Sélectionné au Festival du court métrage indépendant de Londres 2017, Vesper est le premier film professionnel de Keyvan Sheikhalishahi. Après la première projection privée, à laquelle l’auteur nous a chaleureusement conviés, il s’est entretenu avec nous en compagnie de son casting trois étoiles…
1) Extraits de l’interview (vidéo complète en fin d’article) :
Vous parliez de votre amour pour Hitchcock ou Paul Verhoeven, mais on sent également énormément l’influence du David Lynch de Mulholland Drive, est-ce un film que vous aimez ?
Keyvan Sheikhalishahi (auteur-réalisateur/acteur) : Mulholland Drive était un film révélateur pour moi, ça m’a bouleversé et transcendé… C’est un film déclencheur de ce que je veux faire dans le cinéma…
Comment êtes vous arrivés sur ce projet et qu’est-ce qui vous a motivés à travailler avec un réalisateur dont c’est le premier film professionnel ?
Götz Otto (acteur) : Le scénario est dense et compliqué… C’est une grande chance pour moi de tourner dans un film avec beaucoup d’espoir et d’énergie…
Agnès Godey (actrice) : …J’adore l’univers Hitchcokien et les méandres psychologiques… Keyvan, je pense, emporte tout le monde…
Si vous ne deviez plus tourner qu’un film, quel en serait le genre et le réalisateur rêvé ?
Götz Otto : Retravailler avec Steven Spielberg dans un rôle plus grand (Götz était un officier nazi dans La liste de Schindler) car c’était vraiment une expérience extraordinaire pour moi…
Et vous Keyvan, si vous ne deviez plus tourner qu’un film, quel en serait le genre ?
Keyvan Sheikhalishahi : Le thriller psychologique…
2) Retour en arrière sur les carrières respectives de nos trois hôtes :
Keyvan Sheikhalishahi réalise des courts métrages depuis l’âge de onze ans. En 2014, son film amateur Turba impressionne par sa maîtrise technique. Deux ans plus tard, le jeune auteur revient aux commandes de Vesper, court métrage naviguant dans les eaux troubles du thriller psychologique. Keyvan est cette fois entouré de professionnels comme Jean-Claude Aumont à la photographie tandis que le géant allemand Götz Otto et l’actrice Agnès Godey s’affrontent aux côtés du cinéaste qui interprète le neveu du couple.
Götz Otto est un acteur Allemand qui a déjà à son actif plus de 60 longs métrages. Sa taille (1m98) un peu handicapante pour trouver des rôles (comme il nous l’avoue dans notre interview), lui a quand même permis de jouer aux États-Unis dans les remarquables La liste de Schindler, La chute ou en vilain blond contre le flegmatique et retors Pierce- 007 -Brosnan dans Tomorrow never dies. En France, il a récemment participé aux derniers épisodes des Visiteurs ainsi qu’au Astérix et Obélix : au service de sa majesté. Dans Vesper, il incarne Walter, figure inquiétante qui tourne autour de Marge.
Agnès Godey est une actrice vue principalement dans des web-séries, des téléfilms et au cinéma auprès notamment de Jean-Pierre Mocky dans Tu es si jolie ce soir. En blonde mystérieuse dans Vesper, elle fait immédiatement penser aux héroïnes d’Hitchcock, de De Palma et David Lynch.
3) Vesper le film : impressions à chaud :
Le premier court métrage professionnel de Keyvan (18 printemps seulement) en dit long sur sa capacité et son envie de créer une ambiance mystérieuse. Inspiré selon lui par les films d’Hitchcock et les thrillers vénéneux de Paul Verhoeven, les premières scènes de Vesper rappellent surtout le David Lynch de Mulholland Drive.
Qui est Marge, pourquoi est-elle hantée par des rêves d’étoiles et par la silhouette imposante de Walter (Götz Otto magnétique et charismatique en diable crève l’écran) ? Qu’est-il arrivé au neveu du couple ? Qui sont le coupable et la victime dans ce jeu de pistes mental ?
Keyvan mélange rêves, réalité et fantasmes dans une succession de séquences magnifiquement mises en scène. L’auteur sème ses indices sans apporter de réponses claires à son puzzle psychologique. Avant de nous montrer son film, Keyvan nous a rappelé sa note d’intention, son désir : illustrer la façon dont une personne se remet (ou non) d’un événement traumatique. Chacun sera donc libre de se faire son idée sur les personnages, ce qui s’est passé entre eux et si l’on est dans la réalité ou perdu dans les dédales émotionnels d’une femme brisée (Impeccable Agnès Godey).
