« Nasser, archives secrètes » : indiscrétions géopolitiques

À sa mort en 1970, Nasser est une personnalité politique de renommée mondiale. Fin manœuvrier lors de la crise du canal de Suez en 1956, instigateur du mouvement des non-alignés, il est la figure incontestable du panarabisme. Charismatique, énigmatique, on lui prête volontiers des intentions belliqueuses dans les chancelleries occidentales. Hoda Nasser, sa fille, ancienne conseillère et gardienne de sa mémoire, dévoile aux éditions Flammarion des archives secrètes qui mettent à mal les images d’Épinal dont on a pu l’affubler.

Qui mieux que Hoda Nasser, la propre fille de Gamal Abdel Nasser, pour raconter l’ancien président de la République arabe unie ? Plusieurs années après la mort de sa mère, celle qui est devenue Professeure de sciences politiques après avoir été au service de son père, revient dans la maison familiale de Manchiyat el-Bakri, au Caire, et se décide enfin à parcourir le bureau et les effets personnels de l’ancien chef d’État égyptien. Ce qu’elle y découvre est d’une valeur inestimable : plus de 2650 feuillets rédigés de sa propre main, des commentaires personnels, des enregistrements de séances du Conseil des ministres, des esquisses de discours, des coupures de presse, plusieurs correspondances… Mûrit alors peu à peu le projet de trier, traiter et décliner cette matière abondante dans un ouvrage éclairant Nasser d’un jour nouveau, et mâtiné de ses souvenirs personnels, de fille, de confidente et enfin de conseillère.

Ce qu’on y découvre ne saurait être résumé. C’est une incursion extrêmement documentée dans les coulisses du pouvoir égyptien. C’est une plongée dans les intentions profondes d’un des dirigeants les plus importants du XXe siècle. C’est une promenade géopolitique à la croisée des chemins, entre l’Union soviétique, les États-Unis, Israël, Cuba, l’Arabie saoudite, le Yémen ou encore le Koweït. Nasser apparaît moins expansionniste que son image le laisse supposer. Il semble nanti d’une compréhension très fine des affaires militaires et géopolitiques. À mesure qu’on avance dans ces Archives secrètes, on quitte le raïs archétypal pour l’homme complexe, intuitif et mesuré, capable de jouer des antagonismes pour faire avancer sa cause. Parmi les principaux faits d’armes contés, il y a le pressentiment, quelques jours avant la Guerre des Six jours, d’une attaque israélienne imminente. Nasser observe la montée du niveau d’alerte et les dispositions prises en direction du peuple juif, qu’il compare aux actions menées en 1956, et il en déduit que Tsahal se prépare à une attaque. Témoignage du général Fawzy : « Le président met en garde et le commandement militaire ne répond pas. » Suite à la débâcle arabe, le maréchal Amer est démis de ses fonctions. S’ensuivra une tentative de coup d’État étouffée dans l’œuf par Nasser.

Dans une interview accordée au Sunday Times en mars 1956, le dirigeant égyptien nie chercher à ouvrir l’Afrique aux communistes et explique concourir avant tout à l’indépendance et la défense de son pays, cela passant notamment par l’achat d’armes à l’URSS. Quelques années plus tard, en 1959, un échange de lettres avec Nikita Khrouchtchev permet de prendre la mesure des relations russo-égyptiennes. Nasser écrit à son homologue soviétique : « Nous nous sommes trouvés obligés de défendre notre pays contre l’activité des organisations communistes au sein des frontières de la République arabe unie et contre l’appui que vous avez procuré au Parti. » Les relations entre les deux pays évolueront en dents de scie, rien ne permettant réellement d’accréditer les craintes des Occidentaux quant à une entente commune hostile à leurs intérêts.

