Gérardmer 2026 : les vertiges de la maternité et le poids des origines, en toutes langues, allemande, anglaise et indonésienne

Jour 2 à Gérardmer, le gros des festivaliers n’est pas encore arrivé, contrairement à la neige, au rendez-vous cette année. Nous déambulons, sous le regard bienveillant des autochtones et des monts blanchis, à travers des rues baignées pour l’occasion de musique, d’une salle à l’autre, du Casino au Paradiso, et du Lac au MCL, entre un film allemand et un Indonésien, entre un vieux De Palma et une nouvelle Pacino.

Welcome Home Baby – Réalisé par Andreas Prochaska (Autriche-Allemagne, 2025) – Compétition

Une jeune médecin urgentiste retourne sur ses terres natales, en Autriche, à l’occasion du décès d’un père qui l’a abandonné quand elle était enfant. Elle découvre là-bas que ce père était lui-même un médecin, et un médecin cossu, et que sa mère s’est suicidée dans des circonstances mystérieuses. À mesure qu’elle cherche à comprendre les raisons de son abandon, celles-ci lui apparaissent de plus en plus obscures, et la sollicitude des habitants du village de plus en plus oppressante.

Il faut reconnaître que Welcome Home Baby manifeste une incontestable maîtrise de l’art cinématographique. Sans doute, passerait-il le test d’Hitchcock : nul besoin du son pour suivre le récit de ce film à l’angoisse diffuse, à l’horreur insidieuse. Une telle confiance dans les moyens propres du cinéma est une vertu pas si ordinaire à mettre au crédit du réalisateur Andreas Prochaska, connu aussi pour avoir été le monteur de certains films de Michael Haneke.

Mais que faire d’un mystère dont on n’a cessé d’épaissir et de complexifier les contours ? Au bout d’une heure, le dénouement commence à se faire attendre, et la quête erratique de l’héroïne redondante. Et quand l’intrigue s’intensifie et que tout est proche d’être dévoilé, voilà que le réalisateur nous abandonne en rase campagne avec un écheveau symbolique aussi confus que simpliste à débrouiller. Ce final, qui tend malheureusement à gâcher notre plaisir et notre admiration pour le reste du film, aurait peut-être gagné à être plus classique, quitte à nous en laisser explorer, comme chez Hitchcock, quelques sens cachés plus ambigus. Au bout du bout, on n’y comprend rien, et on n’est pas même sûr d’avoir tellement envie de comprendre.

I Live Here Now – Réalisé par Julie Pacino (USA, 2025) – Hors-Compétition

La fille d’Al, Julie Pacino, est décidée à tracer sa propre voie avec ce premier film partiellement produit en France. On y suit une jeune femme (Lucy Fry) pensant ne pouvoir être enceinte et contrainte d’avorter. Mais le film bascule avec un lieu, un hôtel, qui trace le cadre des déambulations mentales de l’héroïne confrontée à un trauma passé, ravivé par la perspective inconnue de la grossesse. Quoiqu’illustrant assez clairement la difficulté à endosser pour une femme ce que la société lui enjoint d’incarner : une mère de famille protectrice et libre en même temps, la paternité stylistique est, elle, assumée avec force et sans s’embarrasser de subtilité : à partir du moment où l’héroïne entre dans l’hôtel, nous sommes en territoire lynchéen, jusqu’à ce que la référence vienne obscurcir un propos parfois très alambiqué. Décidant de jouer la carte de la métaphore horrifique sociétale et féministe (« les monstres sont des reflets des antagonismes sociaux »…), sans subtilité, le premier film de Julie Pacino réunit les défauts d’un premier film.

Impetigore – Réalisé par Joko Anwar (Indonésie, 2019) – Focus Joko Anwar

Une jeune femme apprend d’un homme tentant de la tuer qu’elle serait originaire d’un petit village perdu au fin fond de la jungle indonésienne. Attirée par la perspective d’un possible héritage, elle décide de s’y rendre en compagnie de sa meilleure amie. Là-bas, elle découvre que ce village est frappé d’une malédiction qui condamne les femmes à accoucher d’enfants sans peau, et que, par ailleurs, sa famille ne serait pas étrangère à cette malédiction.

