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Pourquoi le film de casse reste-t-il un genre incontournable du cinéma ?

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Le cinéma de genre possède cette faculté unique de traverser les époques en s’adaptant aux angoisses et aux fantasmes de chaque génération, et peu de catégories illustrent mieux cette résilience que le film de braquage, ou « heist movie ». Depuis les classiques du film noir jusqu’aux superproductions contemporaines, la mécanique de précision du vol organisé continue de fasciner les spectateurs, offrant un mélange parfait d’intellect, d’action et de transgression morale. Alors que l’industrie cinématographique traverse une période de turbulences marquée par une baisse significative de la fréquentation, la capacité de ces films à créer l’événement en salle devient un atout majeur pour les studios et les exploitants.

L’attrait pour le cambriolage cinématographique ne se dément pas, même dans un contexte économique culturel complexe. En effet, l’année 2025 a été marquée par un recul notable des entrées en France, soulignant la nécessité pour le septième art de proposer des œuvres fédératrices capables de déplacer les foules. Le film de casse, par sa structure ludique et son suspense inhérent, répond à ce besoin d’évasion collective. Il ne s’agit plus seulement de voir des malfrats s’enrichir, mais d’observer une chorégraphie humaine où chaque grain de sable dans l’engrenage peut faire dérailler une machine parfaitement huilée.

Cette fascination pour le « coup parfait » dépasse la simple curiosité morbide ; elle touche à notre désir profond de voir l’intelligence triompher du système. Dans un monde de plus en plus complexe et surveillé, le braqueur de cinéma, qu’il soit un gentleman en smoking ou un hacker encapuchonné, incarne une forme de liberté absolue. Il contourne les règles, défie l’autorité et, surtout, il le fait avec un panache qui transforme le crime en une forme d’art hautement esthétisée.

Les codes visuels et narratifs du genre

La réussite d’un film de casse repose avant tout sur une structure narrative quasi immuable, qui agit comme un rituel rassurant pour le spectateur tout en ménageant des surprises constantes. Tout commence invariablement par la constitution de l’équipe, une étape cruciale qui permet de présenter une galerie de personnages aux compétences hyper-spécialisées : l’expert en explosifs, le chauffeur virtuose, l’acrobate ou le génie informatique. Cette phase de recrutement installe une dynamique de groupe où les frictions internes servent autant le drame que la comédie, créant une alchimie humaine indispensable à l’adhésion du public.

Vient ensuite la phase de planification, souvent illustrée par des séquences de montage dynamiques où plans bleus, maquettes et chronomètres occupent l’écran. C’est ici que le réalisateur expose les règles du jeu : le public doit comprendre la difficulté de l’entreprise pour apprécier la virtuosité de son exécution. Cette pédagogie du crime est essentielle car elle place le spectateur dans la confidence ; il devient le complice silencieux de l’opération, partageant l’adrénaline de la préparation et l’angoisse de l’imprévu. L’esthétique joue ici un rôle primordial, souvent caractérisée par une mise en scène élégante, des mouvements de caméra fluides et une photographie léchée qui glorifient le professionnalisme des protagonistes.

Enfin, l’exécution du plan et ses inévitables complications constituent le climax du récit. C’est le moment où la théorie se heurte à la réalité, obligeant les personnages à improviser. Le genre excelle dans l’art du retournement de situation, jouant avec les attentes du public par des jeux de fausses pistes et de révélations finales. Ce jeu intellectuel, où le spectateur tente de deviner l’astuce avant qu’elle ne soit révélée, transforme la séance de cinéma en une expérience interactive et cérébrale, bien loin de la passivité souvent reprochée aux blockbusters d’action génériques.

Le casino comme décor de tension dramatique

Si les banques et les musées sont des cibles classiques, le casino demeure le terrain de jeu privilégié des scénaristes, offrant un cadre visuel et symbolique d’une richesse inégalée. Ces temples de l’argent et du hasard, avec leurs tapis verts, leurs lustres scintillants et leur bruit de fond constant fait de cliquetis de jetons et de sonneries de machines à sous, créent une atmosphère électrique immédiate. Des œuvres emblématiques comme Casino Royale ou la saga Ocean’s ont gravé dans l’imaginaire collectif cette association entre le braquage de haut vol et le luxe tapageur des salles de jeux, où le danger se dissimule derrière le velours et les sourires des croupiers.

L’environnement du casino permet également d’introduire une double tension : celle du vol en lui-même, et celle du jeu, où des fortunes peuvent se faire et se défaire en une seconde. Le contraste entre la maîtrise froide des braqueurs et l’hystérie superstitieuse des joueurs alentour renforce l’aura de compétence des héros. C’est un univers qui fascine par son inaccessibilité et ses codes stricts, un monde où l’apparence est reine et où chaque détail compte. Devant ces représentations glamour, il n’est pas rare que le public ressente l’envie de goûter à cette excitation, cherchant par exemple à savoir comment trouver un casino en ligne fiable pour toucher du doigt ce frisson sans quitter son salon, même si la réalité virtuelle diffère de la magie du grand écran.

Ce décor n’est pas qu’une toile de fond ; il est un antagoniste à part entière. Les systèmes de sécurité des casinos sont présentés comme des forteresses imprenables, le « Eye in the Sky » (la surveillance vidéo) devenant une entité omnisciente qu’il faut aveugler. Vaincre le casino, c’est vaincre une institution conçue mathématiquement pour gagner à tous les coups. Cette victoire symbolique sur le hasard et sur la « maison » confère au braquage une dimension presque mythologique, transformant des voleurs en titans modernes défiant les dieux de la probabilité.

La modernisation des enjeux à l’ère digitale

À l’heure où la technologie redéfinit notre rapport au monde, le film de casse a dû opérer une mutation profonde pour rester crédible et captivant. Les coffres-forts à combinaison mécanique ont laissé place à des serveurs cryptés, et le percement de murs en béton a été remplacé par l’injection de virus informatiques. Cette dématérialisation du butin change la nature même de la tension : le danger n’est plus seulement physique, il est numérique, invisible et omniprésent. Les scénaristes doivent désormais rendre visuellement attrayantes des lignes de code et des transferts de données, un défi relevé par une mise en scène qui matérialise les flux d’informations.

Cette modernisation est d’autant plus nécessaire que le public est devenu plus exigeant, réclamant des intrigues sophistiquées qui reflètent les vulnérabilités de notre société connectée. Le cinéma français, en particulier, doit saisir cette opportunité pour renouveler son offre. Le contexte actuel est difficile : le box-office français a enregistré un bilan décevant en 2025, marqué par une baisse de fréquentation et une difficulté à imposer des succès locaux d’envergure. Pour reconquérir le public, les productions hexagonales ne peuvent plus se contenter de formules éculées ; elles doivent intégrer ces nouvelles dynamiques technologiques pour proposer des thrillers contemporains qui résonnent avec l’actualité.

L’enjeu est de taille pour la production nationale face à la concurrence internationale. Alors que les blockbusters américains continuent de dominer, le cinéma français peine parfois à trouver sa place sur le terrain du grand spectacle. Les chiffres sont parlants : malgré une année en demi-teinte avec près de 157 millions d’entrées, la part de marché des films français reste un combat constant. Le film de casse « 2.0 », qui mêle l’élégance à la française et les enjeux de la cybersécurité, pourrait être une voie royale pour renouer avec le succès populaire, en proposant des œuvres à la fois intelligentes et spectaculaires.

L’avenir du gentleman cambrioleur au cinéma

L’archétype du voleur a considérablement évolué, passant de la figure romantique du gentleman cambrioleur à des personnages plus ambigus, reflets d’une époque en quête de sens et de justice sociale. Les motivations ne sont plus uniquement pécuniaires ; elles deviennent politiques ou écologiques, donnant au braquage une dimension revendicative. Le cinéma s’empare de ces thématiques pour transformer le criminel en un Robin des Bois moderne, redistribuant les richesses ou exposant les secrets des puissants, ce qui permet au spectateur de s’identifier moralement à des actes illégaux.

L’avenir du genre semble donc assuré, tant qu’il saura se réinventer sans trahir son ADN. La salle de cinéma reste l’écrin idéal pour ces récits d’envergure, où l’immersion sonore et visuelle amplifie chaque moment de suspense. Dans un paysage audiovisuel saturé, le film de casse conserve ce pouvoir rare de créer l’événement, de suspendre le temps et de rassembler les spectateurs autour d’une question simple mais palpitante : vont-ils réussir à s’en sortir ? Tant que cette question continuera de nous tenir en haleine, les braqueurs auront toujours leur place sur grand écran.

