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Spartacus, un film de Stanley kubrick : Critique

Tout le monde le sait, l’incursion de Kubrick dans le monde très codé du péplum n’a rien d’un choix personnel : c’est un tremplin à sa carrière et un remplacement de dernière minute pour le projet de Douglas construisant un film à sa gloire.

L’éphèbe de la glèbe à la plèbe

On pourra néanmoins chercher dans ce film les germes de son esthétique ou les obsessions qui seront les siennes par la suite. La maitrise formelle est évidente, particulièrement dans les plans d’ensemble et la gestion des foules : une caméra qui passe à travers les corps en entrainement, qui survole la crête d’une mine de sel, ou un cadre qui donne à voir les légions romaines en formation avec une grande capacité de persuasion.

Sur la thématique propre au film, les indices d’un attachement à l’aliénation et à la mécanique du corps sont déjà bien présents : du formatage du gladiateur à son combat-spectacle, de la vente des corps à leur crucifixion, Kubrick exploite l’idéologie très prégnante de Trumbo dans l’image elle-même.

La naissance du héros est donc celle d’un homme qui commencera dénué de tout : de liberté, mais aussi de culture, de vie sexuelle et amoureuse ou d’amitié puisqu’il pourra avoir à tuer prochainement ses partenaires. Même s’il souffre des raccourcis et des excès propres à la machine hollywoodienne (une romance d’un lyrisme assez anachronique, et des capacités de stratège pour l’esclave affranchi à faire pâlir l’élite romaine), le parcours du protagoniste est celui de l’affirmation d’un individu par le prisme de la foule grandissante qui l’accompagne. On appelle cela un prophète. Toute l’articulation du scénario fleuve (3h20, et s’il faut admettre au film des longueurs, reconnaissons que la dynamique générale est plutôt cohérente) repose sur ces chevilles entre l’individuel et le collectif. D’un côté, la constitution d’une utopie où l’on s’attarde longuement sur la communauté des esclaves rebelles en pleine diaspora, insistant sur des visages et des scènes du quotidien laborieux, que ne renierait pas le Ford des Raisins de la Colère, dans un panorama exhaustif incluant femmes, enfants, vieillards (et même un nain). De l’autre, l’incidence de ce souffle nouveau sur la politique romaine, repère des coulisses corrompues, de l’avènement d’un ordre nouveau qui fera vaciller les fondements politiques. Les échanges entre les nombreux personnages romains fonctionnent et traduisent bien l’enlisement d’une civilisation dans les excès de sa propre puissance. Les acteurs, de ce point de vue, sont tous à la hauteur, de Laughton à Olivier, en passant par Curtis. Jean Simmons peut se contenter d’un regard pour signifier son amour ou son mépris.

Le péplum est donc avant tout une question d’équilibre : concilier tête à tête, romance, violence, destin d’un pays tout entier, épopée collective et destinée individuelle. Spartacus est dans ce registre une véritable réussite, à laquelle on peut joindre la capacité qu’il a à entrer en résonance avec les enjeux idéologiques d’une autre époque, où la lutte des classes et l’appel à la cohésion de la plèbe prend une autre dimension.

Fiche technique: Spartacus

Film Américain De Stanley Kubrick
Réalisateur 2ème Equipe : Irving Lerner
Année : 1960
Scénario : Dalton Trumbo d’aprèsle roman de Howard Fast
Avec Kirk Douglas (Spartacus), Laurence Olivier (Marcus Crassus), Jean Simmons (Varinia), Charles Laughton (Gracchus), Peter Ustinov (Batiatus), John Gavin (Julius Caesar), Tony Curtis (Antoninus), Nina Foch (Helena), John Ireland (Crixus), John Dall (Glabrus), Charles Mcgraw (Marcellus).
Durée : 184 Mn
Genre : Péplum
Directeur Artistique : Alexander Golitzen
Photographie : Russell Metty
Dcors : Eric Orbom
Costumes : Peruzzi, Valles, Bill Thomas
Montage : Robert Lawrence, Robert Schultz, Fred Chulak
Son : Walson O. Watson, Joe Lapis, Murray Spivack, Ronald Pierce
Musique : Alex North
Générique, Conception Visuelle : Saul Bass
Production : Edward Lewis, Kirk Douglas
Compagnie De Production : Bryna
Distributeur : Universal Pictures

Auteur de la critique : Sergent Pepper

stanley-kubrick-spartacus-tournageSynopsis et repères Filmographiques: 73 av. J.-C. Spartacus est un esclave thrace que l’on fait travailler dans les mines de Libye. Il est remarqué et acheté par Lentulus Batiatus, propriétaire d’une école de gladiateurs à Capoue, où il est pris en charge par l’entraîneur Marcellus qui l’initie au métier de gladiateur. Il fait connaissance avec les autres esclaves, dont Draba le Noir et Crixus. Il est aussi intéressé par Varinia, une des esclaves que Marcellus donne parfois en récompense pour une nuit aux gladiateurs qui l’ont mérité. Crassus arrive bientôt à l’école de gladiateurs, et demande à Batiatus de faire combattre deux paires de gladiateurs jusqu’à la mort. Spartacus est sélectionné pour se battre contre Draba dans l’arène. Il est vaincu mais Draba refuse de le tuer et lance son trident vers la loge des spectateurs. Il s’élance ensuite pour monter sur l’estrade mais Crassus le tue d’un coup de dague. Écœurés de la mort de Draba, les gladiateurs égorgent Marcellus et se révoltent. Voyant qu’il ne viendra pas à bout de la rébellion, Batiatus se sauve en emmenant Varinia avec lui. Au Sénat de Rome, le plébéien Sempronius Gracchus, adversaire déclaré de Crassus, fait voter une motion donnant à Marcus Glabrus, chef de la garnison de Rome et protégé de Crassus, le commandement d’une armée chargée de mater la révolte des esclaves qui se sont réfugiés sur les flancs du Vésuve. En attendant, César, allié de Gracchus, prend le commandement de la garnison de la ville. Au moment du départ de l’armée de Glabrus, Antoninus, un esclave poète de Crassus, s’évade et part rejoindre les révoltés. Ceux-ci taillent en pièces l’armée de Glabrus. Le but de Spartacus est de faire traverser l’Italie à ses hommes, jusqu’à la mer où il paiera les pirates ciliciens pour les faire embarquer sur leurs bateaux et les transporter le plus loin possible de Rome. Au début du voyage, il est rejoint par Varinia, qui a réussi sans trop de mal à se sortir des griffes de Batiatus. Ils deviennent amants et Varinia tombe bientôt enceinte de lui. Quand les esclaves arrivent à la côte, le chef cilicien leur apprend qu’il ne pourra pas les embarquer car Crassus a payé leur flotte pour qu’elle appareille. Il offre seulement d’embarquer Spartacus, Varinia et quelques autres de ses officiers sur son bateau personnel mais Spartacus refuse et le fait jeter dehors du camp. Il s’apprête alors à affronter les armées romaines. À Rome, Crassus a promis d’écraser la rébellion à condition qu’il soit nommé dictateur, et le Sénat a accepté malgré les protestations de Gracchus. Les esclaves voient bientôt la menace se préciser. L’armée de Crassus arrive de Rome et elle est épaulée par celle de Pompée, qui arrive de Calabre, et celle de Lucullus, qui vient d’accoster à Brundisium. L’armée esclave subit une défaite complète et Crixus est tué dans la bataille. Spartacus et Antoninus sont faits prisonniers. Sur le champ de bataille, Crassus trouve Varinia, qui vient d’accoucher, et la fait ramener à Rome. Il la convoitait depuis qu’il l’avait entrevue dans la maison de Batiatus à Capoue. Crassus promet aux captifs qu’ils ne seront pas punis s’ils leur livrent Spartacus. À sa grande surprise, tous déclarent : « Je suis Spartacus ! ». Le vainqueur les condamne à être crucifiés tout le long de la Voie Appienne jusqu’aux portes de Rome. Il ordonne qu’Antoninus et Spartacus, enchaînés l’un à l’autre, soient les derniers à être mis en croix. Batiatus, ruiné par la révolte de ses gladiateurs, veut prendre sa revanche sur Crassus, qu’il accuse d’être la cause de son malheur. Il retourne à Rome et s’allie à Gracchus, maintenant disgracié. Celui-ci lui donne de l’argent pour enlever Varinia et l’emmener en Gaule où elle trouvera la liberté. Après leur départ, Gracchus se suicide. Pendant ce temps, Crassus à qui s’est rallié César est aux portes de Rome et ordonne à Spartacus et à Antoninus de se battre en duel jusqu’à la mort. Le vainqueur sera ensuite mis en croix. Spartacus remporte le combat et c’est lui qui est crucifié à proximité des murs de Rome. Le lendemain matin, Batiatus et Varinia sortent de la ville en empruntant la voie Appienne et aperçoivent Spartacus, encore mourant sur sa croix. Varinia lui montre son fils avant de s’éloigner dans le chariot avec son ancien maître.

Paradise Lost, un film de Andrea Di Stefano : Critique

La petite histoire, au sein de la grande histoire. C’est ainsi que se définit cette tragédie, un mélange de réalité et de fiction. Pour sa première réalisation et scénario, Andrea Di Stefano s’attaque au personnage de Pablo Escobar. Un énorme challenge, sur lequel Oliver Stone et Joe Carnahan entre autres, se sont cassés les dents.

Synopsis : Nick pense avoir trouvé son paradis en rejoignant son frère en Colombie. Un lagon turquoise, une plage d’ivoire et des vagues parfaites ; un rêve pour ce jeune surfeur canadien. Il y rencontre Maria, une magnifique Colombienne. Ils tombent follement amoureux. Tout semble parfait… jusqu’à ce que Maria le présente à son oncle : un certain Pablo Escobar.

