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« Derrière les écrans » : l’armée invisible des plateformes en ligne

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Chercheuse et enseignante en sciences de l’information à l’Université de Californie, Sarah T. Roberts a enquêté durant plusieurs années sur les dessous de l’Internet. Elle s’est intéressée à la modération commerciale de contenu, son organisation et ses conséquences. Une matière qu’elle a compilée dans l’ouvrage Derrière les écrans, paru aux éditions La Découverte.

C’est la face cachée des applications mobiles et des plateformes en ligne, et notamment des réseaux sociaux. Dès lors qu’un utilisateur adresse un signalement de contenu inapproprié lors de sa navigation, une personne affectée à cette tâche est chargée d’en vérifier la teneur et, éventuellement, de le supprimer. Cet acte loin d’être automatisé repose sur des bataillons de travailleurs dont on ignore à peu près tout. Avec Derrière les écrans, Sarah T. Roberts lève un coin de voile sur ceux qu’on appelle tour à tour modérateurs, administrateurs ou gestionnaires de contenus. Elle se penche sur leur statut, leurs conditions de travail et leurs ressentis.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que notre expérience socio-technologique est déterminée par la modération commerciale de contenu. En censurant des publications, vidéos ou commentaires jugés problématiques, les modérateurs se livrent à une expurgation qui influe directement sur les éléments visibles aux yeux des internautes. Le Web est donc loin d’être cet espace de liberté absolue promu à ses débuts. La modération répond d’ailleurs à des objectifs très hétérogènes : respecter la charte d’une plateforme, veiller à assurer à chaque utilisateur une navigation agréable, se conformer aux lois régissant les publications en ligne, préserver l’image de marque d’une entreprise… Le gestionnaire doit dès lors comprendre la langue employée par les utilisateurs, le contexte de publication, le mode de fonctionnement de la plateforme qui l’emploie et la culture des internautes exposés aux contenus afin d’exercer son travail de modération de façon pertinente et mesurée.

Pourtant, comme le révèle Sarah T. Roberts, « ceux à qui l’on confie ces tâches ont, bien souvent, un statut et un salaire très inférieurs à ceux des autres travailleurs de l’industrie technologique, avec qui ils partagent parfois les mêmes bureaux ». La modération commerciale de contenu est en effet un travail ingrat, souvent externalisé et précaire, parfois confié à des sous-traitants, des centres d’appels ou des plateformes de micro-travail rémunérant leurs prestataires à la tâche. Ces gestionnaires souvent mal payés et déconsidérés, parfois esseulés dans leur activité quand ils sont micro-travailleurs, ont pourtant une importance capitale. Ils traitent à un rythme effréné des milliers de publications pornographiques, racistes ou brutales. Sarah T. Roberts le résume en ces termes : « Ces plateformes engagent donc des modérateurs de contenu pour exécuter des tâches aussi banales et répétitives qu’abrutissantes, qui les exposent à des images et à des contenus pouvant être violents, dérangeants, voire psychologiquement traumatisants. »

C’est un versant essentiel de Derrière les écrans. Les modérateurs interrogés par Sarah T. Roberts sont souvent prisonniers de séquelles psychologiques matérialisées par l’impossibilité de se détacher émotionnellement de leur travail. Des images obsédantes peuvent par exemple les tirailler ou les pousser à se replier sur eux-mêmes. On manque malheureusement de données – et de recul – sur les souffrances occasionnées par une exposition prolongée à du contenu sensible. Pédophilie, menaces de suicide, propos offensants, images terroristes ou de guerre : longue est la liste des éléments horrifiants soumis au jugement des modérateurs – lesquels aboutissent parfois, in fine, aux mains des autorités compétentes, sans qu’ils sachent quelles suites leur sont données.

Cette souffrance psycho-socioprofessionnelle explique peut-être le système de rotation mis en place par certaines firmes. Sarah T. Roberts a ainsi rencontré des interlocuteurs dont les contrats ne couraient que sur douze mois, renouvelables une fois après trois mois d’arrêt. Avec le temps, confesse un modérateur, s’instaurent en outre une forme de lassitude et des performances amoindries. Le recours par des sociétés technologiques à des prestataires externes (oDesk pour Facebook, par exemple) ou à l’outsourcing dans des pays exotiques comme les Philippines, pourvus de zones économiques spéciales et d’infrastructures privées adaptées à leurs besoins, leur permet par ailleurs de se dédouaner des conséquences directes du travail de modération. C’est peut-être cela, l’invisibilisation, qui constitue la principale menace pour les gestionnaires de contenu.

Derrière les écrans, Sarah T. Roberts
La Découverte, octobre 2020, 264 pages

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« Les Mots perdus » : horizon appauvri

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Depuis le 30 septembre, un nouveau best-seller est disponible aux éditions Les Arènes. Les Mots perdus s’est en effet vendu à plus de 250 000 exemplaires à travers le monde et a remporté plusieurs prix prestigieux dont celui du Livre pour enfants du British Book of the Year Awards. Son principe est à la fois simple et ambitieux : réhabiliter ces mots, rattachés à la nature, qui s’estompent jusqu’à disparaître, et auxquels se substitue de plus en plus un jargon technologique privé d’affectivité.