Guest Post

Retour à Silent Hill aurait mieux fait de garder le silence

Qu’on aime ou pas Christophe Gans, il faudrait être d’une belle mauvaise foi pour ne pas lui reconnaître un amour profond pour le cinéma et un vrai sens de l’esthétisme. On attendait donc le projet avec un certain intérêt. Puis, les premiers avis tombent. Allez, c’est visiblement très mauvais, mais si l’on passe un bon moment devant, pourquoi pas ? Malheureusement, même atteindre le statut de nanar, Retour à Silent Hill n’y est pas parvenu…

Booring Mary

On va sauver le peu qu’il nous reste de santé mentale en sortant du film, en laissant dans la brume la daube abyssale sortie en 2012. Non, revenons vingt ans en arrière et parlons du premier Silent Hill. Sorti en 2006, en plein âge d’or des adaptations foirées, le film de Christophe Gans avait réussi l’impossible. Fidèle au matériau d’origine tout en soignant sa mise en scène et son visuel, Silent Hill a su s’attirer un nouveau public, tout en se faisant apprécier des connaisseurs. Alors, vingt ans plus tard, lorsque notre Christophe national annonce reprendre les gants en adaptant le jeu Silent Hill 2, on se dit : pourquoi pas ?

Le film sort à la bonne période. La licence est revenue en force après le remake salué de Silent Hill 2 et la sortie cette année de Silent Hill f. Niveau cinéma, le projet offre une proposition plus horrifique (sur le papier) après un Primate très trash et un 28 ans plus tard : Le Temple des morts plus psychologique. Quant aux adaptations de jeux vidéo au cinéma, elles se font de plus en plus rares, tant les plateformes de streaming prennent de la place. Dans l’idée, ce nouvel opus avait tout pour plaire et les premiers visuels de la bande-annonce laissaient entrevoir tout le potentiel de l’œuvre. Si on avait su…

Ce qui est paradoxal (et incompréhensible), c’est que Retour à Silent Hill transpire d’amour pour le jeu vidéo qu’il adapte. Cela se sent déjà quand on entend Christophe Gans en parler, et encore plus à l’écran. Oui, le film restitue fidèlement l’univers : les décors sont là, les ennemis aussi, et l’aspect psychologique de l’histoire répond à l’appel. Pire encore, à de nombreux moments, Gans démontre tout son talent derrière la caméra. Certaines idées de plans, de mise en scène, voire de montage, sont très réussies. Le problème, c’est ce qu’il y a derrière la brume.

Silent Hell

Pourquoi ? C’est la question que je poserais à Gans si j’en avais l’occasion. Pourquoi prendre le récit original, déjà pas simple, pour le triturer dans tous les sens. Oui, sur le papier, on tient une belle adaptation de Silent Hill 2. Allons plus loin : une adaptation se doit de modifier certaines choses, c’est un fait. Mais pourquoi a-t-il fallu traiter Mary ainsi ? Pourquoi expliquer à haute voix, en permanence, quand la passion du cinéma, la vraie, rappelle l’importance du show, don’t tell ? Pourquoi a-t-il fallu détruire le rythme du film, en l’imprégnant de flashbacks insipides, foutrement inutiles et à l’intérêt scénaristique proche du néant ? Pourquoi avoir balancé ici et là des scènes ou personnages cultes du jeu, sans jamais en saisir l’essence et la profondeur ? Oui, Maria, Eddie, Laura, Angela sont présentes. Mais, à la fin du long métrage, on se demande de l’intérêt de chacun des protagonistes dans l’intrigue. Et ne parlons pas de la psychiatre : le film n’a jamais su quoi en faire, et ce, dès sa première ligne de dialogue.

Car oui, le film multiplie les souris (personnages introduits qui disparaissent subitement de l’intrigue). À l’exception de Maria et James, aucun personnage n’a de conclusion. Pire, on peine à leur trouver un arc scénaristique. Eddie, personnage cultissime du jeu, n’est là que pour une seule séquence, sans intérêt. Le reste fera des apparitions ici et là, se contentant de débiter des dialogues d’une nullité effarante pour expliquer l’histoire. Quant à Pyramide Head, ennemi emblématique de l’œuvre à l’impact scénaristique fort, mieux vaut ne pas en parler. Le monstre se contente d’errer le temps de très courtes scènes, et son temps d’apparition à l’écran se compte en quelques dizaines de secondes. Pour le reste, si vous vous attendez à quelques idées de scénario efficaces, comme un fusil de Tchekhov, vous pouvez vous rendormir.

Brume visuelle

Bon, et les scènes du jeu, alors ? Elles donnent quoi ? Pas grand-chose malheureusement… Car s’il y a de bonnes idées, l’absence totale d’impact émotionnel, ou même de tension, fait que l’on s’ennuie fermement. James est protégé par son statut de personnage principal et le fait qu’il évolue seul, ou presque, fait que l’on ne s’inquiète jamais. Dommage, le design est là, l’ambiance est là, la photographie est parfois superbe et certains lieux ont de la gueule. Enfin, comprenez que ces lignes sont écrites dans une période où les œuvres visuellement putrides à la Netflix ou Disney occupent l’espace. Retour à Silent Hill est essentiellement numérique et, nul doute, cet aspect déplaira à énormément de personnes. À titre purement personnel, on a vu bien, bien, bien pire, et avec des budgets bien plus élevés ces dernières années. En revanche, une partie des monstres et des décors sont d’une laideur épouvantable. Les effets spéciaux pêchent sérieusement de ce point de vue-là et il n’est pas rare de voir certaines textures manquer sur certains d’entre eux.

Quel dommage. On attendait ce Retour à Silent Hill. Pourtant, difficile de réellement en dire du bien, malgré quelques belles qualités. Les rares dialogues inutiles ne permettent pas d’en rire, tout comme les situations qui s’enchaînent sans s’offrir ces décisions et moments débiles qui auraient propulsé l’œuvre au rang de bon nanar, à l’instar de la saga de films Resident Evil. Non… il faudra sûrement Super Mario Galaxy : Le Film pour que le cinéma accueille de nouveau une adaptation réussie d’un jeu vidéo. Et, qui sait, Mortal Kombat II pourrait nous surprendre ?

Retour à Silent Hill – bande-annonce

Retour à Silent Hill – fiche technique

Titre international : Return to Silent Hill
Réalisation : Christophe Gans
Scénario : Christophe Gans, Sandra Vo-Anh, Will Schneider
Interprètes : Jeremy Irvine, Hannah Emily Anderson, Robert Strange (III)
Photographie: Pablo Rosso
Montage : Sébastien Prangère
Musique originale : Akira Yamaoka
Direction artistique : David Ratajczak
Conception des créatures : Patrick Tatopoulos
Décors : Jovana Mihajlovic
Costumes : Momirka Bailovic
Producteurs : Victor Hadida, Molly Hassell, John Jencks, Alexa Seligman, Jay Taylor et David M. Wulf
Sociétés de production : Maze Pictures, Metropolitan Filmexport, Davis Films et The Electric Shadow Company
Distribution France : Metropolitan Filmexport
Genre : Épouvante-horreur, Fantastique, Thriller
Durée : 1h45
Pays de production : États-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne, Serbie
Date de sortie : 4 février 2026

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1.5

« Lady Nazca » : une néo-archéologue face au désert

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Avec Lady Nazca, Nicolas Delestret s’inspire du parcours de Maria Reiche, mathématicienne allemande devenue l’une des principales figures de l’étude et de la sauvegarde des lignes de Nazca. L’album retrace son engagement scientifique et personnel au Pérou, dans un récit linéaire qui privilégie la transmission et l’accessibilité, publié chez Bamboo.

Lady Nazca propose une relecture romancée de la vie de Maria Reiche, réfugiée allemande installée à Lima dans les années 1930 après avoir fui le nazisme. Enseignante en mathématiques, elle mène d’abord une existence discrète avant de suivre des archéologues occidentaux dans le désert péruvien, où elle découvre les célèbres géoglyphes de Nazca.

À partir de ce point, le récit se recentre presque exclusivement sur son investissement croissant dans l’étude de ces figures monumentales. Maria entreprend leur recensement, leur cartographie, parcourant le désert à pied sur de longues distances. L’album montre comment cette découverte devient progressivement le centre de sa vie, jusqu’à supplanter ses attaches personnelles, notamment sa relation amoureuse, sacrifiée, non sans douleur, au profit de sa mission.

