeuvre nous est répété que Parthenope/ Naples est « envoûtante » et « fugace », que le charme de la cité italienne n’a d’égale que son intangibilité, comme une réaction chimique qui ne vient pas. Essayant de cadre, surcadrer Celeste Dalla Porta, l’objectif ( en cela et sur beaucoup d’autres points très évidents – très male gaze) tente de saisir oude capturer tangiblement la beauté qu’incarne l’actrice, toujours susceptible d’un aggiornamento infini qui donne son prétexte et son thème au film. On a vu plus original comme traitement du Beau. En sorte qu’il se crée un étrange sentiment de trop et de trop peu, comme si le réalisateur avait voulu approcher son sujet fuyant en l’extrayant de son milieu mal dégrossi, comme Michel-Ange extirpant la statue du bloc de pierre, tout en y ajoutant des couches toujours plus artificielles : l’écrivain à la Hemingway dont on se demande ce qu’il fait là, la relation incestueuse tragique, l’étude anthropologique des hommes qui consiste finalement à rien de plus qu’à « voir les choses » (« vedere le cose »), le temps qui passe aux côtés de la douleur, la vulgarité de Greta Cool versus l’authenticité des habitants des bas fonds et pour finir sur une touche toujours aussi hétéroclite, l’équipe de foot napolitaine.

N’oublions pas du reste que Parthenope est une divinité marine, allégorie de Naples mais également jeune brillante anthropologue, féministe convaincue et intraitable mais femme traumatisée par la mort de son frère dont elle se sent responsable. Parthenope, le personnage est tout cela à la fois mais doit également incarner ce que le réalisateur cherche (le secret de la grande Beauté donc) tout en représentant cette recherche même à travers le thème de ses études anthropologiques qui finalement se réduisent à être … une forme de cinéma (« Billy Wilder est un anthropologue »). Pas plus que l’ajout de distance à la surface ne dessine une profondeur, pas plus l’ajout de dizaines de thèmes ne fait une esthétique qui évite d’être creuse – on ne se déplace que sur une superficie, fut-elle le territoire de Naples.

La beauté à couper le souffle ou essoufflée ?

Tout se passe comme si Sorrentino nous resservait les mêmes thèmes, la même esthétique, que La Grande Bellezza dans l’écrin de La main de dieu, sa ville de cœur, Naples. Bref, pour un film qui se clôt sur l’importance intellectuelle et artistique de voir les chose, il nous sert du vu et revu. Quoiqu’il soit un très grand metteur-en-scène éduqué à l’école des maestri du cinéma italien, on peut se demander si ce glorieux héritage n’est pas plutôt un testament tant il s’évertue à filmer quelque chose d’inerte qui semble étouffer sous l’odeur de la mort. Les styles qu’il emprunte à Fellini, Visconti (et Rosi dans ses films dossiers comme Il Divo et Loro) documentaient avec brio une réalité qui n’est plus vraiment la nôtre : Il boom de l’après guerre, la stratégie de la tension, l’impression d’être dans l’histoire et en dehors, mais ici, qu’ a à nous dire Sorrentino sur le contemporain ? L’idée que sa beauté évanescente fuit à mesure que l’on tente de l’agripper ? Que les divinités ont quitté la terre, que nous sommes rivés à leur trace dans un poursuite vaine et désespérée hors du vulgaire ? Soient les vieux mythes romantiques. Bref, encore une fois le style est somptuaire mais s’abîme avec nos regards dans un ennui prévisible tant il se révèle au service d’un propos auto-complaisant.

Que nous dit sorrentino de l’état actuel du cinema italien contemporain ?

Si le contemporain est l’intempestif comme le dit Nietzsche, ou s’il est l’obscurité du présent comme le dit Agamben, alors forcément le cinéma de Sorrentino nous aide à y voir moins clair au sens où il révèle en creux à quel point même une valeur esthétique comme la Beauté semble toujours déjà appartenir à un passé révolu, dont l’écho ou la lumière rémanente, comme celles des étoiles de la métaphore d’Agamben, ne peut nous venir que d’une distance très lointaine et pour tout dire incompréhensible. La phrase de fin de Parthénope « forse non è cosi » « peut-être n’est ce pas ça… » répétée deux ou trois fois dans le film pour contredire le fait que le temps qui passe ne serait que douleur, semble offrir une porte de sortie dérobée, de même que la jouissance finale qui accompagne le travelling très composé et esthétisé des supporters de l’équipe de Naples. Peut-être donc faut-il jouir de la vie en ne se posant plus la question de ce qu’est la beauté, de ce qu’est l’anthropologie… à moins qu’il s’agisse de comprendre « que la douleur passée avec le temps » ne résume pas la vie entière, il vaut mieux en jouir comme ces supporters dont la joie certes simple n’en est pas moins belle ? La réponse est indécidable tant elle semble plate et jetée à la face du spectateur comme pour mieux et plus rapidement clore tout un montage alambiqué qui ne sait pas très bien où il va – mais peut-être l’important pour Sorretino n’est pas de raconter quelque chose, de faire sentir le passage du temps – pourtant un de ses thèmes de prédilections, mais d’exhiber un voir ( « vedere le cose ») qu’il prend pour universel.

Pour comprendre l’Italie contemporaine et pour un cinéma moins abstrait, on préférera peut-être l’alter-ego diabolique de Sorrentino, S. Sollima dont le dernier polar Adagio était une petite perle qui n’a évidemment pas attiré l’œil des aficionados de la prima vista. Car ce que semble oublier Sorrentino un peu plus à chaque film, c’est que la grandeur du cinéma italien n’est évidemment pas épuisé par son trio préféré Visconti, Antionioni, et Fellini (agrémenté d’un F. Rosi pour le versant politique) mais se trouve exemplairement – peut-être davantage que nul autre cinéma au monde – dans la coexistence de ces maestri avec un cinéma de genre affirmé, assumé et fier qui trouve dans ses propres ressources de quoi documenter le contemporain. Même au sein des chefs-d’œuvre de la culture haute italienne se trouve ce goût décidément très transalpin pour la culture basse, parce qu’elle a aussi quelque chose à nous dire. Ainsi le cirque chez Fellini, le goût du concret chez Visconti, et sans doute le meilleur exemple : le plan de fin explosif de Zabriskie Point d’Antonioni, où la maison du promoteur immobilier vole en éclats subitement comme par la magie du regard de la personnage, laissant longuement voir à l’écran un tourbillon de marchandises qui ne se consomment plus mais se consument. La lenteur du montage et de la séquence nous indique s’il le fallait, que ce bric-à-brac de la laideur et de la vulgarité capitaliste est le temps d’une séquence transformé en beauté. C’est bien à peu près de la même chose dont il s’agit dans l’ultime séquence de Parthenope mais qui semble ajouté là – parce qu’il fallait bien faire un dernier plan en forme d’hommage à la beauté de Naples. Bref, le problème de ce dernier plan comme du reste finalement, c’est son artificialité gratuite.