En 2007, l’Oxford Junior Dictionary s’est nanti de nouveaux termes liés au secteur technologique, tandis que d’autres, attachés au monde naturel, disparaissaient de ses pages. Ce qui peut s’expliquer a priori – privilégier la prévalence lexicale – est plus difficilement justifiable dès lors qu’il s’agit d’appauvrir l’horizon cognitif des enfants. Pour le comprendre, on peut se reporter au philosophe Alfred Jules Ayer, qui postulait que nos capacités conceptuelles dépendent directement du vocabulaire disponible pour les matérialiser. On peut aussi s’en remettre, plus prosaïquement, à George Orwell et son livre d’anticipation 1984 : « L’appauvrissement du vocabulaire était considéré comme une fin en soi et on ne laissait subsister aucun mot dont on pouvait se passer. La novlangue était destinée, non à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée, et la réduction au minimum du choix des mots aidait indirectement à atteindre ce but. »

Dans un superbe ouvrage sobrement intitulé Les Mots perdus, l’auteur Robert Macfarlane prend le parfait contrepied de l’Oxford Junior Dictionary en restaurant précisément vingt mots qui furent supprimés de ses pages. Alouette, clochette, loutre, pissenlit ou saule font ainsi tous l’objet d’un poème acrostiche. Chaque terme est traité sur six pages magnifiquement illustrées par Jackie Morris, dont le travail a depuis lors été maintes fois exposé. L’illustratrice répond à la sensibilité subjective des textes de Macfarlane par des aquarelles envoûtantes mettant la « chose » en contexte. Ce qu’il en ressort est à la fois précieux et poétique, sophistiqué et amarré à la nature. De quoi nous réconcilier avec les mots, ceux qui disparaissent et ceux qui demeurent, ceux qui se distinguent par leur fonctionnalité et ceux qui nous transportent dans le domaine du rêve et de l’imagination.

Les Mots perdus comporte une double célébration à l’égard de la nature. À l’écrit et à l’oral, avec ses rimes, ses allitérations et ses métaphores inspirées. Il enchante et réinvestit un domaine de la pensée et de la condition humaines qu’une sinistre habitude tend ordinairement à reléguer au second plan. Le charme qui se dégage de l’album est sans conteste pluriel : il va de la musicalité et des subtilités de la langue à la beauté graphique des illustrations.

Les Mots perdus, Robert Macfarlane et Jackie Morris
Les Arènes, septembre 2020, 128 pages

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« L’Ennui des après-midi sans fin » : balade imaginaire

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Le premier album de Gaël Faye est sorti en 2014. Il comportait une chanson singulière et poétique intitulée « L’Ennui des après-midi sans fin ». Cette dernière porte sur ces moments où le temps apparaît comme suspendu et où l’imagination se met soudainement en branle. Elle sert d’assise au présent album, richement illustré par l’expérimenté Hippolyte.

Oubliez la télévision, l’ordinateur, la tablette, les réseaux sociaux, les applications mobiles, les jeux vidéos. Revenez à une époque, pas si lointaine, où le temps libre était constitué de rencontres en chair et en os, de pratiques sportives, de méditation, de « trésors d’imagination » et d’un « espace […] fabriqué d’immenses rêves ». Ce parti pris, c’est celui de Gaël Faye, dont la chanson « L’Ennui des après-midi sans fin » a été adaptée dans un album éponyme, bénéficiant des dessins enchanteurs d’Hippolyte.

L’ennui tel qu’entendu par Gaël Faye n’a rien de soporifique. Il se caractérise plutôt par un moment d’oisiveté où la technologie ne fournit pas de solution prête à l’emploi pour « tuer le temps ». Le temps, justement, les enfants doivent alors l’apprivoiser, se le réapproprier, y déployer leurs songes et leurs scénarios de jeu. Souvenons-nous du philosophe français Gaston Bachelard, qui écrivait en 1942 que « la rêverie est un univers en expansion, un souffle de parfums qui émane des choses grâce à un rêveur ».

La formation d’images mentales, la conquête d’un univers cognitif inexploré passent par les activités, ludiques ou non, qui précédaient nos domiciles peuplés d’écrans. Gaël Faye le verbalise parfaitement : « Dans le ventre de la maison, des adultes en digestion et moi coincé dans mes questions, prisonnier d’une toile au plafond. » Plus loin : « À l’intérieur, il fait frais, le carrelage une mosaïque sur lequel mes voitures jouets dessinent des routes périphériques. »

Les magnifiques doubles pages d’Hippolyte l’indiquent clairement : les après-midi sans fin sont aussi une opportunité de renouer avec la nature, de prendre place « sous le ficus », « arbre temple », « arbre univers ». Il s’agit, plus prosaïquement, de se constituer un monde intérieur, de l’esquisser puis de l’étendre. On pourrait d’ailleurs prolonger le propos de Gaël Faye en rappelant les alertes provenant du monde scientifique : les données disponibles montrent en effet que les écrans influent négativement sur le niveau de lecture, de langage et de sociabilité des enfants. De quoi renouer avec un ennui salvateur.

L’Ennui des après-midi sans fin, Gaël Faye et Hippolyte
Les Arènes, septembre 2020, 28 pages

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3.5

« Les Complotistes » : au-delà du réel

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Fabrice Erre et Jorge Bernstein satirisent le complotisme le temps d’une bande dessinée. Pour ce faire, ils mettent au jour le modus operandi de ceux qui colportent leurs doutes et leurs théories obscures de porte en porte – ou plutôt d’écran en écran.

Pour l’historien Timothy Snyder, la post-vérité est un pré-fascisme. Les fake news ont pourtant connu un essor sans précédent sous la présidence de Donald Trump : en juin 2017, le New York Times recensait déjà 53 mensonges proférés par le locataire de la Maison-Blanche. Trois années plus tard, c’est une pandémie mondiale qui va servir d’incubateur aux contre-vérités et, par extension, au complotisme. En Belgique, on apprenait ainsi qu’une unité de la police fédérale avait répertorié, fin août 2020, 237 contenus signalés aux plateformes de réseaux sociaux ayant fait l’objet d’un retrait pour cause de désinformation. Les debunkers des services de fact checking de la presse traditionnelle ont publié des centaines d’articles visant à discréditer les théories fumeuses qui pullulent sur Internet. France Culture a même proposé une série d’émissions intitulées « Covid-19, une épidémie de fausses informations ».