Nicolas Delestret met en avant plusieurs éléments historiques connus : le rôle majeur de Maria Reiche dans la reconnaissance internationale du site, ses démarches répétées auprès des autorités péruviennes, ainsi que son combat pour faire protéger un patrimoine alors largement négligé. Le scénario insiste aussi sur l’interprétation astronomique des lignes, décrites comme un vaste calendrier agricole doublé d’un observatoire céleste, et sur la réhabilitation d’une civilisation pré-inca longtemps marginalisée par l’histoire officielle. L’album adopte une lecture rationaliste, valorisant les compétences mathématiques et artistiques des Nazcas, présentés comme une société structurée et techniquement avancée.

Le parcours de Maria est débarrassé de toute sophistication. Il est raconté de manière chronologique, sans véritable complexification des enjeux scientifiques ou politiques. Les débats archéologiques contemporains autour de Nazca sont peu abordés, et certaines dimensions du personnage demeurent esquissées plutôt qu’approfondies. Le portrait offert au lecteur est celui d’une femme déterminée, absorbée par son combat, dont l’engagement est montré comme total et inconditionnel.

Graphiquement, l’album accorde une large place aux paysages désertiques, rendus avec efficacité. Les vues d’ensemble du site fonctionnent bien et participent à la lisibilité du propos. Le traitement des personnages apparaît cependant plus inégal, avec des proportions variables et quelques approximations dans les choix de cadrage. 

Le dossier final apporte un complément d’information appréciable, dans une forme classique pour ce type d’ouvrage.

Il ne serait pas excessif d’écrire que Lady Nazca remplit surtout une fonction introductive. L’album permet de découvrir une figure encore peu connue du grand public et de comprendre les grandes lignes de l’histoire du site de Nazca. En cela, il constitue une porte d’entrée accessible vers un sujet complexe, au point, sans doute, de donner envie d’aller consulter des sources plus approfondies sur Maria Reiche et sur les recherches actuelles autour des géoglyphes péruviens.

Lady Nazca, Nicolas Delestret
Bamboo, janvier 2026, 112 pages

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3.5

« La Nouvelle Arcadie » : quand les dieux se regardent en chiens de faïence

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Sous les dehors fallacieux d’une fable méditerranéenne, La Nouvelle Arcadie, située à la fin des années 60, organise une rencontre improbable entre la mythologie grecque et le chaos familial, sur fond d’investissements balnéaires. Juanjo Rodriguez J. y compose un récit choral volontiers ironique, où les dieux de l’Olympe, revisités en famille dysfonctionnelle, opposent une résistance obstinée à la grande machinerie du progrès touristique. 

La carte postale méditerranéenne : une région baignée de lumière dorée, en bord de mer, charriant des promesses économiques et même quelques slogans progressistes. Juanjo Rodriguez J. choisit d’y planter son récit, à la fin des années 60, à ce moment précis où les côtes du Sud commencent à être perçues comme autant de surfaces à rentabiliser. Le tourisme est en plein essor, et les lieux constituent, à n’en pas douter, un personnage à part entière.

Le village fictif de Chagrin-sur-Mer pourrait être réel. Un lieu suspendu, où le temps semble s’être arrêté. L’arrivée de Prométhée Foiemangé, jeune cadre d’une multinationale (Titan Universal Enterprises), vient remuer des eaux un peu trop calmes. Le jeune homme est aimable, cultivé, convaincu d’agir pour le bien commun. Il est, en cela, le personnage le plus inquiétant du livre. Son pitch ? Il apporte dans ses valises prospérité, emplois, avenir radieux. À condition, bien sûr, que l’on sacrifie quelques vieilles pierres auxquelles des irréductibles semblent particulièrement tenir.

Ces irréductibles forment la famille Nomdedieu. Une famille étrange, presque grotesque. Elle vit à l’écart, dans un hôtel décrépit promis à la destruction. Très vite, le lecteur comprend que ces figures familières sont davantage que ce qu’elles prétendent être. Sous les surnoms – le Patron, la Mamma, le Bricoleur, l’Intello, le Jouisseur, l’Artiste, le Loup de mer… – se cache un panthéon entier : Zeus, Héra, Héphaïstos, Athéna, Dionysos, Apollon, Poséidon, Artémis et les autres. Les dieux de l’Olympe, mais débarrassés de leur majesté, ayant troqué leur superbe pour des traits de caractère facilement identifiables – et caricaturables.

La mythologie tient lieu de grille de lecture. Les Dieux s’enlisent dans des rôles sociaux qu’ils ne maîtrisent qu’à moitié. Ainsi, Hadès est devenu un patron invisible et vorace. Zeus parle fort mais agit peu. Héra tient la maison à bout de bras. Tous incarnent des archétypes que nous reconnaissons immédiatement, et qui permettent de doubler les coutures narratives de La Nouvelle Arcadie – non sans maladresse.

Le feu que Prométhée apporte n’est pas celui du savoir ou de la technique salvatrice : c’est celui du progrès économique, du développement touristique, bref du capitalisme chantant et triomphant, auquel on pouvait encore croire naïvement à l’époque. L’homme est prêt à employer des méthodes moralement discutables pour atteindre ses objectifs. Il est d’ailleurs amusant de le voir approcher les uns et les autres, dans l’espoir de persuader de vendre la résidence convoitée. 

Juanjo Rodriguez J. nous gratifie d’une œuvre ludique, mais traversée par une mélancolie douce-amère. C’est une famille duale qui résiste face aux mutations du littoral. En cela, la bande dessinée interroge frontalement notre rapport au « progrès », dans un récit qui n’est pas sans ironie ni repli.

La Nouvelle Arcadie, Juanjo Rodriguez J.
Bamboo, 28 janvier 2026, 152 pages

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3.5

« The Junction » : absences

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Un enfant qui revient sans avoir vieilli, des souvenirs qui prennent corps, deux mondes qui se frôlent sans jamais vraiment se confondre : avec The Junction (Glénat), Norm Konyu compose un récit de deuil labyrinthique, tendu vers une révélation finale aussi implacable que bouleversante.

The Junction est une expérience. Le lecteur progresse par fragments, entre le présent de l’enquête et les zones troubles de la mémoire. Tout semble légèrement décalé, presque irréel. Cette narration déstructurée épouse intimement le sujet du livre, celui du deuil, de ce qu’il fait au temps, à la logique et aux souvenirs.

Mais de quoi parle au juste ce roman graphique ? Lucas est revenu. Douze ans après sa disparition. Sans avoir grandi. Sans pouvoir parler. Cette anomalie devient aussitôt un fait social : la police enquête, les médias s’emballent, l’opinion publique s’interroge. Très vite, les théories complotistes émergent, cherchant à combler par le soupçon ce que la raison ne parvient pas à expliquer. Norm Konyu fait d’un traumatisme individuel une affaire collective, disséquée et commentée.

Le lecteur comprend peu à peu. Grâce à l’enquête, au récit présent, au journal de Lucas. Deux mondes parallèles coexistent. Le premier est celui que nous connaissons : rationnel, procédural, régi par l’enquête policière et le regard clinique des adultes. Le second, infiniment plus mystérieux, est constitué de souvenirs de défunts. C’est un monde fait de réminiscences, de lieux impossibles, d’attentes sans fin. Un espace mental et symbolique où le temps s’est figé, où les morts persistent à travers ce que les vivants n’ont pas su ou pas pu laisser partir.

Tout le récit tend vers un point de convergence : une révélation finale, longuement préparée, qui reconfigure rétrospectivement chaque détail. À la manière d’un film de M. Night Shyamalan, The Junction repose sur cette tension née d’attentes déjouées, ou de mystères tardivement éventés. Mais là où le twist pourrait n’être qu’un artifice, le lecteur a ici la gorge serrée : il est question d’une famille, d’un temps laissé en suspens, d’une chose à laquelle on ne veut pas renoncer.

Les cauchemars qui assaillent Lucas en sont l’une des clés. Une rose. Une voiture. Une pierre tombale. Autant de motifs récurrents, presque obsessionnels, qui agissent comme des balises dans le récit. Norm Konyu travaille ces symboles, leur laisse le temps de se charger d’affects. Ils ne livrent leur sens que progressivement, à mesure que le traumatisme enfoui remonte à la surface.

