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Orange mécanique, un film de Stanley Kubrick : Critique

2001 s’ouvrait sur un écran noir : c’est pour le rouge qu’opte Orange mécanique. Dans la filmographie si hétérogène de Kubrick, Orange mécanique n’est pas un film aimable. Son ton, son propos et son esthétique, son ancrage temporel aussi, font de lui un objet singulier qui, loin des splendeurs visuelles des autres chefs-d’œuvre, cherche à provoquer davantage qu’à séduire.

Synopsis : au XXIème siècle, où règnent la violence et le sexe, Alex, jeune chef de bande, exerce avec sadisme une terreur aveugle. Après son emprisonnement, des psychanalystes l’emploient comme cobaye dans des expériences destinées à juguler la criminalité… Interdit au moins de 16 ans

Glandeurs et décadence

Dans un swinging London dystopique, bigarré et coloré, la première partie s’organise en tous points comme un clip qui aurait mal tourné : chorégraphiées, synchronisées à la perfection sur une musique omniprésente, les scènes d’ultra violence s’enchaînent à un rythme frénétique. Le langage est fleuri, la jubilation constante : grotesque, shakespearien, fascinant dans son imagerie (comme cette fantastique ouverture en travelling arrière dans le Milkbar), l’ambivalence se pose d’emblée quant au regard à poser sur cet univers.

Grand adepte de la distance contemplative (dans 2001, Barry Lyndon et dans une certaine mesure, par la largeur des plans dans Shining), Kubrick opte ici pour une esthétique immersive : au plus près des victimes, accompagnant la violence des coups, usant de plongées et contre plongées, le point de vue est interne. Complice, victime, le spectateur est forcé, comme le sera Alex plus tard, à regarder, et presque participer aux ébats. Caméra à l’épaule, intégrant la chorégraphie du mal, le cinéaste cherche clairement à provoquer un vertige et une nausée.

Le monde dépeint par Orange mécanique a de toute façon tout perdu. Il ne suffit pas d’attribuer les déviances à l’âge de déraison d’Alex et ses droogs. A l’image de la fresque pseudo antique à laquelle on ajoute des pénis en graffitis, tout est relu, redigéré par une civilisation en plein déclin : la musique electroclassique, l’art porno-design… les adultes sont encore plus grotesques, parents dépassés et agents de probation pervers, et la Bible elle-même devient un vivier à fantasmes déviants.

Dans cette frénésie, aucune place n’est accordée à l’émotion. Pour Alex, il s’agit d’augmenter la dose de la violence pour maintenir une vibration, elle-même indexée sur la mainmise qu’il a sur ses comparses. La scène de triolisme est en cela révélatrice : en vitesse rapide, machinale, elle combine le libertaire et le désincarné.

L’arrestation d’Alex va produire un brutal changement de rythme : à l’énergie nihiliste succède une nouvelle forme de violence, raffinée et systémique. Lentes et méthodiques, les scènes insistent sur le protocole, l’entrée en prison, les signatures administratives. Electron libre, Alex est désormais un sujet d’expérience, qu’on exhibe dans une foire politique et fasciste qui se résume à une devise : « the point is that it works ».

Certes, nous sommes face à une fable et la grosseur des ficelles est sans nul doute volontaire. Il n’en demeure pas moins que l’effet de miroir systématique lors de la sortie de prison se révèle assez lourd. Les victimes deviennent les bourreaux, chacune à son tour, et la démonstration d’un déplacement de la violence est aussi lente que surlignée.

Maîtrisé, jubilatoire, satirique, Orange mécanique est un film utile, qui peine un peu plus que les autres à s’extraire de sa période de production, marqué par une esthétique et des thèmes sur lesquels on a beaucoup œuvré depuis.

Criard, outré, grotesque, cynique : ce n’est pas un film aimable, et à dessein, qui colore la filmographie du maître d’un éclat acide et fascinant.

Orange Mécanique – Bande Annonce

Fiche Technique: Orange mécanique

Titre original : A Clockwork Orange
Réalisation : Stanley Kubrick
Scénario : Stanley Kubrick d’après le roman d’Anthony Burgess l’Orange mécanique
Interpètes : Malcolm McDowell ; Patrick Magee ; Michael Bates ; Warren Clarke ; John Clive ; Adrienne Corri ; Carl Duering ; Paul Farrell ; Clive Francis ; Michael Gover ; Miriam Karlin ; James Marcus ; Aubrey Morris ; Godfrey Quigley ; Sheila Raynor ; Madge Ryan ; John Savident ; Anthony Sharp ; Philip Stone ; Pauline Taylor ; Margaret Tyzack ; Steven Berkoff ; Tom Lindsay Campbell ; Michael Tarn ; David Prowse…
Musique : Wendy Carlos, Walter Carlos ; Rachel Elkind ; Ludwig Van Beethoven…
Photographie : John Alcott
Montage : Bill Butler
Décors : John Barry
Date de sortie : 15 mai 1972
Film britannique
Format : 35 mm, 1.66:1 (couleurs, son monophonique)
Genre cinématographique : science-fiction, drame
Durée : 136 minutes
Interdit en France aux moins de 16 ans en salle
Production : Warner Bros. (États-Unis), Polaris Productions et Hawk Films (Grande-Bretagne)
Producteur : Stanley Kubrick
Producteur exécutif : Si Litvinoff et Max L. Raab
Producteur associé : Bernard Williams

Auteur de la critique : Sergent Pepper

 

2001: L’odyssée de l’espace, un film de Stanley Kubrick : Critique

Signe d’une ambition démesurée qu’on avait déjà vue dans l’ouverture de Lawrence d’Arabie, 2001: L’odyssée de l’espace commence sur un écran noir durant 2’55. De la même manière qu’on doit accoutumer ses yeux à l’obscurité, le cinéaste nous prépare ici à l’indicible à venir, d’images qui vont révolutionner l’histoire du 7è art.