À n’en pas douter, Fabrice Erre a conçu Les Complotistes en réaction à cette lame de fond qui bouleverse l’information depuis maintenant plusieurs années. Le cours de « Théorie et pratique de la mise en question » auquel est inscrit Kévin_Néo participe d’une entreprise de déconstruction des fake news. Il en rappelle les antécédents historiques – les premiers pas de l’homme sur la lune, l’assassinat de J.F. Kennedy ou le 11 septembre – et démontre comment le doute s’insinue dans les esprits. En s’arrêtant sur des détails, en percevant des signes là où il n’y en a pas, en projetant de la suspicion sur toute chose, par l’intermédiaire des trolls et en recourant souvent à quelques boucs émissaires tout désignés (les juifs, les francs-maçons, les Illuminati, les reptiliens…). Les grandes lignes directrices du complotisme ? On nous ment, on nous manipule, les autres sont naïfs, mais nous, heureusement, sommes dans le vrai. Soyez hermétiques aux arguments des autres, mais martelez et imposez les vôtres.

Les Complotistes se plaît à opposer à ces théories farfelues les réponses ingénues – mais souvent pleines de bon sens – du jeune Kévin_Néo (qui est le seul à suivre les cours d’un professeur authentiquement paranoïaque). L’album présente aussi les effets délétères frappant ceux qui sont soumis à des torrents de désinformation : à force d’entendre les mêmes arguments à longueur de journée, le jeune étudiant finit par se convaincre que la fille dont il est épris fait partie d’une gigantesque conspiration, ce qui occasionne des quiproquos plutôt cocasses. Entre chaque chapitre de la bande dessinée se glissent les fiches du « Livre de l’élève », elles aussi comptables des méthodes mises en œuvre par les complotistes. L’ensemble se lit avec plaisir, sur un ton bon enfant, mais non moins pertinent pour autant. Les planches, découpées en neuf cases et souvent dépourvues de décor, se mettent au diapason d’un récit caustique et emporté.

Les Complotistes, Fabrice Erre et Jorge Bernstein
Dupuis, octobre 2020, 144 pages

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« Inhumain » : dystopie extraterrestre

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Denis Bajram, Valérie Mangin (au scénario) et Thibaud de Rochebrune (au dessin) nous emmènent aux confins de l’espace. L’équipage d’une mission spatiale terrestre échoue sur une planète étrange, placée sous la coupe d’un « Grand Tout » à l’identité mystérieuse.

Un vaisseau d’exploration spatiale se pose sur une planète inconnue. L’équipage, échoué dans l’océan, craint la mort par noyade avant d’être secouru en urgence par des pieuvres géantes apparemment douées d’intelligence. Une fois sur la terre ferme, il tombe nez à nez avec des humains parlant la même langue, mais apparaissant étrangement apathiques. Ceux-ci semblent entièrement au service d’un « Grand Tout » déifié et incontesté. C’est le point de départ, inquiétant et dystopique, d‘Inhumain.

À bien y regarder, le scénario de Denis Bajram et Valérie Mangin possède tous les ingrédients d’une fable bien ficelée. Son cadre mystérieux, sa manière d’unir deux communautés dissemblables, sa constitution d’un écosystème contraignant les hommes (et non l’inverse), sa volonté d’interroger les liens de subordination ou de faire de la souffrance la condition sine qua non de la liberté (deux attributs religieux évidents) supportent une multiplicité de lectures et donnent lieu à des situations souvent haletantes. Il est par ailleurs intéressant de noter que l’intrigue aboutit à un asservissement graduel des membres de l’équipage, mais que cette perte de libre arbitre ne s’applique pas à l’androïde Ellis – ce qui constitue un paradoxe évident quand on considère qu’une machine est par nature programmée et donc déterminée.

L’équipage terrestre, parti initialement à la recherche d’une colonie spatiale, va peu à peu découvrir la typologie des lieux – et le lecteur également, par son intermédiaire. Différents peuples cohabitent en réalité sur ce qui apparaît comme une île rudimentaire. Chacun concourt, par l’accomplissement de tâches spécifiques, à la préservation d’un équilibre précaire. Outre les mystères présidant à cet état de fait, ce que semblent interroger les auteurs est la pertinence d’une perpétuation de l’espèce dans des conditions incompatibles avec le bien-être collectif et l’accomplissement individuel. Survivre pour survivre, privé de culture, d’histoire, de spontanéité et d’affectivité, n’est-ce pas une existence en trompe-l’œil ? La vie au sens biologique du terme a-t-elle un sens dès lors qu’elle est expurgée d’épanouissement ?

Porteur de questionnements profonds, Inhumain se distingue également par ses sophistications figuratives. Si l’écosystème imaginé par les auteurs est à la fois inventif et ingénieux, Thibaud de Rochebrune a la bonne idée de lier chacune de ses couches – c’est-à-dire chacun de ses mondes – à des éléments et des couleurs qui lui sont propres. La qualité de ses planches, son souci du détail, sa capacité à dessiner toute une panoplie d’émotions et à porter l’effroi sont idéalement exploités dans un album où l’expressivité des visages, notamment, a un rôle-clé. Car entre l’astronaute libre échoué et l’autochtone servile, il n’y a parfois qu’un trait de crayon conférant, ou non, ce supplément d’âme qui donne à la vie toute sa saveur.

Inhumain, Denis Bajram, Valérie Mangin, Rochebrune
Dupuis, octobre 2020, 104 pages

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4

Festival Lumière 2020 : Vaurien, la virée sociale et nocturne de Peter Dourountzis

Présenté au Festival Lumière 2020 sous le label de la sélection officielle du Festival de Cannes 2020, Vaurien est un thriller social réaliste, abouti et sombre mais qui manque un peu de tranchant pour un premier film.

Souvent les premiers films en montrent beaucoup quitte à asséner un semblant de personnalité filmique pour que le cinéaste puisse démarquer sa démarche de celle des autres. Pour Vaurien de Peter Dourountzis, c’est un peu le contraire. L’économie de moyens est de mise, et l’aspect naturaliste prend le pas sur le reste, faisant une part belle à son portrait d’une société sous-jacente qui tente de joindre les deux bouts. Car aux delà de son personnage principal, sans abris et tueur en série, Vaurien est un film à la narration, qui à l’image de Djé son protagoniste, navigue parfois à vue et se laisse porter par les événements.