Une carte postale légèrement écornée

Mais au lieu de faire un biopic sur le tristement célèbre parrain de la drogue, il utilise des faits réels sur ce dernier, en y insérant une histoire d’amour, entre sa nièce et un canadien, venu rejoindre son frère en Colombie. Un choix discutable, tant la présence de Pablo Escobar, qui plus est, incarné par Benicio Del Toro, focalise l’attention et donne envie de le voir plus souvent, d’en savoir plus sur lui et donc de se retrouver devant un biopic, et non une romance tragique.

Le film Paradise Lost, se compose de deux parties : l’histoire d’amour qui naît entre Nick (Josh Hutcherson) et Maria (Claudia Traisac), avec en fond la découverte du personnage de Pablo Escobar et de son lien avec elle. Puis, la belle idylle vire au cauchemar, avec la descente aux enfers du parrain, qui emporte tout le monde avec lui dans sa chute.

L’histoire commence avec Nick dans une église, visiblement amoché et Maria apeurée, accourant à l’intérieur de celle-ci. On devine facilement, que la romance, va mal se finir. Andrea Di Stefano a choisi de passer par un flashback pour nous conter leur histoire.

La Colombie est belle, la mer tout autant, le soleil brille et Maria illumine l’écran avec son sourire. C’est beau, comme une carte postale, malgré des individus au faciès peu sympathique, qui menacent la tranquillité de Nick et son frère. Mais quand tu sors avec la nièce de Pablo Escobar, la vie devient plus facile, un peu comme le film, qui enchaîne les clichés et les répliques toutes faites, limite dégoulinantes entre Nick et Maria. Cela manque de profondeur, c’est plat et il n’y a pas d’autres personnages intéressants, le réalisateur préférant se concentrer surtout sur Nick, découvrant ce monde, auquel il n’adhère pas.

Maria va présenter Nick à Pablo Escobar, lors d’une fête organisée dans sa demeure pour son anniversaire. Lorsqu’il lui demande ce que fait son oncle dans la vie, elle lui répond le plus naturellement du monde : il exporte la drogue. Sa naïveté est touchante, elle vit dans une bulle, protégée des réalités du monde dans l’immense propriété familiale.

La découverte de la réalité, fait basculer le film dans un drame où la sympathie affichée par Pablo Escobar se fissure, laissant place à sa noirceur. Cette seconde partie est plus intéressante, on passe de la mièvrerie de la première, à un drame sombre où Nick se retrouve pris par la folie du parrain. Malgré tout, cela ne sauve pas l’ensemble; déjà peu enthousiasmante au début, elle tente de se donner un second souffle, sans y parvenir. Il faut dire que le manque de charisme de Josh Hutcherson n’aide pas vraiment, difficile de s’attacher à son couple, à leur histoire, surtout avec toujours cette envie irrépressible d’en savoir plus sur le personnage de Pablo Escobar.

Andrea Di Stefano ne réussit pas sa première réalisation et sans la présence de Benicio Del Toro, elle serait passée inaperçue. C’est étonnant de la part d’un acteur devenu réalisateur, de ne pas développer davantage ses personnages. Il se contente de raconter son histoire, n’enthousiasmant ni par sa réalisation, ni par son scénario. Le sourire de Claudia Traisac ne suffit pas à maintenir l’attention durant près de deux heures et pourtant, il est irrésistible et contraste avec le regard sombre de Benicio Del Toro, le seul intérêt de se rendre dans une salle de cinéma, pour s’infliger ce film.

Paradise Lost – Bande-annonce

Fiche technique: Paradise Lost

Escobar : Paradise Lost
2014 – France-Espagne-Belgique
Réalisation : Andrea Di Stefano
Scénario : Andrea Di Stefano
Distribution : Benicio Del Toro, Josh Hutcherson, Brady Corbet, Claudia Traisac, Carlos Bardem, Ana Girardot, Laura Londono et Aaron Zebede
Montage : Maryline Monthieux
Musique : Max Richter
Photographie : Luis David Sansans
Production : Dimitri Rassam
Sociétés de production : Alta Films, Chapter 2, Nexus Factor, Pathé et Roxbury Pictures
Société de distribution : Pathé
Durée : 120 minutes
Genre : Thriller
Date de sortie française : 5 Novembre 2014

Auteur : Laurent Wu

Les sentiers de la gloire, un film de Sranley Kubrick : Critique

La force dénonciatrice des Sentiers de la gloire est telle qu’on pourrait être tenté d’oublier le cinéaste aux commandes. En effet, difficile de rester insensible face à cette charge contre le système militaire en temps de guerre, qui valut au film d’être privé de diffusion pendant 18 ans en France.

Synopsis : En 1916, durant la Première Guerre mondiale, le général français Broulard ordonne au général Mireau de lancer une offensive suicidaire contre une position allemande imprenable, surnommée « La fourmilière ». Au moment de l’attaque, les soldats tombent par dizaines et leurs compagnons, épuisés, refusent d’avancer…

Tranchée, ceci est ton sort.

Afin de démontrer l’écart entre les décisionnaires et la chair à canon qu’ils dirigent, Kubrick crée un réseau fortement contrasté, (voire trop souligné) : d’un côté, les salons et les dorures de la République. De l’autre, la boue des tranchées. Cette dichotomie n’est cependant pas aussi manichéenne qu’on puisse le croire : entre les hommes de terrain eux-mêmes, les manipulations et mensonges vont bon train, à l’image de la nuit de reconnaissance et des arrangements qu’elle engendre sur la couardise du supérieur. De la même manière, la complicité des hommes, voire leur caractère infantile dans la scène finale peut autant prêter à l’attendrissement que justifier le mépris de leurs supérieurs…

Les sentiers de la gloire n’est pas tant un film de guerre qu’un pamphlet sur le pouvoir. La guerre en tant que telle est ici un catalyseur : objet politique, outil de promotion sociale et d’ambition personnelle, elle a perdu toute réalité du point de vue de ceux qui la conduisent. Un général peut ordonner de tirer sur ses propres troupes, et l’on peut finir le travail de l’ennemi en fusillant ses hommes pour l’exemple, afin, pense-t-on, de motiver les prochains candidats à l’assaut des lignes adverses. Foncièrement pessimiste, le film prend toute sa force dans le procès qui le conclut : parodie de justice, elle voit les tentatives de Dax de décoller vers une véritable rhétorique échouer les unes après les autres. Et pour enfoncer le clou, le général à qui il dénonce les agissements d’un supérieur lui offre sa place, pensant qu’il agit pour son compte depuis le début.

Dans un monde où la guerre dévore les corps, les consciences sont elles aussi malades. Une guerre absurde et béante comme les cratères des obus qui tombent durant les discours censés galvaniser les troupes, et dont le non-sens se propage dans les arcanes du pouvoir, sans épargner la complicité de la religion en la personne du prêtre tentant de légitimer la mort imminente de condamnés.

Si la révolte par la raison ne fonctionne pas en la personne du colonel Dax, reste le cri de douleur des hommes, qui n’ont survécu à l’enfer des tranchées que pour être exécutés par la patrie qu’ils défendaient. Par un sens du pathos mesuré, Kubrick décline les différentes réactions face au peloton d’exécution, et laisse s’épancher toute la bêtise humaine par ces trois poteaux et la rigueur protocolaire d’une cérémonie destinée à honorer la France.

Enfin, le dernier instrument de la révolte sera la présence discrète du cinéaste, qui ici encore forge ses armes avant les grands coups d’éclats de sa future filmographie. On notera le sens de la composition aigue lors du procès, où les positions des accusés et de leurs supérieurs dessinent avec virtuosité la hiérarchie et les enjeux de l’échange. On assiste aussi à la naissance de ses fameux travellings arrière, dans un splendide plan-séquence sur le parcours de Dax dans la tranchée. A ce mouvement répondra celui du travelling avant vers les poteaux d’exécution, d’autant plus effrayant qu’il se fait dans le calme et la sérénité, sous le regard d’une armée complice et satisfaite.

Auteur de la critique : Sergent Pepper

Fiche Technique: Les sentiers de la gloire

Réalisateur: Stanley Kubrick (Paths of Glory, 1957, noir et blanc),
Scénario: Stanley Kubrick, Carter Willingham et Jim Thompson, d’après le roman de Humphrey Cobb.
Interprétation: Kirk Douglas (Colonel Dax), Ralph Meeker (Corporal Philippe Paris), Adolphe Menjou (General George Broulard), George Macready (General Paul Mireau), Wayne Morris (Lieutenant Roget), Richard Anderson (Major Saint-Auban), Timothy Carey (Private Maurice Ferol), Joseph Turkel (Private Pierre Arnaud), Christiane Kubrick (German Singer), Jerry Hausner (Café Proprietor), Peter Capell (Narrator/Court-Martial Official), Emile Meyer (Father Dupree), Bert Freed (Sergeant Boulanger), Kem Dibbs (Private Lejeune), Harold Benedict (Captain Nichols), John Stein (Captain Rousseau), Fred Bell (Shell Shock Victim)
Genre: Guerre, Drame
Durée: 1h26

A Girl at My Door, un film de July Jung : Critique

A Girl at My Door, un coup de poing pour le cinéma Coréen

Synopsis : Young-Nam, jeune commissaire de Séoul, est mutée d’office dans un village de Corée. Elle se retrouve confrontée au monde rural avec ses habitudes, ses préjugés et ses secrets. Elle croise une jeune fille, Do-hee dont le comportement singulier et solitaire l’intrigue. Une nuit, celle-ci se réfugie chez elle…  

Un drame coréen réalisé par la jeune réalisatrice, July Jung, abordant des thèmes comme l’alcoolisme et la maltraitance sur les enfants. A Girl at My Door, a été présenté au festival de Cannes dans la catégorie Un Certain Regard.

Le Cinéma Coréen n’en finira pas de nous surprendre. Fièrement, ce premier film de la jeune et talentueuse July Jung, parvient à s’introduire dans les salles sombres françaises. Une rareté scénaristique et de mise en scène pour un scénario simple. Avec la touche grinçante propre aux films coréens, A Girl at My Door s’attaque au rejet et la violence chez l’enfant différent, mais en filigrane, traite aussi de l’impossible acceptation de l’homosexualité dans cette société encore très traditionaliste représenté par ce village de pécheurs.

