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Cannes 2016 : Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola, (Cinéma de la Plage)

Ce samedi 22 mai, alors que la fin du festival est au seuil de la croisette, les projections Cinéma de la Plage qui, comme l’indique le nom, ont lieu sur la plage de la croisette, se sont terminé hier avec la projection de Nous nous sommes tant aimés (C’eravamo tanto amati), la formidable comédie à l’italienne du regretté Ettore Scola, décédé en Janvier 2016. Réalisé en 1974, le film suit la rencontre de trois personnages, Gianni, Nicola et Antonio en 1944 dans les combats contre les forces nazis, puis leurs retrouvailles et séparations au fur et à mesure de années. Durant ces différentes décennies, chacun va connaître une relation avec Luciana, jeune et belle italienne rêvant d’être actrice de cinéma et qui finira par épouser l’un d’entre eux.

En suivant ces trois personnages à partir de la fin de la guerre, le film retrace l’histoire de l’Italie, depuis la fin du fascisme aux tourments politiques qui l’ont divisé, à l’image des films du néo-réalisme italien qui filmaient des personnages vivant et traversant la guerre, et surtout l’après-guerre. On peut citer Païsa (1946) et Allemagne Année Zéro (1948) de Roberto Rossellini, ainsi que Le Voleur de Bicyclette (De Sica, 1948)… L’un des personnages, Nicola, interprété par Stefano Satta Flores, est d’ailleurs un connaisseur absolu du renouveau du cinéma italien, à tel point qu’il devra répondre à des questions sur ce thème lors d’un jeu télévisé. Ettore Scola a d’ailleurs dédié son film à Vittorio De Sica. Il s’agit donc d’un hommage double, puisque De Sica est à la fois l’un des pères du néo-réalisme, mais aussi l’un des grands noms, si ce n’est le plus grand, de la comédie à l’italienne : on peut vous conseiller Mariage à l’Italienne (1964, toutefois plus dramatique que drôle), ou encore le génial Hier, aujourd’hui et demain (1963), tous deux avec les sublimes et talentueux Marcello Mastroianni et Sophia Loren. Ce genre s’impose dans les années 50 et 60, et poursuit les héritages du néo-réalisme, on pense ici particulièrement au traitement de l’Italie, de ses individus, de leur vie, leur quotidien, et des problèmes sociaux, économiques et politiques du pays. Cette pratique se fait désormais avec humour, même si le drame est bel et bien là. Ce genre a quelque chose de très particulier, son équilibre étrange, formidable et même miraculeux entre drame, humour du vivant, et comédie cinématographique (burlesque, ou encore via les dialogues parfois succession de punchlines). Scola ne s’arrête pas là dans son voyage dans le cinéma italien, puisqu’il va jusqu’à nous faire vivre la séquence de répétition sur le tournage d’une des plus grandes scènes du cinéma : celle de Marcello Mastroianni et Anita Ekberg à la fontaine de Trevi, dans La Dolce Vita (1960) de Federico Fellini. À noter que Mastroianni et Fellini ont joué leur propre rôle pour cette reconstitution (voir photographies à droite).

Sur la plage, le public était au rendez-vous, l’émotion aussi. Rire, effroi, « oh… » ou bien même des « Oh ! » pouvaient se faire entendre dans les rangs des spectateurs. Flores, Nino Manfredi, et Vittorio Gassman sont toujours aussi vivants. Le film a été projeté dans sa version restaurée, formidable au passage, qui expose à quel point l’œuvre de Scola semble avoir la capacité de traverser les âges, sans freins, avec ses élans de vies inarrêtables. Le film a été salué par des applaudissements et des ovations. Et les spectateurs sont partis souriants, émus et sereins.

Nous nous sommes tant aimés : Bande-annonce originale

Cannes 2016 : Dog Eat Dog, de Paul Schrader (Quinzaine des Réalisateurs)

[Critique] Dog Eat Dog

Synopsis : Lorsque trois ex-détenus désespérés se voient offrir un boulot par un chef de la mafia mexicaine, ils savent qu’ils feraient mieux de refuser, mais l’appât du gain les empêche de tourner les talons. Tout ce qu’ils ont à faire est de kidnapper l’enfant d’un homme qui a une dette importante envers le boss mafieux. Le rapt tourne mal, et l’avenir du trio s’annonce.

Dog Eat Dog n’est pas juste le retour amplement réussi de Schrader à Cannes quarante ans après Taxi Driver, ni juste une grande surprise du Festival, il est le film fou, sale, déjanté, improbable et intelligent du Roi Paul Schrader.

            DOG. EAT. DOG EAT DOG, voit-on à l’écran, en grandes lettres blanches sur fond noir, avec une musique de course de chevaux ou d’autres jeux d’il y a bien longtemps, après une introduction cinglée et furieuse qui ne vous sera pas révélé ici. La couleur est déjà annoncée, ou plutôt les couleurs. Car le film joue sur une utilisation baroque de la couleur. Une pièce à vivre est complètement plongée dans un rose à rendre jaloux Barbie, la salle de bain dans le bleu, le club de strip-tease en gris, une route plongée dans une sorte de marron crépusculaire, et cetera. Aussi nous aurons le droit pendant une grande partie du long-métrage à une utilisation moins homogène de la couleur, c’est-à-dire qui se basera sur un travail de captation du réel. Pourquoi un tel usage? Probablement parce que les personnages sont dans des espaces qu’ils ne maîtrisent pas, et/ou qui sont dominés par d’autres.

            Certains de ces autres sont les policiers. D’un côté, Schrader les expose comme des gens faisant leur boulot, d’un autre comme des cinglés pratiquant leur propre justice, dépassant leurs droits. Le réalisateur va encore plus loin en les présentant comme des imbéciles incapables de réfléchir sur qui ils tirent, faisant alors feu dans le tas, ici sur des innocents à qui le bandit avait promis que ça allait bien se passer. Mais dès qu’il y a une arme à la portée d’un individu, tout semble partir en vrille. Au tout début du film, une émission télévisuelle nous est montrée. Un homme y fait la promotion de l’arme à feu et du droit de tout américain d’en avoir une et d’en porter une sur soi. La présentatrice lui demande si une dame âgée peut porter un fusil d’assaut AK-47. Bref, Schrader déploie déjà sa force grinçante contre l’Amérique obsédée des armes (ce qui était aussi montré, d’une autre manière, dans Hell or High Water dans un Texas où les héros cowboys-pistoléros ne sont quasiment plus que des fantasmes) et aussi par le cinéma.

