Sous le vent des marquises de Pierre Godeau : du cinéma pour une réconciliation

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Sous le vent des marquises est le 4ème film de Pierre Godeau (Raoul Taburin, Eperdument). Un mélange entre la dernière partie de la vie de Brel, un tournage arrêté et la lente renaissance d’une relation père-fille. Le tout avec un va et vient permanent entre ce qui est prétendument scénarisé et ce qui est censé être au présent. L’alchimie entre François Damiens et Salomé Dewaels est évidente.

C’est l’histoire d’un film qui ne se fera finalement pas mais dont quelques scènes tournées, ou la répétition de futures scènes à tourner, font écho dans la vie d’Alain, acteur qui veut en finir avec le cinéma. Sous le vent des marquises est avant tout l’histoire d’un acteur qui s’en va, mais qui ne peut s’arrêter de jouer. C’est presque sur un coup de tête et en plein tournage d’une scène qu’Alain s’en va. Il retrouve sa fille, Lou, qui a fait sa vie de jeune femme sans lui. Il débarque et elle n’en veut pas. Pourtant, il reste. Elle veut savoir pourquoi, pour combien de temps et tout en refusant de se plier à sa lubie, se rapproche de lui. Sur l’île aux moines, filmée dans une simplicité remarquable : « j’avais envie d’une image sans artifices, claire, limpide, iodée », ils vont alors s’apprivoiser. Pour Lou, c’est un désir d’ailleurs qui va s’écrire. Alain interprétait Brel au cinéma, au moment où Brel décide, lui aussi, d’en finir avec la musique. Il part sur les flots, sous le vent … avec sa plus jeune fille.

Pierre Godeau décide de mêler plusieurs temporalités et de présenter à la fois des images de cinéma dans le cinéma, des souvenirs et le temps présent. Un travail qui donne au film une dimension de mise en abyme permanente (parfois un peu artificielle), et qui renforce cet élan de Lou et Alain l’un vers l’autre. Sous le vent des marquises est un film de réconciliation (ou plutôt de rencontre) entre un père et sa fille: « j’avais envie de raconter l’histoire d’une jeune femme qui va se révéler dans les yeux de son père et va pouvoir avancer dans la vie ». C’est quand ces deux là se regardent dans les yeux, se parlent et s’écoutent que naissent les plus belles scènes du film.

Peu à peu, le cinéma va prendre une place prépondérante dans la relation père-fille « le cinéma, qu’ils tenaient pour responsable de leur éloignement, est aussi susceptible de les rapprocher ». Tout est alors affaire d’équilibrisme pour les réunir aussi bien dans la fiction qu’ils répètent que dans leur présent. Et cela ne paraît pas forcé, comme si soudain, , quelque chose se déliait entre eux. Ils ne se promettent rien hormis la force de s’émanciper, de se dire « je t’aime » et d’accepter vraiment qui ils sont l’un pour l’autre (comme le font les personnages père-fille de D’argent et de sang au milieu du chaos financier un temps laissé de côté par le scénario). Pierre Godeau raconte cette histoire avec beaucoup de pudeur et de douceur et fait d’Alain un personnage que François Damiens incarne à merveille : un gars que tout le monde reconnaît, mais qui semble toujours en décalage avec le monde.

On se demande bien cependant ce que Brel vient faire là-dedans (au-delà du parallèle entre les deux destins), il ne nous apprend rien de plus sur le personnage ou l’action  et on n’apprend rien sur Brel lui-même. Comme si le réalisateur n’avait pas osé tout à fait complètement se livrer (le scénario est très personnel) ou qu’il avait eu besoin de cet artifice pour venir souligner ce qui se joue déjà sous nos yeux de la filiation à l’œuvre. Comme lorsque, filmant à l’école, les réalisateurs utilisent une œuvre de français étudiée par le personnage pour venir surinterpréter ses émotions du moment (on pense à La vie d’Adèle par exemple). Cela fonctionne mieux quand l’œuvre de référence et l’œuvre qui l’utilise fusionnent et se répondent en écho, pensons au mythe d’Orphée qui sans cesse vient nourrir et se nourrir dans Portrait de la jeune fille en feu, qui dépasse son modèle en faisant le « choix du poète ».

Pour son titre, Pierre Godeau fait référence autant au voyage en bateau qu’à la série des Marquises du peintre Harold Ancart (qui lui a soufflé le parallèle avec Brel). On aime entendre résonner en interview la voix de Brel, comment elle nourrit la réflexion intérieure d’Alain, et voir comment les regards entre un père et une fille, qui soudain se comprennent et s’acceptent, traversent les époques et les âmes, et font tout un cinéma. On se promène donc joliment dans ce film entre les temporalités pour mieux accompagner Lou vers sa liberté, et voir Alain passer la main comme le font au fil des époques les protagonistes de La ferme des Bertrand, comme une éternelle histoire de transmission et d’amour filial.

Sous le vent des marquises : Bande annonce

Sous le vent des marquises : Fiche technique

Synopsis : Quand Alain doit jouer Brel, son destin se mélange à celui de l’artiste. Cette rencontre va le rapprocher de sa fille et bouleverser sa vie.

Réalisation : Pierre Godeau
Scénario : Pierre Godeau, Anne de Sacy
Interprètes : François Damiens, Salomé Dewaels, Roman Kolinka, Anne Coesens
Photographie : Denis Lenoir
Montage :  Hervé de Luze
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h31
Date de sortie : 31 janvier 2024
Distributeur : Pan distribution

Festival

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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