À dix ans, Lenny possède un défaut impardonnable : au milieu d’une famille délicieusement dysfonctionnelle, il paraît à peu près normal. Relom retourne ainsi le divan du psychologue comme un gant et fait de Lenny – On ne choisit pas sa famille ! une petite comédie familiale féroce, volontiers grivoise, où les adultes auraient sans doute davantage besoin d’une consultation que l’enfant qu’ils y expédient.
Lenny a dix ans et ses parents s’inquiètent pour lui. Pourquoi ? C’est justement toute la question. Le garçon semble plutôt bien dans ses baskets et nourrit même un projet d’avenir d’une simplicité désarmante : devenir agriculteur et vivre à la campagne. Perspective qui consterne ses parents, lesquels ne l’ont tout de même pas élevé pour qu’il finisse « paysan ». Lenny est envoyé, à son corps défendant, chez une psychologue, tandis que personne ne paraît s’émouvoir outre mesure du comportement erratique de sa sœur Zaza, petite furie colérique qui décapite ses jouets masculins et nourrit des rêves autrement plus inquiétants. Elle, pourtant, bénéficie de toute la sollicitude parentale. Chez Relom, la normalité est manifestement une affaire de point de vue.
C’est sur ce renversement que repose une bonne partie du comique de Lenny. Le gamin observe un monde adulte persuadé de savoir ce qui est bon pour lui alors qu’il ne cesse lui-même de donner des signes de dérèglement. Une séance chez la psychologue, notamment, tourne à la leçon sur la conception des enfants, avec les conséquences que l’on imagine dès lors que des explications d’adultes passent par le filtre très littéral d’un garçon de dix ans. Relom aime ces courts-circuits : un mot compris de travers, une expression prise au pied de la lettre, une conversation innocente qui devient soudain embarrassante.
Autour de Lenny gravite surtout une galerie familiale gratinée. Il y a cette grand-mère alcoolisée et artiste, qui peint et sculpte des phallus et entretient avec sa belle-fille une guerre à peine larvée. Il y a les parents quadragénaires, convaincus d’avoir tenu la vieillesse à distance à coups de tee-shirts supposément branchés, de robes moulantes et d’accessoires capillaires : des adultes surpris alors que leur représentation d’eux-mêmes commence à ne plus tout à fait coïncider avec ce que voient leurs enfants.
Et puis il y a Cassandre et sa mère, invitées de quelques récits où Relom descend encore d’un étage dans la bienséance. Une visite aux toilettes devient une catastrophe olfactive ; une discussion entre Cassandre et Lenny à propos d’une chatte (l’animal, évidemment) se transforme, sous les oreilles des parents, en festival de doubles sens. C’est potache, parfois franchement sale, souvent sexuel, mais rarement gratuit.
On retrouve ainsi pleinement l’esprit de Fluide Glacial : le goût du mauvais esprit, du corps, du sexe ramené au burlesque, de l’équivoque qui s’installe dans une conversation parfaitement banale avant de la faire dérailler. Relom montre une famille où chacun possède sa petite folie, mais où la psy devrait avant tout se pencher sur les adultes – et bien au-delà des problèmes d’orthophonie d’un père qui confond quelques mots vaguement ressemblants.
Au fond, le titre disait déjà presque tout : on ne choisit pas sa famille. Lenny n’a donc plus qu’à composer avec la sienne. Et à voir l’échantillon réuni autour de lui, ses séances de thérapie pourraient bien constituer, à terme, un refuge.
Lenny – On ne choisit pas sa famille !, Relom
Fluide Glacial, 2 septembre 2026, 56 pages