            Troy, interprété par le génial Nicolas Cage (qui avait déjà travaillé avec Paul Schrader sur leur dépossédé The Dying of the Light), explique, au fil des dialogues, qu’un détenu lui a dit qu’il « avait quelque chose d’Humphrey Bogart », comme si Troy essayait d’hériter du personnage courageux, sérieux, avec une « gueule » plutôt bien taillée, qu’était Bogart. Le long métrage est à l’image de Troy, il exposera bien des citations afin de dire à quel point il est un héritier du cinéma de gangster, de polar, avec ses figures incarnées par Lee Marvin, Humphrey Bogart, Clint Eastwood, et cetera. Une œuvre consciente de son héritage et qui ne se prend pas au premier degré, pensant être un premier récit ou le premier film de tel ou tel genre ou cinéma, est salvateur. Mais la farce macabre, si tant est qu’elle soit consciente d’être, ne s’arrête pas là. Elle tend à détourner et réinventer les codes du genre. Lorsque les trois gangsters (voir photogramme ci-à gauche), Troy, Mad Dog (véritablement incarné par l’éternel talent Willem Dafoe), Diesel (joué par Christopher Matthew) ont lamentablement échoué à une mission très importante pour un mafieux tout aussi important, nous nous attendions à ce qu’ils en payent alors les conséquences. D’ailleurs avant cette mission, les trois gars disaient que si elle échouait, ce serait probablement la fin pour eux. Eh bien non, le tout va pour être arrangé… Mais le long-métrage revient tout de même vers ce modèle de fin de films de gangsters où ils sont poursuivis par la police, de manière tellement anodine que c’en est absurde et drôle. La vie est une farce dans ce polar, qui, nihiliste, ne tend jamais à croire en un quelconque sens de la vie. Ainsi Mad Dog, gentillet mais cinglé, tue son ex-copine par colère, et tuera devant nos yeux la fille de celle-ci, de deux balles en pleine tête. Chez Schrader, la folie et la violence ne touchent pas que les gangsters dont l’univers serait clos et isolé du reste du monde. Ce qu’on pouvait voir dans Le Parrain ou encore Scarface. Comme dans les Affranchis, entre autres : les gangsters sont connectés au monde. Et ce cosmos est entièrement touché par la violence, la folie, le chaos. Il ne s’agit pas d’un microcosme mafieux. Ainsi Troy sera torturé par des policiers, ou encore, des gens de la rue tireront sur les trois malfrats tout de même habillés en policiers. La violence n’est pas juste affaire d’agents précis tels que les gangsters, elle touche tous les individus, de différentes manières : certains la maîtrisent, d’autres sont victimes, et cetera.

            Paul Schrader a dit de Dog Eat Dog qu’il est une blague, une farce. Macabre, celle-ci n’est pas forcément à prendre au premier degré mais plutôt au second, car le film est véritablement drôle (on notera un point commun intéressant entre ce film et The Nice Guys de Shane Black, l’utilisation de flashbacks dans un but humoristique et de dévoilement du background du personnage), absurde, ironique, déjanté, tout en dressant le portrait d’une Amérique gangrénée par ses propres obsessions et paradoxes. Ce film de genre, indépendant et fait avec un budget dérisoire, conscient de son héritage et tentant tout de même des approches différentes, est à applaudir. Schrader, âgé de soixante-dix ans, n’a rien perdu de sa fougue, de sa furie, de sa drôlerie, de son regard si particulier sur les hommes et la société américaine, sur les fantasmes et Hollywood. Un petit film qui mérite le qualificatif de « grand », qui marque le retour du Roi Schrader. À noter la participation du réalisateur en tant qu’acteur (voir photogramme ci-dessus à droite), où il est tout aussi formidable. Ainsi il ne reste plus que quatre mots à dire et même à crier : « hail to the King ».

Dog Eat Dog : Bande-annonce

Dog Eat Dog : Fiche Technique

Réalisation : Paul Schrader
Scénario : Paul Schrader et Matthew Wilder, d’après le roman d’Edward Bunker
Interprétation : Nicolas Cage, Willem Dafoe, Christopher Matthew, Kayla Perkins, Omar J. Dorsey, Louisa Krause, Paul Schrader
Directeur de la Photographie : Alexander Dynan
Directeur artistique : Dins W.W. Danielsen
Décors : Grace Yun, Carmen Navis
Montage : Ben Rodriguez Jr.
Production : Blue Budgie Films Limited, Pure Dopamine
Distribution : Metropolitan Filmexport, Arclight Films
Genre : Policier
Durée : 99 minutes
Date de sortie France : 21 Avril 2017 (Direct-to-DVD-&-Blu-ray)

Etats-Unis – 2016

Florence Foster Jenkins, une bande originale d’Alexandre Desplat: critique

Florence Foster Jenkins – La B.O./Trame sonore/Soundtrack

La réussite de la bande originale de Florence Foster Jenkins, prochain film biographique de Stephen Frears, tient en trois éléments: Alexandre Desplat (Tarzan, The Imitation Game, Godzilla) à la composition et à la direction, Meryl Streep (Les Suffragettes, The Homesman) au chant et Florence Foster Jenkins elle-même à l’inspiration. Petit cours d’histoire, Florence Foster Jenkins était une « chanteuse » soprano américaine qui vécu dans la première moitié du XXème siècle. Elle était réputée (au point de se produire au Carnegie Hall) non pas pour son talent, mais pour son absence totale de talent, voir même pour l’exceptionnelle médiocrité de son chant lyrique. Pourtant le succès était là, grâce à sa richesse qui lui permit de « s’acheter » ses premiers concerts, grâce aussi à la sidération qu’elle suscitait chez ses fans.  Partant du principe que les morceaux interprétés par Meryl Streep (dans le rôle de Mrs Jenkins) reflètent la réalité, on comprend qu’elle chantait probablement beaucoup plus mal que le commun des mortels. Et c’est là un des nombreux mérites d’Alexandre Desplat sur ce projet, avoir réussi à guider Meryl Streep sur les voies du chant faux et de l’arythmie. Car chanter faux, quand on chante plutôt bien (ce que l’actrice à démontrer dans Mamma Mia), c’est un véritable travail si l’on veut être crédible, ce qui est le cas ici.

Le résultat final est plein d’impressions et de sentiment contradictoires: drôle, pathétique, sublime, tout ce que semble avoir été Mrs Jenkins. On alterne entre les superbes compositions d’Alexandre Desplats, inspirées de l’atmosphère musicale des années 30 et qui rappelleront le fameux In The Mood de Glen Miller, le chant lyrique dans ce qu’il a de plus irréel et les mêmes chants, interprétés par Meryl « Florence Foster » Streep. C’est à ce moment que la bande originale devient un délicieux paradoxe, car on ne sait si l’on doit vite baisser le son pour préserver ses oreilles d’une horreur pareille, ou bien le laisser pour savourer ce mélange d’hilarité et de stupéfaction. Car cette chanteuse était effectivement atroce, c’est sans rythme, c’est totalement faux et en plus son timbre de voix est insupportable, douloureux aux oreilles. C’est simple, par moments sa voix produit le même son que ces jouets en plastique pour enfants qui font « pouet » lorsqu’on appuie dessus. Le morceau de bravoure, c’est lorsqu’elle interprète Der Hölle Rache Kocht In Meinen Herzen, morceau le plus connu de La Flûte Enchantée de Mozart, cet air que beaucoup de cantatrice redoutent. On touche le fond précisément à cet instant, car c’est à un délicieux massacre que se livre Meryl Streep.

