« The Junction » : absences

Un enfant qui revient sans avoir vieilli, des souvenirs qui prennent corps, deux mondes qui se frôlent sans jamais vraiment se confondre : avec The Junction (Glénat), Norm Konyu compose un récit de deuil labyrinthique, tendu vers une révélation finale aussi implacable que bouleversante.

The Junction est une expérience. Le lecteur progresse par fragments, entre le présent de l’enquête et les zones troubles de la mémoire. Tout semble légèrement décalé, presque irréel. Cette narration déstructurée épouse intimement le sujet du livre, celui du deuil, de ce qu’il fait au temps, à la logique et aux souvenirs.

Mais de quoi parle au juste ce roman graphique ? Lucas est revenu. Douze ans après sa disparition. Sans avoir grandi. Sans pouvoir parler. Cette anomalie devient aussitôt un fait social : la police enquête, les médias s’emballent, l’opinion publique s’interroge. Très vite, les théories complotistes émergent, cherchant à combler par le soupçon ce que la raison ne parvient pas à expliquer. Norm Konyu fait d’un traumatisme individuel une affaire collective, disséquée et commentée.

Le lecteur comprend peu à peu. Grâce à l’enquête, au récit présent, au journal de Lucas. Deux mondes parallèles coexistent. Le premier est celui que nous connaissons : rationnel, procédural, régi par l’enquête policière et le regard clinique des adultes. Le second, infiniment plus mystérieux, est constitué de souvenirs de défunts. C’est un monde fait de réminiscences, de lieux impossibles, d’attentes sans fin. Un espace mental et symbolique où le temps s’est figé, où les morts persistent à travers ce que les vivants n’ont pas su ou pas pu laisser partir.

Tout le récit tend vers un point de convergence : une révélation finale, longuement préparée, qui reconfigure rétrospectivement chaque détail. À la manière d’un film de M. Night Shyamalan, The Junction repose sur cette tension née d’attentes déjouées, ou de mystères tardivement éventés. Mais là où le twist pourrait n’être qu’un artifice, le lecteur a ici la gorge serrée : il est question d’une famille, d’un temps laissé en suspens, d’une chose à laquelle on ne veut pas renoncer.

Les cauchemars qui assaillent Lucas en sont l’une des clés. Une rose. Une voiture. Une pierre tombale. Autant de motifs récurrents, presque obsessionnels, qui agissent comme des balises dans le récit. Norm Konyu travaille ces symboles, leur laisse le temps de se charger d’affects. Ils ne livrent leur sens que progressivement, à mesure que le traumatisme enfoui remonte à la surface.

Graphiquement, l’album prolonge les partis pris déjà à l’œuvre dans Downlands. Les personnages et les décors, traités de manière très géométrique, semblent parfois presque abstraits. Cette stylisation n’éloigne jamais de l’émotion, bien présente. Les deux albums ont d’ailleurs bien plus en commun, puisque le deuil en constitue le centre névralgique. 

The Junction est une œuvre poignante, troublante, d’une construction remarquablement maîtrisée. Un récit sur le deuil, certes, mais surtout sur ce que l’on fait des absents : comment on les porte, comment on apprend, ou non, à les laisser partir. Norm Konyu affirme ici une voix singulière dans le paysage du roman graphique : non seulement par son style, mais aussi par cette volonté de broder autour du fantastique pour questionner un motif – la perte – universel et terriblement terre-à-terre.

The Junction, Norm Konyu
Glénat, 21 janvier 2026, 176 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.

« MOBS » : les monstres ont le sens de la chute

Frigiel, Pirate Sourcil et Waltch remettent le couvert et s’amusent des petits travers des créatures du jeu Minecraft. Au programme : une galerie de saynètes où les choses tournent de travers et les gags tombent à point nommé.