Lolita, un film de Stanley Kubrick : Critique

Dans la filmographie de Kubrick, rares sont les films qui s’attachent à porter un regard sur la société, qui plus est contemporaine. Verbal, satirique, littéraire : le cinéaste s’essaie ici à une forme de classicisme avant de sauter définitivement le pas vers un cinéma qui lui soit entièrement propre.

Synopsis : Humbert Humbert, professeur de littérature française, cherche à louer une chambre pour l’été dans le New Hampshire. À cette occasion, il se présente chez Charlotte Haze, une veuve en mal d’amour qui, jouant les enjôleuses et les érudites, lui fait visiter sa maison et lui vante tous les avantages de la chambre à louer. C’est uniquement parce qu’il découvre l’existence de la jeune fille de Charlotte, Dolorès (surnommée « Lolita »), dont il tombe amoureux et pour rester auprès d’elle qu’Humbert louera la chambre puis épousera la mère. Lorsque Charlotte apprend la vérité, elle quitte précipitamment sa maison sous le coup de l’émotion et meurt accidentellement en se faisant écraser par une voiture. Humbert, « beau-père » de Lolita, est son tuteur légal. Leurs amours, d’abord platoniques, deviennent passionnées…

Dans ce stupre qui s’effondre

Lolita est un film composite, à la fois dépendant du carcan littéraire de l’illustre roman qu’il adapte, et de celui d’une censure qui va brider ses ambitions. La première image, fortement suggestive d’une main d’homme vernissant les orteils juvéniles, n’aura presque pas d’échos. Tout, pratiquement, passe par la suggestion et la parole : on dit à l’oreille les « jeux » auxquels on veut jouer, avant qu’un fondu au noir vienne clore l’échange.

Très long, (2h35), le film s’attache surtout à dresser le portait d’une société américaine (on pense aux Chaines Conjugales de Mankiewicz) oscillant entre puritanisme et libération sexuelle. La vie sociale est un grand bal où dansent indifféremment parents et enfants, et où les conversations au buffet dérivent souvent vers d’autres plaisirs que ceux de la bonne chère. La mère de Lolita, laxiste ou excessivement autoritaire avec sa fille, pratiquante fébrile et cougar pleine de ferveur est le symbole de cette schizophrénie morale. Dans ce monde où rien ne fonctionne comme il faut, le récit va s’attarder sur deux figures masculines, celle de Quilty et de Humbert, aussi différents que complémentaires. Le premier, incarné par Sellers semble préparer le film suivant, Dr Folamour, par son omniprésence et sa jubilation à interpréter plusieurs rôles. C’est la figure du jouisseur pervers, homme mondain, médiatique et artiste, qui obtient ce qu’il désire, mère et fille, et pousse le vice jusqu’à torturer l’amoureux criminel. Celui-ci, en la personne de Humbert, brille par sa passivité : face au système, face à sa passion, il tente de trouver un compromis entre ses déviances et le cadre dans lequel il pourrait ou non les assouvir.

Difficile de ne pas voir le cinéaste lui-même face à son sujet, brûlant et presque impossible à retranscrire sur la pellicule… Les scènes les plus fortes sont celles, nombreuses, où Humbert subit une conversation à laquelle il ne peut pas répondre, bouillonne intérieurement, déchiré, et ne sait comment donner le change à une discussion policée et mondaine.

Centre névralgique de cette nébuleuse passionnelle, Lolita. Etre de peu de mots, elle apparait telle une vénus botticellienne, mythe d’une jeunesse éternelle qui fait tourner les têtes. Elle se contente avec insolence de vivre, mange en permanence, et pose son regard sur ce qui lui plait, consciente que cet unique élan suffit pour l’obtenir.

D’une façon générale, l’alchimie fonctionne, et la folie d’une passion déraisonnable est retranscrite avec justesse. Surtout, la perversité et l’exacerbation de la paranoïa par le personnage de Quilty parviennent à aiguiser le récit au long cours. Le choix de Kubrick d’ouvrir le film sur une anticipation par le dialogue entre les deux hommes est habile, et instaure un cadre de délitement qui intrigue et fascine.

Long, ambitieux, formellement maitrisé, un peu trop muselé, le film est indéniablement de qualité, et servi par des comédiens qui parviennent à souligner sa dimension satirique. En ce qui concerne son véritable sujet, la passion pour une fille de douze ans, le film n’a pas pu se permettre de le traiter véritablement.

Bande-annonce Lolita (Stanley Kubrick, 1962)

Fiche Technique: Lolita

Film britannique de Stanley Kubrick
Scénario : Lolita [1962, coécrit avec Vladimir Nabokov, D’après Le Roman De Vladimir Nabokov]
Avec James Mason (Humbert Humbert), Sue Lyon (Lolita Haze), Shelley Winters (Charlotte Haze), Peter Sellers (Clare Quilty), Diana Decker (Jean Farlow), Jerry Stovin (John Farlow), Suzanne Gibbs (Mona Farlow), Gary Cockrell (Dick), Marianne Stone (Vivian).
Directeur de la photographie : Oswald Morris
Montage : Anthony Harvey
Musique : Nelson Riddle
Thème de lolita : Bob Harris
Directeur artistique : William Andrews
Son : H.L. Bird, Len Shilton
Compagnie de production : Seven Arts/Anya/Transworld
Producteur : James B. Harris
Distributeur : Metro-Goldwyn-Mayer
Durée : 115 mn
Genre : Drame

Auteur de la critique : Sergent Pepper

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

RRR : le blockbuster tollywoodien qui a conquis le monde

« RRR », blockbuster oscarisé de S.S. Rajamouli, débarque enfin sur les écrans français. Cette fresque indienne raconte l'amitié explosive entre deux résistants à la colonisation britannique, entre danses endiablées, action spectaculaire et démesure mythologique assumée, portée par deux acteurs habités. Une œuvre à chérir avec passion et amusement !

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.

Sur la route d’Omaha : le pari de la retenue

Présenté au Festival de Sundance et à Deauville en 2025, "Sur la route d'Omaha" suit un père et ses deux enfants contraints de quitter leur maison du jour au lendemain. Sans jamais céder au misérabilisme, Cole Webley signe un road movie d'une grande délicatesse, où chaque étape révèle ce qu'une famille tente encore de préserver lorsque tout semble lui échapper.

Les Maîtres de l’univers (2026) : les muscles froissés

Adoré en mème depuis quarante ans, boudé en salle cet été, le nouveau "Les Maîtres de l'Univers" prouve qu'aimer un souvenir ne suffit pas à remplir un cinéma. Sorti en catimini en streaming sur Prime Video, le reboot de Travis Knight révèle la fracture entre ferveur nostalgique en ligne et indifférence bien réelle du public devant l'écran. Un nouvel échec pour Musclor et son épée magique.

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.

Kwaïdan (1964) de Masaki Kobayashi : le temps suspendu des spectres

Si sa durée et son rythme peuvent représenter une épreuve exigeante pour le public d’aujourd’hui, "Kwaïdan" n’a en revanche rien perdu de sa poésie et de son enchantement des sens. Une œuvre inclassable et envoûtante.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.