La Maison de la mort de James Whale, chef-d’œuvre de l’horreur gothique

Un an après le succès de Dracula et de Frankenstein (1931), grands classiques d’Universal Pictures ayant tous deux fixé les conventions et l’iconographie de l’horreur gothique, James Whale (L’Homme invisible, La Fiancée de Frankenstein) offre à l’immense Boris Karloff, icône de l’âge d’or des « Universal Monsters », le rôle d’un majordome patibulaire dans La Maison de la mort (The Old Dark House), autre chef-d’œuvre de l’épouvante typique de l’ère Laemmle Jr.

En 1932, un an après le succès de Frankenstein, grand classique horrifique produit par Universal Pictures, James Whale (L’Homme invisible, La Fiancée de Frankenstein) retrouve son acteur fétiche Boris Karloff et tourne un autre chef-d’œuvre de l’épouvante typique de l’ère Laemmle Jr., La Maison de la mort (The Old Dark House), également connu en France sous le titre Une soirée étrange.

Par une nuit d’orage, trois voyageurs perdus dans une région isolée du Pays de Galles cherchent refuge dans un manoir maudit. Un peu plus tard dans la soirée, deux autres visiteurs surpris par le déluge viennent à leur tour demander l’hospitalité. La présence de ces étrangers ne tarde pas à troubler l’apparente sérénité des lieux, abritant un patriarche centenaire et un dangereux pyromane.

Adapté du roman Benighted publié en 1927 par le Britannique John Boynton Priestley, La Maison de la mort est avant tout un véritable exercice de mise en scène. Marquant la première apparition de Karloff en vedette au générique, le film distille une atmosphère macabre et réunit toutes les caractéristiques esthétiques de l’horreur gothique. Il y a d’abord le grondement menaçant du tonnerre, les courants d’air glacé affolant les rideaux, puis la vieille horloge du vestibule fixant le rythme de l’angoisse. Viennent ensuite le miroir déformant et la cheminée aux flammes crépitantes, les jeux d’ombres chinoises sur un mur révélant soudain une terrifiante silhouette, les gros plans sur le visage couturé de l’inquiétant domestique..

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Doué d’un sens aigu du cadrage et du découpage, Whale emprunte ici à Murnau l’éclairage expressionniste et la caméra mobile. Il montre toute sa maîtrise de l’espace en suivant la sinueuse déambulation des personnages dans les différentes pièces de la lugubre bâtisse, arpentant avec eux les corridors balayés par le vent et empruntant un bien étrange escalier menant à une aile retirée.

Le directeur de la photographie Arthur Edeson (CasablancaLe Faucon maltais), le chef décorateur Charles D. Hall (Le Fantôme de l’opéraÀ l’Ouest rien de nouveau) et le légendaire maquilleur Jack Pierce (DraculaFrankenstein) conjuguent leur talent pour donner une âme démoniaque à cet antre de l’enfer ; tous contribuent à la sophistication et à l’ambiance à la fois contemplative, cauchemardesque et stylisée de ce sombre huis clos.

Le masque hideux du monstre Karloff

La monstruosité de Karloff, entrouvrant lentement la porte d’entrée afin d’accueillir les jeunes visiteurs égarés, terrifie le spectateur. Tout le magnétisme de cet être protéiforme vient du regard, un regard obscur, nuancé, riche à l’extrême, capable d’exprimer une multitude de sentiments indicibles. Ses yeux reflètent toutes les souffrances tues de la créature difforme, exclue, contrastant avec son apparence repoussante et sa force effroyable. Ici grimée en sinistre majordome muet, balafré et titubant, pris de crises de folie meurtrière lorsqu’il est ivre, l’icône du bestiaire Universal— aux côtés de Bela Lugosi (Le Corbeau, Vendredi 13), Lon Chaney Jr. et Claude Rains —, côtoie une extravagante troupe de comédiens britanniques.

Le jeune Charles Laughton (dans sa première apparition américaine avant ses rôles marquants dans La Vie privée d’Henry VIII ou Les Révoltés du Bounty), incarne un bourgeois désœuvré enamouré de Lillian Bond (Le Portrait de Dorian Gray) ; Ernest Thesiger (La Fiancée de Frankenstein) campe Horace Femm, le blafard maître de maison athée ; Eva Moore, quant à elle, interprète Rebecca Femm, une vieille fanatique religieuse et sourde. James Whale fait également appel à deux stars américaines de l’époque : le vaillant Raymond Massey et le sarcastique Melvyn Douglas (Ninotchka), fredonnant, dans la séquence d’ouverture, le refrain de « Singin’ in the Rain » écrit par Arthur Freed en 1929.

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Inquiétante étrangeté

Subtil mélange de frayeurs, de théâtralité et d’humour noir, The Old Dark House illustre toute l’insolence hollywoodienne de la période pré-Code (établi en 1930, le code d’autocensure Hays ne sera appliqué que quatre ans plus tard). En effet, le cinéaste met en lumière les inégalités sociales et le rôle de la religion par le biais d’une métaphore de l’Angleterre de l’entre-deux-guerres ; on apprend notamment que Laughton, issu de la classe ouvrière, a acheté son titre de noblesse, alors que les autres protagonistes boivent du gin et s’expriment dans un langage typique de la haute société britannique. Synonyme d’une liberté artistique quasi totale, rare privilège pour l’époque, cette audace dans la réalisation répond à la demande du public qui cherche le frisson pour fuir le traumatisme de la Grande Dépression.