Graphiquement, l’album prolonge les partis pris déjà à l’œuvre dans Downlands. Les personnages et les décors, traités de manière très géométrique, semblent parfois presque abstraits. Cette stylisation n’éloigne jamais de l’émotion, bien présente. Les deux albums ont d’ailleurs bien plus en commun, puisque le deuil en constitue le centre névralgique. 

The Junction est une œuvre poignante, troublante, d’une construction remarquablement maîtrisée. Un récit sur le deuil, certes, mais surtout sur ce que l’on fait des absents : comment on les porte, comment on apprend, ou non, à les laisser partir. Norm Konyu affirme ici une voix singulière dans le paysage du roman graphique : non seulement par son style, mais aussi par cette volonté de broder autour du fantastique pour questionner un motif – la perte – universel et terriblement terre-à-terre.

The Junction, Norm Konyu
Glénat, 21 janvier 2026, 176 pages

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4.5

« Un crush d’enfer » : les flammes de la passion

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Avec Un crush d’enfer, Patrick Wirbeleit et Elva Lombardia s’emparent d’un fantasme adolescent universel – impressionner la personne qu’on aime – et le propulsent dans un décor aussi improbable que parlant : l’enfer, conçu comme une vaste entreprise bureaucratique. Une fable légère, malicieusement grinçante, où le romantisme naïf se frotte aux absurdités du monde du travail.

Le point de départ d’Un crush d’enfer est délicieusement simple, presque candide. Jonas est un adolescent ordinaire, amoureux transi d’Annika, et persuadé qu’une Vespa serait le sésame ultime pour attirer son regard. Problème : les petits boulots sont rares, les parents plus fauchés que les blés, et les événements se montrent assez peu favorables. Alors Jonas accepte l’inacceptable : un emploi de balayeur de cendres… en enfer.

Dès lors, l’album bascule dans une fantaisie savoureuse. L’enfer n’est pas tant le lieu de supplice escompté qu’un immense espace industriel où l’on balaie, trie, obéit et rend des comptes. Les fours sont nombreux, les cendres abondantes, et l’employeur, qui se fait appeler Stan, n’est autre qu’un patron cynique parfaitement rodé aux logiques managériales. 

Très vite, la mécanique narrative s’emballe. Jonas accumule les mésaventures : il sort des enfers les cendres d’un démon, reçoit des conseils sentimentaux improbables – qui s’avèrent être ceux d’un chien du XVIIᵉ siècle – et se retrouve pris dans une course-poursuite déclenchée par deux démons persuadés qu’Annika est un ange capable de les mener au paradis. Excusez du peu. 

Que retenir, sinon la légèreté constante du ton ? L’humour agit comme un prisme : l’enfer n’est pas effrayant, seulement grotesque ; l’amour adolescent n’est jamais moqué, seulement regardé avec une tendre ironie. Jonas avance à tâtons, mû par une sincérité maladroite qui rend ses erreurs les plus stupides immédiatement attachantes.

Le dessin accompagne parfaitement cette tonalité. Le trait est volontairement enfantin, presque naïf, et les décors se construisent souvent par de larges aplats de couleur. Ce dépouillement visuel donne à l’ensemble une lisibilité immédiate.

Au final, Un crush d’enfer séduit par sa capacité à conjuguer plusieurs registres sans jamais forcer le trait. C’est une histoire d’amour adolescente, une comédie fantastique et une satire sociale discrète, le tout porté par une énergie joyeusement absurde. Une lecture ludique, efficace, qui ne se prend pas au sérieux mais se lit d’une traite.

Un crush d’enfer, Patrick Wirbeleit et Elva Lombardia 
Bamboo, 28 janvier 2026, 104 pages

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3

« Rainmaker » : la tragédie humide de Charles Hatfield

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Avec Rainmaker, Rodolphe et Griffo exhument une trajectoire aussi improbable que vertigineuse : celle de Charles Hatfield, vendeur de machines à coudre devenu faiseur de pluie, prophète météorologique pris au piège de son propre prodige. Un récit biographique au parfum de légende, où l’eau tombe du ciel aussi sûrement que les doutes.

Une formule « magique » composée de vingt-trois éléments, capable de faire tomber la pluie sur les plaines californiennes brûlées par le soleil et l’attente angoissée des agriculteurs. Voilà ce qui forme le cœur de Rainmaker. Une recette alchimique née de la nécessité, du désespoir agricole, de cette Amérique de la fin du XIXᵉ siècle qui regarde le ciel avec inquiétude.

C’est à Charles Hatfield que l’on doit cette recette improbable – et puante – qui fait tomber la pluie. Il n’est pourtant pas un savant auréolé de diplômes. Il vend des machines à coudre, métier modeste s’il en est. Autodidacte obstiné, il observe, expérimente, mélange des produits chimiques et apprend à lire le ciel. Son talent – ou son intuition – consiste d’ailleurs moins à créer la pluie qu’à la provoquer au bon moment : Hatfield sait reconnaître les conditions favorables et prétend accélérer ce que la nature hésite encore à offrir.

Le procédé fonctionne. Assez, en tout cas, pour convaincre. La rumeur enfle. L’homme devient une curiosité, puis une solution pour de nombreuses localités en proie à la sécheresse. Il fait pleuvoir là où on l’appelle. Sa réputation s’étend, ses contrats se multiplient, et avec eux une certaine ivresse : celle de croire que l’on tient enfin les leviers d’un monde capricieux.

Jusqu’au jour où la municipalité de San Diego frappe à sa porte. La ville est exsangue, ses réservoirs vides. La mairie ne sait plus que faire. Hatfield est alors engagé pour ce qui ressemble à un miracle. Il l’obtient – mais peut-être trop bien ! La pluie tombe, ne s’arrête plus ; elle se transforme en déluge. Quartiers inondés, destructions massives : la catastrophe prend des accents bibliques. La pluie salvatrice devient fléau.

Le mythe se retourne contre son créateur. Le maire refuse de payer. Le tribunal s’en mêle. Hatfield réclame son dû ; la ville accepte, mais à une condition impossible : qu’il assume les conséquences de ses actes, qu’il endosse une part des dégâts causés. L’homme qui prétendait maîtriser les éléments se heurte à une évidence juridique et morale : provoquer la pluie, c’est aussi répondre de ses excès.

C’est la fin d’une ascension des plus incongrues. Charles Hatfield disparaît de la scène publique et retourne à ses machines à coudre, laissant derrière lui une carrière brisée et une question irrésolue : était-il un génie mal compris ou un habile opportuniste emporté par sa propre mise en scène ?

Rainmaker se lit d’une traite, porté par une histoire de vie suffisamment insolite pour compenser une densité parfois légère. Le récit assume une tonalité souvent malicieusement ironique : Hatfield est aussi dépeint comme un coureur de jupons, personnage faillible, volontiers excessif, loin de toute figure héroïque monolithique. Cette humanité parfois un peu ridicule rehausse l’album.

La BD trouve également sa profondeur dans les retours sur l’enfance du protagoniste : une jeunesse marquée par les sécheresses répétées, par ces sorciers amérindiens que l’on voyait invoquer la pluie lors de rituels. Tout fait lien. Et l’album, finalement, nous met en contact avec un personnage oublié des livres d’histoire, mais pourtant non moins passionnant. 

Rainmaker, Rodolphe et Griffo
Anspach, 23 janvier 2026, 46 pages

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3.5

Gérardmer 2026 : Veuf éploré, Stoners anthropophages, Pissenlits survivalistes et French Dreamer envieux

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En cette troisième journée de festival, le peuple commence à affluer, les salles à se remplir, et les films à se regarder de loin dans une chaleur moite. Mais la grâce et la drôlerie des œuvres de ce jour, sans compter la raclette du soir, ont tôt fait de nous faire oublier tous ces désagréments.

The Thing with Feathers – Réalisé par Dylan Southern (UK, 2025) – Compétition

Ayant soudainement perdu sa femme, un dessinateur de BD peine à s’occuper de ses deux fils et à faire son deuil. Pour l’accompagner dans ce processus, un corbeau caustique, issu de ses dessins, vient à se matérialiser.