Djé passera de la rue à l’appartement d’un ami, d’une toute petite chambre de banlieue habitée par 4 ou 5 immigrés jusqu’à l’occupation d’un squat avec les différents membres d’une association. Cela permet au cinéaste de se réapproprier habilement et visuellement des lieux qu’on ne voit pas souvent dans le cinéma français interlope ou de leur donner une fonction autre. Pour son personnage principal, cette liberté de mouvement, le fait de passer inaperçu lui permet d’agir dans l’ombre et de violenter les femmes comme il le fait à sa guise. Et à ce rythme, se distinguent deux voies qui composent l’œuvre : le portrait d’une société en marge où les minorités deviennent parfois (ou souvent) des proies faciles, même à chaque coin de rue (l’arrestation policière, les signalements de panneaux pour que les femmes fassent attention, la bagarre contre les skins ou la dispute dans le bar au sujet des règles des femmes), et puis de l’autre, il y a le cinéma de genre où le thriller mortifère se joue autour du personnage principal de Djé et son visage angélique.

La thématique qui relie les deux sphères du film est que les apparences sont souvent trompeuses. Pierre Deladonchamps incarne idéalement cette ambiguïté entre la violence qui émane de lui – et de ses actes – et cette capacité qu’il a à la dissimuler par son regard bleu et sa gueule de « beau gosse », qui s’éloigne fortement de l’image pré requise qu’on peut avoir sur ce genre d’hommes (au contraire de Golden Glove de Fatih Akin). Arrivant habilement à faire le pont entre les deux, se jouant des genres dans des lieux de la routine quotidienne pour faire naître la tension comme lors de cette scène de regard dans le bus (qui fait penser à celle de Shame de Steve McQueen mais sans l’aspect criminel et prédateur de la chose), Peter Dourountzis a le talent de ne jamais alourdir son propos ou de surligner ses effets quitte à laisser de réelles zones d’ombre sur le passé du personnage et ses motivations premières.

Sans perdre de vue son sujet et sans casser le rythme de son récit, Vaurien arrive à la fois à rendre tangible une misère sociale préoccupante et à rendre nébuleux et ténébreux le parcours d’un tueur en série d’où s’échappe une certaine empathie lors sa relation avec la jeune et frondeuse Maya (sublime Ophélie Bau). Malgré ce réalisme de tous les instants et un beau regard sur la France des délaissés, qui n’est pas si habituel dans notre cinéma et n’est pas sans rappeler Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin, cette dite économie de moyens devient aussi un peu le talon d’Achille d’un film parfois trop monochrome dans ses intentions, trop descriptif et pas assez introspectif, qui aurait mérité une perte de contrôle plus flagrante, des idées de genre plus accentuées et la captation d’une noirceur sensitive plus palpable à l’écran pour réellement nous embarquer dans le cheminement de cette dangerosité humaine. 

Fiche Technique – Vaurien

Réalisateur : Peter Dourountzis
Scénario : Peter Dourountzis
Casting: Pierre Deladonchamps, Ophélie Bau, Sébastien Houbani…
Sociétés de distribution : Rezo Films
Durée : 1h35
Genre: Drame social/Thriller
Date de ressortie :  9 juin  2021

 

 

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3

Festival Lumière 2020 : Drunk, le cocktail funambule de Thomas Vinterberg

La communauté et le visage de l’homme sont des thématiques qui ont toujours modelé les films de Thomas Vinterberg. Après La Chasse, le duo composé de Thomas Vinterberg et Mads Mikkelsen revient faire des siennes avec Drunk pour notre plus grand bonheur. 

Comme le nom du film l’indique, Drunk, il va être question d’alcool. 4 professeurs de lycée qui manquent de panache et de charisme à la fois dans leur salle de classe face à leurs élèves dissipés mais aussi dans leur vie de couple léthargique, vont tenter l’expérience de vivre avec 0,5g d’alcool dans le sang pour expérimenter les effets que cela pourrait avoir sur leur vie de tous les jours, idée farfelue provenant des écrits du philosophe Finn Skårderud. 

C’est alors que commence cet ersatz entre La Grande Bouffe et The Full Monty alcoolisé qui voit cette fois-ci, non pas la danse et l’appropriation du corps comme vecteur social de désinhibition et d’incarnation, mais l’alcool comme catalyseur d’énergie, de relief social et miroir de la véritable insouciance qui pourrait définir l’humain au quotidien. Le film, dans son rythme effréné, nous emballera avec ivresse. 

Ecrit comme une sorte de « Rise and Fall », car le film ne pourra (et ne pouvait) éviter les dérives d’une telle initiative, Drunk est un rollercoaster qui draine cet effluve survitaminé dans les veines de chacun de ses plans. Que cela soit par la fougue de ces 4 acolytes (incroyable Mads Mikkelsen), de sa caméra mouvante et musclée, de cette énergie communicative, de cette écriture qui sait faire le pont entre le drame qui se joue devant nos yeux et le pan comique du récit, Thomas Vinterberg ne perd jamais en rythme et en vivacité. 

Film de potes, expérience sociale, portrait de quarantenaires qui voient une fougue et une jeunesse leur échapper, dessin d’une société solitaire, Drunk avait tout du projet facile et casse gueule. Pourtant, le cinéaste réussit son coup grâce à son regard aussi potache qu’habile sur ce sujet. Sujet au combien difficile, qui arrive à se relever non sans mal après la gueule de bois (son euphorique climax), même s’il est vrai que Drunk n’observe pas sa thématique par tous les versants et met soigneusement (malheureusement) de côté quelques dérives familiales ou même sociétales inhérentes engendrées ou accentuées par l’alcool (la violence, la hiérarchisation…). 