Des personnages féminins forts, en présence et en émotions

Do-hee, interprétée par Sae-ron Kim, est cette jeune fille, marginale et rejetée de son village. En plus d’être maltraitée par son père alcoolique (Yong-Ha) et sa grand-mère, elle est martyrisée par des jeunes de son collège. Muette et si chétive que sa silhouette spectrale fait penser au fantôme de films d’horreur tel que Sadako dans The Ring. Son seul refuge se situe dans l’art et l’imaginaire. L’image s’adoucit, et entre en accord avec sa danse aliénante et onirique au bord de l’eau.

Young-Nam (Doona Bae de Cloud Atlas et The Host), fraîchement arrivée, se retrouve nouvelle chef de la police du village et se prend de pitié pour elle et les difficulté qu’elle traverse. La prenant sous son aile, elle devient sa protectrice et une sorte de mère adoptive. Mais cette relation devient de plus en plus ambiguë, faisant référence à Mother et cette identification amoureuse dépassant la relation maternelle saine. Les limites et faiblesses de ces deux personnages deviennent de plus en plus visible, et leur vision ne devient plus aussi fiable pour le spectateur.

L’histoire se concentre sur Do-Hee, les difficultés de son quotidien et l’ambiguïté de son caractère si mystérieux. En tant que figure de femme forte et indépendante, Young-Nam est l’héroïne du film en tentant de protéger Do-Hee des griffes de son père. Mais elle souffre également d’une certaine fragilité et doit faire face à ses propres démons. Grace aux plans répétitifs de ces bouteilles transparentes, l’alcoolisme devient pourtant un mal visible. Difficile à liquider, il devient source de tous les problèmes relationnels pour les personnages alcooliques. Le problème d’alcoolisme chez Young-Nam rend notre héroïne à la fois humaine pour sa fragilité, mais autodestructrice. Elle s’enferme dans une addiction qu’elle alimente de sa propre volonté, tout comme elle cache son homosexualité par peur du jugement des autres.

Un huis clos perfide

La tension du film se resserre autour de la mort accidentelle de la grand-mère et ainsi l’enquête de Young-Nam fait ressurgir les secrets et démons de ce village aux apparences si tranquilles. En action, la policière revêtit son costume de justicière naïvement et aveuglement. Pourquoi aveuglement ? Car son personnage honorable ne voit pas au-delà des apparences. Les maux et secrets de ce village sont une abîme dans laquelle elle s’y plonge aussi profondément que dans son alcoolisme. Trompée et manipulée, elle finit par être elle-même la rejetée du village pour un crime dont elle est injustement puni. Les rôles s’inverses, se confondent : Young-Nam devient victime de Do-hee. Les deux héroïnes se reflètent et s’opposent, jusque dans une apparence similaire que les champs et contre champs amplifient.

Un vice caché par l’innocence enfantine

Le véritable mal du village se situe dans les recoins les plus cachés. Sous l’innocence apparente de Do-hee se cache un démon de violence et de perversité. Son arme devient son rôle de victime et son apparence angélique. Mais, sous ce masque, elle personnifie le mal refoulé. Décuplant tout ce qu’on lui a fait subir, son retour de force est surprenant. Le spectateur, tel que Young-Nam l’avait sous-estimé. Alors, chacun est perplexe entre accepter la morale tangente de ce film ou rejeter cet exemple cathartique.

Très naturellement, A Girl at My Door aborde frontalement les problèmes actuels de l’acceptation de la différence dans cette société occidentale qui rejette les vices et démons. Mais le cinéma coréen retransmet bien cette noirceur dans leurs anti-héros diaboliques qui fatalement font payer dix fois le prix de leur rejet. Si ce film n’est pas à proprement dit du genre « horrifique », il montre le monstre viscéral et caché sans artifice. Un démon refoulé qui sert ici de sauveur et justicier. Une fin intrigante mais qui laisse le spectateur avec une sorte de soulagement indéfinissable. Au final, des figures de femmes fortes et triomphantes face à une campagne troublante et oppressante.

Fiche Technique: A Girl at My Door (Dohee-ya) 

Corée du Sud – 2013
Réalisation: July Jung
Scénario: July Jung
Interprétation: Bae Doona (Young-nam), Kim Sae-ron (Dohee), Song Sae-byuk (Yong-ha), Jang Hee-jin (Eun-jung)
Genre: Drame
Date de sortie: 5 novembre 2014
Durée: 1h59
Image: Kim Hyun-seok
Son: Kim Hyun-sang
Montage: Lee Young-lim
Musique: Jang Young-gyu
Producteur: Lee Chang-dong, Lee Joon-dong
Distributeur: Epicentre Films

Interstellar : Musique de Hans Zimmer

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La musique d’Interstellar : De la poussière du Texas vers la poussière des étoiles

Interstellar, film le plus attendu de cette fin d’année, avec Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain et Michael Caine, est mis en musique par Hans Zimmer (Gladiator, Le Roi Lion, The Thin Red Line, Man of Steel…).

Christopher Nolan et Hans Zimmer n’en sont pas à leur première collaboration, après The Dark Knight Rises, Inception, The Dark Knight et Batman Begins, le compositeur peint en musique une aventure spatiale avant tout humaine. Hans Zimmer compose une musique occupant l’espace et le temps. Le trou de ver, la vague et le trou noir sont hantés par des mélodies envoûtantes, une véritable symphonie interstellaire, un ballet cosmique….

BO de Interstellar – Soundtrack Tracklisting


1. Dream Of The Crash (3:55)
2. Cornfield Chase (2:06)
3. Dust (5:41)
4. Day One (3:19)
5. Stay (6:52)
6. Message From Home (1:40)
7. The Wormwhole (1:30)
8. Mountains (3:39)
9. Afraid Of Time (2:32)
10. A Place Among The Stars (3:27)
11. Running Out (1:57)
12. I’m Going Home (5:48)
13. Coward (8:26)
14. Detach (6:42)
15. S.T.A.Y. (6:23)
16. Where We’re Going (7:41)
17. First Step (1:47)
18. Flying Drone (1:53)
19. Atmospheric Entry (1:40)
20. No Need To Come Back (4:32)
21. Imperfect Lock (4:32)
22. What Happens Now? (2:26)
23. Do Not Go Gentle Into That Good Night (1:39)

Soulignons que la musique du film Interstellar a été composée sans que Hans Zimmer ne lise le scénario. Autre point, c’est un film réalisé à l’ancienne. En effet Interstellar a été filmé en argentique, sur bobine, en 35 et 70mm. Un petit mot sur Hoyte van Hoytema (Her, Fighter), le directeur de la photographie: il confère à ce long-métrage un véritable esthétisme, les plans sont très beaux, la photo donne une impression visuelle de vertige en créant une véritable expérience cinématographique.

L’ultime razzia, un film de Stanley Kubrick : critique

Pour son troisième film, Kubrick creuse la veine du film noir. Nouvelle déclinaison sur les codes du genre, cet opus se concentre sur l’avant, le pendant et l’après braquage, orchestrant un collectif choral d’archétypes : le brutal, le fourbe, la femme fatale, le gentil altruiste, la jolie cruche…

Synopsis: Johnny Clay, récemment sorti de prison, organise un casse pour s’emparer de la caisse d’un champ de course un jour de grande affluence. Avec deux millions de dollars à la clé, les complices ne manquent pas et tous souhaitent la réussite de l’opération. L’opération est un succès, le timing est parfait ; mais c’est sans compter sur l’indiscrétion d’un des complices ainsi que la cupidité et la duplicité de sa femme. Le déclenchement du drame mettra à mal toute cette belle machination…

Engrenages, braquage, carnage

Mais sous le vernis du cahier des charges, Kubrick déploie une nouvelle fois sa maîtrise formelle. Le recours à la voix off d’un narrateur externe donne le ton d’un spectacle avec lequel on garde ses distances : le film sera une dissection, une étude clinique d’un puzzle, dont l’assemblage ne pourra s’achever. Kubrick évite ainsi le pathos un peu maladroit du Baiser du tueur et observe sa galerie d’impétrants à la richesse subite.

Pour peu qu’on accepte cette désincarnation volontaire et l’enfermement des personnages dans des types figés, on peut prendre la pleine mesure du projet. Kubrick travaille avant tout sur le montage et l’alternance, distribue à chacun un rôle spécifique dans une machine a priori parfaitement huilée. Film sur le collectif et le travail de groupe, il dissémine les indices comme il cache à certains le grand projet auquel ils contribuent, ne leur assignant que des tâches secondaires. C’est souvent le statut du spectateur qui ne comprend toute l’ampleur du casse qu’assez tardivement.

Cette construction s’accompagne d’une expérimentation sur le temps : en fonction des différents collaborateurs, la même séquence est montrée à plusieurs reprises et les retours dans le temps permettent de construire la dimension collective du braquage.

Attentif au timing, Kubrick ne l’est pas moins aux objets et aux éléments susceptibles de se transformer en grains de sable dans l’engrenage : le fusil, la valise, le caniche…

Convergeant vers le grand carnage, dans une tonalité des plus ironiques, L’Ultime razzia joue finalement cartes sur table : s’il on y traite de maîtrise et de succès, c’est bien de ceux du cinéaste, grand architecte d’une machine imparable.