Sans conteste, un des plus beaux films de la sélection. Avec un tel sujet, pourtant, tous les chausse-trappes de l’émotion factice et de la résilience niaise menaçaient. Le film, non seulement, les évite, mais les réfléchit. Si nos histoires de deuil sonnent si souvent faux, c’est peut-être que nos deuils eux-mêmes, nos deuils réels, n’échappent pas non plus à une forme de complaisance et d’inauthenticité. C’est, en un sens, le sujet de The Thing with Feathers : comment l’art et le mythe nous permettent de conjurer les affres grotesques de l’apitoiement mondain, et de guérir enfin, plus efficacement sans doute qu’avec des séances chez le psy ou quelques sollicitudes superficielles. Pour faire son deuil, il est besoin de justesse et de vérité, ce dont justement tout tend à nous déposséder en ces moments-là. Le corbeau vient ici, avec sa franchise brutale et vacharde, abattre toute tentative de composer déloyalement avec sa douleur. Dans une scène savoureuse, alors que notre veuf s’abîme dans l’écoute d’une musique douce et mélancolieuse, le corbeau débarque, moquant son boboïsme, autrement dit l’insincérité de son chagrin, exprimé dans une mise en scène de soi qui n’est au fond qu’une manière de le fuir, et à la folk insipide substitue le chant dionysiaque de Screaming Jay Hawkins. Il rappelle encore ailleurs que, plus que d’habitudes conservées et de « journal des émotions », les enfants ont besoin « d’arcs, de flèches, de contes et de légendes. » C’est peut-être l’une des plus belles choses de ce film, et qui n’est jamais asséné de manière théorique, à savoir cette confiance dans l’art et le récit pour nous aider à traverser les affres de la condition humaine.
Le film n’est jamais tire-larme, mais l’émotion vous saisit soudain, pas toujours au moment attendu, et ne vous lâche quasiment plus. J’en vis plus d’un à mes côtés sangloter abondamment. The Thing with Feathers est un film que l’on peut qualifier de véritablement cathartique, au sens le plus antique du terme, un film qui nous purge l’âme au moyen de la pitié et de la terreur.

The Weed Eaters – Réalisé par Callum Devlin (Nouvelle-Zélande, 2025) – Compétition

On oublie souvent que la comédie fait partie du genre horrifique, il suffit d’en parodier les codes ou d’en détourner les thèmes. The Weed Eaters arrive même à faire davantage en montrant que l’horreur et le dégoût déclenchent des fous rires ou nous écarquillent les yeux d’admiration.

Quatre stoners décident de passer le nouvel an dans une cabane à fumer et à boire. Plus gênant qu’autre chose, les quatre bédaveurs ne se connaissent et ne s’apprécient pas si bien, il s’agit plutôt de passer le temps de la Saint-Sylvestre en faisant quelque chose d’inhabituel. Mais l’arrivée d’une nouvelle beuh qui provoque l’irrésistible envie de chair humaine vient bouleverser leur plan.

Face à ce point de départ loufoque, on rit bien sûr, mais le film étonne là où on ne l’attend pas (la musique, entre autres choses, est remarquable). Les figures du film de cannabis ou du slasher sont ici non seulement revisitées, mais sont extrêmement bien mises en scène. On se surprend, non à rire des personnages, mais à rire avec eux, dans leur périple absurde, là où le film prend des accents de réflexion sur les relations amicales, ou construit une tension qu’on aurait pu étirer encore tant elle est plaisante. À partir d’un pitch à l’air stupide, Callum Devlin déploie un film de genre maîtrisé de bout en bout. Un des favoris du festival.

Planètes – Réalisé par Momoko Seto (France, 2025) – Hors Compétition

Après avoir été projetées dans l’espace suite à la destruction de la Terre par un conflit nucléaire, trois graines de pissenlit se retrouvent sur une nouvelle planète où elles devront affronter de nombreuses péripéties dans une faune et une flore luxuriantes, parfois impitoyable, parfois aidante.

Malgré ce synopsis classique, ce film d’animation n’est pas un autre Fourmiz, ni un autre 1001 Pattes. Il invite plutôt à la contemplation de la nature à l’échelle des petits végétaux, eucaryotes, bryophytes et des minuscules animaux qui parsèment le sol. On est donc face à un Microcosmos : Le Peuple de l’herbe du XXIe siècle. La magnifique animation 3D (parfois mélangée à des prises de vue réelles) et la bande-son subliment ce monde minuscule dont on se moque la plupart du temps. Si l’objectif du film était de faire découvrir un univers méconnu, c’est réussi ! Puisqu’après son visionnage, plusieurs envies nous assaillent : visionner des documentaires animaliers et botaniques, reprendre des cours de SVT, s’abonner au magazine La Hulotte, planter un maximum de végétaux, etc. Si un des autres buts de cette œuvre était de démontrer la schizophrénie dans laquelle nous plonge la société capitaliste occidentale, il a été également atteint, les moyens de production et de diffusion du film, ainsi que ceux de ce présent article, étant, en effet, dépendants d’un système économique prédateur, aussi bien pour l’humanité que pour cette nature célébrée à raison dans Planètes.

Alter Ego – Réalisé par Nicolas Charlet et Bruno Lavaine (France, 2025) – Hors Compétition

Un matin, Alex voit arriver de nouveaux voisins dans la maison qui jouxte celle où il vit avec sa femme et son fils. Le voisin, étonnamment, lui ressemble comme deux gouttes d’eau, une calvitie en moins. À vrai dire, non seulement le nouveau voisin, qui par ailleurs s’appelle Axel, est son sosie, mais son sosie en mieux, à tous les points de vue. De plus, si la ressemblance est frappante, personne ne semble la remarquer. Alex, petit à petit, sombre dans les ridicules abîmes de l’envie.

De tous les vices, l’envie est à la fois le plus répandu et le plus honteux. On n’en parle jamais, du moins pour soi-même. Alter Ego a la miséricorde de nous y confronter joyeusement. Les réalisateurs Nicolas Charlet et Bruno Lavaine nous proposent là une œuvre au carrefour de Fab Caro et de Dostoïevski, immensément drôle et cruel. Si la fin peine à trouver sa résolution, on peut au moins dire de la première demi-heure qu’elle est un chef-d’œuvre d’humour, où chaque plan, chaque réplique, chaque situation, chaque détail fait mouche, et avec presque rien : un briquet tonnerre, une cabane dans le jardin, un lieu commun éculé, une Zabou Breitman à la fine moustache, etc. Toute personne d’un peu honnête avec soi-même trouvera en Alex un frère pathétique, et dans ses aventures minables l’occasion d’un grand rire libérateur.

Centurion – Réalisé par Neil Marshall (UK, 2010) – Hommage à Neil Marshall

Avec Joko Anwar, le réalisateur de The Descent Neil Marshall est l’invité d’honneur du festival de Gérardmer. L’occasion de revenir sur son parcours. À un moment où les studios anglais ne veulent pas promouvoir le cinéma de genre et particulièrement d’horreur par peur ou snobisme, Neil Marshall a su naviguer et se faire un nom parmi les plus respectés, au point d’inscrire The Descent comme un classique du genre, ou de réaliser la suite de Hellboy. Comme le montre chacun de ses films, s’il s’agit certes d’épouvanter, le genre est aussi et surtout une formidable passerelle pour le fun et la critique sociale. Centurion par exemple, avec Michael Fassbender et Dominic West se laisse apprécier comme un western au temps de l’Empire romain où les plans larges des paysages écossais somptueux côtoient les scènes de combat au glaive les plus sanglantes et nerveuses. Avec sa comparse Olga Kurylenko, également invitée d’honneur, Neil Marshall confirme que le genre est un formidable terrain de jeu.

Dreams : un Franco mineur mais pas inintéressant

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Cinéaste aussi constant dans sa manière de faire du cinéma que sur la forme qu’il lui octroie, le Mexicain Michel Franco revient à un cinéma âpre, sec et froid comme il l’affectionne, après un détour vers une œuvre plus douce et dramatique (le très beau Memory). Il retrouve d’ailleurs Jessica Chastain pour une histoire de relation amoureuse complexe avec, en arrière-plan, l’immigration aux États-Unis, sujet ô combien abrasif et d’actualité. Malheureusement, il livre peut-être son film le plus mineur en contournant plus que de raison ce sujet brûlant et ne nous convainc qu’à moitié sur le pan du relationnel, des apparences, des rapports de force et des différences sociales. Dreams est un film souvent trop plat et froid pour nous toucher et qui survole bien trop ses diverses thématiques pour nous emporter complètement. Néanmoins, le cinéma de Franco a quelque chose de vrai et de glacial, visuellement comme formellement, qui fait toujours son petit effet et empêche de s’en détourner.