Si le format du court (23 minutes) limite un peu le développement des personnages et surtout de l’intrigue, une chose est sûre, la carrière du jeune Keyvan Sheikhalishahi ne fait que commencer. Sa maîtrise technique et son ambition de raconter des histoires complexes en font un jeune espoir à suivre de près.
Retrouvez notre entrevue exclusive lors de la première projection privée du film avec le réalisateur et ses deux acteurs étoiles.














« On dit que quand on rêve, on ne peut pas lire. » C’est sur ces mystérieuses paroles, murmurées par Emilia, que débute le songe de Sebastián, alias Chaplin. Rêveur, ce jeune homme subit les conséquences de la vie en s’échappant littéralement dans ses chimères, là où il est le seul maître de son sort.
Nous nous retrouvons ainsi plongés au cœur de la ville de Lima, dominée par un profond réalisme… Jusqu’au plongeon interrompu dans l’imaginaire de cet homme. C’est au détour d’une rencontre foudroyante 






Bryan Fuller s’est très vite imposé comme un auteur au sein du petit écran. Là où le format des séries pousse généralement à l’uniformisation et empêche l’éclosion d’un vrai style, surtout pour un grand network comme NBC qui favorise le procedural drama. Des séries sans vraiment de fil rouge majeur ou de direction précise qui se contentent juste d’offrir des enquêtes à la semaine. Initialement, Hannibal aurait dû ressembler à cela, la première saison est d’ailleurs très ancrée dans cette formule au cours de sa première partie. Mais c’est sans compter sur la patte excentrique de Fuller et ses ambitions démesurées qui casse le format sériel pour une approche clairement plus feuilletonnante. Voulant explorer la relation ambigue et tourmentée ente Hannibal Lecter et Will Graham, l’agent spécial chargé de l’appréhender, il offre à la fois un prequel à l’oeuvre de Thomas Harris, l’auteur des aventures d’Hannibal, mais en plus il souhaite réécrire son histoire à sa sauce. Au cours des trois saisons, Fuller et ses scénaristes réinventent les personnages et l’univers ténébreux de Harris pour le présenter sous son meilleur jour. Ils réadaptent ses écrits avec grand respect malgré les libertés prises en retrouvant parfaitement les intentions du romancier mais aussi en apportant à son histoire une dimension psychologique bien plus dense. La relation au cœur de la série entre Hannibal et Will, n’a jamais été aussi fascinante et source de réflexion. Sur ces trois saisons, Fuller à su faire une réinvention remarquable du mythe que représente le personnage d’Hannibal Lecter.
La série adopte surtout le point de vue de Will Graham, un personnage qui présente une évolution plus significative que les autres. Ayant une pathologie mentale qui lui permet d’entrer en empathie avec les tueurs et donc de penser comme eux, il sera chargé par Jack Crawford, un agent du FBI assermenté, de les traquer pour les empêcher de nuire. La pression psychologique qu’il a sur les épaules le place dans une position où il devra suivre une thérapie avec Hannibal Lecter. Will est un homme fragilisé qui se trouve coincé entre deux blocs de pierre qui se livrent, sans le savoir au début, une bataille sans merci. Modelé par l’un comme par l’autre selon leurs idéaux, il sera tiraillé entre son sens de la justice et ses pulsions les plus sombres. Le triangle qui se forme entre ces trois personnages est probablement ce que la série offre de mieux, où l’amitié et la haine ne cessent de se côtoyer. Véritable jeu du chat et de la souris, la série explose vraiment dans sa deuxième saison, en s’émancipant petit à petit du procedural un peu trop routinier de la saison 1. Elle parvient à prendre par surprise avec ses développements inattendus, notamment en donnant une vraie épaisseur à ses personnages féminins comme pour Alana Bloom, qui n’était que le love interest de Will en première saison, et qui trouve une place plus prépondérante dans le jeu entre Will et Hannibal dans la saison 2. L’évolution des personnages suit une logique impeccable au fil des trois saisons qui forment un tout cohérent et qui arrivent en plus à trouver une conclusion satisfaisante et maîtrisée. La série aurait dû logiquement continuer, car la saison 3 commençait à peine à vraiment adapter les romans de Harris avec les 7 premiers épisodes qui revisitent le roman Hannibal et les 6 derniers qui s’attaquent au Dragon Rouge.
