« La Nouvelle Arcadie » : quand les dieux se regardent en chiens de faïence

Sous les dehors fallacieux d’une fable méditerranéenne, La Nouvelle Arcadie, située à la fin des années 60, organise une rencontre improbable entre la mythologie grecque et le chaos familial, sur fond d’investissements balnéaires. Juanjo Rodriguez J. y compose un récit choral volontiers ironique, où les dieux de l’Olympe, revisités en famille dysfonctionnelle, opposent une résistance obstinée à la grande machinerie du progrès touristique. 

La carte postale méditerranéenne : une région baignée de lumière dorée, en bord de mer, charriant des promesses économiques et même quelques slogans progressistes. Juanjo Rodriguez J. choisit d’y planter son récit, à la fin des années 60, à ce moment précis où les côtes du Sud commencent à être perçues comme autant de surfaces à rentabiliser. Le tourisme est en plein essor, et les lieux constituent, à n’en pas douter, un personnage à part entière.

Le village fictif de Chagrin-sur-Mer pourrait être réel. Un lieu suspendu, où le temps semble s’être arrêté. L’arrivée de Prométhée Foiemangé, jeune cadre d’une multinationale (Titan Universal Enterprises), vient remuer des eaux un peu trop calmes. Le jeune homme est aimable, cultivé, convaincu d’agir pour le bien commun. Il est, en cela, le personnage le plus inquiétant du livre. Son pitch ? Il apporte dans ses valises prospérité, emplois, avenir radieux. À condition, bien sûr, que l’on sacrifie quelques vieilles pierres auxquelles des irréductibles semblent particulièrement tenir.

Ces irréductibles forment la famille Nomdedieu. Une famille étrange, presque grotesque. Elle vit à l’écart, dans un hôtel décrépit promis à la destruction. Très vite, le lecteur comprend que ces figures familières sont davantage que ce qu’elles prétendent être. Sous les surnoms – le Patron, la Mamma, le Bricoleur, l’Intello, le Jouisseur, l’Artiste, le Loup de mer… – se cache un panthéon entier : Zeus, Héra, Héphaïstos, Athéna, Dionysos, Apollon, Poséidon, Artémis et les autres. Les dieux de l’Olympe, mais débarrassés de leur majesté, ayant troqué leur superbe pour des traits de caractère facilement identifiables – et caricaturables.

La mythologie tient lieu de grille de lecture. Les Dieux s’enlisent dans des rôles sociaux qu’ils ne maîtrisent qu’à moitié. Ainsi, Hadès est devenu un patron invisible et vorace. Zeus parle fort mais agit peu. Héra tient la maison à bout de bras. Tous incarnent des archétypes que nous reconnaissons immédiatement, et qui permettent de doubler les coutures narratives de La Nouvelle Arcadie – non sans maladresse.

Le feu que Prométhée apporte n’est pas celui du savoir ou de la technique salvatrice : c’est celui du progrès économique, du développement touristique, bref du capitalisme chantant et triomphant, auquel on pouvait encore croire naïvement à l’époque. L’homme est prêt à employer des méthodes moralement discutables pour atteindre ses objectifs. Il est d’ailleurs amusant de le voir approcher les uns et les autres, dans l’espoir de persuader de vendre la résidence convoitée. 

Juanjo Rodriguez J. nous gratifie d’une œuvre ludique, mais traversée par une mélancolie douce-amère. C’est une famille duale qui résiste face aux mutations du littoral. En cela, la bande dessinée interroge frontalement notre rapport au « progrès », dans un récit qui n’est pas sans ironie ni repli.

La Nouvelle Arcadie, Juanjo Rodriguez J.
Bamboo, 28 janvier 2026, 152 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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