Don’t Breathe – La Maison des ténèbres, un film de Fede Alvarez : Critique

A 38 ans, le « jeune » uruguayen Fede Alvarez, auteur du remake controversé-mais-qui-a-pourtant-fait-sensation Evil Dead en 2013 a su marquer son style, en osant composer avec une nervosité maîtrisée et une esthétique quasi gothique extrêmement soignée.

Synopsis : Pour échapper à la violence de sa mère et sauver sa jeune sœur d’une existence sans avenir, Rocky est prête à tout. Avec ses amis Alex et Money, elle a déjà commis quelques cambriolages, mais rien qui leur rapporte assez pour enfin quitter Détroit. Lorsque le trio entend parler d’un aveugle qui vit en solitaire et garde chez lui une petite fortune, ils préparent ce qu’ils pensent être leur ultime coup. Mais leur victime va se révéler bien plus effrayante, et surtout bien plus dangereuse que ce à quoi ils s’attendaient…

On reprend les mêmes et on recommence. Sam Raimi et Robert Tapert chez Ghost House Pictures, le co-scénariste, le compositeur Roquo Baño (considéré comme l’un des meilleurs d’Espagne) et l’actrice Jane Levy. Le cinéaste nous propose un nouveau film d’horreur qui a fait sensation lors de sa sortie au point de rester à la tête du box office américain 3 semaines consécutives à la fin de l’été (devant Suicide Squad et Kubo et l’armure magique). Réunissant plus de 84 millions de fidèles sur 5 semaines d’exposition – il est encore en circuit, le chiffre risque de grimper de quelques millions – et sorti plus d’un mois après en France, il est temps d’accueillir un véritable film de genre de qualité. Il n’existe aucun rapport de près ou de loin avec It Follows, dont l’avis diverge la rédaction, si ce n’est un des personnages du film (Daniel Zovatto as Money, le copain gangsta de Rocky). Mais les références ne manquent pas. Le pitch sonne étrangement comme Le Sous-sol de la peur (The People Under The Stairs) de Wes Craven, sorti en 1992 quasi incognito sur un cambriolage de nuit qui va mal tourner et les intérieurs se ressemblent tous. Mister Babadook, Conjuring 1The Enfield Haunting, Insidious… La faute aux architectes d’intérieurs américains ? On s’attend toujours à du pur divertissement et c’est pourquoi le genre a toujours été sous-estimé ou déprécié par la critique et autres intellectuels se disant cinéphiles. Assistons-nous ici à une révolution ou un énième produit de consommation?

« J’ai essayé de créer un univers lumineux fait de différentes couleurs et textures. L’éclairage mêle lumière douce et lumière crue, lumière chaude et lumière froide, ce qui le rend très intéressant sur le plan visuel » (Propos de Fede Alvarez issu du dossier de presse)

La photographie est assurément le premier point fort. Encore une fois, presque chaque plan est pensé comme une réelle composition visuelle avec des effets de travelling optiques ou compensés (c’est la même chose) créant toujours une sensation de vertige (cf.scène de la montée des marches dans Vertigo d’Hitchcock) et de ralentis ou de flous qui, montés les uns aux autres, s’articulent comme une « œuvre d’art », ou création artistique si le premier est trop connoté. Il est rare qu’une séquence entière soit tournée dans l’obscurité totale en vision scotopique (rappelez-vous Fort Boyard dans des tunnels sous-terrains dans lesquels les participants criaient au moindre touché inconnu). Cette cécité nous est imposée dans un but bien précis et non gratuitement par pure sensation. Thématique principale, caractéristique du personnage dit psychopathe, ce handicap devient motif et leitmotiv. Voir, c’est comprendre, discerner, concevoir, se représenter, les synonymes sont diverses et l’aveugle renvoie à l’occulté, à l’indistinct et l’ambigu. Ici le manichéisme habituel ne fonctionne plus. Les deux camps sont constamment inversés, les méchants cambrioleurs deviennent victimes et le gentil vieillard est un féroce soldat prêt à tout pour se défendre. Et ce glissement ne cesse de balancer au point relatif de perdre une certaine empathie.

Mais en plus d’être intelligiblement et visuellement construit, Don’t Breathe questionne en même temps qu’il surprend. A la manière du remake de Craven encore, La Dernière Maison sur la Gauche de Denis Iliadis en 2009, le concept de vengeance est à double tranchant et chacun des protagonistes à son bout de gras à défendre et son lot de culpabilité à assumer. Le physique de Dylan Minnette, déjà habitué des plateaux, (Scandal, Marvel: Les Agents du S.H.I.E.L.D., Prison Break, Lost… et la future série drama/mystery Netflix Thirteen Reasons Why adapté du best seller de Jay Aher) transpire d’une innocence constamment en alerte. Même si la morphologie du personnage féminin de Rocky, joué par Jane Levy, n’a rien de singulier, ses intentions d’héroïne soulignées exagérément par une mère égoïste et « agressive » suffisent à faire d’elle une victime dans le besoin. Rodo Sayagues, le co-scénariste serait apparemment le pendant turbulent et subversif, car Fede Alvarez tempère et cherche l’équilibre tandis que son partner in crime tend à l’ébranlement, au déchaînement.* On lui doit donc la scène où toute la salle ne peut s’empêcher de rire écœurée en éprouvant un reflux gastrique. La complémentarité fonctionne et visiblement agit sur notre écoute et notre attention. L’ouverture en trompe l’œil, ainsi que les multiples rebondissements qui, pour une fois, sont crédibles et de ce fait valent le coup d’être remarqués, contribuent au pouvoir attractif de tout film d’horreur. Dernièrement, Conjuring 2 s’élançait dans des hauteurs abyssales faisant de James Wan un cinéaste du genre accompli, Dans le noir de David F. Sandberg pâtissait d’une faiblesse de moyens mais touchait par sa sincérité et cela dû au travail du réalisateur passionné hors circuit jusqu’à maintenant, puis Blair Witch s’enfonce dans ce qui faisait l’originalité du premier sans retenue ni modestie. Ring et Ouija 2 perpétueront-ils l’élan enthousiaste vers une modernisation du genre ? Il est certain que Don’t Breathe ajoute sa pierre à l’édifice.