Réjouissante et insupportable sont les qualificatifs idéaux pour cette bande originale d’Alexandre Desplat, tant elle mélange le meilleur et le meilleur du pire. Musiques swing et jazz, chant lyriques et chant atroces se mélangent en un ballet coloré et contre nature, qui pourrait rendre fou le plus ouvert des mélomanes. Reste que Florence Foster Jenkins est aujourd’hui encore, une énigme pour la science moderne. Comment expliquer en effet que, passé l’effet de curiosité pour un « phénomène de foire », l’intérêt se poursuive pour cette reine du « canard », au point que ses fans lui demandaient de se produire encore plus en concert ? Les plus grands musicologues continuent encore d’y perdre l’esprit.

Florence Foster Jenkins – Theme Song:

Sortie: 6 mai 2016

Distributeur: Decca Records

Tracklist:

1. Florence Foster Jenkins
2. When I Have Sung My Songs to You (Meryl Streep and Terry Davies)
3. Socialite
4. Bribing
5. Adele’s Laughing Song (from Die Fledermaus) (Meryl Streep and Simon Helberg)
6. Florence and Whitey
7. Take It Easy (Fats Waller)
8. The Bell Song (from Lakmé) (Aida Garifullina and Terry Davies)
9. The Bell Song (from Lakmé) (Meryl Streep and Simon Helberg)
10. McMoon
11. Sing Madame Florence
12. Prelude In E Minor, Op.28, No.4 (Simon Helberg)
13. Charlie’s Prelude (John Kirby & His Orchestra)
14. Bedtime
15. For Toscanini
16. Queen Of The Night’s Aria (from Die Zauberflöte, K.620) (Meryl Streep and Simon Helberg)
17. On Radio
18. Going To Kathleen’s
19. St. Clair’s Blues
20. The Post
21. Carnegie Hall
22. The Audience
23. After Reading
24. Like A Bird (Meryl Streep and Simon Helberg)
25. I Think I Am Going To Read
26. For The Love Of Music
27. Wiegenlied, Op.49, No.4 (Anne Sofie von Otter and Bengt Forsberg)
28. Valse Caressante (Meryl Streep and Simon Helberg)

Cannes 2016 : Paterson de Jim Jarmush (Compétition Officielle)

La Review Cannoise de Paterson, film agréable et poétique, méritant sa place dans la compétition officielle du festival de Cannes

Synopsis : Paterson vit dans la ville des poètes : Paterson, dans le New Jersey. Âme de poète et chauffeur de bus de profession, nous suivons son quotidien bien rangé, accompagné de sa femme Laura, et de leur chien Marvin…

Paterson est indirectement un poème qui raconte la vie banale d’Adam Driver, qui nous offre une nouvelle fois une très belle performance comme on a l’habitude de voir depuis quelque temps.

Le long-métrage suit le quotidien de Paterson et de sa petite vie tranquille tout le long d’une semaine. On pourrait reprocher au réalisateur de ne pas sortir du simple déroulement de la journée du personnage – réveil, travail, maison, promenade, bar – mais surtout de risquer d’ennuyer le spectateur en suivant ces activités qui se répètent chaque jour sans vrais rebondissements.
Mais le pari est réussi, on suit une banalité sur un ton décalé, rempli d’humour et de légèreté. Les trois personnages feront sourire le public, ils sont tous développés au même niveau, y compris le petit chien Marvin, attendrissant, drôle, humain dans ses gestes et ses actions, comme un vrai membre de cette famille.

Le long-métrage est d’autant plus profond à travers les poèmes de Paterson, qui accompagnent notre visionnage. Ce personnage simple, qui se refuse de s’ancrer dans notre société actuelle, réussie à nous émouvoir derrière son côté presque naïf qui contrebalance la folie de sa femme Laura, toujours en tête de se découvrir de nouveaux hobbies.
Ce qui est surprenant, c’est la simplicité des poèmes, sans rimes, sans rythme, presque fades, et qui pourtant arrivent à nous attraper, tout en découvrant la ville de Paterson qui est aussi un personnage à part entière.

Ainsi, notre héros semble s’inspirer de sa ville pour écrire sa poésie, trouver son inspiration, nous suivons un être pensif, très intérieur ne s’exprimant pas totalement face à l’extravagance de sa femme, mais qui reste touchant, et nous rappelle que l’on peut être heureux dans une vie simple et sans artifice.

Nous pourrions regretter la quasi-absence de scénario, car le récit, presque burlesque par moment, se construit uniquement dans le cheminement répétitif de Paterson qui arrive à se contenter de ce qu’il a, en recherchant le sens profond de sa vie d’artiste, et reprend fidèlement l’âme du poète : posé, réfléchi, en décalage par rapport aux autres.

Paterson est surprenant car ils nous interpelle sans que l’on sache vraiment pourquoi, prouvant qu’il a sa place parmi la sélection officielle du festival de Cannes 2016.

Paterson

Un film de Jim Jarmush
Avec Adam Driver, Golshifteh Farahani, Trevor Parham, Kara Hayward
Distribution (France) Le Pacte
Durée : 115 minutes
Genre : drame
Date de sortie : indéterminée

Paterson : Extrait

Cannes 2016 : The Last Face de Sean Penn (Compétition Officielle)

[Critique] The Last Face

Synopsis : En 2003, Au Libéria, Wren Petersen, directrice d’une organisation humanitaire, et le médecin Miguel Leon se rencontre pendant une guerre civile. Alors qu’ils font tout pour défendre et protéger les populations, les deux tourtereaux apprendront à se connaître, à tomber amoureux mais aussi à comprendre l’état d’esprit de l’autre à cause des répercussions de cette guerre…

Partager sa vie à deux pour survivre

Dans la suite de la compétition officielle du Festival de Cannes 2016, Sean Penn nous propose un film militant intitulé The Last Face, porté par deux têtes d’affiches appréciées du public : Charlize Theron et Javier Bardem dans les rôles respectifs du Dr Wren Petersen et du Dr Miguel Leon. Déjà avec ce casting prometteur (Jean Reno, Adèle Exarchopoulos, Jared Harris), notre duo d’acteurs principaux montre une forte alchimie à travers leurs personnages.

Charlize Theron réussit constamment à nous faire changer d’avis sur ses interprétations. Après qu’on ait adoré la détester dans le récent Le chasseur et la reine des glaces, elle arrive ici à nous émouvoir en nous touchant profondément dans sa quête humaniste menée de front avec Jarvien Bardem, qui n’est pas en reste lui aussi coté performance.
Ainsi, on ressent très vite la complexité de ce personnage, constamment tiraillé entre le spectre de son père et cet espoir, bien vite utopique, de voir une paix s’installer sur ce morceau de terre rongé par les maux de la guerre.  Un personnage d’ailleurs omniprésent et qui s’accapare tant le devant de l’affiche, que la distribution (pourtant jalonné de beaux noms comme Jean Reno ou Jared Harris) semble bien vite relégué au second plan.