Fiche Technique: L’ultime razzia

Titre originale: The Killing [1956, coécrit avec Jim Thompson, d’après le roman de Lionel White]

Réalisation: Stanley Kubrick
Scénario: Stanley Kubrick et J Thompson d’après le roman de: Lionel White
Interprète: Sterling Hayden (Johnny Clay), Coleen Gray (Fay),Vince Edwards (Val Cannon), Jay C Flippen (Marvin Unger), Marie Windsor(Sherry Peatty), Ted De Corsia (Randy Kennan), Elisha Cook Jr (George Peatty), Joe Sawyer (Mike O’Reilly), Timothy Carey (Nikki Arane), Jay Adler( Leo), Joseph Turkell(Tiny), James Edwards (Le gardien du parking)
Directeur de photographie: Lucien Ballard
Décors: Ruth Sobotka Kubrick
Montage: B. Steinberg
Musique: Gerald Fried
Production: James B. Harris

Auteur de la critique : Sergent Pepper

Interstellar, un film de Christopher Nolan : Critique

Interstellar, une épopée spatiale retorse perdant malheureusement en lisibilité

Synopsis: Dans un futur proche sur une Terre exsangue, un groupe d’explorateurs utilise un vaisseau interstellaire pour franchir un trou de ver, récemment découvert, pour parcourir des distances jusque-là infranchissables et trouver une nouvelle planète habitable à coloniser pour l’humanité.

Nous sommes au Gaumont Marignan, en plein cœur de Paris, sur les mythiques Champs-Élysées. En ce Jeudi 30 Octobre, la tension si ce n’est l’excitation monte d’heures en heures, alors que la ville retient son souffle en attendant la venue du metteur en scène de l’œuvre la plus attendue de l’année : Interstellar de Christopher Nolan.

Une tension qui finit par atteindre son paroxysme, lorsque l’intéressé, vêtu d’un simple costume, loin des excentricités vestimentaires d’un Quentin Tarantino ou du sourire jovial d’un Steven Spielberg fait son apparition. De sa démarche et son sérieux quasi de marbre, on ressent déjà que l’homme derrière la renaissance aussi bien critique que public du héros de comic Batman, est quelqu’un d’humble. Quelqu’un de réfléchi aussi. Le genre de metteur en scène avec la tête sur les épaules, les idées en place et surtout le plaisir de se mêler à ses fans, avec la même décontraction et le même sérieux qu’il a derrière une caméra IMAX.

Invité d’une master class aux airs de subterfuge pour désépaissir le mystère entourant son dernier long-métrage, Nolan, loin d’être dupe, entretient le mystère jusqu’au bout en répondant de manière subtile voire absconse, aux questions d’un Fabrice Leclerc, rédacteur en chef de Studio Ciné Live, à la fois décontenancé et émotif de se voir si proche d’un metteur en scène qu’il n’hésite pas à qualifier « comme l’un des plus doués de sa génération ».

Un metteur en scène, qu’il souhaite comprendre et percer à jour en posant d’emblée une question aussi épineuse que symbolique et empruntant autant à une délectation proche du voyeurisme qu’à un réel souci d’information :

« Qu’est-ce que le cinéma ? »

Voyeurisme ? Vraiment ? Sous cette question à première vue anodine, quasi sempiternelle quand on s’adresse à un grand ponte du 7ème art, subsiste en effet un relent de mystère et d’intimité ; en somme la question sensée révéler la madeleine de Proust du géniteur de Memento, celle sensée explorer l’enfance et l’inspiration de la personne qui a décidé de consacrer sa vie à un art, et qui au moment de la supposée consécration, se doit de donner une réponse personnelle, loin des clichés rabattus ou s’entrechoquent les défendeurs des Méliès, des Chaplin ou des Keaton, et les nostalgiques de l’image en mouvement.

L’intéressé, non sans une pointe de surprise et un petit sourire esquissé en coin répondra alors de manière concise et rapide : « Le cinéma est pour moi une expérience, un ressenti. C’est une expérience de l’écran, propre à l’écran et seulement à l’écran, et qu’aucune page, aucune partition, aucune photo ne serait à même de rendre».

Christopher Nolan : le nouveau Kubrick ?

Expérience et Ressenti.

2 mots à la fois anodins et espérés, symbolisant autant la quête ultime de tout réalisateur souhaitant voir leur film ébranler les sens de celui qui le regarde, que le cheminement tracé dans l’esprit du réalisateur d’Insomnia. Un cheminement, qui aux yeux des références l’ayant poussé à sauter dans le bain de la réalisation (de ses aveux, 2001 l’Odyssée de l’Espace et Star Wars), rend compte de sa volonté à transformer ses films en voyage, empruntant aussi bien à la contemplation qu’aux sens et voguant vers des destinations, extraordinaires et éclectiques, allant des méandres torturés de l’esprit d’un amnésique (Memento) à l’ego et les coups-bas des prestidigitateurs (Le Prestige).

Ainsi tout est dit. Nolan, loin de courir après la renommée ou le profit (en atteste son refus de la 3D pourtant manne financière non négligeable des films hollywoodiens), se veut comme le successeur des Lucas, Spielberg ou autre Kubrick, metteurs en scènes ayant su au travers de leurs œuvres respectives, toucher du doigt la définition même du cinéma, à savoir divertir mais aussi faire naître le mouvement, faire voyager.

Pour autant, la comparaison avec Kubrick est davantage perceptible. Partageant avec son illustre ainé, l’attachement à une technologie dualiste, faite d’utilisation de vieux composants, tels que le format pellicule et de nouveaux procédés comme le recours aux nouvelles technologie (les effets spéciaux pour le premier, les caméras IMAX pour le second), Nolan s’impose comme un candidat de poids dans l’héritage kubrickien, tant la froideur inhérente de ses longs-métrages trouve souvent concordance avec l’esthétisme et le maniérisme formel du réalisateur de Shining.

Une froideur et un sens de l’image ne constituant pas leurs seuls points communs. Tous deux partageants, en effet un gout prononcé pour les scénarios alambiqués et ouverts à de multiples interprétations. Il suffit de voir la fin de 2001 l’Odyssée de l’Espace, afin de se demander le sens et l’identité de ce fœtus volant en orbite autour de la terre, et l’incessante question trottant dans les esprits des personnes ayant vu Inception, se demandant si la toupie de Leonardo DiCaprio tombe ou ne tombe pas, pour oser la comparaison.

Une comparaison qui n’aura de cesse de croître à la vue des œuvres respectives des deux hommes, apparaissant au fil du temps comme emplis des mêmes objectifs : conjuguer expérimental et populaire, émotions et abstraction, douceur et puissance, vertige et irrationnel.

Et Interstellar, dernière réalisation en date du réalisateur britannique, n’est pas près de changer la donne. Fort d’images émanant un doux parfum d’inconnu, de grandeur et de cosmos, le film témoigne déjà du projet le plus personnel, le plus épique et le plus ambitieux qu’il ait été permis de voir de la part de son auteur. Un projet, qui dans sa construction et son ambition sonnent comme un décalque d’Inception. A tel point qu’une question récurrente revient sur les lèvres après le visionnage : Interstellar ne serait-il pas simplement Inception dans l’espace ?

Interstellar : Inception dans l’Espace ?

Constat réducteur me direz-vous. Comment rapprocher une œuvre cérébrale complexe, retorse et sinueuse, d’une épopée cosmique, aux airs de films catastrophes ? Comment rapprocher une œuvre fermée sur elle-même agissant telle un huis-clos d’une œuvre s’engouffrant dans l’infini de l’espace ?

Outre le peu de lettres qui séparent Interstellar d’Inception, le geste reste le même, à savoir ébranler tout un pan du genre cinématographique. Inception l’avait fait à sa manière, en mélangeant le film de casse, genre du passé avec les prémices d’un concept SF, genre du futur, tout en faisant intervertir dans une rythmique bien rodée, le temps, l’espace et même la gravité. On y voyait ainsi des faubourgs parisiens se retourner, des montres s’arrêter, des temporalités s’accélérer ou ralentir, attestant déjà de la maitrise formelle de son auteur sur son sujet.

Interstellar quant à lui ose proposer la même chose, alterner le genre du passé avec le genre du futur mais dans des proportions différentes, usant ainsi de pléthores de théories scientifiques dont l’espace renferme, à l’instar des trous noirs, des trous de ver, de la gravité pour appuyer son propos SF. Un propos auquel le réalisateur décide d’adjoindre un volet dramatique insoupçonné, quoique facilement décelable au vu des trailers, conjuguant ainsi les effusions doudou auteurisantes et mélodramatiques d’un Spielberg avec la froideur clinique d’un Kubrick, pour un résultat faisant presque penser à un film d’amour…

Le ciel comme exutoire

Interstellar s’ouvre sur un plan curieux, si ce n’est anecdotique. Un travelling lent, sur une bibliothèque empoussiérée, comptant sur ses étagères moult chef d’œuvres du 6ème art allant de Faulkner à Steinbeck, 2 auteurs ayant eu pour ambition de dépeindre à travers leurs lignes l’Amérique profonde, l’Amérique rurale, la vraie, loin de celle ou les banquiers et la technologie s’entassent dans une exiguïté urbaine délirante.

Pour l’homme ayant toujours de près ou de loin fait situer ses intrigues dans des décors urbains, où la géométrie ambiante définissait par extension l’aspect rigoureux et donc froid de l’ensemble, c’est curieux mais non dénué d’intérêt et de pertinence. Puisque encore une fois, à travers ce prisme d’un passé presque révolu, Nolan s’attaque au temps. Une variable qu’il n’a eu de cesse d’étirer, de condenser, de dérouler, pour servir les intrigues de ses films.

Or dans le cas d’Interstellar, ce dernier est compté. La Terre, ici représentée par une ville rurale du Midwest, est à l’agonie. Balayée par des vents de poussières ayant eu raison des cultures, elle guette sa fin avec appréhension et voit ses habitants organiser leur survie. Dans ce microcosme ressemblant à s’y méprendre aux prémices d’un film catastrophe, l’influence des médias en moins, on y retrouve Cooper (Matthew McConaughey) ancien pilote de la NASA reconverti en agriculteur, faute de mieux. Les pieds sur terre et la tête dans les étoiles, voilà la paradoxale condition dans laquelle il évolue, lui qui jadis tutoyait les cimes des nuages, et doit aujourd’hui regarder ses pieds dans la poussière non sans une grosse amertume.

