« J’ai vu les soucoupes » : sur la manière dont se construisent les croyances

J’ai vu les soucoupes est un document autobiographique dans lequel Sandrine Kerion s’épanche sur une période bien précise de son adolescence : celle durant laquelle elle croyait fermement en l’existence des extraterrestres, au point de se convaincre elle-même d’en avoir aperçus.

Avant d’être scénariste et dessinatrice de bandes dessinées, Sandrine Kerion fut une adolescente éprouvant des difficultés de sociabilisation. Impopulaire, souvent brocardée par ses camarades de classe, elle se réfugia à cette époque dans l’ufologie, l’étude des ovnis et des phénomènes corollaires. La grande bibliothèque de son père a été un incubateur, puisqu’elle comprenait nombre d’ouvrages sur le sujet. Et les années 1990, durant lesquelles cette nouvelle passion accapara une partie de son temps, furent particulièrement propices à ces « croyances », les publications et émissions télévisées sur les extraterrestres, de X-Files aux talkshows, proliférant alors. Cette partie de sa vie, longtemps demeurée sous forme d’angle mort, Sandrine Kerion la narre avec beaucoup d’à-propos, en expliquant au lecteur comment elle en est venue à s’intéresser à l’ufologie (le film de Steven Spielberg Rencontres du troisième type n’y est pas pour rien), ce qui a pu nourrir ce tropisme, mais aussi ce qui en a découlé. « On nous vendait de l’ovni et du complot alien à toutes les sauces… Et moi, j’ai tout acheté sans même m’en rendre compte… »

De H.G. Wells à Orson Welles, de Percival Lowell et Kenneth Arnold à Roswell ou David Icke, des livres de Jimmy Guieu aux émissions YouTube complotistes ou sectaires, les histoires d’ovnis, d’extraterrestres, d’individus abductés (enlevés) ou contactés (dont le célèbre Raël) n’ont cessé de fleurir depuis les années 1940. Née dans une famille dysfonctionnelle proche des cercles ésotériques (sa mère a notamment été manipulée, puis harcelée par un gourou), Sandrine Kerion a mis plus de dix ans avant de prendre le recul nécessaire à l’analyse et la confession de ses anciennes croyances. Et ce qu’elle nous donne à voir de son passé d’ufologue convaincue d’avoir observé des soucoupes volantes s’applique parfaitement aux débats qui resurgissent fréquemment dans la complosphère, par exemple à l’endroit de la pandémie de covid-19. L’attrait pour les positions marginales, perçues comme avant-gardistes, l’envie de se penser mieux informé qu’autrui, la caisse de résonance médiatique, mais aussi, parfois, une certaine vulnérabilité psychologique, constituent le terreau fertile des croyances occultes, ou complotistes. L’album en tire une universalité qui dépasse de loin les extraterrestres. Car l’essentiel est en effet ailleurs : il réside dans la formation des opinions minoritaires, à contre-courant, se revendiquant critiques quand elles ne sont, le plus souvent, que grégaires.

J’ai vu les soucoupes est un album passionnant, documenté, joliment illustré et on ne peut plus proche de son objet (car autobiographique). On y accompagne une adolescente troublée, correspondant avec un ancien présentateur de TF1 lui-même ufologue, Jean-Claude Bourret, s’adonnant à l’écriture automatique pour percer les mystères extraterrestres, s’imaginant espionnée par les services secrets et capable d’autosuggestion. « Seule et incomprise », accablée par un « sentiment de vide », elle s’en remit à l’ufologie jusqu’à ses quinze ans, avant de se découvrir un mentor cathodique l’éveillant à l’esprit critique, en la personne de Daniel Schneidermann. Sa phase de désendoctrinement prit plusieurs années et fut caractérisée par des phobies, des troubles obsessionnels compulsifs, des dépressions ou encore des périodes d’anorexie. Et si l’auteure conserve une ouverture d’esprit quant aux phénomènes extraterrestres, elle porte désormais un regard lucide sur la théorie des anciens astronautes, l’archéologue romantique ou l’existence supposée des reptiliens. J’ai vu les soucoupes en est l’extension éditoriale et il éclaire à merveille, par extrapolation, les dérives sectaires, idéologiques ou encore religieuses.

J’ai vu les soucoupes, Sandrine Kerion
La Boîte à Bulles, juin 2021, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

RRR : le blockbuster tollywoodien qui a conquis le monde

« RRR », blockbuster oscarisé de S.S. Rajamouli, débarque enfin sur les écrans français. Cette fresque indienne raconte l'amitié explosive entre deux résistants à la colonisation britannique, entre danses endiablées, action spectaculaire et démesure mythologique assumée, portée par deux acteurs habités. Une œuvre à chérir avec passion et amusement !

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.

Sur la route d’Omaha : le pari de la retenue

Présenté au Festival de Sundance et à Deauville en 2025, "Sur la route d'Omaha" suit un père et ses deux enfants contraints de quitter leur maison du jour au lendemain. Sans jamais céder au misérabilisme, Cole Webley signe un road movie d'une grande délicatesse, où chaque étape révèle ce qu'une famille tente encore de préserver lorsque tout semble lui échapper.

Les Maîtres de l’univers (2026) : les muscles froissés

Adoré en mème depuis quarante ans, boudé en salle cet été, le nouveau "Les Maîtres de l'Univers" prouve qu'aimer un souvenir ne suffit pas à remplir un cinéma. Sorti en catimini en streaming sur Prime Video, le reboot de Travis Knight révèle la fracture entre ferveur nostalgique en ligne et indifférence bien réelle du public devant l'écran. Un nouvel échec pour Musclor et son épée magique.

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les Gendarmes : L’album du film » : en coulisses

À mi-chemin entre le making-of et l'album hommage, "Les Gendarmes : L'album du film" vient accompagner l'adaptation cinématographique de la célèbre série publiée aux éditions Bamboo. Au fil des pages, il raconte la production d'un long métrage, les dilemmes d'une adaptation, tout en revenant sur les nombreux métiers du cinéma. 

« L’Odyssée » : un monument de la littérature adapté en BD

Avec Nootilus, son nouveau label consacré aux classiques revisités, les éditions Bamboo ouvre le bal en s'attaquant à l'un des récits les plus fondateurs de la culture occidentale. Un pari ambitieux, tant L'Odyssée d'Homère irrigue encore aujourd'hui notre imaginaire collectif. 

L’homme gribouillé, à l’aspect monstrueux

« - Dis-donc, tu vois qui c’est, Pierre Inféri ? - Ben oui, vous m’en avez parlé hier. Juste avant de… - Exactement, j’ai rendez-vous demain chez lui, à Enghien, pour déjeuner et faire la maquette de son prochain livre. Il est maniaque, il refuse d’envoyer quoi que ce soit par la poste. Si tu y allais à ma place ? Ça ferait bien dans ton rapport de stage, non ? - Mais, euh… Vous disiez qu’il était… Euh… - Répugnant. Oui - … Qu’il passe son temps à essayer de vous tripoter… Et qu’il a… - … six doigts à chaque main, oui. On a l’impression de se faire peloter par une mygale, c’est ignoble ! - Franchement, je préférerais pas… - Je ne te laisse pas le choix, tu y vas, et, en échange, j’oublie que tu es tout le temps en retard. - Hein, mais tout à l’heure, vous disiez… »