Gérardmer 2026 : Veuf éploré, Stoners anthropophages, Pissenlits survivalistes et French Dreamer envieux

En cette troisième journée de festival, le peuple commence à affluer, les salles à se remplir, et les films à se regarder de loin dans une chaleur moite. Mais la grâce et la drôlerie des œuvres de ce jour, sans compter la raclette du soir, ont tôt fait de nous faire oublier tous ces désagréments.

The Thing with Feathers – Réalisé par Dylan Southern (UK, 2025) – Compétition

Ayant soudainement perdu sa femme, un dessinateur de BD peine à s’occuper de ses deux fils et à faire son deuil. Pour l’accompagner dans ce processus, un corbeau caustique, issu de ses dessins, vient à se matérialiser.

Sans conteste, un des plus beaux films de la sélection. Avec un tel sujet, pourtant, tous les chausse-trappes de l’émotion factice et de la résilience niaise menaçaient. Le film, non seulement, les évite, mais les réfléchit. Si nos histoires de deuil sonnent si souvent faux, c’est peut-être que nos deuils eux-mêmes, nos deuils réels, n’échappent pas non plus à une forme de complaisance et d’inauthenticité. C’est, en un sens, le sujet de The Thing with Feathers : comment l’art et le mythe nous permettent de conjurer les affres grotesques de l’apitoiement mondain, et de guérir enfin, plus efficacement sans doute qu’avec des séances chez le psy ou quelques sollicitudes superficielles. Pour faire son deuil, il est besoin de justesse et de vérité, ce dont justement tout tend à nous déposséder en ces moments-là. Le corbeau vient ici, avec sa franchise brutale et vacharde, abattre toute tentative de composer déloyalement avec sa douleur. Dans une scène savoureuse, alors que notre veuf s’abîme dans l’écoute d’une musique douce et mélancolieuse, le corbeau débarque, moquant son boboïsme, autrement dit l’insincérité de son chagrin, exprimé dans une mise en scène de soi qui n’est au fond qu’une manière de le fuir, et à la folk insipide substitue le chant dionysiaque de Screaming Jay Hawkins. Il rappelle encore ailleurs que, plus que d’habitudes conservées et de « journal des émotions », les enfants ont besoin « d’arcs, de flèches, de contes et de légendes. » C’est peut-être l’une des plus belles choses de ce film, et qui n’est jamais asséné de manière théorique, à savoir cette confiance dans l’art et le récit pour nous aider à traverser les affres de la condition humaine.
Le film n’est jamais tire-larme, mais l’émotion vous saisit soudain, pas toujours au moment attendu, et ne vous lâche quasiment plus. J’en vis plus d’un à mes côtés sangloter abondamment. The Thing with Feathers est un film que l’on peut qualifier de véritablement cathartique, au sens le plus antique du terme, un film qui nous purge l’âme au moyen de la pitié et de la terreur.

The Weed Eaters – Réalisé par Callum Devlin (Nouvelle-Zélande, 2025) – Compétition

On oublie souvent que la comédie fait partie du genre horrifique, il suffit d’en parodier les codes ou d’en détourner les thèmes. The Weed Eaters arrive même à faire davantage en montrant que l’horreur et le dégoût déclenchent des fous rires ou nous écarquillent les yeux d’admiration.

Quatre stoners décident de passer le nouvel an dans une cabane à fumer et à boire. Plus gênant qu’autre chose, les quatre bédaveurs ne se connaissent et ne s’apprécient pas si bien, il s’agit plutôt de passer le temps de la Saint-Sylvestre en faisant quelque chose d’inhabituel. Mais l’arrivée d’une nouvelle beuh qui provoque l’irrésistible envie de chair humaine vient bouleverser leur plan.

Face à ce point de départ loufoque, on rit bien sûr, mais le film étonne là où on ne l’attend pas (la musique, entre autres choses, est remarquable). Les figures du film de cannabis ou du slasher sont ici non seulement revisitées, mais sont extrêmement bien mises en scène. On se surprend, non à rire des personnages, mais à rire avec eux, dans leur périple absurde, là où le film prend des accents de réflexion sur les relations amicales, ou construit une tension qu’on aurait pu étirer encore tant elle est plaisante. À partir d’un pitch à l’air stupide, Callum Devlin déploie un film de genre maîtrisé de bout en bout. Un des favoris du festival.