Survivre au détriment de vivre. Telle est son mantra, sa profession de foi, l’idéal de vie qu’il s’est fixé alors qu’il voit les fondements de la société se désagréger sous le poids de cette fin du monde impossible à stopper. Pourtant, ce dernier est cultivé. Pessimiste mais cultivé. Une culture, qui aura raison de sa participation à la mission de la dernière chance, lorsqu’au hasard d’un fait qualifié plus tard de surnaturel, il découvre une base secrète de la NASA, abritant un vaisseau spatial en partance pour un trou de ver, phénomène astronomique rarissime, permettant de se téléporter dans le temps et l’espace et parcourir des distances jusque-là infranchissables de vie d’homme. L’occasion ainsi de concrétiser le rêve de cette humanité mourante, à savoir trouver une planète de substitution pour faire perdurer le genre humain.

Nolan l’amoureux

L’humain. Une notion, la plupart du temps absente des longs-métrages du metteur en scène. Non pas de manière physique, mais de manière émotionnelle. Ses films, plastiquement réussis, se cognait en effet à une froideur rare, directement tirée d’une ambiance voulue comme atone ou d’un concept ayant eu raison de l’humanité des protagonistes étant plongés dedans. A croire que l’hommage qu’il voue à Kubrick depuis sa plus tendre enfance, avait eu raison de son souhait d’expérimentateur. Pourtant, là où on peinait difficilement à cerner l’enjeu humain de ses précédentes réalisations, c’est presque avec une facilité déconcertante qu’on le décèle dans Interstellar. A croire que Nolan se serait assagi.

Délaissant le maniérisme cérébral de Memento, Nolan surprend. A l’instar d’un Spielberg, ses héros loin de la sophistication d’un Bruce Wayne ou d’un Dom Cobb, sont ordinaires. Une famille, comprenant des enfants en plein éveil, un père découragé et un grand-père presque alarmiste, placé devant un funeste destin. Une échappatoire aux airs de chevauchée fantastique, rendant ainsi l’humain la pièce maîtresse du film, qui pour une fois est poussé dans ses retranchements les plus intimes, comme lors d’un moment poignant ou Cooper comprend la notion de relativité, et l’impact qu’à cette notion sur le temps qui se déroule sur Terre.

Mais trop d’humain tue l’humain. A force de vouloir imprégner cette épopée cosmique d’un sentiment humain, terre à terre, quasi simpliste, tout en le confrontant à une vision trop complexe pour être appréhendée, Nolan en vient à perdre son spectateur, ce dernier tentant désespérément de comprendre le récit au gré de sentiments des personnages, qui s’ils sont cohérents, n’en demeurent pas moins indigents et larmoyants. Pire, il se joue de lui en lui ayant vendu un trip spatial dans la lignée d’un Gravity ou d’un 2001, alors que dans le même temps, celui-ci se sert de concepts SF ardus pour sacraliser l’amour, le seul sentiment d’après lui quantifiable, capable de se mouvoir à travers le temps et l’espace.

Ne reste alors que le sentiment de voyage accompli et le soin visuel apporté à l’ensemble pour pleinement apprécier cette épopée humaine incroyable oscillant entre space-opera, film catastrophe, physique quantique et drame familial. Images conférant dans une dernière partie retorse, le réel souhait de Nolan, à savoir faire un film dont le ressenti prime sur la compréhension, un peu comme un Kubrick dans ses années fastes.

C’est culotté et ambitieux, mais ça l’est sans doute un peu trop.

Bande-annonce: Interstellar

Fiche Technique: Interstellar

Date de sortie: 5 novembre 2014
États-Unis – 2014
Réalisation: Christopher Nolan
Scénario: Jonathan Nolan, Christopher Nolan
Interprétation: Matthew McConaughey (Cooper), Anne Hathaway (Dr Amelia Brand), Michael Caine (Pr Brand), John Lithgow (Donald), Jessica Chastain (Murphy Cooper adulte), Casey Affleck (Tom Cooper adulte), Mackenzie Foy (Murphy Cooper enfant), Wes Bentley (Doyle), David Gyasi (Romilly), Timothée Chalamet (Tom Cooper enfant), Topher Grace (le collègue de Murphy Cooper), David Oyelowo (le principal), Collette Wolfe (Mme Kelly), William Devane (Tom Cooper âgé), Ellen Burstyn (Murphy Cooper âgée), Matt Damon (Dr Mann)…
Durée: 2h50
Genre: Sy-fi
Image: Hoyte van Hoytema
Décor: Nathan Crowley
Costume: Mary Zophres
Montage: Lee Smith
Musique: Hans Zimmer
Producteur: Emma Thomas, Christopher Nolan, Lynda Obst
Distributeur: Warner Bros Pictures France

Le baiser du tueur de Stanley Kubrick – Critique du film

Le jeune Kubrick veut tout dire, veut tout faire (réalisateur, cameraman, monteur) et il a une heure pour le prouver. La trame sera celle d’un film noir, avec ses codes, (un jazz constant, des types un peu figés) auquel il ajoutera un dénouement plutôt guilleret. Convenu, sans grande ambition, le récit semble un prétexte sur lequel vont se greffer les obsessions visuelles de l’apprenti. Tout au plus pourra-t-on remarquer un recours séduisant à la voix off, qu’on retrouvera dans l’Ultime razzia, et un travail sur le récit emboité avec le récit de la jeune femme et sa propre voix pour le relater.

Synopsis : Davy Gordon, boxeur minable, se retrouve aux prises avec un ponte de la mafia pour lui arracher des griffes la femme qu’il aime…

Séminal

Dès le départ, l’intrigue se fonde sur le vis-à-vis, à l’honneur dans Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock (Rear Window), l’année précédente. Fenêtres et écrans se multiplient : en parallèle du dancing, le match de boxe crée un écho à deux chorégraphies qui vont converger, la première étape en étant la retransmission télévisuelle du match auquel assiste Gloria. Davey deviendra le voyeur de l’appartement de Gloria lorsqu’elle dort, puis du sien propre lorsque la police vient l’y chercher. Toutes les expériences visuelles se multiplient alors, avec plus ou moins de bonheur : vision à travers un aquarium, verre jeté sur la caméra qui se fend…

Mais c’est dans le rapport des protagonistes aux décors que Kubrick excelle. L’image récurrente des escaliers du dancing, point de fuite barré par l’écriteau « Watch your step » est en cela programmatique. La ville est une impasse, et chaque obstacle peut y faire chuter à tout moment celui qui l’arpente. La poursuite finale, avant le dénouement peu convaincant, alterne entre des extérieurs oppressants et barrés par l’orthonormé (fire escapes, buildings, impasses démesurées) et des intérieurs anxiogènes : entrepôts, ascenseurs, et bien entendu cette fameuse réserves de mannequins. Il est aisé de retrouver ici des ébauches de ce que seront les grands films à venir. Si la forme l’emporte sur le fond, la fascination est réelle et fortement prometteuse.

Fiche technique – Le Baiser du tueur

Titre original : Killer’s Kiss  [ co-écrit avec Howard Sackler]

Année : 1955
Pays : États-Unis
Genres : Crime, Drame,Film-Noir, Thriller
Réalisé par : Stanley Kubrick
Avec : Frank Silvera, Jamie Smith, Irene Kane, Jerry Jarrett, Mike Dana, Felice Orlandi, Shaun O’Brien,Barbara Brand, David Vaughan, Alec Rubin, Ralph Roberts, Phil Stevenson,Arthur Feldman, Bill Funaro, Skippy Adelman
Montage : Stanley Kubrick
Photographie : Stanley Kubrick
Scénario : Stanley Kubrick
Musique : Gerald Fried
Studios de production : Minotaur Productions

Auteur de la critique : Sergent Pepper

Fear & Desire de Stanley Kubrick – Critique du film

61 minutes pour tout dire : telle semble être la pression imposée à Kubrick (probablement par lui-même) pour ce galop d’essai qu’il reniera plus tard. Film ambitieux, maladroit et hétérogène, Fear & Desire n’est pas raté, n’est pas bouleversant non plus. Tout au plus peut-on, du haut de notre position dominante que l’histoire nous accorde, y voir quelques promesses de l’œuvre à venir.

Synopsis : Dans une guerre abstraite en terre inconnue, une patrouille militaire de quatre hommes, le lieutenant Corby, le sergent Mac et deux soldats, Fletcher et Sidney, se retrouvent derrière les lignes ennemies après que leur avion se soit écrasé. Ils avancent dans la forêt, surprennent deux militaires ennemis et les massacrent. Puis ils rencontrent une jeune fille et, craignant qu’elle ne les dénonce, l’attachent à un arbre. Pendant que ses trois camarades vont vers la rivière construire un radeau qui, espèrent-ils, les ramènera chez eux, Sidney garde la jeune femme. Il se révèle alors avoir l’esprit dérangé, autant à cause des violences de la guerre que de son désir naissant envers la prisonnière…

A field in nowhere

Dense et saturée d’intentions, sa fable sur une guerre universelle et atemporelle où un groupe restreint d’individus joue la comédie humaine offre des débuts un peu laborieux. Jeu théâtral, expérimentations formelles un peu vaines (voix off superposées, gros plans des visages en cut, discours pseudo philosophiques et didactisme moral) déréalisent probablement volontairement le propos mais au détriment d’une immersion dans le récit.

Le lien central entre le soldat et la femme (néanmoins sublimée par les gros plans et la lumière sur ses yeux), la folie croissante, ne sont pas totalement convaincants.

Alors qu’on attend patiemment la fin de la copie, une tension fondée sur la convergence relance l’intérêt : autour d’un lieu final, le huis clos des généraux ennemis encerclé par l’équipée fragile prend soudain du sens, et l’affrontement qui en résulte est plutôt pertinent, de même qu’on appréciera les belles images de fin faisant de l’humanité un radeau à la dérive, sur lequel un fou chante pour un agonisant.

