« Les 400 coups » : l’école, cette drôle de fabrique à souvenirs

De la conseillère d’orientation qui enterre les vocations aux cours de religion, des humiliations de cour de récréation aux connaissances prétendument « inutiles », cet ouvrage collectif publié aux éditions Fluide Glacial examine l’école sans céder aux facilités de la nostalgie. Les styles graphiques et les tonalités s’y succèdent avec liberté : autobiographie, satire, mauvais esprit, tendresse et franche bouffonnerie se fondent dans un album où chacun semble retrouver un morceau de sa propre scolarité.

Il existe probablement autant de souvenirs d’école que d’anciens élèves. Certains ont gardé l’odeur de la craie, d’autres le visage d’un professeur, une injustice minuscule devenue gigantesque avec les années, une amitié, une honte, une vocation contrariée ou ce sentiment très particulier d’avoir passé une bonne partie de son enfance dans un monde dont les règles avaient été écrites par et pour d’autres. C’est précisément cette matière, intime et pourtant étonnamment commune, qui transparaît dans cet album : l’école comme fabrique à souvenirs, mais aussi comme formidable réservoir de bande dessinée.

La diversité des contributions donne du relief à l’album. Les dessins changent, les époques aussi, de même que les manières de raconter. Une histoire peut emprunter à l’autobiographie dans ce qu’elle a de plus intime quand la suivante préfère l’absurde ou la caricature. L’école demeure le point fixe autour duquel tournent des sujets plus vastes : le poids du milieu social, les rapports entre filles et garçons, la religion, l’autorité, le harcèlement, l’orientation, la transmission des savoirs et même les comportements déplacés.

« L’Enfer de l’orientation », par exemple, montre une adolescente qui annonce qu’elle aimerait travailler dans le dessin. La conseillère, peu enthousiaste, décline rapidement toute idée de création : ce n’est pas vraiment un métier, il n’existe guère d’écoles… L’orientation ressemble en fait à une entreprise méthodique de désorientation. Et lorsque l’adulte propose finalement à la jeune fille de devenir institutrice (« un si beau métier pour une femme »), c’est en vertu de l’aspect pratique pour s’occuper de ses futurs enfants et de son « hobby »…

Ailleurs, la religion fournit une matière autrement corrosive. Le passage par le pensionnat catholique pour jeunes filles transforme messes, cours de doctrine, latin, confessions et récits de saintes martyrisées en une petite mythologie burlesque. Il faut comprendre une chose, plus généralement : les prescriptions des adultes deviennent étranges dès qu’elles sont observées depuis la logique de ceux auxquels elles s’adressent.

À l’opposé de cette exubérance, « Agnostalogie » choisit une tonalité plus sourde et peut-être plus troublante. Le narrateur adulte tente de retrouver l’enfant qu’il était et découvre une mémoire pleine de blancs : photographies, récits parentaux, chansons et quelques sensations servent de balises à une enfance dont une partie lui échappe. Puis revient un souvenir précis, celui d’un professeur religieux envahissant, de sa proximité physique, de son haleine de pipe. Tout passe par l’inconfort du souvenir et par cette belle idée d’un adulte qui voudrait pouvoir rassurer l’enfant qu’il fut.

Et puis il y a la cour de récréation, territoire où quelques mots suffisent à provoquer une guerre. « La Machine à marave » restitue admirablement cette escalade adolescente : une insulte idiote, « bouzard-bouse de vache », répétée, contestée, surenchérie, et voilà l’engrenage lancé jusqu’à la bagarre. Le dessin accompagne la montée de la violence avec une remarquable élasticité des corps et des trognes. La brutalité devient quelque peu slapstick sans que soit effacée la peur de celui qui comprend qu’il va devoir se battre. 

Même principe dans « La raison du plus con », réjouissante démonstration par l’absurde contre l’éternelle rengaine selon laquelle l’école n’enseignerait que des choses inutiles. Constitution de 1958, tableau périodique, allemand, géographie, figures de style : chaque connaissance trouve ici une application aussi improbable que désastreuse. Le savoir ne garantit manifestement ni l’intelligence ni la survie, mais le récit prend un plaisir féroce à rappeler par l’absurde que l’inutilité dépend beaucoup des circonstances.

Les 400 coups rassemble les fragments personnels de la scolarité de ses auteurs et dessinateurs. Les contradictions et les cicatrices. L’institution peut y être grotesque, protectrice, étouffante ou émancipatrice ; les professeurs merveilleux ou calamiteux ; les élèves cruels, ingénieux, timides ou insolents. Et un phénomène se fait jour : nous quittons l’école bien avant que l’école ne nous quitte. La preuve en vignettes.

Les 400 coups, ouvrage collectif
Fluide Glacial, 26 août 2026, 112 pages 

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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