Synopsis : Fernando, un jeune danseur de ballet originaire du Mexique, rêve de reconnaissance internationale et d’une vie meilleure aux États-Unis. Convaincu que sa maîtresse, Jennifer, une Américaine mondaine et philanthrope influente, l’aidera à réaliser ses ambitions, il quitte clandestinement son pays, échappant de justesse à la mort. Cependant, son arrivée vient bouleverser le monde soigneusement construit de Jennifer. Elle est prête à tout pour protéger leur avenir à tous deux, mais ne veut rien concéder de la vie qu’elle s’est construite.

Qu’on l’adore ou qu’on le déteste, le cinéma du Mexicain Michel Franco a quelque chose d’unique et de très reconnaissable qui fait que l’on sait à peu près ce que l’on va voir durant la projection. Il développe même un côté presque programmatique, comme pourraient l’avancer ses détracteurs. Logique donc que ceux qui n’aiment pas son style et ses idées ne devraient pas se risquer à y aller. Et ils auront probablement raison. À l’inverse, ses admirateurs – dont nous faisons partie – peuvent s’y ruer sans trop de souci, tant ils sont quasiment assurés d’y trouver leur compte. Pourtant, ces deux derniers longs-métrages ont un peu changé les choses. Sorti il y a deux ans, Memory marquait un tournant plus sensible dans ses aspects tragiques. Sublime malgré ses contours glacés, ce beau drame mâtiné de romantisme avait prouvé que Franco pouvait aussi être plus doux. À contrario, avec Dreams, il revient à ce qui fait la sève de son art mais délivre peut-être son film le moins réussi.

Moins frontalement choc que ses œuvres précédentes, moins hypnotique et radical aussi, ce nouveau long-métrage reprend tous les tics de son cinéma mais ne nous foudroie pas comme à l’accoutumée. Et lorsque c’est moins pleinement convaincant comme ici, il apparaît que les tics et habitudes de son cinéma semblent tourner à la recette. La déception n’en est donc que plus grande. Découvert avec le magistral Después de Lucía, son second film, Franco a enchaîné les œuvres d’importance (Les Filles d’avril, Chronic, Sundown, …) et une œuvre maîtresse et coup de poing, paradoxalement la seule inédite en salles en France : New Order. Une claque formelle et morale qui ne laissait pas indemne en parlant de régime autoritaire et d’humiliation. Après tous ces films marquants et la touche plus douce de Memory, Dreams apparaît vraiment mineur et plus oubliable.

Souvent comparé – à raison – au cinéma de l’autrichien et doublement récipiendaire de la Palme d’or, Michael Haneke, Franco délivre des films rudes et pesants. L’atmosphère souvent nihiliste qui imprègne chacune de ses bobines décortique notre monde par le biais de sujets souvent polémiques, dérangeants ou brûlants. Dreams ne déroge pas à la règle. À travers la relation singulière entre un jeune danseur de ballet mexicain et une riche quinquagénaire philanthrope, il parle non seulement de rapports de classe mais aussi de rapports de force et de domination ainsi que du sujet ô combien abrasif de l’immigration aux pays de l’Oncle Sam. Il dresse le portrait d’une relation forcément inégale et impossible baignée dans un contexte particulièrement d’actualité.

On pourrait voir l’histoire d’amour et/ou de sexe entre cet homme et cette femme comme celle qui unit le Mexique et les États-Unis. Un pays plus jeune, en plein développement et doté de qualités artistiques, source de main-d’œuvre, dominé par un pays riche, fort et clinquant grâce à l’argent roi, au capitalisme et aux ressources. La nationalité mexicaine du cinéaste nous permet de voir Dreams d’un œil différent, puisqu’il porte un regard forcément influencé sur cette fameuse frontière poreuse à bien des égards. Aussi bien géographique que politique (et polémique), ladite frontière agite tant les deux pays et sert de prétexte de manière récurrente à l’actuel locataire de la Maison-Blanche dans ses politiques d’immigration. D’ailleurs, le film sort à un moment charnière puisque les exactions de l’ICE, la fameuse police de l’immigration des États-Unis, font la une des médias. Le film aurait donc pu être un brûlot véhément sur le sujet, un film politique puissant et contestataire.

Et c’est là que le bât blesse. Le scénario de Franco reste trop à distance de ce sujet, qui était pourtant un vivier évident de séquences chocs et marquantes dans le but de dénoncer. Étrangement, Dreams reste étonnamment sage et prudent sur la question, comme si le cinéaste faisait un pas de côté et ne se sentait pas le courage d’y aller à fond. Hormis l’arrivée clandestine (maintes fois vue et en mieux) et l’expulsion très sage et gentille hors du pays, rien de nouveau sous le soleil des liens migratoires contrariés entre les deux pays et leurs ressortissants respectifs. Le réalisateur s’en sort mieux au niveau de la dynamique entre les deux personnages. Taiseux, le long-métrage se sert beaucoup des non-dits (gestes, regards, mouvements dans le cadre, …) pour illustrer la psyché et les positions de ce duo.

Bien senti au niveau des rapports de classe, de force et de domination dans un couple, le film jette un regard plein d’acuité sur le poids des apparences, le besoin d’exister à travers l’autre et les divergences de vues sur un hypothétique futur amoureux. Les deux scènes de sexe très crues du film sont également éloquentes. L’une verbale, l’autre très physique dans un escalier, semble incarner la violence des échanges amoureux via le coït et la tentation charnelle. Toujours à distance, avec des plans larges et fixes pour voir interagir ces « cobayes personnages », tout est fait dans la réalisation pour laisser les protagonistes (et donc leurs affects) s’exprimer à la loupe. La mise en scène clinique et minimaliste chère à Franco peut ainsi pleinement s’exprimer. Malheureusement, si l’on sait et l’on sent que le final sera glacial, misanthropique et nihiliste comme toujours chez le cinéaste, le film prend trop son temps pour y arriver. Les scènes sont trop étirées et le rythme monotone ; on a même l’impression d’un certain remplissage.

Le Mexicain tourne avec beaucoup d’acteurs internationaux (Tim Roth, Charlotte Gainsbourg, …) depuis quelques films. C’est la seconde fois que Franco dirige Jessica Chastain. Après son interprétation parfaite d’une femme blessée dans Memory, elle joue ici une partition plus froide et mesurée qui lui va bien mais ne nous surprend pas. En face, le jeune Isaac Rodríguez est particulièrement convaincant et se donne à fond. Quand arrive le final glaçant et sec, mais cette fois très (trop ?) attendu, on se fait cette fameuse réflexion : « Tout ça pour ça ! ». Même si la mise en scène chirurgicale de Franco et sa manière de prendre le pouls de notre monde sont toujours impeccables, on sort de Dreams moins stimulé que d’habitude et surtout moins sonné. Et comme ce qui fait la beauté de son cinéma est avant tout la puissance de sa charge morale et politique, ce film plus tiède et timoré nous apparaît donc moins convaincant et figure peut-être son moins bon travail.

Bande-annonce – Dreams

Fiche technique – Dreams

Réalisateur : Michel Franco
Scénariste: Michel Franco
Production : Freckle Films
Distribution : Metropolitan Filmexport
Interprétation : Jessica Chastain, Isaac Hernandez, Rupert Friend, Marshal Bell, Mercedes Hernandez, …
Genres : Thriller – Drame – Romantisme
Date de sortie : 28 janvier 2026
Durée : 1h38
Pays : États-Unis

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Gérardmer 2026 : les vertiges de la maternité et le poids des origines, en toutes langues, allemande, anglaise et indonésienne

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Jour 2 à Gérardmer, le gros des festivaliers n’est pas encore arrivé, contrairement à la neige, au rendez-vous cette année. Nous déambulons, sous le regard bienveillant des autochtones et des monts blanchis, à travers des rues baignées pour l’occasion de musique, d’une salle à l’autre, du Casino au Paradiso, et du Lac au MCL, entre un film allemand et un Indonésien, entre un vieux De Palma et une nouvelle Pacino.

Welcome Home Baby – Réalisé par Andreas Prochaska (Autriche-Allemagne, 2025) – Compétition

Une jeune médecin urgentiste retourne sur ses terres natales, en Autriche, à l’occasion du décès d’un père qui l’a abandonné quand elle était enfant. Elle découvre là-bas que ce père était lui-même un médecin, et un médecin cossu, et que sa mère s’est suicidée dans des circonstances mystérieuses. À mesure qu’elle cherche à comprendre les raisons de son abandon, celles-ci lui apparaissent de plus en plus obscures, et la sollicitude des habitants du village de plus en plus oppressante.

