Le bonheur est une bête sauvage : un chœur de solitudes

Comment combler le vide laissé par l’absence, le deuil ou l’ennui ? C’est autour de cette question universelle que s’articule Le bonheur est une bête sauvage, deuxième long-métrage de Bertrand Guerry. Sur une île peu peuplée, les habitants cherchent, chacun à leur manière, à rompre avec la solitude et à se reconstruire. Entre la perte d’un proche, la quête de renouveau amoureux, ou encore le besoin de fuir une routine étouffante, le film embrasse un large éventail d’émotions humaines. Guerry les filme avec délicatesse, injectant à son récit une touche d’humour et de poésie.

Déjà explorée dans Mes Frères, l’île d’Yeu devient ici un personnage à part entière, à la fois refuge et prison. Bertrand Guerry retrouve les thèmes de la résilience et de la solidarité, mais s’appuie davantage sur le langage corporel et la mise en scène que sur les dialogues. Avec un humour aussi léger que la brise providentielle qui traverse ce nouveau film, cette île, battue par le vent et la mer, devient le théâtre silencieux d’une guérison collective.

Tristesse, ma liberté

La photographie de Florian Martin accentue cette ambiance flottante, entre réalisme et rêverie. L’utilisation des nuits américaines apporte une tonalité presque fantastique au récit. C’est dans cette lumière ambiguë que Jeanne (Sophie Davout), l’un des personnages centraux, évolue. Elle peine à faire le deuil de son mari disparu en mer, et semble vivre dans un entre-deux : elle nage, danse, erre, comme guidée par sa mélancolie et ses souvenirs en suspens.

Le film prend alors peu à peu des allures de film de fantômes. Jeanne est hantée, mais avec une forme de sérénité. Elle dissimule sa peine sous des gestes apaisés, presque joyeux. Le titre du film renvoie à une peau d’ours qu’elle conserve en souvenir de son mari – symbole d’un bonheur artificiel qu’elle se fabrique pour survivre. La lune, la mer et le vent deviennent les complices discrets de ces moments d’évasion intérieure.

Autour d’elle, d’autres personnages affrontent aussi leur propre solitude. Son neveu Tom (Sacha Guerry), 19 ans, aspire à une vie ailleurs. Marqué par la perte de sa mère, il s’invente des rôles, rejoue des scènes de films, se crée une fiction à lui. Ce besoin d’émancipation, qui contraste avec l’immobilisme de l’île, vient nourrir un conflit générationnel doux mais profond.

Partir sans rester

Le film adopte une narration chorale, ce qui permet d’élargir son propos sans s’éparpiller. Les habitants de l’île cherchent tous, à leur manière, à apprivoiser cette « bête sauvage » qu’est le vide intérieur. Viktor (Cédric Marchal) et Oskar (François Thollet), gérants du bar Le Bon Accueil, trouvent un exutoire dans leurs sessions de Blind Test, devenant crooners à leurs heures perdues. La bande-son acoustique, composée par Sébastien Blanchon et ses musiciens, accompagne avec finesse ces trajectoires individuelles, ajoutant une chaleur bienvenue à l’ensemble.

Par ailleurs, Guerry joue habilement avec les cadres et les hors-champs. Jeanne fuit souvent l’œil de la caméra, comme pour échapper à la réalité. Ce jeu symbolique culmine dans une scène où elle porte physiquement la frontière de sa ville, flirtant ainsi avec sa zone de confort. Mais si ce procédé est fort, il peut aussi créer une légère distance émotionnelle. Le film s’autorise aussi quelques touches d’absurde, proches du ton de Quentin Dupieux, mais sans jamais basculer complètement dans la comédie. Là où le film montre quelques faiblesses, c’est dans l’écriture de certaines intrigues secondaires. Inégales, parfois trop bavardes, elles peinent à toutes trouver leur juste place. Le jeu des acteurs non professionnels peut également manquer de naturel dans certaines scènes. Mais ces imperfections, loin de plomber le film, en soulignent paradoxalement la sincérité.

En somme, Le bonheur est une bête sauvage est un film sur la transformation douce des blessures en liberté. Ce n’est pas une œuvre spectaculaire, mais une chronique humaine, à hauteur d’homme, qui réconcilie avec l’idée que le collectif et la force de la jeunesse peuvent aider à guérir. Malgré ses fragilités, le film émeut par sa tendresse, son regard bienveillant et son invitation à réenchanter les vies ordinaires.

Le bonheur est une bête sauvage – bande-annonce

Le bonheur est une bête sauvage – fiche technique

Réalisation : Bertrand GUERRY
Scénario : Sophie DAVOUT
Interprètes : Sacha GUERRY, Sophie DAVOUT, Chris WALDER, Cédric MARCHAL, Myriam LENGAIGNE, François THOLLET, Marie WALDER, Colombe DE BAILLENCOURT, Thomas GUERRY
Directeur de la photographie : Florian MARTIN
Musique :  Sébastien BLANCHON
Monteur son – mixeur : Benoit RIOT LE JUNTER
Montage : Bertrand GUERRY
Chef Electricien : Mathis POIGNANT
Electricien : Joseph GUERRY
Perchman : Simon DUMETZ
Scripte : Absynthe PLUMAS
Directrice de production : Marion LAHEYNE
Régisseuse : Isaure PASQUIOU
Étalonneur : Florian MARTIN
Production : MITIKI Productions
Pays de production :  France
Distribution France : MIKITI
Durée : 1h35
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 2 juillet 2025

Le bonheur est une bête sauvage : un chœur de solitudes
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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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