Fiche technique – Fear & Desire

Titre original Fear & Desire (Le désir de la peur) [ co-écrit avec Howard Sackler]

Année : 1953
Pays : États-Unis
Genre : Guerre
Réalisé par : Stanley Kubrick
Avec : Paul Mazursky, Frank Silvera, Kenneth Harp,Stephen Coit, Virginia Leith
Montage : Stanley Kubrick
Photographie : Stanley Kubrick
Scénario : Howard Sackler
Musique : Gerald Fried
Maquillage : Chet Fabian
Direction artistique :Herbert Lebowitz
Produit par : Stanley Kubrick
Studios de production :Stanley Kubrick Productions

Auteur de la critique : Sergent Pepper

Stanley Kubrick : sa vie, son œuvre en citations

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  Il était une fois Stanley Kubrick

Kubrick : l’autodidacte, le cérébral, le visionnaire

Issu d’une famille juive et cultivée, originaire d’Europe centrale, Sanley naît en 1928 à New York, et grandit dans le Bronx.

Stanley Kubrick demeure indéniablement un artiste complet et indépendant, à la fois scénariste, photographe, producteur ou encore monteur, mais surtout un grand réalisateur multi-récompensé, qui a expérimenté tous les genres cinématographiques.

A l’instar de David Lynch, dont LeMagduCiné vous a proposé une rétrospective complète, le jeune Kubrick autodidacte, affiche très tôt un amour indéfectible pour la photographie. Dès son adolescence, son perfectionnisme apparaît : pour une image parfaite, il peut prendre plusieurs centaines de clichés! Il passe quatre ans au magazine Look, où il perfectionne la composition d’une image, les éclairages, l’usage des extérieurs et l’art de saisir le mouvement. Autre point commun avec Lynch, Stanley Kubrick a toujours été réticent à s’entretenir sur ses œuvres, laissant au spectateur la liberté de formuler sa propre interprétation, et préférant que l’image et la bande-son racontent l’histoire: « Quand vous dites les choses directement, elles ont moins de poids que si vous laissez les gens les découvrir par eux-mêmes ». Et si Lynch s’est battu toute sa vie pour défendre sa liberté de création artistique, notamment envers ses producteurs, c’est la censure que Kubrick doit affronter : en 1962, pour la réalisation de Lolita, son premier film polémique, et chef-d’œuvre de sensualité, adapté du roman éponyme et sulfureux de Vladimir Nabokov, le réalisateur cherchant à éviter la censure et le puritanisme américain, se tourne vers l’Angleterre pour le tournage. Il prévoit de revenir ensuite aux États-Unis pour son projet suivant, Docteur Folamour (ou : Comment j’ai appris à cesser de m’inquiéter et à aimer la bombe), véritable bijou d’humour noir sur la Guerre Froide, mais son acteur principal, Peter Sellers, ne peut pas quitter le territoire car il est au milieu d’une procédure de divorce. De même, Les sentiers de la Gloire ne sortent en France qu’en 1975, parce que le cinéaste a jugé inutile de le présenter à la censure. Enfin, Kubrick doit demander à la Warner de retirer Orange mécanique de l’affiche en Angleterre, en 1974, après les critiques fustigeant la violence du film, l’apparition de crimes s’inspirant d’Alex, mais également la réception de lettres de menaces de mort à son domicile. Pourtant :

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« Il n’y a aucun doute qu’il serait agréable de voir un peu de folie dans les films, au moins ils seraient intéressants à regarder. Chez moi la folie est très contrôlée ! » 

« J’ai une certaine faiblesse pour les criminels et les artistes; ni les uns ni les autres ne prennent la vie comme elle est. Toute histoire tragique doit être en conflit avec les choses comme elles sont. »

« Les grandes nations ont toujours agi en gangsters, les petites en prostituées. »

Mais fermons à présent ce parallèle, car si Lynch admirait et citait volontiers Lolita plus que 2001 d’ailleurs, il demeure un auteur intuitif (et sans influences), tandis que Kubrick est beaucoup plus cérébral. Pour ce dernier, le « quoi » doit toujours précéder le « comment ».

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Revenons plutôt au jeune Kubrick. Il aime la photographie, mais fréquente aussi assidûment les salles de cinéma. Ses goûts sont éclectiques (avec une préférence toutefois pour le cinéma d’auteur européen) : Ingmar Bergman, Michelangelo Antonioni, Fellini, mais aussi Orson Welles et Max Ophüls. Il s’impose, des meilleurs films aux pires navets. « Je ne peux pas faire pire » se dit-il, et décide de se lancer au cinéma à l’âge de 22 ans, avec une conviction forte: « Dans le cinéma, il n’y a jamais d’idées stupides ».

Kirk-Douglas-Stanley-Kubrick-Spartacus-filmLe jeune Kubrick a l’art de la débrouille. Dans ses premiers documentaires (dont The Day of the Fight), Kubrick fait tout lui-même : il est à la fois scénariste, cadreur, ingénieur du son, monteur et réalisateur. Plus tard, il avouera: «Même si mes deux premiers films étaient mauvais, ils étaient bien photographiés». Pour réaliser son premier long métrage Fear and Desire, Kubrick emprunte à son oncle 9000$, mais demeure très critique envers cette première œuvre, qu’il qualifiera de «tentative inepte et prétentieuse», et reniera définitivement.

C’est en 1954 dans Le Baiser Du Tueur  (Killer’s Kiss), que Kubrick insère pour la première fois une voix off.

Ce n’est que deux ans plus tard, en 1956, lors de son incursion dans le film noir, avec L’ultime Razzia (The Killing), que Kubrick dispose d’un budget honorable de 320 000 $, financé en partie par Harris et les United Artists. Pour la première fois le réalisateur dispose d’acteurs professionnels et d’une équipe technique complète.

Il faut cependant attendre 1957 et Les sentiers de la Gloire (The Paths of Glory) avec Kirk Douglas, véritable pamphlet antimilitariste, pour avoir le premier film majeur du cinéaste, qu’il jugera pourtant comme son plus impersonnel. On retrouvera le même acteur deux ans plus tard dans Spartacus, un péplum qui fait encore autorité dans le genre :

« La mort est la seule liberté que connaisse l’esclave». (dialogue du film)

« Les films historiques ont ceci en commun avec les films de science-fiction qu’on tente d’y créer quelque chose qui n’existe pas … »

« Innover, c’est aller de l’avant sans abandonner le passé. »

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C’est ainsi que les années 60-70 sont pour le cinéaste les plus prolifiques avec essentiellement, 2001 : l’odyssée de l’espace, peut-être son projet le plus ambitieux et visionnaire, à la fois métaphysique et envoûtant, qui constitue une véritable révolution dans l’histoire de la SF, et qui l’imposera définitivement comme l’un des cinéastes majeurs du XXème siècle :

« Ce qu’il y a de mieux dans un film c’est lorsque les images et la musique créent l’effet (…). Je serais intéressé de faire un film sans aucun mots (…). On pourrait imaginer un film où les images et la musique seraient utilisées d’une façon poétique ou musicale, où une série d’énoncés visuels implicites seraient faits plutôt que des déclarations verbales explicites. Je dis on pourrait imaginer car je ne peux pas l’imaginer au point d’écrire vraiment une telle histoire, mais je pense que si cela se faisait, ce serait utiliser le cinéma au maximum. Il serait alors totalement différent de toute autre forme d’art (…).

Ou encore :

« J’ai essayé de créer une expérience visuelle, qui contourne l’entendement et ses constructions verbales, pour pénétrer directement l’inconscient avec son contenu émotionnel et philosophique. »

Il innove ensuite avec Barry Lyndon, fresque historique et romanesque, d’une esthétique pure, entièrement filmée à la lumière naturelle et à celle des bougies. 

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En 1980, son adaptation de Shining, le livre de Stephen King, avec un Jack Nicholson halluciné, marque sa première et magistrale incursion dans le film fantastique à tendance horrifique. Une nouvelle fois, il s’y démarque par l’utilisation novatrice de la steadycam. Shining va consolider sa réputation de « mégalomane perfectionniste ». Kubrick considère ce film comme son œuvre la plus personnelle.

Ce perfectionnisme de l’image, et son extrême rigueur, parfois qualifiée d’autoritarisme (il pouvait, par exemple, effectuer plus de cinquante prises pour tourner une seule scène), se retrouveront dans sa mise en scène parfaite et particulièrement méticuleuse, et dans son cinéma en général, et ce tout au long de sa vie :

Exigence pour les scénarios et les thèmes abordés :

« La question est de savoir si l’on donne au public quelque chose qui vise à le rendre plus heureux, ou quelque chose qui corresponde à la vérité du sujet ».

Exigence pour la réalisation :

« Quiconque a eu le privilège de réaliser un film est conscient que c’est comme vouloir écrire Guerre et Paix dans l’auto-tamponneuse d’un parc d’attraction, mais lorsqu’enfin la tâche est bien accomplie, peu de choses dans la vie peuvent se comparer à ce que l’on ressent alors ».

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Avec le temps, Kubrick qui s’est expatrié en Angleterre depuis Lolita, devient de plus en plus discret et méticuleux : 12 ans se passeront ainsi entre Full metal jacket, un film de guerre intense, pour lequel il reconstitue le Vietnam dans une usine désaffectée de Londres, et son dernier film, Eyes Wide Shut, adaptation d’un court roman d’Arthur Schnitzler, avec comme couple vedette Tom Cruise et Nicole Kidman. Si l’« un des charmes du mariage est de causer des déceptions aux deux », on retrouve essentiellement dans ce film, ce qui a toujours fasciné Kubrick : le thème du double qui envahit tout et qui engendre la perte d’identité, l’angoisse existentialiste en somme, « nos pulsions les plus intimes, derrière les apparences ». Kubrick considére Eyes Wide Shut comme son « meilleur film », selon une révélation faite à son ami Julian Senior la veille de sa mort (« It’s my best film ever, Julian. »)

Kubrick s’éteint en 1999, chez lui, à Londres, à la stupéfaction générale.