Planètes – Réalisé par Momoko Seto (France, 2025) – Hors Compétition

Après avoir été projetées dans l’espace suite à la destruction de la Terre par un conflit nucléaire, trois graines de pissenlit se retrouvent sur une nouvelle planète où elles devront affronter de nombreuses péripéties dans une faune et une flore luxuriantes, parfois impitoyable, parfois aidante.

Malgré ce synopsis classique, ce film d’animation n’est pas un autre Fourmiz, ni un autre 1001 Pattes. Il invite plutôt à la contemplation de la nature à l’échelle des petits végétaux, eucaryotes, bryophytes et des minuscules animaux qui parsèment le sol. On est donc face à un Microcosmos : Le Peuple de l’herbe du XXIe siècle. La magnifique animation 3D (parfois mélangée à des prises de vue réelles) et la bande-son subliment ce monde minuscule dont on se moque la plupart du temps. Si l’objectif du film était de faire découvrir un univers méconnu, c’est réussi ! Puisqu’après son visionnage, plusieurs envies nous assaillent : visionner des documentaires animaliers et botaniques, reprendre des cours de SVT, s’abonner au magazine La Hulotte, planter un maximum de végétaux, etc. Si un des autres buts de cette œuvre était de démontrer la schizophrénie dans laquelle nous plonge la société capitaliste occidentale, il a été également atteint, les moyens de production et de diffusion du film, ainsi que ceux de ce présent article, étant, en effet, dépendants d’un système économique prédateur, aussi bien pour l’humanité que pour cette nature célébrée à raison dans Planètes.

Alter Ego – Réalisé par Nicolas Charlet et Bruno Lavaine (France, 2025) – Hors Compétition

Un matin, Alex voit arriver de nouveaux voisins dans la maison qui jouxte celle où il vit avec sa femme et son fils. Le voisin, étonnamment, lui ressemble comme deux gouttes d’eau, une calvitie en moins. À vrai dire, non seulement le nouveau voisin, qui par ailleurs s’appelle Axel, est son sosie, mais son sosie en mieux, à tous les points de vue. De plus, si la ressemblance est frappante, personne ne semble la remarquer. Alex, petit à petit, sombre dans les ridicules abîmes de l’envie.

De tous les vices, l’envie est à la fois le plus répandu et le plus honteux. On n’en parle jamais, du moins pour soi-même. Alter Ego a la miséricorde de nous y confronter joyeusement. Les réalisateurs Nicolas Charlet et Bruno Lavaine nous proposent là une œuvre au carrefour de Fab Caro et de Dostoïevski, immensément drôle et cruel. Si la fin peine à trouver sa résolution, on peut au moins dire de la première demi-heure qu’elle est un chef-d’œuvre d’humour, où chaque plan, chaque réplique, chaque situation, chaque détail fait mouche, et avec presque rien : un briquet tonnerre, une cabane dans le jardin, un lieu commun éculé, une Zabou Breitman à la fine moustache, etc. Toute personne d’un peu honnête avec soi-même trouvera en Alex un frère pathétique, et dans ses aventures minables l’occasion d’un grand rire libérateur.

Centurion – Réalisé par Neil Marshall (UK, 2010) – Hommage à Neil Marshall

Avec Joko Anwar, le réalisateur de The Descent Neil Marshall est l’invité d’honneur du festival de Gérardmer. L’occasion de revenir sur son parcours. À un moment où les studios anglais ne veulent pas promouvoir le cinéma de genre et particulièrement d’horreur par peur ou snobisme, Neil Marshall a su naviguer et se faire un nom parmi les plus respectés, au point d’inscrire The Descent comme un classique du genre, ou de réaliser la suite de Hellboy. Comme le montre chacun de ses films, s’il s’agit certes d’épouvanter, le genre est aussi et surtout une formidable passerelle pour le fun et la critique sociale. Centurion par exemple, avec Michael Fassbender et Dominic West se laisse apprécier comme un western au temps de l’Empire romain où les plans larges des paysages écossais somptueux côtoient les scènes de combat au glaive les plus sanglantes et nerveuses. Avec sa comparse Olga Kurylenko, également invitée d’honneur, Neil Marshall confirme que le genre est un formidable terrain de jeu.

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

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Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

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