Mais là où Thomas Vinterbeg arrive à se raccrocher aux branches, c’est dans sa démarche, aussi humaine que sincère qui comprend que l’alcool n’est qu’un accélérateur pulsionnel qu’on ne peut pas mettre à foison aux mains de tous et toutes et qui ne pourra jamais dissimuler à long terme les défaillances d’un ménage ou d’une vie terne. L’objectif n’est pas tant l’alcool ni même les effets qui en découlent. Mais dans cette société normative, qui parfois nous impose une manière de nous comporter et de nous sociabiliser avec les autres, Drunk respire ce lâcher-prise, ce recentrage sur soi et vers la communauté, cette envie d’aller vers l’autre, cette confiance qui devrait alimenter chacun de nos pas. 

Là où les écrans numériques, les pleurs en fond de classe et le silence séparent les âmes, la solidarité et la festivité communautaire remplissent les coeurs et les liens. Que l’alcool coule à flot ou non, Drunk est un film qui rend hommage, avec vomis, à cette perte de contrôle, à ce consumérisme qui vise à être réellement soi, pour le meilleur et pour le pire. 

Bande Annonce – Drunk

Synopsis : Quatre amis décident de mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien selon laquelle l’homme aurait dès la naissance un déficit d’alcool dans le sang. Avec une rigueur scientifique, chacun relève le défi en espérant tous que leur vie n’en sera que meilleure ! Si dans un premier temps les résultats sont encourageants, la situation devient rapidement hors de contrôle.

Fiche technique – Drunk

Réalisateur : Thomas Vinterberg
Scénario : Tobias Lindholm, Thomas Vinterberg
Casting: Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe, Magnus Millang…
Sociétés de distribution : Haut et Court
Durée : 1h55
Genre: Drame
Date de ressortie :  14 octobre  2020

 

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4

Festival Lumière 2020 : Falling, le tendre portrait familial de Viggo Mortensen

Avec Falling, Viggo Mortensen nous raconte la modeste mais douloureuse histoire d’un fils qui voit son père, avec lequel il a eu une relation tumultueuse, perdre la tête et ne plus pouvoir être autonome pour faire tourner sa ferme. Il va tant bien que mal essayer de l’accompagner dans cette profonde chute mémorielle. 

Etre un acteur aussi charismatique et faire son premier film soulève des questions et surtout des attentes. Pourquoi ? Quel visage va donner Viggo Mortensen à son film? Quelles influences, surtout pour un premier film ? En ce sens, Falling contient plus de similitudes avec la bienveillance et la bienséance d’un Green Book qu’avec les zones d’ombre humaines d’un David Cronenberg, pour faire étroitement référence à la filmographie de son géniteur. 

C’est alors que Falling trace son chemin sur deux sillons bien distincts mais qui ne cessent de se rejoindre pour raconter ce « road movie » familial : le choc des cultures et la perte de mémoire. Le choc des cultures, premièrement, évoqué par deux visions de l’Amérique qui s’opposent, d’où l’envie peut être implicite chez le cinéaste qu’est Mortensen à vouloir tacler aisément les USA de Trump. D’un côté, vous avez le père réac’ qui crache sur tout ce qui bouge voyant les « bonnes valeurs » américaines partir à vau-l’au, matérialisant le mythe du cowboy américain abandonné après ses sacrifices, qui n’hésite pas à déballer son homophobie, son racisme, son sens du virilisme et du sexisme. 

Avec un Lance Henriksen habité et frondeur, le film joue les équilibristes à bon escient entre la drôlerie communicative provenant de ce fiel incessant et vulgaire et le malaise familial qu’il provoque. Malgré un talent certain pour la direction d’acteur, un rythme soutenu, une émotion débordante et la modestie de son dispositif scénique, le film peine parfois à convaincre à travers le portrait sociétal et politique qu’il essaye de dépeindre, manquant de finesse et de nuance (les clichés de la famille moderne et sa représentation qui coche toutes les cases) mais aussi et surtout de finalité narrative. Ces multiples saillies verbales semblent être parfois plus utilisées comme gimmicks que comme tremplins narratifs, adossés à une mise en scène qui essayent de jongler difficilement entre académisme et classicisme. 

Ce rôle de grand-père acariâtre fait penser aux rôles qu’incarne Clint Eastwood dans ses propres films (Gran Torino ou La Mule) mais sans l’acuité de l’écriture de ce dernier. Mais cette lourdeur dans le traitement sociétal, qui se répercute avec parcimonie sur des dialogues un brin didactiques (comme durant cette scène imbitable de repas au milieu du film), ne sauraient gommer les nombreuses qualités que laisse transparaitre Falling lorsqu’il fait parler le silence et le vertige des émotions de ses personnages. 

Que cela soit au travers de ce père raté qui fut également un mari pitoyable, ou de ce fils homosexuel rejeté et incompris par son père qui cherche avec affection un regard approbateur, Falling transpire la sincérité et la rugosité lorsqu’il faut aller chercher les tressaillements sensitifs. Aidé en cela par un montage quelque peu sensoriel et des flash-backs évocateurs, l’écriture trouve à ce moment un réel point d’ancrage et filme avec candeur la mémoire défaillante d’un homme aux regrets infinis sur sa vie de couple, ampli de haine de lui-même et de culpabilité. Délaissé de toute envie moralisatrice, le film enlève cette épée de Damoclès pour enfin s’exprimer et devenir un portrait familial déchirant et vigoureux. 