Y aurait-il malgré tout dans la filmographie hétéroclite du ce génie un thème central ? Certainement celui de notre condition humaine, mais en réfutant toute analyse freudienne :

«  J’estime que ceci est essentiel : si un homme est bon, de savoir par où il est mauvais et de le montrer ; si un homme est fort, de décider à quel moment il est faible et de le montrer. Et je crois qu’il ne faut jamais tenter d’expliquer pourquoi il en arrive là ou pourquoi il fait ce qu’il fait ».

« Il y a un thème dont je suis conscient et qui se retrouve dans tous mes films : l’échec de la communication ».

De part sa créativité, Kubrick impose indéniablement le respect. CineSeriesMag vous propose donc une rétrospective complète de ses films majeurs.

Filmographie sélective de Stanley Kubrick :

1953 : Fear and Desire
1954 : Le Baiser du tueur
1956 : L’Ultime Razzia
1957 : Les Sentiers de la gloire
1960 : Spartacus
1962 : Lolita
1964 : Docteur Folamour
1968 : 2001 : l’odyssée de l’espace
1971 : Orange mécanique
1975 : Barry Lyndon
1980 : Shining
1987 : Full Metal Jacket
1998 : Eyes Wide Shut

Source principale des citations : Kubrick, Michel Ciment, éd. Calmann Lévy, 2004.

Chemin de croix, un film de Dietrich Brüggemann : Critique

Le film de l’allemand Dietrich Brüggemann vaut le détour à plus d’un titre. Ours d’argent du scénario à la Berlinale de 2014, le film a cependant une sortie plus que discrète en France, avec seulement 87 salles pour la France entière contre 691 salles pour, au hasard, Gone Girl.

Synopsis : Maria, 14 ans, vit dans une famille catholique fondamentaliste. A la maison comme à l’école, son quotidien est régi par les préceptes religieux. Entièrement dévouée à Dieu, elle n’a qu’un rêve : devenir une sainte. Suivant l’exemple de Jésus, elle entame son propre chemin de croix dont rien ni personne ne peut la détourner..…

Les sacrifiés de la foi

L’histoire est celle de la jeune Maria Göttler, élevée dans une quasi-secte religieuse, une branche intégriste de l’Eglise catholique, une branche heureusement presque morte, parce que non reconnue par le Vatican, qui veut devenir une sainte, ou plus exactement qui veut donner sa vie en sacrifice pour l’amour de son petit frère présumé autiste, et dans l’espoir d’obtenir ainsi sa guérison.

Maria a 14 ans, 14 comme les stations du classique chemin de croix catholique qui vont constituer le reste de sa vie, et constituer la trame du film au sens littéral du terme. Le premier intérêt du film est là, esthétique, une vraie idée de cinéma : chaque station du chemin de croix sera traduit par le réalisateur en un plan fixe, hormis le plan-séquence de la fin, et deux mouvements de caméra qui vont chacun correspondre à une étape cruciale de la vie de Maria. Le choix d’un tel dispositif narratif est une gageure, car à l’aridité du propos il ajoute l’immobilité de l’image en prenant potentiellement le risque de rebuter plus d’un spectateur.

Le chemin de croix catholique s’inscrit dans le laps de temps compris entre le moment où Jésus est condamné à mort et celui où il est enseveli. Chaque station de ce chemin de croix représente un pan de la douloureuse vie de Maria, incarnée avec beaucoup de justesse par la jeune Lea van Acken, fragmentée donc par le réalisateur en plans fixes séparés les uns des autres par un intertitre qui reprend l’intitulé officiel de la station. A la première station (« Jésus est condamné à mort »), Maria et cinq autres aspirants à la confirmation reçoivent les instructions du prêtre, un véritable général de guerre qui les incite au combat, un combat qui pourrait être en effet mortel, sans nuance et sans merci contre « l’ennemi » insidieux et omniprésent. La scène est splendide, austère et lumineuse à la fois, et Maria irradie d’un éclat presque lunaire, mais maladif, déjà. Les tableaux se succèdent ainsi, plus effrayants les uns que les autres, mais effroyablement beaux aussi, dans un cadre fixe au delà duquel il n’est possible ni à Maria ni au spectateur de s’aventurer. Un cadre fixe qui limite le champ des possibles au strict minimum, un cadre étouffant que très peu d’éléments viendront aérer : les jeux et rires d’un petit frère de 6/7 ans, encore inconscient de la singularité de sa famille, une fille au pair qui tente de faire le contrepoint dans cette assemblée triste.

Maria est en réalité une jeune adolescente comme les autres, dont l’évocation d’une glace mangée en commun, ou un film vu en commun avec un camarade de classe, apporte un peu de rose sur ses joues diaphanes, et une lueur dans ses yeux inquiets, mais que l’endoctrinement aussi bien maternel que paroissial a vite fait de classer dans les péchés mortels, l’amenant à culpabiliser à propos de tout, y compris de la condition de son plus jeune frère, autiste. Elle se persuade, et tente de persuader son entourage, que donner sa vie permettrait à Johannes son petit frère de parler enfin, cependant qu’à confesse, elle avoue avoir l’intuition (« l’orgueil » en langage de confesse) de mieux s’occuper de lui que leur propre mère, et qu’intérieurement peut-être pense-t-elle que la folie castratrice de sa mère habitée n’est pas pour rien dans le retard de développement de son petit frère…

Devenir une sainte devient alors une obsession. Quitter un monde où elle « se sent si seule » pour retrouver son Dieu au plus vite. La richesse du scénario est telle que ce désir peut être interprétée de plusieurs manières : sacrifice, envie d’en finir et s’évader du carcan que cette religion extrême lui impose, ou encore réelle ferveur religieuse, une ferveur pas si éloignée des « fous de Dieu » et autres bombes humaines qui attendent la belle récompense promise au paradis…

Afin de coller le plus possible au projet initial, le film souffre parfois de quelques invraisemblances. Dietrich Brüggemann et sa sœur Anna, ayant dans la vraie vie côtoyé ce milieu à l’occasion d’une crise mystique aussi foudroyante que brève de leur père,  ont voulu en effet que le scénario soit le plus fidèle possible au découpage du chemin de croix, et cette volonté nécessite quelquefois un passage au forceps. Mais l’histoire elle-même, celle de cette fraternité fictive proche de la Fraternité Saint-Pie X de Mgr Lefebvre et consorts, celle de cette mère aveuglée qui en oublie d’être mère, de ce père fantomatique à force de silence, de ces prêtres à la voix douce mais tranchante, toute cette histoire est tellement déconnectée de la réalité, qu’un événement comme un miracle finit par y trouver une place naturelle.

Chemin de croix est un film loin de tout sentimentalisme, qui s’inscrit dans la lignée des films cliniques et froids des voisins autrichiens Haneke et Seidl de son réalisateur. Brüggemann ne veut pas juger, ne propose pas un pamphlet anti-religieux, mais présente néanmoins  d’une manière qu’il souhaite factuelle mais aussi assez drôle les ravages d’un extrémisme qui pourrait s’appliquer à toutes les religions, voire à tous les sujets sociétaux.  Un film à qui il conviendrait de donner la place que le cinéma français d’aujourd’hui ne lui permet pas d’occuper…

Bande-annonce: Chemin de croix

Fiche Technique: Chemin de croix

Titre original : Kreuzweg
Réalisateur : Dietrich Brüggemann
Genre : Drame
Année : 2014
Date de sortie : 29 Octobre 2014
Durée : 110 min.
Casting : Lea van Acken (Maria), Franziska Weisz (La mère), Lucie Aron (Bernadette), Florian Stetter (Père Weber), Moritz Knapp (Christian), Klaus Michael Kamp ( Le père)
Scénario : Anna Brüggemann, Dietrich Brüggemann
Musique : –
Chef Op : Alexander Sass
Nationalité : Allemagne
Producteur : Leif Alexis, Fabian Maubach
Maisons de production : UFA fiction
Distribution (France) : Mémento films

La French, un film de Cédric Jimenez : Critique

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Il y a près de quarante ans, la tragique destinée du Juge Michel bouleversait la France. Ce décès sonnait comme la première étape de la chute des trafics phocéens, enterrant définitivement son réseau de filières liées à la drogue à travers le monde. Ce trafic d’héroïne d’envergure internationale communément appelé « French Connection » a inspiré nombres d’auteurs et journalistes, notamment dans l’adaptation géniale du même nom de William Friedkin (1972) porté par Gene Hackman.

Synopsis: Marseille. 1975. Pierre Michel, jeune magistrat venu de Metz avec femme et enfants, est nommé juge du grand banditisme. Il décide de s’attaquer à la French Connection, organisation mafieuse qui exporte l’héroïne dans le monde entier. N’écoutant aucune mise en garde, le juge Michel part seul en croisade contre Gaëtan Zampa, figure emblématique du milieu et parrain intouchable. Mais il va rapidement comprendre que, pour obtenir des résultats, il doit changer ses méthodes.

Dans les années 1980, Philippe Lefebvre portera même à l’écran Le Juge, film qui s’inspire de la bataille juridique menée par le Juge Michel et interprété par Jacques Perrin et Richard Borringer. Mais avec La French, c’est peut-être la première fois qu’un auteur désire accordait autant d’importance à la figure juridique et héroïque de Pierre Michel et à son combat mené face à Gaêtan Zampa, icone du grand banditisme. A la tête du film se trouve un jeune novice des grosses productions, Cédric Jimenez dont c’est le second long-métrage après Aux Yeux de Tous. Après avoir réalisé quelques documentaires et sortant du succès d’estime de son premier long-métrage, Cédric Jimenez s’est mis en contact avec le producteur Alain Goldman. Il lui a évoqué son souhait de raconter une histoire liée à ses origines marseillaises, ce dernier ayant été bercé dans ce climat de trafics et de règlements de compte. L’histoire de Pierre Michel relevait de l’évidence pour le réalisateur. C’est en compagnie de sa femme journaliste qu’il a entamé l’écriture de La French et a tourné en 2013 ce qui allait être le plus gros budget français de 2014 et assurément le film hexagonal phare de cette fin d’année. Verdict.