La réalisation est de qualité dans sa photographie, dévoilant des décors et des paysages magnifiés par la caméra, mais aussi, The Last Face dévoile des scènes brutes dans la représentation de la violence, ainsi, nous ressentons toute l’intensité du message de Sean Penn, en espérant continuer de réveiller les consciences face à ces rebelles qui persécutent toujours les populations. Certains plans sont très significatifs  dans la situation de cette guerre civile avec l’exposition des cadavres et des ruines. Maintenant, il est vrai que nous avons des difficultés à percevoir le sens premier du film à cause d’un choix de narration très américain en reprenant le style hollywoodien. En effet, la romance entre Wren et Miguel est bien écrite, construite en restant fidèle au caractère des deux personnages qu’on nous présente, mais sans doute trop développée pour parler d’un film militant en premier lieu.
Ici le scénario est découpé en deux trames : une partie se passant en 2003, où les deux héros tombent amoureux, et une partie sous forme de flash-forwards, des années plus tard, où ils se sont séparés, puis se retrouvent, et le spectateur devra reconstituer le puzzle jusqu’à l’épilogue pour comprendre comment la rupture a pu avoir lieu.

L’handicap du film réside définitivement dans ces moments de flash-forwards, ces derniers s’investissant en effet trop sur l’histoire d’amour. La voix-off de Charlize Theron favorise ce cliché sans nuance. On en oublierait presque la partie militante et humanitaire. Nous pouvons donc nous interroger sur le regard de The Last Face qui serait une romance sur fond de militantisme, à l’inverse de A Perfect Day qui réussi à équilibrer la caractérisation de ses personnages et de son humour, sans freiner son aspect militant. De plus, Sean Penn déçoit dans sa mise en scène qui accentue les émotions du couple à travers des gros plans et des ralentis qui dramatisent encore plus leur relation, entrainant une perte d’intérêt pour le spectateur, et en risquant de se perdre dans son discours.

En revenant sur la technique du réalisateur, nous pouvons reprocher son choix de flou constant dans le cadre,  mal venu et assez dérangeant dans sa structure visuelle. Enfin, la bande son, composé par Hans Zimmer, n’est pas toujours bien amenée dans certaines scènes, ce qui est dommage quand on connaît le talent du compositeur depuis toutes ces années (notamment dans les productions de Christopher Nolan). En conséquence, nous avons des scènes d’actions bien rythmées, efficaces, et bien filmées, où la musique développe d’autant plus notre empathie et notre peine devant les dangers qu’affrontent ces peuples, alors qu’à d’autres moments, certaines musiques montent en puissances et sont mal choisies pour ces autres séquences qui auraient mieux fait de rester en silence, ou dans une sonorité beaucoup plus calme.

Sean Penn dénonce dans The Last Face les problèmes de crises de ces pays sous-développés régulièrement en guerre, mais son discours est déséquilibré par Javier Bardem et Charlize Theron, talentueux dans leur rôle, mais trop mis en avant pour laisser place aux vrais enjeux du long-métrage.

The Last Face : Bande-annonce

The Last Face : Fiche Technique

Réalisation : Sean Penn
Scénario : Erin Dignam
Interprétation : Charlize Theron (Wren Petersen), Javier Bardem (Miguel Leon), Adèle Exarchopoulos (Ellen), Jean Reno (Mehmet Love), Jared Harris (John Farber)
Décors : Andrew Laws
Costumes : Diana Cilliers
Photographie : Barry Ackroyd
Montage : Jay Cassidy
Musique Joseph Vitarelli
Producteurs : Bill Gerber, Matt Palmieri, Bill Pohlad, Jon Kuyper
Sociétés de production : River Road Entertainment, FilmHaven Entertainment, Gerber Pictures, Matt Palmieri Productions
Société de distribution : Mars Distribution (France)
Durée : 131 minutes
Genre : drame
Date de sortie : 11 Janvier 2016

Etats-Unis – 2016

Cannes 2016 : Mimosas envoûte la Semaine de la Critique, L’Effet Aquatique distingué à la Quinzaine

Cannes 2016 : Remise des prix à la Semaine de la Critique et la Quinzaine des Réalisateurs

Le Festival touchant à sa fin, les premiers prix sont décernés.  La Semaine de la Critique est une sélection de films de jeunes talents internationaux que le jury récompense par un prix et une dotation financière, pour que ces nouveaux cinéastes persistent à s’engager dans la création cinématographique. Le Prix France 4 récompense d’ailleurs le premier ou second long métrage d’un cinéaste.

Ainsi au terme d’une dizaine de jours de projections, le jury présidé par Valérie Donzelli a liivré son palmarès. Ce dernier semble récompenser un cinéma oriental bienvenu, également salué par la presse, sur lequel on peut compter à l’avenir

Grand Prix Nespresso : Mimosas de Oliver Laxe (Esagne, Maroc, France, Qatar )

Prix Révélation France 4 : Album de Famille (Albüm) de Mehmet Can Mertoğlu (Turquie, France, Roumanie)

Prix Découverte Leica Cine du court métrage



 : Prenjak de Wregas Bhanuteja (Indonésie)

Les partenaires de la Semaine de la Critique ont également remis quelques prix : Prix Fondation Gan à la Diffusion


 pour One Week and a Day (Shavua Veyom) de Asaph Polonsky, Prix SACD pour Diamond Island de Davy Chou et le Prix Canal + du Court Métrage pour L’Enfance d’un Chef de Antoine de Bary. A savoir que dans la sélection de la Semaine de la Critique, Grave de Julie Decournau a obtenu le Prix FIPRESCI de la sélection, soit la récompense de toute la presse internationale.

Pour plus d’informations : http://www.semainedelacritique.com/

Quant à la Quinzaine des Réalisateurs, ce n’est pas une section compétitive. Néanmoins les partenaires de la sélection peuvent remettre des prix. Ainsi dans une sélection qui aura moins marqué les esprits que l’an passé (avec Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin et Cemetery of Splendour de Apichatpong Weerasethakul ), c’est la regrettée Solveig Anspach (décédé en août dernier) qui a reçu un honorable prix pour son ultime film, L’Effet Aquatique. Le cinéma de femmes a également récompensé par le très-remarqué Divines de Houda Benyanima qui reçoit une Mention Spéciale. A noter que la France est extrêmement présente dans ce palmarès.

Prix SACD : L’Effet Aquatique de Solveig Anspach (France, Islande)

Mention Spéciale  : Divines de Houda Benyanima (France)

Label Europa Cinema : Mercenaires de Sacha Wolff (France)

Prix Art Cinema Award : Wolf and Sheep de Shahrbanoo Sadat (Danemark)

Prix Illy du court métrage : Chasse Royale de Lise Akoka et Romane Gueret (France)

Plus d’informations : http://www.quinzaine-realisateurs.com/

Mademoiselle, un film de Park Chan-Wook : Critique (Sélection Officielle)

[Critique] Mademoiselle

Synopsis : Corée, années 30. Sookee est une jeune voleuse qu’un arnaqueur notoire fait engager comme servante auprès de Hideko, surnommée « Mademoiselle », une riche héritière issue de la bourgeoisie japonaise en vue de l’influencer à la faire l’épouser. Les deux femmes vont se rapprocher sans que Sookee prenne conscience des névroses et des secrets que dissimule sa maîtresse.