Ces Archives secrètes sont aussi l’occasion de creuser le parcours et la personnalité de Nasser. Ses années dans l’armée lui ont valu un amer désenchantement et une volonté de rompre avec l’arbitraire qui y prévalait. Une fois au pouvoir, il subit les pressions occidentales, notamment financières, lorsque les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Banque mondiale se désengagent du financement du Haut Barrage sur le Nil. En réaction, et pour signifier à tous son indépendance, il nationalise le canal de Suez, dont les dividendes revenaient jusque-là essentiellement aux Français et aux Britanniques. On trouve plus tard, dans le chef de Nasser, la même résistance, cette fois portée à l’encontre du bloc communiste, notamment lors de la révolution irakienne. Naturellement, les États-Unis en profitent pour reconsidérer leurs positions vis-à-vis de la République arabe unie, mais Nasser décline toute aide extérieure. Il ne veut apparaître inféodé à personne.

Par un travail méticuleux de recensement et de mise en perspective, Hoda Nasser éclaire d’un jour nouveau l’histoire de son père. Une entreprise à laquelle contribue grandement la publication d’un Journal de guerre palestinien inédit. Mais ce n’est pas tout : son ouvrage aide à mieux appréhender certains des grands événements du XXe siècle et à saisir plus précisément quelles étaient les intentions des parties prenantes. Car derrière Nasser se tapissaient des rivalités géopolitiques, des intérêts commerciaux et une série de conflits plus ou moins déclarés (Palestine, Koweït). La lecture d’une lettre adressée au président américain Kennedy suffit probablement à mieux cerner les grandes préoccupations du chef d’État égyptien : sur les terres palestiniennes spoliées, sur l’armement considéré comme indispensable à la pérennité de la République arabe unie, sur sa volonté d’une entente cordiale et d’un respect mutuel. Les archives en témoignent cependant : dans les relations internationales, les vœux demeurent souvent pieux.

Nasser, archives secrètes, Hoda Nasser
Flammarion, septembre 2020, 368 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : La Vie d’une femme, portrait d’une guerrière moderne

Récompensée l'année dernière par un César pour son rôle d'enquêtrice dans "Dossier 137", sélectionné en Compétition au Festival de Cannes, Léa Drucker foule à nouveau le tapis rouge. L'actrice tout terrain interprète dans "La Vie d'une femme" une chirurgienne épanouie, libre et hyperactive, qui assume pleinement ses choix. En brossant le portrait de ce personnage affirmé par le prisme de ses relations à autrui, Charline Bourgeois-Tacquet compose un drame rythmé au cœur d'un monde hospitalier en déclin. Une bonne leçon de vie qui rend les femmes maîtresses de leur destinée sans les victimiser.

Cannes 2026 : Dua, un corps en guerre

Présenté à la Semaine de la Critique 2026, "Dua" de Blerta Basholli raconte l’adolescence dans un Kosovo au bord de la guerre, entre désir d’émancipation, peur de l’exil et mémoire intime.

Cannes 2026 : Quelques jours à Nagi, ce que le bois retient

Présenté à Cannes 2026, Quelques jours à Nagi est un drame sensible où Kōji Fukada explore l’art, le deuil et la reconstruction dans un Japon rural suspendu.

Cannes 2026 : In Waves, quand les émotions déferlent

Après le merveilleux "Planètes" de la précédente édition, la Semaine de la Critique cannoise propose en ouverture un nouveau film d'animation, "In Waves". Une splendide histoire d'amour et d'amitié au creux des vagues qui déferlent sur nous par salves d'émotions. Grâce à son animation sublime et à son traitement sensible de la perte et du deuil, "In Waves" compose une œuvre à la fois lumineuse et mélancolique. Une magnifique ode au cinéma et à la mer.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Censure & cinéma » : une collection mise à l’honneur

De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.

« Questions de cinéma 2 » : un art en mouvement perpétuel

À travers une série d’entretiens d’une remarquable densité, Nicolas Saada propose aux éditions Carlotta une plongée dans les strates invisibles du cinéma, là où se nouent les enjeux entre la technique, l'intuition et le regard.

Les 100 plus grands joueurs de foot mis à l’honneur

Les éditions L'Imprévu consacrent un ouvrage richement illustré aux 100 plus grands joueurs de football des années 2000.