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« Inhumain » : dystopie extraterrestre

Denis Bajram, Valérie Mangin (au scénario) et Thibaud de Rochebrune (au dessin) nous emmènent aux confins de l’espace. L’équipage d’une mission spatiale terrestre échoue sur une planète étrange, placée sous la coupe d’un « Grand Tout » à l’identité mystérieuse.

Un vaisseau d’exploration spatiale se pose sur une planète inconnue. L’équipage, échoué dans l’océan, craint la mort par noyade avant d’être secouru en urgence par des pieuvres géantes apparemment douées d’intelligence. Une fois sur la terre ferme, il tombe nez à nez avec des humains parlant la même langue, mais apparaissant étrangement apathiques. Ceux-ci semblent entièrement au service d’un « Grand Tout » déifié et incontesté. C’est le point de départ, inquiétant et dystopique, d‘Inhumain.

À bien y regarder, le scénario de Denis Bajram et Valérie Mangin possède tous les ingrédients d’une fable bien ficelée. Son cadre mystérieux, sa manière d’unir deux communautés dissemblables, sa constitution d’un écosystème contraignant les hommes (et non l’inverse), sa volonté d’interroger les liens de subordination ou de faire de la souffrance la condition sine qua non de la liberté (deux attributs religieux évidents) supportent une multiplicité de lectures et donnent lieu à des situations souvent haletantes. Il est par ailleurs intéressant de noter que l’intrigue aboutit à un asservissement graduel des membres de l’équipage, mais que cette perte de libre arbitre ne s’applique pas à l’androïde Ellis – ce qui constitue un paradoxe évident quand on considère qu’une machine est par nature programmée et donc déterminée.

L’équipage terrestre, parti initialement à la recherche d’une colonie spatiale, va peu à peu découvrir la typologie des lieux – et le lecteur également, par son intermédiaire. Différents peuples cohabitent en réalité sur ce qui apparaît comme une île rudimentaire. Chacun concourt, par l’accomplissement de tâches spécifiques, à la préservation d’un équilibre précaire. Outre les mystères présidant à cet état de fait, ce que semblent interroger les auteurs est la pertinence d’une perpétuation de l’espèce dans des conditions incompatibles avec le bien-être collectif et l’accomplissement individuel. Survivre pour survivre, privé de culture, d’histoire, de spontanéité et d’affectivité, n’est-ce pas une existence en trompe-l’œil ? La vie au sens biologique du terme a-t-elle un sens dès lors qu’elle est expurgée d’épanouissement ?

Porteur de questionnements profonds, Inhumain se distingue également par ses sophistications figuratives. Si l’écosystème imaginé par les auteurs est à la fois inventif et ingénieux, Thibaud de Rochebrune a la bonne idée de lier chacune de ses couches – c’est-à-dire chacun de ses mondes – à des éléments et des couleurs qui lui sont propres. La qualité de ses planches, son souci du détail, sa capacité à dessiner toute une panoplie d’émotions et à porter l’effroi sont idéalement exploités dans un album où l’expressivité des visages, notamment, a un rôle-clé. Car entre l’astronaute libre échoué et l’autochtone servile, il n’y a parfois qu’un trait de crayon conférant, ou non, ce supplément d’âme qui donne à la vie toute sa saveur.

Inhumain, Denis Bajram, Valérie Mangin, Rochebrune
Dupuis, octobre 2020, 104 pages

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Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées.
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