Il faut reconnaître que Welcome Home Baby manifeste une incontestable maîtrise de l’art cinématographique. Sans doute, passerait-il le test d’Hitchcock : nul besoin du son pour suivre le récit de ce film à l’angoisse diffuse, à l’horreur insidieuse. Une telle confiance dans les moyens propres du cinéma est une vertu pas si ordinaire à mettre au crédit du réalisateur Andreas Prochaska, connu aussi pour avoir été le monteur de certains films de Michael Haneke.

Mais que faire d’un mystère dont on n’a cessé d’épaissir et de complexifier les contours ? Au bout d’une heure, le dénouement commence à se faire attendre, et la quête erratique de l’héroïne redondante. Et quand l’intrigue s’intensifie et que tout est proche d’être dévoilé, voilà que le réalisateur nous abandonne en rase campagne avec un écheveau symbolique aussi confus que simpliste à débrouiller. Ce final, qui tend malheureusement à gâcher notre plaisir et notre admiration pour le reste du film, aurait peut-être gagné à être plus classique, quitte à nous en laisser explorer, comme chez Hitchcock, quelques sens cachés plus ambigus. Au bout du bout, on n’y comprend rien, et on n’est pas même sûr d’avoir tellement envie de comprendre.

I Live Here Now – Réalisé par Julie Pacino (USA, 2025) – Hors-Compétition

La fille d’Al, Julie Pacino, est décidée à tracer sa propre voie avec ce premier film partiellement produit en France. On y suit une jeune femme (Lucy Fry) pensant ne pouvoir être enceinte et contrainte d’avorter. Mais le film bascule avec un lieu, un hôtel, qui trace le cadre des déambulations mentales de l’héroïne confrontée à un trauma passé, ravivé par la perspective inconnue de la grossesse. Quoiqu’illustrant assez clairement la difficulté à endosser pour une femme ce que la société lui enjoint d’incarner : une mère de famille protectrice et libre en même temps, la paternité stylistique est, elle, assumée avec force et sans s’embarrasser de subtilité : à partir du moment où l’héroïne entre dans l’hôtel, nous sommes en territoire lynchéen, jusqu’à ce que la référence vienne obscurcir un propos parfois très alambiqué. Décidant de jouer la carte de la métaphore horrifique sociétale et féministe (« les monstres sont des reflets des antagonismes sociaux »…), sans subtilité, le premier film de Julie Pacino réunit les défauts d’un premier film.

Impetigore – Réalisé par Joko Anwar (Indonésie, 2019) – Focus Joko Anwar

Une jeune femme apprend d’un homme tentant de la tuer qu’elle serait originaire d’un petit village perdu au fin fond de la jungle indonésienne. Attirée par la perspective d’un possible héritage, elle décide de s’y rendre en compagnie de sa meilleure amie. Là-bas, elle découvre que ce village est frappé d’une malédiction qui condamne les femmes à accoucher d’enfants sans peau, et que, par ailleurs, sa famille ne serait pas étrangère à cette malédiction.

Porté par un exotisme, peut-être un peu douteux, on se réjouissait d’avance d’explorer, à travers la rétrospective des films de Joko Anwar, le cinéma d’horreur indonésien. Force est de constater que la mondialisation est aussi celle des formes. Incontestablement, Impetigore est un bon film fantastique, en particulier dans sa première partie, et ce malgré un dévoilement final un peu paresseux dans son opération. Mais si la langue, les acteurs, le cadre, le folklore sont indonésiens, la forme, elle, ne se démarque pas de ses références hollywoodiennes, et n’offre rien de très nouveau, de très original.

Phantom of the Paradise – Réalisé par Brian de Palma (USA, 1974) – Rétrospective Bas les masques

Dans la période glam des années 1970, le jeune compositeur-interprète Winslow Leach tente de percer. C’est alors par le plus grand des hasards que sa cantate aux accents d’opéra-rock dantesque sera remarquée par Swan, un ancien prodige du showbiz devenu magnat véreux d’une puissante maison de disques, Death Records. L’originalité et la sincérité musicale de Winslow n’auront de cesse d’être vampirisés ( « Leach » : la sangsue) par une industrie musicale à bout de souffle, embourbée dans la mode rétro, totalement coupée des courants originels d’une contre-culture à présent réifiée dans la marchandise. Le film raconte avant tout la trajectoire funeste d’un homme au corps brisé et au visage défiguré, à présent masqué et terrifiant, dans une lutte désespérée pour la reconnaissance qui le mutilera corps et âme.

Mais Phantom est aussi une réécriture du mythe de Faust où la descente aux enfers du héros se fait dans les méga-structures anonymes de l’enfer corporate américain, où le producteur est Satan qui vous fait signer un contrat en lettres de sang, où les hommes de main sont tous bizarrement coiffés comme Elvis et où le geste même de la contestation sociale est immédiatement réabsorbé dans la production marchande. Le film rock s’ancre alors dans le registre de l’horreur par le biais du pantomime, une occasion pour les spectres de Kiss et de Bowie de s’abîmer dans les déhanchés ridicules de « Beef », symbole postmoderne du rocker qui performe au lieu de véritablement jouer. Lui-même incarne cette horreur dévoyée de la culture rock : Frankenstein tragi-comique, son corps sur la scène n’est que le rapiéçage des différents membres du public ; son back up band Transylvanien est constitué de « vampires ».

Le Masque du démon – Réalisé par Mario Bava (Italie, 1960) – Rétrospective Bas les masques

Au XVIIe siècle, la sorcière Asa et son amant sont exécutés par l’inquisition. On leur applique sur le visage à coups de marteau le masque du démon : un masque de bronze hérissé de piques, censés manifester sur leur visage la souillure de leur âme. Revenus d’entre les morts, la sélection  » rétro : Bas les masques » nous offre l’opportunité de (re) découvrir des pépites de l’horreur comme le premier film de l’immense Mario Bava qui avant d’avoir inventé un genre horrifique à lui seul le giallo, puis, dit-on, son cousin le slasher, se consacrait à l’horreur gothique la plus classique. Classique, le film ne l’est qu’en partie ; son noir et blanc soigné et son intrigue certes inspiré d’un conte de Gogol sentent les reprises du genre, voire un certain ton qui rappelle l’expressionnisme le plus habituel (la nature non-maîtrisée vs la science, la mise en scène qui fait la part belle aux décors torturés pour mieux figurer ce qu’inspirent les événements aux protagonistes), mais le tout est rehaussé par le style de Bava, déjà en pleine possession de ses moyens artistiques. C’est notamment un savoir de la composition du cadre qui donne au film un style visuel inimitable, ce film, qui prend pourtant place au XIXe siècle, est l’incarnation chimiquement pure de la série b gothique avec tous ses charmes. À revoir.

À demain sur la lune : au chevet de l’essentiel

Thomas Balmès filme une unité de soins palliatifs où patients, soignants et Peyo, cheval médiateur, accompagnent la fin de vie. Entre contemplation sensible et dispositif émotionnel parfois appuyé, À demain sur la Lune propose un exercice formel imparfait mais empreint d’humanité.

Depuis ses premiers films, Thomas Balmès construit un regard documentaire fondé sur l’observation patiente et la mise en scène discrète du réel. De Bébés, qui scrutait l’universalité des gestes de l’enfance à travers quatre cultures, jusqu’au diptyque bhoutanais Happiness et Sing Me a Song, son cinéma explore les frictions entre tradition et modernité, entre innocence et monde globalisé. Au Bhoutan, il filme le temps long : celui d’un jeune moine confronté à l’irruption des écrans et des désirs venus d’ailleurs. Sans imposer de discours, il compose une mise en scène épurée, attentive aux silences, aux corps, aux paysages. Il laisse émerger la complexité des transformations intimes et collectives.

Avec À demain sur la Lune, le cinéaste change radicalement de décor sans renoncer à ses obsessions. Il quitte les hauteurs himalayennes pour une unité de soins palliatifs du nord de la France — territoire autrement vertigineux. Le temps n’est plus celui de la formation mais de l’attente, où chaque jour se mesure à ce qu’il reste à vivre.

Un dispositif entre observation et insistance émotionnelle

Le film accompagne plusieurs patients, mais s’attarde surtout sur Amandine et sa famille. Il filme leur manière d’habiter ce temps suspendu, entre lucidité, tendresse et espoir fragile. À leurs côtés, le docteur Leclerc incarne une présence médicale profondément humaine, consciente de ses propres limites, cherchant moins à guérir qu’à accompagner. Balmès capte les gestes quotidiens, les regards échangés, les silences lourds de sens — cette tentative commune de continuer à vivre malgré l’horizon qui se referme.