Fantasmes et faux-semblants dans une lutte des classes qui bafoue les codes de la vertu

Paradoxalement, le retour de Park Chan-Wook au cinéma coréen après son aparté hollywoodienne, le très hitchcockien Stoker, se fait au travers de l’adaptation d’un roman britannique. « Du bout des doigts » de Sarah Waters (publié en 2002 et déjà adapté sous forme de série de 3 épisodes de 60 minutes sur la BBC mais inédite en France) est une histoire qui s’inscrit dans le Londres victorien. Le premier défi de PCW aura donc été de transposer ce récit dans la Corée des années 30, sans pour autant perdre l’influence gothique qui imprégnait l’ouvrage. Un pari réussi haut la main, puisque, pour son premier film en costumes, le réalisateur parvient à installer une ambiance baroque stupéfiante. Pour prendre la mesure de la teneur sulfureuse de son contenu, il faut savoir que le titre original du roman, « Fingersmith » est à double sens, évoquant à la fois la dextérité des pickpockets et la sexualité entre femmes. Un jeu de mots malheureusement disparu des trois différents titres du long-métrage (le coréen, l’international et le français), mais qui se retrouve parfaitement dans la façon dont le scénario joue habilement avec ses effets de dissimulation et sa volupté charnelle, avec l’appui d’une mise en scène d’une grâce et d’une subtilité qui surprendront ceux qui ne connaissent de Park Chan-Wook que sa fameuse trilogie de la vengeance, dont l’approche était bien plus abrupte.

On est alors en droit de se demander si le réalisateur d’Old Boy s’est assagi en choisissant de réaliser ce thriller érotique. Rien n’est moins sûr tant le sadisme et le goût pour la subversion restent omniprésents dans son cinéma. D’abord dans le choix du contexte historique, puisque l’occupation japonaise est présentée comme le vecteur d’un avilissement moral de la Corée, ce qui risque même de poser problème dès lors que le film devra se trouver un distributeur au pays du soleil levant. Mais, hormis une scène de torture purement jouissive à la fin, la véritable violence de son nouveau film est d’ordre psychologique, en particulier dans les rapports de force entre les personnages, aussi bien entre occupants et colonisés qu’entre classes sociales. Dans ce petit jeu de dupes et de manipulations, les retournements de situation sont la marque d’une explosion des conventions d’un système déjà terriblement corrompu. Restant fidèle à la narration en trois actes présente dans le roman de Sarah Waters, le film prend soin de déconstruire sa linéarité diégétique afin de mieux nous surprendre dans chacun de ces twists, chaque partie nous permettant de redécouvrir des événements précédemment évoqués au vu de nouvelles révélations. Dans l’installation d’un doute constant quant à savoir qui manipule qui, un tel procédé se révèle donc une idée de génie sur le papier, mais risque au final de laisser sur le carreau certains spectateurs, non pas tant du fait de sa complexité mais par la perte en intensité dramatique que suscite la redondance de certaines scènes.

En effet, l’écriture de ce développement n’est pas exempt de défauts : Tout d’abord, la relation lesbienne entre les deux héroïnes apparaît comme un élément littéralement « cul-cul », car développée uniquement sur la base de scènes de sexe plutôt que par l’expression de véritables sentiments. Il ne fait aucun doute que ceux qui avaient reproché la gratuité des scènes à tendances pornographiques de La vie d’Adèle réitéreront leurs reproches vis-à-vis de ce Mademoiselle, et en particulier devant sa scène de fin, parfaitement accessoire. C’est également par son excès d’images licencieuses et hautement sadomasochistes qu’une part trop importante du scénario se perd dans des longueurs sous la forme d’une succession d’images libidineuses inutiles, en l’occurrence au milieu de la seconde partie qui marque le gros point faible de ce scénario en terme de rythme. Des scènes qui détourneront très probablement le public de la réelle finalité du réalisateur : Là où beaucoup se limiteront à y voir un film porno-soft aux velléités transgressives désuètes, c’est au contraire une dénonciation brutale de la pornographie et un brûlot hautement féministe qu’il faut lire dans l’émancipation de ces deux femmes-objets, quand bien même celle-ci passe par la voie du vice de ces odieux phallocrates se croyant dominateurs.

Enfin, il va de soi que la résolution finale peut sembler prévisible, surtout si l’argument « complot saphique » est connu d’avance. La conclusion est en effet ostensiblement similaire à celle d’autres films partageant le même schéma de faux triangle amoureux, notamment les américains Sexcrimes (John McNaughton, 1998) et Bound (Les Wachowski, 1996). A croire que, quel que soit le pays, le cinéma aime représenter les lesbiennes comme les reines de l’arnaque… Quoi qu’il en soit, la fraîcheur de son duo d’actrices quasi-inconnues (Kim Min-Hee a été tout récemment découverte dans Un jour avec, un jour sans, le dernier Sang-soo Hong, mais Kim Tae-ri est une pure débutante) participe au charme irrésistible de leur romance incongrue, tant la candeur qu’elles dégagent parvient à lisser le caractère bouillonnant de leurs personnages. D’excellents choix de casting, auxquels viennent se greffer Ha Jung-Woo, l’acteur fétiche de Na Hong-Jin, en arnaqueur machiavélique redoutable, mais surtout Cho Jin-woong, grimé en bourgeois pervers tout simplement cauchemardesque.

Mais davantage qu’une intrigue queer à tiroirs, Mademoiselle est un film d’ambiance, fruit d’un travail esthétique d’une virtuosité et d’une beauté plastique absolument remarquables. Park Chan-Wook nous avait déjà prouvé dans son précédent film qu’il était passé maître dans l’exercice périlleux de multiplier les mouvements de caméra amples et fluides dans des espaces clos. Il réitère l’exercice au cœur de ce manoir, construit pour l’occasion, et qui mêle des architectures d’influences britannique et japonaise. Un décor magnifique, auquel le seul reproche que l’on puisse faire est que sa dualité stylistique n’ait pas été davantage mise au profit de la représentation de la psychologie schizophrénique de la maîtresse de maison. La beauté des images est garantie par une photographie léchée et un sens du cadre qui font de chaque plan une composition picturale d’autant plus envoûtante que chaque travelling-avant filmé par cet objectif anamorphique nous immerge chaque fois davantage dans cette atmosphère troublante. La construction même du scénario, c’est à dire l’alternance des points de vue et des temporalités, est propice à des effets de montage qui nous plongent dans la dimension voyeuriste de cette mise en scène, créant constamment une distanciation pernicieuse entre l’acte fantasmé et son public (diégétique ou extra-diégétique), pour mieux nous plonger ensuite dans des actes bien concrets. Cette aisance à briser le mur entre fiction et réalité est la marque d’une maîtrise incontestable de l’art filmique. Dernier argument, et non des moindres de cette direction artistique éblouissante, la bande originale langoureuse – la plus belle que Cho Young-wuk ait signée à ce jour – qui participe pour beaucoup à faire de ces 2h20 un pur plaisir. Un plaisir coupable par moments certes, mais un plaisir à ne pas bouder pour autant.