Il y a quelque chose de Carpenter dans l’ambiguïté développée des personnages et de la question du handicap torturé, sans parler de l’athéisme revendiqué, de L’Exorcisme dans ce jeu de lumière contrasté, la satire sociétale digne d’un Romero (le replis sur soi dans une ville en déclin, car le choix de Détroit n’est pas anodin et l’aliénation, l’aveuglement est un fléau à combattre surtout en période d’élections américaines face à Trump), de Jusqu’en enfer de Sam Raimi par le maquillage de l’aveugle sa démarche désincarné maladroite, de Dario Argento et sa sensibilité chromatique… Sans oublier de citer l’adaptation ciné de Kubrick, le chien diabolique Cujo par l’inconnu Lewis Teague en 1983 ! Mais savez-vous que les trois principales références d’Alvarez ont été Psycho d’Hitchcock, Bande à part de Godard et Panic Room de Fincher? Le premier pour la construction scénaristique en entonnoir qui déplace la première mort rapidement survenue vers une enquête intérieure et une lutte pour sa propre survie sous forme de thriller. Le deuxième pour la dynamique triangulaire des cambrioleurs. Et la troisième pour la réalisation en huis clos inversée (de l’intérieur vers l’extérieur et non l’inverse). Il est certain que Don’t Breathe convainc par sa fraîcheur et ses différents niveaux de lecture élevant l’objet en une véritable création et rare est de constater que peu de réalisateurs dépassent les limites de ce qui se fait habituellement. Fede Alvarez et son acolyte Rodo Sayagues tenter d’émuler les plus grands et vraisemblablement, avec ses confrères Aja, Roth et le moins productif Laugier, une révolution est en marche. Citons les nouveaux noms David F. Sandberg et Andrés Muschietti (Mama en 2013 remarqué à Gerardmer). Il signera l’adaptation ciné de Ça en 2017 d’après Tommy Lee Wallace pour le petit écran avec Tim Curry… Et cela tombe bien,  notre prochaine rétro sera dédiée à Stephen King !

Pour revenir sur la dernière édition du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, suivez le guide.

Pour voir l’interview de Stephen Lang

Don’t Breathe, la maison des ténèbres : Bande Annonce

Don’t Breathe, la maison des ténèbres : Behind the scenes

Don’t Breathe, la maison des ténèbres : Fiche Technique

Titre original : In The Dark, puis Don’t Breathe.
Réalisation : Fede Alvarez
Scénario : Fede Alvarez et Rodo Sayagues
Interprétation : Stephen Lang (l’aveugle), Jane Levy (Rocky), Dylan Minnette (Alex), Daniel Zovatto (Money), Emma Bercovici (Diddy), Franciska Töröcsik (Cindy)
Image : Pedro Luque
Montage : Eric L. Beason, Louise Ford et Gardner Gould
Musique : Roque Baños
Décors / Costumes : Zsuzsa Mihalek / Carlos Rosario
Production : Naaman Marschall, Sam Raimi, Robert Tapert
Sociétés de production : Ghost House Pictures, Good Universe, Screen Gems Inc. et Stage 6 Films
Budget : 9 900 000 $
Genre : Horreur Thriller (interdit au moins de 16 ans)
Durée : 88 minutes
Sortie France : 05 octobre 2016

Etats-Unis – 2016

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Antoine Mournes
Antoine Mourneshttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières ambitions, à l'âge d'une dizaine d'années, était d'écrire des histoires à la manière des J'aime Lire que je dévorais jusqu'en CM2. J'en dessinais la couverture et les reliais pour faire comme les vrais. Puis la passion du théâtre pour m'oublier, être un autre. Durant ses 7 années de pratique dans diverses troupes amateurs, je commence des études d'Arts du Spectacle qui débouche sur une passion pour le cinéma, et un master, en poche. Puis, la nécessité d'écrire se décline sur les séries que je dévore. Depuis Dawson et L’Hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier sur Arte avec qui j'ai découvert un de mes genres ciné préférés, l'horreur, le bilan est lourd, très lourd au point d'avoir du mal à établir un TOP 3 fixe. Aujourd'hui, c'est Brooklyn Nine Nine, Master of Sex et Vikings, demain ? Mais une chose est sûre, je vénère Hitchcock et fuis GoT, True Detective et Star Wars. L'effet de masse m'est assez répulsif en général. Les histoires se sont multipliées, diversifiées, imaginées ou sur papier. Des courts métrages, un projet de série télévisée, des nouvelles, un roman, d'autres longs métrages et toujours plus de critiques..?

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