La renaissance du polar noir des années 70

Au fond, le film de Cédric Jimenez ne s’intéresse qu’à la partie voilée du French Connection de William Friedkin. Il met en lumière ces actions mises en œuvre par la France pour démanteler le réseau de Zampa. Marseille est présenté comme un véritable personnage du film, concentrant toute l’atmosphère de la cité des années soixante-dix. C’est un film qui met un point d’honneur à représenter ces hommes d’honneurs prêt à mettre leur vie en jeu pour mettre un terme au grand banditisme de la cité phocéenne. Récit d’un homme, le film se concentre sur le juge Pierre Michel. Dessiné selon la bonne vieille figure héroïque du polar, Cédric Jimenez ajoute cependant quelques nuances à ses protagonistes et donne au film une vision moins manichéenne que ce qu’on aurait pu en attendre. Tout n’est pas noir ou blanc dans La French. Car si l’univers judiciaire et celui de la police sont montrés en profondeur, le réalisateur mesure la portée de son film et se focalise avant tout sur  ces notions de confiance, de respect, de bienveillance qui règnent dans le milieu criminel. Si tout se termine souvent en règlements de compte, cet univers de malfrats comporte quelques règles et principes bien déterminés. Bien que survolés, on sent l’intention du réalisateur de rendre ces personnages avant tout humains. En témoigne ces nombreuses scènes d’intimité familiales qui dessinent de vrais personnages qui souhaitent, au-delà de leurs ambitions, être de bons pères de familles et des hommes tout simplement respectables. Chacun a une conception précise dans sa manière de rendre le monde meilleur. Si Jean Dujardin et Gilles Lellouche ne se croisent à l’écran qu’à deux reprises, tout le film est basé sur cet affrontement à distance qui se joue dans les filatures, les perquisitions, les écoutes téléphoniques et les coups bas pour mettre un terme au crime qui nuit gravement à l’image de Marseille. Une ville ternie par la corruption menée par Zampa, tenant la police par l’argent et la peur des représailles. Dans ce milieu, il n’y a pas de sommation et certains en feront brutalement les frais. De cet affrontement, Cédric Jimenez fait tout pour que le spectateur trouve autant de compassion chez ce jeune juge fringant que chez ce Gaëtan Zampa qui impose un profond et coupable respect lorsqu’il négocie avec conviction les frais de sa marchandises. Et tandis que le Juge Michel souhaite limiter plus que jamais les dégâts liés à la drogue, bouleversé par ses rapports avec des héroïnomanes, Zampa arbore une figure paternelle avec l’un de ses hommes lorsqu’il le pousse à tirer sur un long rail de coke, lui apprenant par la même occasion les dangers liés à ce produit. Il le dira, c’est avant tout un commerçant et jamais il ne sera amené à goûter sa marchandise. Il ne fait pas cette besogne pour le plaisir de la drogue. Il le fait pour acquérir l’argent et le pouvoir qui participe à son existence dans la ville de Marseille.

Cédric Jimenez n’a pas lésiné sur les moyens pour retranscrire fidèlement cette frénésie de la fin des années soixante-dix et la mode régnante de l’époque. Intérieurs, voiture et mêmes les plus anodins accessoires telle une bouteille de Vittel, tous ces éléments sont présents à l’écran tels qu’ils l’ont été à l’époque de la French Connection. Le réalisateur a fait le choix de tourner le film en 35mm, afin que l’image bénéficie d’un soin tout particulier pour conserver ce grain infime propre à l’époque. Et dans un souci de réalisme et d’immersion, Cédric Jimenez et son directeur de la photographie Laurent Tangy se sont arrangés cojointement pour retranscrire à l’écran plusieurs types de plans afin de rendre le film plus vivant que jamais. Les plans fixes croisent les plans-séquences à 360°. A l’inverse, les scènes d’action caméra est à l’épaule renvoient à la « shaky-cam » de Paul Greengrass. Un parti-pris audacieux qui pourra parfois déconcerté tant certaines séquences s’avèrent illisibles. Dans un autre registre, La French se pose comme un élève modèle du style à la Scorsese avec ces malfrats, ces dialogues percutants, ces scènes d’actions radicales et ce montage musical à base de rock de l’époque qui laisse progressivement dérouler quelques sonorités électroniques. Il est d’ailleurs intéressant de voir Zampa s’en prendre à son disc-jockey lorsque celui-ci passe un morceau plus marqué « synthétiseur ». Comme une manière de montrer qu’il n’arrive pas à s’adapter aux changements de la société, du marché. L’image d’un homme progressivement amené à sa perte.

A la tête de cette superproduction française se trouve un casting de haute volée. A commencer par cet affrontement de potes entre l’oscarisé Jean Dujardin -tout droit revenu d’Hollywood pour ce film- et Gilles Lellouche qui incarne avec brio leurs protagonistes respectifs. On n’avait pas vu Jean Dujardin aussi bon depuis longtemps, même s’il conserve ses tics de sourire ravageur à la Brice de Nice. A leurs côtés, deux femmes d’exception en la personne de Céline Sallette qui s’affirme véritablement comme l’une des actrices françaises les plus populaires de cette année (Vie Sauvage, Geronimo) et Mélanie Doutey (qui jouait déjà dans Aux Yeux de Tous) rare mais impeccable. Des personnages féminins bien implantées au récit mais qui paraissent plutôt en retrait et font davantage office de soutien psychologique à leurs hommes respectifs. Enfin, deux petits gars bien sympas viennent compléter le portrait, Benoit Magimel tout en furie retenue et Guillaume Gouix qui trouve là un très bon second-rôle. Des performances tout en justesse qui ne tombe jamais dans la caricature mais participe pleinement à la réussite de ce film.

En choisissant d’adapter l’histoire du Juge Michel et de sa lutte contre la French Connection, Cédric Jimenez n’avait pas le droit à l’erreur tant l’histoire est bien ancrée dans les mentalités, particulièrement dans les Bouches-du-Rhône. L’écrire avec sa compagne journaliste a été un plus indéniable, tant il colle au près de la réalité des faits. Moins film d’action que récit de personnages, Cédric Jimenez se permet d’entrer plus en profondeur, au plus intime des familles impliquées avec ce Juge Michel qui dévoile une facette sombre d’ancien joueur de casino, tandis que Zampa montre une compassion pour la jeunesse et la volonté de faire vivre la Côte, par tous les moyens. Au-delà de l’argent, c’est le pouvoir et le respect qu’il implique qui intéresse ce malfrat. Il y a un vrai travail sur ces deux personnages pour éviter de ne les réduire qu’à des héros ou des méchants. Au fond, La French raconte l’histoire de deux hommes avec des intentions, des convictions, des principes presque identiques mais qui différent par leur appartenance à un côté ou de l’autre de la loi. Le film insiste malgré tout sur le caractère héroïque de sa figure centrale qu’est Pierre Michel, tandis que Gaëtan Zampa reste véritablement le méchant du film. Les plus critiques reprocheront ce manichéisme mais ce serait omettre le travail plus subtil de la personnalité de ces deux hommes. Le réalisateur se permet même une pique finale à l’encontre de cette police corrompue et du gouvernement, dont le mérite de l’opération lui est attribué. Image d’autant plus forte qu’elle est mise en parallèle avec les gerbes de fleurs nous rappellant la personne à l’origine du démantèlement. On reprochera seulement à Cédric Jimenez d’accentuer la dramatisation à de nombreuses reprises et notamment autour de ce final dont l’issue tragique était perçue d’avance. Dommage par ailleurs que le réalisme revendiqué par le réalisateur tombe trop souvent dans l’exagération scénaristique. L’étonnante brièveté d’achèvement de son récit en laissera également certains sur la faim. La French est comme un film qui prend le temps de parcourir les événements mais se termine trop abruptement.

Bien que le film soit marqué par quelques défauts et un rythme lancinant, La French est un polar français tout ce qu’il y a de plus divertissant et intéressant. Dans ce projet risqué, Cédric Jimenez réussit magistralement l’opération tant il s’est approprié le matériau avec soin. De la superbe retranscription des années 70 à la véracité des faits énumérés, l’histoire du Juge Michel est un vrai beau morceau de bravoure de la justice française, et un formidable point de départ pour ce film polar dans la veine des plus grands. Les plus nostalgiques repenseront avec dévotion à l’époque des films où les têtes d’affiche de polar étaient Belmondo, Delon ou Ventura. A l’esthétique digne d’un bon millésime, La French est un polar sombre, drôle, stylisé, maîtrisé et assurément le film français à voir en cette fin d’année et donne une raison de plus de voir ou revoir le French Connection de William Friedkin.

Fiche Technique: La French

Titre original: La French
France
Genre: Drame
Durée: 135min
En salles le 03 décembre 2014

Réalisation: Cédric Jimenez
Scénario: Audrey Diwan – Cédric Jimenez
Interprétation : Jean Dujardin (Le juge Pierre Michel), Gilles Lellouche (Gaëtan « Tany » Zampa ), Céline Sallette (Jacqueline Michel), Mélanie Doutey (Christiane Zampa), Benoît Magimel (Le Fou), Guillaume Gouix (José Alvarez)
Image: Laurent Tangy
Décor: Jean-Philippe Moreaux, Willy Margery, Pascalle Willame
Costume: Carine Sarfati
Montage: Sophie Reine
Son : Guillaume Roussel (compositeur), Cédric Deloche, Pascal Villard, Marc Doisne
Producteurs: Alain Goldman, Genevieve Lemal, Marc Vade, Vanessa Djian
Production: Légende Films, Gaumont, France 2 Cinéma, Scope Pictures
Distributeur: Gaumont Distribution
Budget : 18 000 000 €
Festival: Présentation au Festival du Film International de Toronto 2014