« Les Dates chocs de l’Histoire » : quand tout peut encore basculer

On connaît la date et, surtout, on connaît la fin. Avec Les Dates chocs de l’Histoire, Jean-Yves Le Naour revient aux éditions Bamboo sur ces heures aiguës où rien n’est encore joué, où le cours du monde peut infléchir. Deux premiers albums donnent le ton : 11 novembre 1918 : Au cœur de l’armistice et 28 octobre 1962 : Au cœur de la crise de Cuba.

Avec Les Dates chocs de l’Histoire, il ne s’agit pas de revenir de manière scolaire sur quelques grandes dates, mais plutôt de mettre en exergue l’incertitude qui prévaut au moment où certaines décisions sont prises, où certaines actions sont menées.

Car l’Histoire, au moment où elle se produit, n’a évidemment rien d’inéluctable. Elle est faite d’informations partielles, de rapports de force, de décisions prises sous pression, de calculs et parfois d’erreurs. C’est dans cette zone instable que Jean-Yves Le Naour installe ses récits. L’historien et scénariste s’intéresse d’ailleurs avant tout aux coulisses où se décide leur issue. D’où une bande dessinée historique assez particulière : beaucoup de bureaux, de conciliabules et de conversations, et peu d’action au sens spectaculaire du terme.

11 novembre 1918 : Au cœur de l’armistice, dessiné par Cédrick Le Bihan, en est la parfaite démonstration. Le récit remonte en amont de la date que tout le monde connaît et adopte largement le point de vue allemand. Dès 1917, Matthias Erzberger plaide pour une paix négociée tandis que le pouvoir militaire allemand entend encore poursuivre la guerre. Un an plus tard, la situation a radicalement changé : les offensives alliées progressent, les ressources s’épuisent et l’état-major doit reconnaître l’impasse.

Jean-Yves Le Naour raconte la mécanique qui conduit au 11 novembre : le moment où Ludendorff et Hindenburg comprennent que la guerre est perdue, les tentatives pour obtenir des conditions acceptables, l’effondrement politique allemand et, enfin, l’arrivée de la délégation conduite par Erzberger dans la forêt de Compiègne. L’armistice est signé le 11 novembre à 5 h 15 et entre en vigueur à 11 heures. Cédrick Le Bihan accompagne cette histoire de négociations d’un dessin réaliste et documenté, dominé par les états-majors et les tractations.

Changement de guerre et de dessinateur avec 28 octobre 1962 : Au cœur de la crise de Cuba, mis en images par Brice Goepfert. Mais le principe reste identique : raconter un événement dont nous connaissons l’issue comme si cette dernière pouvait encore nous échapper. Et rarement le procédé aura été aussi approprié, puisque la crise des missiles place effectivement Washington et Moscou au cœur d’une confrontation nucléaire.

Le récit prend notamment appui sur la relation difficile entre John Fitzgerald Kennedy et Nikita Khrouchtchev, déjà mise à l’épreuve lors de leur rencontre de Vienne en juin 1961. En octobre 1962, les photographies aériennes américaines révèlent l’installation à Cuba de missiles soviétiques. Kennedy constitue alors autour de lui un comité chargé d’examiner les différentes réponses possibles. Les archives diplomatiques américaines témoignent de l’intensité de ces discussions et de la succession rapide des décisions pendant la crise.

Là encore, nul besoin de grandes scènes de bataille : l’affrontement se déroule dans les bureaux de la Maison-Blanche, au Pentagone et au Kremlin. Brice Goepfert doit donc donner du mouvement à des hommes qui, pour l’essentiel, parlent, attendent, évaluent et redoutent les conséquences de leurs propres décisions. Le récit suit principalement Kennedy et les débats qui opposent les différentes options américaines.

Ces deux premiers volumes définissent ainsi assez nettement l’identité des Dates chocs de l’Histoire. La collection entend observer l’Histoire depuis ses antichambres. Son véritable sujet n’est peut-être même pas la date inscrite en grandes lettres sur chaque couverture, mais les heures qui la précèdent : cet instant où le passé que nous croyons immuable était encore un présent plein de bifurcations…

28 octobre 1962 : Au cœur de la crise de Cuba, Jean-Yves Le Naour et Brice Goepfert
11 novembre 1918 : Au cœur de l’armistice, Jean-Yves Le Naour et Cédrick Le Bihan
Bamboo, 2 septembre 2026, 56 pages

 

Note des lecteurs1 Note
3

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Lee Horn » : l’homme qui n’était jamais du bon côté de la frontière

Avec "Lee Horn : Le Fantôme de Wounded Knee", Philippe Thirault et Gilles Mezzomo font courir une même violence de l’Ouest américain aux Philippines, avant de la ramener dans les rues de New York. Derrière les habits du western et le moteur assez classique de la vengeance, leur album sonde surtout le destin de Lee Horn, un homme successivement adopté, déplacé, enrôlé, amoureux et endeuillé, qui aura passé sa vie à chercher une place dans des mondes qui ne savaient que faire de lui.

« Post Mortem » : Zoé et ses fantômes loquaces

Dans "Post Mortem", Zoé voulait seulement tricher à un contrôle d’histoire. En invoquant quelques grands noms du passé, elle a surtout ouvert la porte à une bande de fantômes envahissants. Et à une succession de gags qui vise d’abord les jeunes lecteurs.

« Foucault disparaît » : suivre une pensée en mouvement

Dans "Foucault disparaît", Paul Auer et Benoît Schupp ne résument pas l'œuvre du sociologue et philosophe français : ils racontent un homme happé par les livres autant que par les luttes de son temps. À l’occasion du centenaire de sa naissance, ce roman graphique fait du mouvement intellectuel, politique et physique (la Tunisie, par exemple) le fil rouge d’un portrait nécessairement partiel.