Malgré les quelques failles de son écriture, en grande partie dues au grand nombre de sujets abordés et à une surenchère de scènes de sexe se voulant choquantes, Mademoiselle est parmi les réalisations les plus abouties que le cinéma coréen ait su nous offrir ces dernières années. Une œuvre ensorcelante dont la beauté des images et le charme vénéneux du récit resteront longtemps imprimés sur nos rétines.

Mademoiselle : Bande-annonce

Mademoiselle : Fiche technique

Titre original : Agassi
Titre à l’international : The Handmaiden
Réalisation : Park Chan-wook
Scénario : Chung Seo-kuyng, Park Chan-wook d’après l’œuvre de Sarah Waters
Interprétation : Kim Min-hee (Hideko/Mademoiselle), Kim Tae-ri (Sookee), Jung-woo Ha (le comte), Cho Jin-woong (Oncle Kouzuki)…
Photographie : Chung Chung-hoon
Montage : Kim Sang-bum, Kim Jae-bum
Décors : Ruy Seong-hee
Costumes : Cho- Sang-Kyung
Musique : Cho Young-wuk
Production : Park Chan-wook, Syd Lim
Sociétés de Production : Moho Film, Yong Film
Distribution : The Jokers / BAC Films
Festivals et récompenses : Séléction Officielle du Festival de Cannes 2016
Genre : Thriller, érotique
Durée : 145 minutes
Sortie en salles : 1er novembre 2016

Corée – 2016

Irresponsable, une série de Frédéric Rosset, saison 1 : Critique

Frédéric Rosset met au point une mini-série qui interroge sur les difficultés de s’improviser père, alors que l’on est soi-même aussi immature que son enfant.

Synopsis : Privé d’emploi et de logement, Julien, 31 ans, est contraint de revenir vivre chez sa mère dans sa ville natale. Sa rencontre avec Marie, avec qui il a été en couple 16 ans plus tôt et dont il ne s’est jamais remis de leur séparation, va secouer son quotidien léthargique puisqu’elle lui apprend qu’elle a eu un enfant de lui. Une révélation qui va mettre Julien dos au mur alors, qu’il avait jusque-là tout fait pour fuir la moindre responsabilité.

Sujet d’observation favori de Judd Apatow, qui a grandement contribué à le populariser, le personnage de l’adulescent a déjà connu plusieurs visages en France, en particulier ceux de Max Boublil et d’Orelsan. Ces trentenaires restés bloqués dans leur immaturité pré-pubère, connaissent désormais une nouvelle variation sous le format d’une série télévisée aux épisodes relativement courts (une vingtaine de minutes), ce qui leur garantit un certain rythme, empêchant aux moins bons des dix épisodes d’être pesants sur l’ensemble. Présenté à l’occasion de la dernière édition de Sériemania, ce soap-opera à la française n’est autre que l’aboutissement du projet de fin d’études d’un élève de la toute récente section Série TV de la Fémis, mais surtout la nouvelle proposition d’OCS qui, après The Lazy Company, semble avoir compris que c’est encore dans le domaine de la comédie que les jeunes  créateurs de séries français sont les plus inspirés.

Comme le laisse sous-entendre le titre, le postulat de départ consiste à mettre Julien, un de ces losers immatures, face à ses responsabilités et en l’occurrence, en lui faisant apprendre, à 31 ans, qu’il est le père de Jacques, un ado de 15 ans. Sa lâcheté et son infantilisme se retrouvent ainsi exacerbés par la façon dont, désireux de s’en rapprocher plutôt que de réussir à s’imposer en tant que figure tutélaire, il va faire copain-copain avec le gamin. Une idée assez simple mais source de quelques situations amusantes, dès lors que les deux grands enfants unissent leurs expériences respectives pour diverses bêtises (l’épisode 3 au collège est en cela le plus amusant). On pourra toutefois regretter que l’écriture n’a pas su profiter du ressort comique, toujours efficace, du décalage intergénérationnel entre les deux personnages.

Là où le scénario est sans doute le mieux écrit, c’est dans la relation qu’entretient Julien avec sa mère. Sa tendance à lui dissimuler son absence d’efforts de recherche d’emploi pour mieux profiter de son aide, tout en étant à la fois blasé par son maternalisme intrusif et terriblement inquiet pour son état dépressif, permet à cet antihéros nonchalant au demeurant caricatural, d’acquérir une certaine ambiguïté morale, à la fois tête-à-claques insupportablement profiteur et artiste frustré profondément pathétique. Cette relation délicate, exacerbée par l’absence d’un père démissionnaire, est justement ce qui va justifier sa volonté de prendre le jeune Jacques sous son aile, davantage parce qu’il se reconnait en lui que par une réelle fibre paternaliste. C’est donc sur cette ambivalence que se construit le personnage principal, dont le vecteur vers une certaine forme d’émancipation va toutefois être sa mélancolie apportée par les retrouvailles avec Marie, la mère de Jacques, mais surtout son amour de jeunesse. L’axe narratif, centré sur le rapprochement entre ces deux anciens amants qu’à présent tout oppose, pouvait sembler un prétexte à un développement fleur-bleue, comme viendra d’ailleurs le confirmer un épisode 7 au final assez lourdaud. Quelle bonne surprise alors de constater que les derniers épisodes prennent à revers cette approche quelque peu gnangnan en se révélant très émouvants !

Le casting est globalement composé de bons choix d’acteurs : Sébastien Chassagne et Marie Kauffmann remplissent plutôt bien leurs rôles respectifs, mais c’est une fois encore lors des trois derniers épisodes que le scénario leur permet de livrer des performances notables. Parce qu’il est, à l’inverse, d’un niveau stable tout le long des 10 épisodes, Théo Fernandez (déjà vu dans Les Tuches 1 & 2 ou encore Trois souvenirs de ma jeunesse) est, du haut de ses 17 ans, incontestablement le meilleur acteur de la série. À l’inverse, dès qu’il faut introduire d’autres personnages de son âge (en particulier dans l’épisode 6), la qualité de jeu est affreusement amoindrie par l’inexpérience des jeunes comédiens appelés en renfort.

La véritable bonne surprise de cette série est finalement sa façon d’être allée se tourner dans la commune de Chaville, dans les Hauts-de-Seine, un décor péri-urbain savamment exploité lors des trop rares scènes en extérieur par des scénaristes qui, à n’en point douter, connaissent le terrain. La direction artistique est cependant moins inspirée dans la composition de la garde-robe très vieillotte de Julien qui certes, s’habille négligemment comme le veut sa situation pécuniaire, mais le met trop en décalage avec l’âge qu’il voudrait avoir pour le rendre entièrement crédible.