Pourtant, cette proximité revendiquée révèle aussi ses limites. Les patients, leurs proches, comme les soignants, semblent souvent déstabilisés par la présence de la caméra. Une gêne diffuse traverse le film. L’intimité, bien que filmée avec respect, reste en permanence sur le seuil, jamais totalement livrée. Cette retenue empêche l’émergence d’une parole pleinement incarnée et maintient une distance paradoxale — là même où le film cherche l’abandon.

Ce décalage s’accentue avec un dispositif émotionnel particulièrement insistant. Là où les films précédents de Balmès laissaient l’émotion naître des situations elles-mêmes, À demain sur la Lune semble vouloir l’accompagner, voire la provoquer. La musique de Guillaume Poncelet, omniprésente et souvent appuyée, guide le regard du spectateur. Elle installe une nostalgie insistante, parfois préfabriquée, à laquelle il devient difficile de s’identifier. À force de souligner l’émotion, le film semble craindre le silence, le vide, l’inconfort — autant d’espaces pourtant essentiels pour effleurer l’intensité nue des derniers instants.

Peyo, la médiation animale comme échappatoire

En contrepoint, Thomas Balmès filme les paysages du Nord avec une attention presque picturale. Les levers de soleil, la lumière diffuse, les extérieurs baignés de tendresse offrent des respirations visuelles — des suspensions face à l’enfermement du soin.

C’est dans cet entre-deux que s’inscrit Peyo, le cheval. Présence rare et singulière dans l’accompagnement de fin de vie, son regard profond et sa manière d’entrer en relation sans mots en font une figure médiatrice. Auprès des patients, son effet apaisant se révèle immédiat, presque tangible. Peyo ouvre et referme le film, parfois paré de guirlandes, comme un rituel discret. Il renvoie sans doute à la quête spirituelle que Balmès poursuivait déjà dans ses films bhoutanais. Cette présence exceptionnelle déplace alors le centre de gravité du documentaire : l’animal offre une voie d’accès à l’émotion différente, moins frontale que la confrontation directe à la violence existentielle de la fin de vie.

À demain sur la Lune reste un film admirable par sa sincérité et l’attention portée à celles et ceux qu’il filme. Le documentaire se conçoit d’abord comme un exercice formel et sensoriel — une composition de lumières, de silences, de présences. C’est dans cette dimension sensible que le film trouve sa cohérence : moins dans le discours que dans l’atmosphère qu’il tisse.

Si le dispositif encadre parfois trop étroitement le regard, empêchant l’émergence d’une intensité pleinement saisie, le film parvient néanmoins à créer cet espace d’apaisement qu’il recherche. À l’image de son titre, emprunté à la chanson de Salvatore Adamo, il convoque une promesse douce, presque consolatrice. Entre pudeur et démonstration, entre spiritualité et matière, À demain sur la Lune propose au spectateur une expérience contemplative — imparfaite peut-être, mais portée par une humanité sincère.

À demain sur la lune – bande-annonce

À demain sur la lune – fiche technique

Réalisation : Thomas Balmès
Montage : Alex Cardon
Musique : Guillaume Poncelet
Sociétés de production : TBC Productions
Pays de production : France
Société de distribution : Piece of Magic Entertainment France, Universal Documentaries
Durée : 1h20
Genre : Documentaire
Date de sortie : 4 février 2026

À demain sur la lune : au chevet de l’essentiel
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Gérardmer 2026 : Des vieux inquiétants, des enfants hantés et des trentenaires qui ne vont plus très bien non plus

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Premier jour du festival du cinéma fantastique de Gérardmer, édition 2026 qui démarre cette fois-ci un mercredi, et même un mardi pour les chanceux qui ont pu voir le film d’ouverture ! Cette année, en effet, le festival nous offre du rab et ce ne sera pas de trop pour regarder la bonne trentaine de films au programme. La sélection côtoie une rétrospective sur les masques et leur pouvoir, un hommage au réalisateur Neil Marshall, un autre à Joko Anwar, et un autre encore dédié à Olga Kurylenko ! La neige est au rendez-vous et tout le monde a l’air d’avoir envie de frissonner.

Nervures – Réalisé par Raymond St-Jean (Canada, 2025) -(Compétition)

Une jeune femme rend visite à ses parents à l’improviste, en compagnie de sa petite amie. Sa mère lui apprend que son père est mort il y a quelques jours. Qu’elle ne l’ait pas prévenue immédiatement n’est pas la seule étrangeté que constate la jeune femme dans le comportement de sa mère. À cela, s’ajoute un médecin à la retraite, installé quelques mois plus tôt dans la maison voisine, à l’aura un peu louche.

Il y a chaque année, à Gérardmer, un film plus conventionnel, qui paraît sans cesse contenu dans les limites de son ambition et de ses moyens, où rien ne dépasse, où rien ne va trop loin, dans un mélange de pusillanimité et de bonne volonté. C’est Nervures qui, pour cette édition, semble devoir décrocher ce triste prix.

Le film tourne autour d’une idée principale, par laquelle il ne se laisse jamais vraiment inquiéter. Tout ce qui pourrait surgir de réel ou de vraisemblable, et donc d’intéressant, devant cet élément principal et fantastique, est sans cesse atténué, lissé, aplati. Par ce fait, par cette volonté de résoudre trop vite les problèmes concrets que son mystère essentiel, pourtant loin d’être sans intérêt, pourraient générer, le film sonne faux, et l’inconsistance des actions et des réactions de ses personnages finit par nous ennuyer. Un film d’une facture correcte, mais oubliable.

Don’t Leave the Kids Alone – Réalisé par Emilio Portes (Mexique, 2025) – (Compétition) 

Avec la perte récente de son mari, Catalina se retrouve seule avec ses deux enfants de 7 et 10 ans (le meilleur âge, dit-on) dans une grande maison acquise à bon prix (moyennant d’avoir laissé de côté son histoire sordide, horreur oblige). C’est justement pour finaliser ce contrat juteux qu’elle se retrouve obligée de laisser ses enfants seuls pour quelques heures.

Avec des clins d’œil appuyés à Home Alone, Portes ménage l’apparition de l’épouvante en laissant la place à des séquences ludiques. La maison hantée est d’abord un terrain de jeu, de ceux que les enfants font en générant du désordre partout où leur énergie s’extériorise. C’est que la principale force du film est de tenir les règles qu’il met en place dès la première scène ; ici, on ne quitte jamais le point de vue des enfants, qu’il s’agisse des chamailleries, des disputes graves entre frères ou d’échapper à un fantôme vengeur et sanglant. Même les séquences avec la mère, en soirée, sont là pour mieux nous ramener à ses chers et tendres. Le ton et le rythme sont si maîtrisés que les différentes tonalités inhérentes aux changements d’humeur des deux petits protagonistes (qui jouent extrêmement bien, ce qu’il faut souligner dans le cas d’enfants) composent une tension qui devient très vite irrésistible au point de s’achever dans un final plus que vibrant. À voir.

The Invitation – Réalisé par Karyn Kusama (USA, 2015) – (Rétromania) 

Will est invité à une « dinner party » chez son ex-femme et son nouveau petit ami qui habitent leur ancienne maison, celle-là même où leur enfant de 5 ans est mort deux ans auparavant. Ambiance. En plus de l’anxiété classique que l’on peut ressentir face aux événements sociaux exigeants et faussement décontractés, Will, son ex-femme et leurs amis bien entendu au courant doivent donc affronter le passé. Plus que le malaise social, c’est le retour inéluctable et d’autant plus insupportable du trauma qu’il s’agit de regarder en face, le tout dans une soirée censée être tellement bonne vibes que personne n’a le courage de mentionner l’éléphant dans la pièce. Prenant son temps pour construire moment après moment une tension de plus en plus violente et maîtrisée, Karyn Kusama en profite pour livrer une vision désabusée et glaçante de ce que peut être la gestion d’un trauma chez des jeunes gens ordinaires. Et si le meilleur moyen d’enrayer le retour du refoulé était finalement de reproduire le mal ? Une interprétation qui, si elle n’est pas si originale, se révèle d’une efficacité froide dans cet excellent huis clos qui n’a pas vieilli en dix ans.