Bande Annonce – Falling

Synopsis : John vit en Californie avec son compagnon Eric et leur fille adoptive Mónica, loin de la vie rurale conservatrice qu’il a quittée voilà des années. Son père, Willis, un homme obstiné issu d’une époque révolue, vit désormais seul dans la ferme isolée où a grandi John. L’esprit de Willis déclinant, John l’emmène avec lui dans l’Ouest, dans l’espoir que sa soeur Sarah et lui pourront trouver au vieil homme un foyer plus proche de chez eux. Mais leurs bonnes intentions se heurtent au refus absolu de Willis, qui ne veut rien changer à son mode de vie…

Fiche technique – Falling

Réalisateur : Viggo Mortensen
Scénario : Viggo Mortensen
Casting: Lance Henriksen, Viggo Mortensen, Terry Chen, Laura Linney…
Sociétés de distribution : Metropolitan FilmExport
Durée : 1h52
Genre: Drame
Date de ressortie :  4 novembre 2020

 

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3.5

L’Homme à la Caméra : Dziga Vertov et la prise de conscience des spectateurs

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Les années 20 ont été très prolifiques en recherches artistiques d’avant-gardes. Dans le domaine du cinéma, cela a donné les premiers films d’Eisenstein ainsi que les travaux du groupe des Kinoki, dont le plus célèbre représentant reste Dziga Vertov. Sorti en 1929, L’Homme à la Caméra est le manifeste de cette conception du cinéma.

“ A l’attention des spectateurs : le présent film se propose comme une expérience de retransmission cinématographique de phénomènes visibles, sans l’aide de l’écriture (film sans intertitres), sans l’aide d’un scénario (film sans scénario), sans l’aide du théâtre (film sans décors, sans acteurs, etc.). Ce travail expérimental a pour but la création d’un langage cinématographique absolu et international complètement libéré du langage théâtral et littéraire.”

L’Homme à la caméra est l’aboutissement, le point culminant des recherches théoriques de Dziga Vertov et de son groupe, les Kinoki (mot-valise russe composé de Kino, le cinéma, et Oki, l’œil, et parfois traduit en français sous le nom de Cinops).
L’Homme à la caméra se déploie dans deux directions différentes.
D’un côté, c’est une représentation d’une journée dans la ville d’Odessa. Le film ne raconte, à proprement parler, quasiment rien, dans le sens où il n’y a pas une action principale, avec quelques protagonistes agissant les uns avec ou contre les autres. Le personnage principal, c’est la population d’Odessa dans son ensemble, montrée dans ses multiples activités quotidiennes : ouvrir des magasins, se promener en voiture, aller à la plage, se marier ou divorcer, mettre au monde un enfant, etc.
Vertov conçoit le cinéma comme un “déchiffrement de la vie comme elle est” (dans le texte Le principe du Ciné-œil). Le cinéma socialiste, selon Vertov, doit s’élever contre les “drames d’art”, un cinéma “bourgeois” “avec baisers et avec crimes”. Le texte inscrit à l’écran au début du film (l’un des rares cartons qui s’affichera durant L’Homme à la caméra) nous prévient : il n’y a ici ni acteurs, ni scénario, ni décors, etc. Vertov veut éliminer tout le côté artificiel du cinéma pour se focaliser sur une représentation de la vie dans sa multiplicité et sa diversité.

“On y montre un ouvrier, un paysan,
Un curé, un fripon, un bouilleur de cru, un koulak, un mondain,
un sans-abri, un magicien, un pionnier
et d’autres trucs divers et variés…”

La particularité du langage cinématographique est donc, selon Vertov, de montrer la vie et sa diversité par la science du cadrage et du montage, ainsi que par toute une série de procédés (surimpressions d’images, arrêts sur image, ralentis ou accélérations…). La caméra est un prolongement de l’œil humain, il permet de voir la réalité dans sa totalité, ce que les humains ne peuvent faire. Symboliquement, Vertov nous montre même une caméra qui se dresse toute seule, se met debout et part filmer sans l’aide d’aucun humain : le cinéma des Kinoki se veut totalement objectif, dépourvu du prisme déformant de la subjectivité humaine.
L’Homme à la caméra devient alors un véritable manifeste pour un cinéma socialiste, dans la droite ligne des avant-gardes qui ont poussé sur le terreau de la révolution bolchévique.

“Nous sommes contre le marché entre le metteur en scène sorcier et le public ensorcelé.
Seule la conscience peut lutter contre les suggestions magiques de tous ordres.”

L’autre position majeure qui a guidé la création de L’Homme à la caméra consiste à montrer le film en tant que film. Ainsi, la séquence d’ouverture montre une salle de cinéma en train de se remplir et un projectionniste qui se prépare à projeter le film que nous allons voir. Plusieurs fois, nous verrons le caméraman lui-même en train de filmer les scènes que nous découvrons, et nous assisterons même au montage (réalisé par la propre femme de Vertov, effectivement monteuse du film).
Ainsi, L’Homme à la caméra est un film qui ne cache pas être un film. Volontairement, Vertov détruit ce que l’on appelle “l’illusion référentielle” : le public doit être conscient d’être devant un film. C’est ce genre de prise de conscience qui, selon Vertov, libère les spectateurs de l’enchantement des films de divertissement qui, eux, cherchent systématiquement à cacher leur caractère artificiel.
Ainsi, L’Homme à la caméra expose, par l’exemple, les conceptions théoriques des Kinoki. Vertov pousse au sommet ses recherches d’un langage cinématographique absolu et unique. En cela, il s’agit avant tout d’un film sur le cinéma.
Les théories de Vertov nourriront le cinéma jusqu’à nos jours. En même temps, Vertov s’attirera les foudres d’un régime stalinien naissant et qui commencera à imposer sa loi sur l’URSS : taxé de formalisme, le cinéaste devra abandonner ses expérimentations. Ce sera la fin des avant-gardes qui ont fleuri dans les années 20.

« Nasser, archives secrètes » : indiscrétions géopolitiques

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À sa mort en 1970, Nasser est une personnalité politique de renommée mondiale. Fin manœuvrier lors de la crise du canal de Suez en 1956, instigateur du mouvement des non-alignés, il est la figure incontestable du panarabisme. Charismatique, énigmatique, on lui prête volontiers des intentions belliqueuses dans les chancelleries occidentales. Hoda Nasser, sa fille, ancienne conseillère et gardienne de sa mémoire, dévoile aux éditions Flammarion des archives secrètes qui mettent à mal les images d’Épinal dont on a pu l’affubler.