Tandis que Canal +, et à présent Netflix, s’entêtent à développer des séries françaises bêtement  calquées sur des modèles américains, il apparait évident que la comédie reste le domaine de prédilection des jeunes créateurs locaux. Irresponsable en est purement symptomatique. Inégale sur la durée puisque la saison connait, en son milieu, un certain creux, cette bonne surprise ne semble pas vouée à se renouveler sur le long terme, mais il ne fait aucun doute que l’on reverra son équipe avant longtemps.

Irresponsable : Bande-annonce

Irresponsable : Fiche technique

Création: Frédéric Rosset

Réalisation : Stephen Cafiero

Scénario : Frédéric Rosset, Camille Rosset Et Maxime Berthemy

Interprétation : Sébastien Chassagne (Julien), Marie Kauffmann (Marie), Théo Fernandez (Jacques), Nathalie Cerda (Sylvie)…

Musique Originale : Romain Vissol

Producteur : Antoine Szymalka

Société de production: Tetra Media Fiction, La Pépinière

Distribution :  Tetra Media Fiction / La Pépinière

Genre : Comédie

Format : 10 épisodes de 21 minutes

Diffusion : 2 épisodes par semaine sur OCS City à partir du 20 juin

France – 2016

Cannes 2016 : Grand Prix Un Certain Regard pour The Happiest Day in the Life of Olli Mäki

Cannes 2016 : Le Jury Un Certain Regard récompense la Finlande

Le Jury Un Certain Regard présidé par la grande Marthe Keller a récompensé un pays dont on connaît trop peu la production, la Finlande à travers The Happiest Day in the Life of Olli Mäki, le premier long métrage de Juho Kuosmanen.

Entièrement en noir et blanc, le film revient sur l’histoire vraie d’Olli Mäki, un boxeur finlandais qui prétend au titre de champion du monde poids plume. Mais son amour pour une fille de son entourage va le faire dévier de son objectif initial. La Présidente Marthe Keller a déclaré à propos du film qu’il est « d’une grâce infinie, d’une originalité incroyable […] C’est un film qui a un regard certain sur ce qui concerne le bonheur, selon lequel on n’a pas nécessairement besoin de l’argent, de la réussite et de la compétition ». Comme c’est un premier film, il concourt également pour la Caméra d’Or qui récompense les premiers longs métrages et sera remise dimanche soir.

Quatre autres prix ont également été décernés par le jury. Harmonium (Fuchi Ni Tatsu) de Fukada Kôji a obtenu le Prix du Jury, Captain Fantastic de Matt Ross s’est vu remettre le Prix de la Mise en Scène, les sœurs Delphine et Muriel Coulin pour Voir du Pays ont été récompensées par le Prix du Scénario et enfin, un Prix Spécial a été remis à La Tortue Rouge de Michael Dudok de Wit. Toujours dans la catégorie Un Certain Regard, le Prix FIPRESCI a été remis à Dogs de Bogdan Mirica par un jury composé de 300 journalistes internationaux.

Rendez-vous dimanche soir pour le palmarès tant-attendu de la compétition internationale, soumis au  jury de George Miller.

Cannes 2016 : Grand Prix FIPRESCI pour Toni Erdmann, Xavier Dolan honoré par le Jury œcuménique

Cannes 2016 : Les premiers prix décernés

Alors que le palmarès cannois se fait plus que désirer et qu’aucun pronostique ne permet à l’heure actuelle de donner un véritable favori pour la Palme d’Or, plusieurs prix viennent déjà d’être remis. Outre les palmarès d’un Certain Regard et de la Semaine de la Critique, les prix FIPRESCI et du jury œcuménique viennent tout juste d’être décernés

Le Grand Prix FIPRESCI est un prix de la presse internationale, composé d’environ 300 critiques à travers le monde. Cette année, ils ont récompensé l’hilarant Toni Erdmann de Maren Ade. Dans la sélection Un Certain Regard, c’est le roumain Bogdan Mirica qui a été honoré du prix pour son Dogs. tandis que Grave de Julia Ducournau a également reçu cette belle récompense dans la section Semaine de la Critique. Ces deux cinéastes réalisaient leur premier long métrage et peuvent encore prétendre demain à la prestigieuse Caméra d’Or.

Malgré les retours mitigés de son dernier film, le jury œcuménique a tenu à récompenser Juste la fin du monde de Xavier Dolan, ce dernier se disant très surpris. Pour rappel le jury œcuménique est composé de chrétiens engagés dans le monde du cinéma (journalistes, réalisateurs, enseignants). Le jury a également décerné deux mentions, l’une pour American Honey d’Andrea Arnold, l’autre à Ken Loach pour son Moi Daniel Blake.

La Queer Palm quant à elle a récompensé le documentaire Les Vies de Thérèse de Sébastien Lifshitz et le court métrage Gabber Lover d’Anne Cazenave-Gambet. Plus anecdotique, la désormais très célèbre Palme Dog a été décerné au chien Nellie, pour sa performance canine dans Paterson de Jim Jarmusch.

Peut-être que demain soir, certains de ses titres de la compétition se retrouveront aussi dans le palmarès du jury présidé par George Miller.

Cannes 2016 : Baccalauréat de Cristian Mungiu (Compétition Officielle)

[Critique] Baccalauréat

Synopsis : Eliza est une jeune lycéenne en train de passer le bac avant de partir l’année suivante pour l’Angleterre. Après avoir été agressée un matin en allant à l’école, son père essaye de l’aider à surmonter ce traumatisme pour qu’elle obtienne de bons résultats aux derniers examens afin d’obtenir sa bourse…

Un père désespéré pour sauver sa fille

Baccalauréat, dernier film de Cristian Mungiu en compétition officielle au Festival de Cannes, est assez surprenant dans sa décision de traiter principalement du comportement du personnage de Romeo, interprété par Adrian Titieni. Alors que nous pensions suivre une relation père-fille, ou le parcours d’Eliza qui cherche à se relever après son agression, l’angle d’approche se place dans le devoir paternel de protéger sa fille, et de l’aider à obtenir son baccalauréat par tous les moyens.
Par conséquent, nous regrettons l’absence d’Eliza qui est un personnage pas assez développé; il aurait été tout aussi intéressant de voir de façon plus approfondie son  ressenti face à la situation.
En contrepartie, Romeo est le cœur du long-métrage, présent dans chaque séquence. On s’intéressera ainsi surtout à son évolution et les enjeux autour du personnage.

D’une certaine manière, le père d’Eliza sera probablement le personnage le plus intéressant mais aussi le plus détestable, à travers son dilemme sur ce qui est juste et ce qui doit être fait pour qu’Eliza obtienne son diplôme. Sa morale et toute son éducation seront remises en  cause.
C’est un père désemparé, assez antipathique dans sa vie privée, trompant sa femme et forçant sa fille à partir pour Cambridge. Romeo aime définitivement sa fille, il veut la protéger mais ne le montre pas de la bonne manière, il voit en cette dernière la victoire sur la vie qu’il n’a jamais connue avec sa femme.
En effet, au lieu de la soutenir après ce choc, il tient absolument à la convaincre d’avoir les meilleures notes pour obtenir la bourse dans le but de quitter la Roumanie.
De ce fait, le discours de ce film en est presque immoral avec un père prêt à tout, même à risquer une fraude, que sa fille triche pour l’obtenir. Il finit par en oublier les principes qu’il lui a transmis, laissant son enfant déchirée entre ce qu’elle croit et ce que son père veut qu’elle fasse lors des examens.