Porté par un exotisme, peut-être un peu douteux, on se réjouissait d’avance d’explorer, à travers la rétrospective des films de Joko Anwar, le cinéma d’horreur indonésien. Force est de constater que la mondialisation est aussi celle des formes. Incontestablement, Impetigore est un bon film fantastique, en particulier dans sa première partie, et ce malgré un dévoilement final un peu paresseux dans son opération. Mais si la langue, les acteurs, le cadre, le folklore sont indonésiens, la forme, elle, ne se démarque pas de ses références hollywoodiennes, et n’offre rien de très nouveau, de très original.

Phantom of the Paradise – Réalisé par Brian de Palma (USA, 1974) – Rétrospective Bas les masques

Dans la période glam des années 1970, le jeune compositeur-interprète Winslow Leach tente de percer. C’est alors par le plus grand des hasards que sa cantate aux accents d’opéra-rock dantesque sera remarquée par Swan, un ancien prodige du showbiz devenu magnat véreux d’une puissante maison de disques, Death Records. L’originalité et la sincérité musicale de Winslow n’auront de cesse d’être vampirisés ( « Leach » : la sangsue) par une industrie musicale à bout de souffle, embourbée dans la mode rétro, totalement coupée des courants originels d’une contre-culture à présent réifiée dans la marchandise. Le film raconte avant tout la trajectoire funeste d’un homme au corps brisé et au visage défiguré, à présent masqué et terrifiant, dans une lutte désespérée pour la reconnaissance qui le mutilera corps et âme.

Mais Phantom est aussi une réécriture du mythe de Faust où la descente aux enfers du héros se fait dans les méga-structures anonymes de l’enfer corporate américain, où le producteur est Satan qui vous fait signer un contrat en lettres de sang, où les hommes de main sont tous bizarrement coiffés comme Elvis et où le geste même de la contestation sociale est immédiatement réabsorbé dans la production marchande. Le film rock s’ancre alors dans le registre de l’horreur par le biais du pantomime, une occasion pour les spectres de Kiss et de Bowie de s’abîmer dans les déhanchés ridicules de « Beef », symbole postmoderne du rocker qui performe au lieu de véritablement jouer. Lui-même incarne cette horreur dévoyée de la culture rock : Frankenstein tragi-comique, son corps sur la scène n’est que le rapiéçage des différents membres du public ; son back up band Transylvanien est constitué de « vampires ».

Le Masque du démon – Réalisé par Mario Bava (Italie, 1960) – Rétrospective Bas les masques

Au XVIIe siècle, la sorcière Asa et son amant sont exécutés par l’inquisition. On leur applique sur le visage à coups de marteau le masque du démon : un masque de bronze hérissé de piques, censés manifester sur leur visage la souillure de leur âme. Revenus d’entre les morts, la sélection  » rétro : Bas les masques » nous offre l’opportunité de (re) découvrir des pépites de l’horreur comme le premier film de l’immense Mario Bava qui avant d’avoir inventé un genre horrifique à lui seul le giallo, puis, dit-on, son cousin le slasher, se consacrait à l’horreur gothique la plus classique. Classique, le film ne l’est qu’en partie ; son noir et blanc soigné et son intrigue certes inspiré d’un conte de Gogol sentent les reprises du genre, voire un certain ton qui rappelle l’expressionnisme le plus habituel (la nature non-maîtrisée vs la science, la mise en scène qui fait la part belle aux décors torturés pour mieux figurer ce qu’inspirent les événements aux protagonistes), mais le tout est rehaussé par le style de Bava, déjà en pleine possession de ses moyens artistiques. C’est notamment un savoir de la composition du cadre qui donne au film un style visuel inimitable, ce film, qui prend pourtant place au XIXe siècle, est l’incarnation chimiquement pure de la série b gothique avec tous ses charmes. À revoir.

Festival

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