Qui mieux que Hoda Nasser, la propre fille de Gamal Abdel Nasser, pour raconter l’ancien président de la République arabe unie ? Plusieurs années après la mort de sa mère, celle qui est devenue Professeure de sciences politiques après avoir été au service de son père, revient dans la maison familiale de Manchiyat el-Bakri, au Caire, et se décide enfin à parcourir le bureau et les effets personnels de l’ancien chef d’État égyptien. Ce qu’elle y découvre est d’une valeur inestimable : plus de 2650 feuillets rédigés de sa propre main, des commentaires personnels, des enregistrements de séances du Conseil des ministres, des esquisses de discours, des coupures de presse, plusieurs correspondances… Mûrit alors peu à peu le projet de trier, traiter et décliner cette matière abondante dans un ouvrage éclairant Nasser d’un jour nouveau, et mâtiné de ses souvenirs personnels, de fille, de confidente et enfin de conseillère.

Ce qu’on y découvre ne saurait être résumé. C’est une incursion extrêmement documentée dans les coulisses du pouvoir égyptien. C’est une plongée dans les intentions profondes d’un des dirigeants les plus importants du XXe siècle. C’est une promenade géopolitique à la croisée des chemins, entre l’Union soviétique, les États-Unis, Israël, Cuba, l’Arabie saoudite, le Yémen ou encore le Koweït. Nasser apparaît moins expansionniste que son image le laisse supposer. Il semble nanti d’une compréhension très fine des affaires militaires et géopolitiques. À mesure qu’on avance dans ces Archives secrètes, on quitte le raïs archétypal pour l’homme complexe, intuitif et mesuré, capable de jouer des antagonismes pour faire avancer sa cause. Parmi les principaux faits d’armes contés, il y a le pressentiment, quelques jours avant la Guerre des Six jours, d’une attaque israélienne imminente. Nasser observe la montée du niveau d’alerte et les dispositions prises en direction du peuple juif, qu’il compare aux actions menées en 1956, et il en déduit que Tsahal se prépare à une attaque. Témoignage du général Fawzy : « Le président met en garde et le commandement militaire ne répond pas. » Suite à la débâcle arabe, le maréchal Amer est démis de ses fonctions. S’ensuivra une tentative de coup d’État étouffée dans l’œuf par Nasser.

Dans une interview accordée au Sunday Times en mars 1956, le dirigeant égyptien nie chercher à ouvrir l’Afrique aux communistes et explique concourir avant tout à l’indépendance et la défense de son pays, cela passant notamment par l’achat d’armes à l’URSS. Quelques années plus tard, en 1959, un échange de lettres avec Nikita Khrouchtchev permet de prendre la mesure des relations russo-égyptiennes. Nasser écrit à son homologue soviétique : « Nous nous sommes trouvés obligés de défendre notre pays contre l’activité des organisations communistes au sein des frontières de la République arabe unie et contre l’appui que vous avez procuré au Parti. » Les relations entre les deux pays évolueront en dents de scie, rien ne permettant réellement d’accréditer les craintes des Occidentaux quant à une entente commune hostile à leurs intérêts.

Ces Archives secrètes sont aussi l’occasion de creuser le parcours et la personnalité de Nasser. Ses années dans l’armée lui ont valu un amer désenchantement et une volonté de rompre avec l’arbitraire qui y prévalait. Une fois au pouvoir, il subit les pressions occidentales, notamment financières, lorsque les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Banque mondiale se désengagent du financement du Haut Barrage sur le Nil. En réaction, et pour signifier à tous son indépendance, il nationalise le canal de Suez, dont les dividendes revenaient jusque-là essentiellement aux Français et aux Britanniques. On trouve plus tard, dans le chef de Nasser, la même résistance, cette fois portée à l’encontre du bloc communiste, notamment lors de la révolution irakienne. Naturellement, les États-Unis en profitent pour reconsidérer leurs positions vis-à-vis de la République arabe unie, mais Nasser décline toute aide extérieure. Il ne veut apparaître inféodé à personne.

Par un travail méticuleux de recensement et de mise en perspective, Hoda Nasser éclaire d’un jour nouveau l’histoire de son père. Une entreprise à laquelle contribue grandement la publication d’un Journal de guerre palestinien inédit. Mais ce n’est pas tout : son ouvrage aide à mieux appréhender certains des grands événements du XXe siècle et à saisir plus précisément quelles étaient les intentions des parties prenantes. Car derrière Nasser se tapissaient des rivalités géopolitiques, des intérêts commerciaux et une série de conflits plus ou moins déclarés (Palestine, Koweït). La lecture d’une lettre adressée au président américain Kennedy suffit probablement à mieux cerner les grandes préoccupations du chef d’État égyptien : sur les terres palestiniennes spoliées, sur l’armement considéré comme indispensable à la pérennité de la République arabe unie, sur sa volonté d’une entente cordiale et d’un respect mutuel. Les archives en témoignent cependant : dans les relations internationales, les vœux demeurent souvent pieux.

Nasser, archives secrètes, Hoda Nasser
Flammarion, septembre 2020, 368 pages

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« L’Utilitarisme » : de Jeremy Bentham à l’antispécisme

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Dans la collection « Repères », aux éditions La Découverte, le spécialiste en philosophie éthique Christophe Salvat se penche sur l’utilitarisme en confrontant ses théoriciens et leurs contradicteurs, tout en l’incorporant à des problématiques contemporaines.

Dérèglement climatique, modération de l’alimentation carnée, pauvreté, inégalités, antispécisme : si ces questions demeurent d’une actualité brûlante, elles n’ont pour l’heure trouvé aucune réponse politique appropriée et pleinement satisfaisante. L’utilitarisme, cette philosophie née au XVIIIe siècle sous l’égide de Jeremy Bentham, leur accole cependant une grille de réflexion pertinente. Penseur radical aux combats d’avant-garde (droits des homosexuels, abolition de la peine de mort, cause animale, parité entre les hommes et les femmes, etc.), Bentham figure aux côtés de John Stuart Mill et Henry Sidgwick parmi les principaux fondateurs de l’utilitarisme dit classique. Bien qu’il n’existe aucun dogme unique faisant l’unanimité entre eux, un « esprit » utilitariste les lie bel et bien. Il se base sur l’hédonisme et l’impartialité, l’utilitarisme apparaissant alors comme la philosophie du bien-être maximisé et dépourvu de toute discrimination.