Adrian Titieni montre ses fêlures, s’ouvre complètement, mais nous avons du mal à voir où le réalisateur veut aller avec ce personnage. D’un côté il pourrait se sacrifier pour sa fille comme tout parent, nous ressentons son amour et sa peine dus au traumatisme. Mais dans un second temps, il se perd complètement jusqu’à la fin de Baccalauréat où on comprend qu’il s’assimile à sa fille, comme si c’était son rêve de partir, avec sa liaison qu’il entretient depuis plus d’un an; au fond de lui il montre sa vie comme un échec qu’il cherche à fuir.

En dehors de ce rôle assez complexe, mais bien écrit, il est navrant de voir un développement quasi inexistant des autres personnages, que ce soit dans leur évolution ou dans leur aboutissement trop simpliste. Une fois encore, nous regrettons le manque d’intérêt pour le personnage d’Eliza, qui n’est qu’un prétexte pour révéler les failles de son père, alors que Cristian Mungiu aurait pu montrer un peu plus du caractère d’Eliza et comment elle s’est sentie après l’agression. La mère d’Eliza aurait pu avoir un traitement au moins égal à celui de Roméo, elle se montre très  inférieure en ne se mettant pas face aux manipulations de son mari. De plus il est assez difficile de comprendre les rôles de la maîtresse et de la mère de Romeo qui gravitent uniquement autour du personnage de Titieni.

Au lieu de laisser une conclusion plutôt  amère, nous sentons qu’Eliza pardonne, ou serait sur le point de pardonner, son père qui lui a mis beaucoup plus de pression que de  soutien suite au choc qu’elle a vécu.
Le scénario, qui proposait des réflexions intéressantes, perd en intensité et en crédibilité à cause de la résolution simplifiée de son intrigue et de cette famille qui se déchire n’apportant pas de vraies réponses quant à leur destin.

Baccalauréat : Bande-annonce

Baccalauréat : Fiche Technique

Titre d’origine : Bacalaureat
Réalisation : Cristian Mungiu
Scénario : Cristian Mungiu
Interprétation : Maria Drägus (Eliza), Adrian Titieni (Romeo), Lia Bugnar (Magda), Mälina Manovici (Sandra), Vlad Ivanov (l’inspecteur), Gelu Colceag (le président du Comité d’examen), Rares Andrici (Marius), Eniko Benczo (Mme Mariana)
Photographie : Tudor Vladimir Panduru
Montage : Mircea Olteanu
Producteurs : Cristian Mungiu, Luc Dardenne, Jean-Pierre Dardenne, Pascal Caucheteux, Grégoire Sorlat, Jean Labadie, Vincent Maraval, Tudor Reu
Sociétés de production : Mobra Films Productions, Why Not Productions, Les Films du fleuve, Le Pacte
Pays d’origine : Roumanie
Durée : 127 minutes
Genre : Drame

Roumanie – 2016

Cannes 2016 : Le Client d’Asghar Farhadi (Compétition Officielle)

Le Client (Forushande) d’Asghar Farhadi : un film qui fait beaucoup de bien au festival, notamment en compétition officielle, et au-delà de l’événement, au cinéma.

Synopsis : Contraints de quitter leur appartement du centre de Téhéran en raison d’importants travaux menaçant l’immeuble, Emad et Rana emménagent dans un nouveau logement. Un incident en rapport avec l’ancienne locataire va bouleverser la vie du jeune couple.

Notre Review cannoise d’une nouvelle pépite cinématographique bienvenue.

            Le Client est l’une des dernières surprises de la compétition officielle. Le film d’Asghar Farhadi est un drame qui tend au film policier, et inversement. En effet, l’une des forces du film d’Asghar Farhadi que nous avons notées est sa capacité à créer un équilibre entre le polar et le drame ; et même un film hybridant ces genres ; ou encore une œuvre dramatique filmant la vie dans laquelle le spectateur retrouve des éléments du film policier. Mais le public n’aurait pas tort, et alors nous non plus, d’y voir un polar. En effet, Asghar Farhadi a confirmé, comme pour ses précédents films, s’être dirigé vers ce genre. Il a notamment déclaré à la conférence de presse : «  Ceux qui veulent juste voir un film haletant (peuvent) ainsi le voir. » Ce respect de tous les publics fait du Client le long métrage le plus ouvert à tous, sans qu’il soit explicitement dans la drague de tous les spectateurs. Aucun twist n’est présent pour retenir l’attention du spectateur, ni aucune mise en place d’un  sombre passé qui viendrait à se révéler au fur et à mesure du film.

            Non, Le Client est humain, ni plus ni moins. Il s’agit de la vie d’un couple qui va être bouleversée d’une manière que d’autres ont connues et connaitront encore probablement : une agression sur la femme du couple, sans qu’on sache jamais si elle fut sexuelle ou non. On suit alors leur quotidien, qui sera de plus en plus difficile à partir de l’accident. Acteurs d’une pièce de théâtre, leurs jeux sont aussi touchés par l’agression. Et cet espace théâtral voit sa fiction contaminée par la réalité : ainsi Emad affrontera l’ami qui leur a prêté le logement sans avoir prévenu que la propriétaire était une prostituée ; Rana fondra en larmes à cause du regard d’un spectateur ; enfin le couple, maquillé de manière à passer pour plus âgés, restera finalement dans le silence, dans une confrontation des regards. La puissance dramatique mise en place par Asghar Farhadi mérite bien des compliments tant elle n’a pas besoin d’utiliser des effets, musicaux par exemple (aucune musique extradiégétique n’est utilisée dans l’ensemble du film), le silence, les respirations, les voix et les sons du monde s’entremêlent pour créer la symphonie de ce couple et de leurs perturbations, ainsi celle de leur place dans l’Iran urbanisé mais accidenté, silencieux et bruyant, reconstruit et pourtant déjà fini. Il s’agit ainsi de filmer un couple en transition dans un pays qui l’est tout autant.

           Ce moment de vie, mêlé au polar par on ne sait quelle génie de l’écriture, a été l’un des plus beaux et touchants temps de ce festival de Cannes, dont la sélection officielle des films compétition, qui était en demi-teinte, vient de retrouver la lumière.

Le Client

Titre original Forushande

Un film de Asghar Farhadi
Avec Shahab Hosseini, Taraneh Alidoosti, Babak Karimi…
Genre : Drame (2h05min )
Nationalités : Iranien, Français
Distributeur : Memento Films Distribution
Sortie nationale : 2 novembre 2016