Alternant suspense et séquences comiques comme celle du dîner guindé servi par le majordome patibulaire, Whale scrute avec délectation les manigances de ces hôtes inquiétants, ambigus, maniérés et agités par des comportements pour le moins pervers. De La Maison de la mort se dégage également un parfum de scandale érotisant et d’homosexualité latente, lorsque la gracile Gloria Stuart (L’Homme invisible), dévisagée par la vieille célibataire entreprenante à l’excès, apparaît en déshabillé de soie. Plus tard, alors que l’orage se déchaîne, Douglas et Bond décident de quitter le confortable salon pour aller s’isoler dans un hangar glacial. Là, ils sont libres de flirter, à l’abri des regards indiscrets. Réinterprétation gothique du mythe de La Belle et la Bête — un leitmotiv récurrent chez les monstres d’Universal —, le film s’achève d’ailleurs à l’aube, sur un typique baiser hollywoodien.

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Hélas, en dépit de ses qualités esthétiques et narratives, le studio cesse d’exploiter The Old Dark House en 1957. La stature colossale, la silhouette dégingandée et la démarche saccadée de Morgan, figurant pourtant parmi la horde de créatures macabres souvent d’essence littéraire européenne (Dracula, L’Homme Invisible, La Fiancée de Frankenstein, Le Fantôme de l’Opéra, Le Loup Garou, à l’exception de La Momie et de L’Étrange Créature du Lac Noir), demeurent aujourd’hui méconnues, oubliées par la plupart des cinéphiles.

Sculptés par le même Jack Pierce, dont les sessions de maquillage étaient longues et pénibles, la physionomie et le masque hideux du majordome n’auront pu détrôner l’iconique « Monstre » de Frankenstein dans l’imagerie du panthéon hollywoodien : « Le Monstre était une créature muette, rejetée, tragique, mais je lui dois tout. C’est mon meilleur ami. Je n’ai pas encore réussi à effacer toutes les empreintes laissées par ses griffes, et j’en porte toujours les cicatrices. Quand on y regarde de plus près, le vrai créateur du monstre, c’est Jack. Je n’ai fait qu’animer un costume », disait Karloff.

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Pionnier du genre, La Maison de la mort annonce d’autres œuvres incontournables sur le thème du manoir hanté, de La Maison du diable (1963) de Wise à Dark Shadows (2012) de Burton en passant par Les Autres (2001) d’Amenábar ou encore le film d’animation Monster House (2006).

Ce classique du cinéma d’épouvante a d’ailleurs donné lieu à deux remakes : le premier produit par la Hammer et réalisé en 1963 par William Castle, le second sorti en 1975, sous le titre The Ghoul. Il a également inspiré la famille recluse de Massacre à la tronçonneuse (1974) réalisé par Tobe Hooper et les convives farfelus de The Rocky Horror Picture Show (1975) signé Jim Sharman.

Sévan Lesaffre

 

BONUS

3-DLAMAISONDELAMORTDIGIPACKBDDEF-1080xEn supplément de cette édition Carlotta Films se trouvent un entretien enrichissant avec Sara Karloff, qui revient durant un court quart d’heure sur l’exceptionnelle carrière de son père, ainsi que Le Sauvetage d’un classique (7 mins), dans lequel le réalisateur américain Curtis Harrington (Marée nocturneLe Diable à trois), grand admirateur de James Whale, raconte le processus de restauration de La Maison de la mort.

 

LA MAISON DE LA MORT de James Whale
(1932 – Noir & Blanc – format 1.37 – 72 mn – VOST – DTS-HD Master Audio 1.0)
Nouvelle Restauration 4K
Disponible pour la première fois en Blu-ray le 27 janvier, au prix de 20 €.       – Édition digipack Collector limitée à 1000 exemplaires.

La Maison de la mort – Bande-annonce

Synopsis : Alors qu’ils traversent une région isolée du Pays de Galles, M. et Mme Waverton et leur ami Philip sont pris dans une terrible tempête. Ils trouvent refuge dans une vieille demeure habitée par Rebecca Femm et son frère Horace, secondés par Morgan, leur étrange majordome muet et défiguré. Un peu plus tard dans la soirée, deux autres visiteurs viennent à leur tour demander l’hospitalité : Sir William Porterhouse et son amie Gladys Duquesne. À mesure que la nuit s’installe, l’atmosphère se fait de plus en plus pesante entre les hôtes et leurs invités. Le terrible secret de cette demeure est alors sur le point d’être révélé…

La Maison de la mort – Fiche technique

Titre original : The Old Dark House
Réalisation : James Whale
Avec : Boris Karloff (Morgan), Melvyn Douglas (Penderel), Charles Laughton (Sir William Porterhouse), Raymond Massey (Philip Waverton), Gloria Stuart (Margaret Waverton), Lillian Bond (Gladys), Eva Moore (Rebecca Femm), Ernest Thesiger (Horace Femm), John Dudgeon (Sir Roderick Femm), Brember Wills (Saul Femm)
Scénario : Benn W. Levy d’après le roman de J.B. Priestley
Producteur : Carl Laemmle Jr.
Photographie : Arthur Edeson
Montage : Clarence Kolster
Maquillage : Jack Pierce
Décors : Charles D. Hall
Musique : Bernard Kaun
Production : Universal Pictures
Durée : 1h10
Genre : Épouvante
Date de sortie : 20 octobre 1932 (États-Unis)  – 6 avril 1934 (France)

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4

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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