Pour la collection « Repères » (La Découverte), Christophe Salvat tente de vulgariser cette philosophie éthique tout en épinglant ses nombreuses subtilités. Parmi ces dernières figurent des problèmes techniques potentiellement insolubles : doit-on adopter une approche subjective ou objective, hédoniste ou non, avec quelle échelle de temps, et selon une maximisation totale ou moyenne, un conséquentialisme modéré ou pas ? L’auteur distingue l’utilitarisme de l’acte de celui de la règle. Il explique comment le second, théorisé pour la première fois par Roy F. Harrod en 1936, justifie l’existence de règles et de normes, mais aussi dans quelle mesure il peut coexister avec la morale de sens commun ou la déontologie. Son principal avantage se situe toutefois ailleurs : l’utilitarisme de la règle implique la collectivité dans son ensemble, ce qui soulage la responsabilité individuelle et répartit entre tous l’effort à réaliser pour maximiser le bien-être de la société dans son ensemble. Toutefois, Christophe Salvat le précise aussitôt, l’utilitarisme de la règle demeure « injuste et sous-optimal ».

Malgré sa concision, L’Utilitarisme rend compte des principaux débats entourant cette philosophie éthique. Dans sa dernière partie, l’ouvrage développe plus avant les concepts d’utilité, d’impartialité, d’égalité, de maximisation ou de prioritarisme. Christophe Salvat pointe certaines limites théoriques, aboutissant notamment au renforcement des inégalités (suivant l’exemple du monstre d’utilité de Robert Nozick), à des problèmes liés aux préférences personnelles (sauver son enfant ou un parfait inconnu) ou à des paradoxes de temporalité ou de préférences (ces dernières se formant souvent selon leurs probabilités d’accomplissement, ce qui suppose une iniquité sous-jacente). Bien que certains arguments soient insuffisamment explicités ou exemplifiés pour permettre aux profanes d’en saisir toute la portée, l’essai de Christophe Salvat demeure un outil précieux pour s’éveiller à une philosophie encore mal connue en France.

L’Utilitarisme, Christophe Salvat
La Découverte, octobre 2020, 128 pages

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« Mes quatre saisons » : Nicoby se met en vignettes

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Dans la collection « Aire libre », aux éditions Dupuis, l’auteur et dessinateur de bandes dessinées Nicoby se raconte en vignettes et phylactères, dans un album divisé en quatre saisons représentant différents moments de sa vie.

Le style est direct et épuré. Les éléments de décor sont souvent réduits à leur portion congrue. Mais Nicoby n’a pas besoin de grandes audaces graphiques pour faire mouche. Dans Mes quatre saisons, cet artiste bien connu du monde de la bande dessinée francophone s’empare d’un sujet sur lequel il apparaît plutôt bien documenté : lui-même. S’il se regarde le nombril, Nicoby ne se prend pour autant vraiment au sérieux. Le ton est volontiers ironique, léger, voire diaphane. Les traits semblent délibérément épaissis, un peu à l’image des auto-caricatures de Woody Allen. Ailleurs, le regard se fait plus clinique. Dans la scène d’ouverture, le bédéisme est présenté de manière désenchantée : « La BD, c’est bouché de chez bouché… Ça se mord la queue. Les journaux disparaissent les uns après les autres. » Les mutations qui y ont cours ne suscitent pas non plus des torrents d’enthousiasme : « C’est peut-être ça l’aventure : raconter un truc chiant en le rendant intéressant. »

Nicoby nous présente pourtant un microcosme bourdonnant. Les projets se succèdent continuellement, les nouvelles idées chassent les anciennes, les artistes, en quête d’émulation, forment des ateliers, les planches originales font l’objet de collections privées… Au cours des pérégrinations de Nicoby apparaissent pêle-mêle Fred Salsedo, Lionel Chouin, Fabrice Erre, Yvan Delporte, Jul, Isabelle Giraud, Jean-Claude Fournier, Blutch, Pépito, Sylvain Ricard ou Patrice Leconte – qui était dans la BD avant de bifurquer vers le cinéma. À travers ses rencontres avec toutes ces personnalités de la bande dessinée – et beaucoup d’autres encore –, Nicoby tend à portraiturer et démystifier un milieu artistique finalement assez méconnu, dans une mise en abîme partielle mais passionnante. La manière dont Nicoby se met en scène traduit une certaine vulnérabilité. Il se caractérise comme un individu impressionnable, pas toujours à son aise avec autrui, probablement trop respectueux des grandes figures de sa discipline. Cela l’amène à multiplier les gaffes, comme lors d’une rencontre gênante – et délicieusement narrée – avec Yvan Delporte.

Mes quatre saisons est aussi l’occasion pour Nicoby d’exposer ses « nus académiques » et de s’essayer à un épisode de Tif et Tondu. Il revient par ailleurs, avec une sensibilité éprouvée, sur la maladie d’Alzheimer de sa maman, témoignant de l’inexorable progression des troubles cognitifs mais aussi du sentiment d’impuissance qui s’empare souvent des proches. En filigrane transparaît évidemment un amour inconditionnel pour son art et une capacité d’autodérision à laquelle il est difficile de résister. Pour s’en convaincre, il suffira au lecteur de se reporter à cette rencontre fortuite réalisée à l’occasion d’une fête, Nicoby s’enfonçant progressivement à mesure qu’il cherchera à faire valoir son travail auprès d’une inconnue… Cette dernière le condamnera définitivement avec cette question ingénue : « Mais sinon, tu fais des trucs connus ? »

Mes quatre saisons, Nicoby
Dupuis, octobre 2020, 216 pages

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