Thématiquement très dense, la narration de Fuller fut comme son propos, en constante transformation. S’intéressant à ce qui change un homme en bête, la série joue constamment avec ses deux visages. Chaque personnage a une face qu’il cache aux autres. Maniant la symbolique du chrysalide et du papillon pour accentuer la thématique de la métamorphose, la série mue de saison en saison pour atteindre sa maturité formelle et narrative dans son dernier acte. Le series finale est à ce jour un exemple de poésie visuelle tout aussi macabre que somptueuse. Constamment fasciné par la mort et la transcendance spirituelle, Bryan Fuller a imprégné Hannibal de son style comme pour ses anciennes séries. Que ce soit dans la sophistication maniérée des costumes ou cette douce ironie qui enrobe la mort, on est face à une oeuvre qui transpire constamment de personnalité. Ce ton si précis a surtout permis aux acteurs de totalement s’imprégner de la plume de Fuller et de ne faire qu’un avec leur personnage. Mads Mikkelsen avait la tâche presque impossible de succéder à Anthony Hopkins dans un rôle devenu culte. Pourtant il relève le défi haut la main. Inquiétant, énigmatique et par moments même touchant, il apporte une subtilité et une légitimité que les autres versions du personnage ne possédaient pas. Jamais le personnage n’avait été aussi proche de la vision de l’ange déchu imaginé par Harris, et Mikkelsen y trouve le moyen de signer un de ses meilleurs rôles. Hugh Dancy n’est pas en reste non plus, partageant une alchimie évidente avec Mikkelsen, il donne forme avec brio aux démons intérieurs de Will. Plus intense et ayant une palette d’émotions plus vastes que son partenaire, il offre une prestation mémorable dans le rôle le plus difficile de la série. Les deux trouvent le soutien d’un casting secondaire de talent, Laurence Fishburne est impeccable et brille par sa sobriété et son charisme tandis que Caroline Dhavernas prouve tout son talent et que l’excellente Gillian Anderson vient souvent démontrer qu’elle est une des actrices les plus passionnantes de la télévision.
Ce qui au final aura causé la mort de la série, ce n’est pas une absence de talent, elle a même prouvé être capable de très souvent atteindre l’excellence, mais elle n’était malheureusement pas adaptée à la chaîne qui la diffusait. Elle a perturbé une audience qui était plus habituée aux séries génériques et accessibles se laissant suivre sans trop avoir à réfléchir. Ici s’imposait à eux une oeuvre souvent exigeante aux réflexions relativement noires. NBC ne pouvait donc plus soutenir un programme qui était plus adapté à une chaîne câblée avec un public plus réceptif à ce genre de format et aux séries plus empruntes de personnalité. Bryan Fuller n’a jamais eu beaucoup de chance avec ses séries, Hannibal étant la seule à avoir dépassé le stade de 2 saisons car il évoluait toujours dans une entreprise où il n’y avait pas sa place. Avec sa nouveauté American Gods qui verra le jour le 30 avril sur Starz, il travaille enfin sur une chaîne du câble, ce qui lui octroiera sans doute plus de liberté. Il aura peut être la possibilité
qu’à installer un réel mystère, même si le « whodunnit » était relativement réussi. Mais forcément, plus on force, plus le concept s’use. Dommage. Alors que la fin de la saison 2 faisait déjà craindre le pire avec un changement de cap trop radical et l’apparition du thriller dans l’intime, la suite ne fait pas mieux. Tiraillée entre l’exploration des traumatismes enfouis d’un Noah décomposé qui lutte avec les fantômes de son passé, la quête de rédemption d’une Alison rangée, les regrets et la frustration d’un Cole qui s’est recasé par dépit et le sentiment de culpabilité d’une Helen qui perd le contrôle de son quotidien, la série construit progressivement un climat anxiogène pour orchestrer la révélation d’un secret. Mais le scénario s’éparpille inévitablement et le récit, qui fait la part belle à de nouveaux héros totalement inutiles, s’achève sur un final grotesque aussi caricatural que moralisateur qui fait de The Affair un show faussement audacieux à cause d’un dénouement donneur de leçons qui nous fait comprendre à gros sabots que l’adultère c’est mal et que les « méchants » finissent toujours par payer leurs méfaits. Regrettable et décevant.
confronter enfin à lui-même et à admettre l’indicible pour briser ses chaînes, se repentir et aller de l’avant. Ce cheminement et ce travail éprouvant vont plonger Noah dans une grave dépression avec le total-look : attention la barbe, la coupe hirsute, les vêtements sales, l’addiction aux médicaments et à l’alcool, les hallucinations, les accès de violence et les blackouts ! Même si le trait est légèrement forcé (reconnaissons l’évidence), cette crise existentielle rend le héros profondément attachant et renforce efficacement notre empathie envers lui, mais pas seulement. En se regardant enfin en face, Noah endosse la responsabilité de ses actes et réalise que ses décisions ont souvent été guidées par son inconscient : l’étrange Gunther (Brendan Fraser) est là pour le lui faire comprendre. Et s’il s’était volontairement jeté derrière les barreaux pour se punir d’un acte qu’il ne s’est jamais pardonné ? Pire, et si la nature de sa relation avec Alison était malsaine, parasitée par leurs problématiques respectives ? Était-ce de l’amour, ou bien une relation pansement qui a atteint ses limites ? Noah et Alison se sont-ils mis ensemble pour les bonnes raisons ? Tant d’interrogations qui remettent en cause le fondement même de la série, et c’est ici que le bât blesse.
ans une démarche de reconstruction charitable en aidant les femmes qui elles aussi, ont dû gérer la mort d’un enfant. En l’espace de quelques épisodes, la rebelle imprévisible et la séductrice incandescente se transforme en sainte, et cherche l’absolution : elle paye. Pareil pour Noah, qui paye son infidélité au centuple : désavoué par ses enfants et haï par sa fille aînée, il touche le fond et se voit rejeté par tout le monde, mis à la porte de ses deux foyers pour finir seul, dehors, dans le froid, le soir de Noël : il paye. Alors, que veut-on nous faire comprendre ? Faut-il y voir un message moralisateur fustigeant et condamnant sévèrement l’adultère ? On a du moins ce sentiment, surtout que même les personnages secondaires en font les frais, comme Juliette, l’universitaire française qui trompe son mari grabataire avec Noah : sermonnée par sa fille, humiliée par sa corporation, renvoyée de son travail, raillée par ses amies et veuve, elle paye. Tout le monde paye. Et ça finit par devenir trop sérieux : c’est grave. C’est moraliste.
Comment ne pas devenir fou ? Le retour à la vie de ces soldats, ces combattants presque encombrants tant ils sont les revenants d’une guerre à oublier au plus vite, est compliqué. Emmanuel Courcol l’a bien compris dans ce Cessez-le-feu qui commence pourtant dans une tranchée dirigée par un Romain Duris débarrassé (ou presque) des oripeaux de féminité d’
A la silhouette torse bombé (parfois c’est un peu trop, mais Duris sait s’emparer de cet être fragile et fort à la fois) de Georges répond le long corps fin et apaisant d’Hélène. La voilà qui rit, qui veut apprendre à conduire, qui ne se laisse pas si facilement attraper. Cette femme libérée vient remettre en question la fuite en avant de Georges. Ce dernier a en effet, et c’est un des autres atouts du film, fuit ses responsabilités pendant 5 années passées en Afrique. L’intrigue se passe donc en 1923 quand on veut oublier, mais que c’est encore là sur les visages des revenants. D’ailleurs « revenant » c’est le geste qui veut dire Georges dans le langage des signes que son frère s’invente. Georges est revenu parce que là-bas non plus il ne pouvait pas échapper à la guerre (d’où la presque ironie du titre). Il mélange ses souvenirs de guerre à ses souvenirs d’évasion, de négociation. Nous voilà plongés dans un passé colonial assez peu abordé au cinéma. L’acteur Wabinlé Nabié interprète le guide et ami de Georges, qui rejoue comme un conte chaque soir la guerre devant des assemblées de villageois. Il se croit protégé par une tour Eiffel de pacotille qu’il porte autour du cou.
Avec de très belles images, une attention aux corps, aux gestes et aux êtres, sans chercher à ériger des héros, Emmanuel Courcol réussit un film sensible et attachant. Un film où une femme apprend à conduire une voiture en 1923, faisant écho à sa sœur de cinéma de 2017 qui conduit aux côtés de son père dans le désert israélien dans Tempête de sable. Ici, la tempête est intérieure. A l’impossible nul n’est tenu et survivre à la guerre quand ce n’est pas la mort qui est venue chercher le soldat relève de l’impossible. Pourtant avec pudeur, honnêteté et même une certaine douceur, Emmanuel Courcol rend hommage à ceux qui firent l’impossible. Ils le font encore aujourd’hui et Of men and war nous l’a rappelé très justement l’an dernier. Ici, tout est affaire de contraste : c’est le colosse Grégory Gadebois qui se mure dans le silence, c’est le doux Romain Duris qui joue des durs, c’est la fêle Céline Sallette qui prend sa vie en main, refuse le malheur. Peut-être entraînera-t-elle avec elle d’autres retours à la vie. La guerre a certes effacé les vies, pas la possibilité pour les caractères de se déployer à nouveau et de faire l’impossible.