Synopsis : A l’aube de l’Humanité, dans le désert africain, une tribu de primates subit les assauts répétés d’une bande rivale, qui lui dispute un point d’eau. La découverte d’un monolithe noir inspire au chef des singes assiégés un geste inédit et décisif. Brandissant un os, il passe à l’attaque et massacre ses adversaires. Le premier instrument est né.
En 2001, quatre millions d’années plus tard, un vaisseau spatial évolue en orbite lunaire au rythme langoureux du « Beau Danube Bleu ». A son bord, le Dr. Heywood Floyd enquête secrètement sur la découverte d’un monolithe noir qui émet d’étranges signaux vers Jupiter.
Dix-huit mois plus tard, les astronautes David Bowman et Frank Poole font route vers Jupiter à bord du Discovery. Les deux hommes vaquent sereinement à leurs tâches quotidiennes sous le contrôle de HAL 9000, un ordinateur exceptionnel doué d’intelligence et de parole. Cependant, HAL, sans doute plus humain que ses maîtres, commence à donner des signes d’inquiétude : à quoi rime cette mission et que risque-t-on de découvrir sur Jupiter ?

Le cosmos est un temple où de vibrants paliers laissent parfois surgir d’obscures paraboles…

Le voyage dans l’histoire de l’humanité proposé par Kubrick va prendre un parti d’une audace folle : s’affranchir du verbe. (1) L’évocation des singes est ainsi révélatrice : leur seule défense, à l’origine, est le cri instinctif. Leur évolution sera le recours à l’outil, qui, notons-le, trouve deux fonctions, celles de fracasser un crâne de squelette, puis de terrasser un animal vivant. Fondée sur une violence inhérente à la survie, l’humanité est d’emblée considérée comme créative dans l’annihilation.

La célèbre ellipse par l’entremise de l’os devenu vaisseau spatial accroît ce parti pris esthétique et philosophique : d’un bout à l’autre de l’Histoire, le grand absent est notre présent, civilisation fondée sur un langage, aussi profus qu’impuissant à révéler les grands mystères de notre destinée.

Au cri animal succède le langage de la machine, pragmatique, dénué d’implicite et fondé sur l’efficacité. La machine est le personnage principal, contenant des occupants (les sarcophages), contenu de l’âme même du vaisseau par l’intelligence artificielle HAL. Non seulement la famille n’existe que par l’entremise des téléviseurs, mais les spationautes eux-mêmes ont accès à leur propre histoire via un écran : c’est la très belle idée de l’exposition de leur mission, dont ils regardent en mangeant la retransmission télévisée, insolite miroir anticipant leur dissolution dans la machine autonome. HAL, symbole d’une évolution arrivée à son terme, parce que mortifère par excès d’efficacité. Le langage, ici binaire, est effrayant de pertinence : si HAL émet un doute, c’est en vue du rapport psychologique de son interlocuteur. Et s’il tue tout le monde, c’est, à l’image du joueur d’échecs de Zweig, parce qu’il a trop de coups d’avance et ne peut plus s’embarrasser du facteur humain pour mener à bien la mission qu’on lui a confiée.

L’homme dépassé par sa propre création, et la fin de l’histoire. Un monolithe splendide d’opacité, langage dépourvu de mots, mais signifiant suprême : sa forme, son caractère ouvragé, sa verticalité sont les signes de l’artificiel, et partant, d’une intention délibérée. Et, en écho aux cris de l’aube de l’Histoire, un signal strident qui viendra révolutionner la destinée humaine.

Le film de Kubrick, ambitieux dans sa tentative d’expliquer l’évolution et l’intervention d’une intention supérieure au secours de l’homme a certes de l’intérêt. Si l’image du fœtus astral semble être le microgramme de trop dans la perfection continue de ce chef-d’œuvre, il n’en atténue pas la grandeur.

On le dira souvent à propos de Kubrick, principalement pour Barry Lyndon et Shining : la beauté de son cinéma est sans commune mesure. Nous pourrions disserter des heures durant devant le nombre incalculable de plans, nous arrêtant sur chacun d’eux comme dans la galerie d’un Louvre du XXIè siècle imaginée au siècle précédent.

Kubrick crée un nouvel ordre, celui de la beauté de l’inerte : combinant avec un sens visuel époustouflant la circularité, l’apesanteur et la ligne droite, il orchestre un ballet stupéfiant, véritable matrice du cinéma d’anticipation à venir. Il offre au spectateur l’esthétisme à l’état pur, détachée des contingences du langage et du propos. Là où la machine fascinait dans Folamour par sa complexité et sa capacité de destruction (et sa dimension froidement sexuelle, dès le générique), elle acquiert ici une présence fascinante, celle du voyant rouge, ou une blancheur désincarnée, une pâleur aseptisée vectrice d’une beauté hors temps qu’on pourrait paradoxalement associer à celle des Vénus botticelliennes.

Dans cet univers sans plafond ni sol, l’homme se meut d’une nouvelle façon : tourne comme une souris dans sa roue, flotte et se laisse aller dans une atmosphère amniotique préparant en douceur sa renaissance.

Seule en mesure d’accompagner cette danse des temps nouveaux, la musique, employée à la perfection, élève le ballet à des proportions cosmiques. Strauss et Ligeti, aussi éloignés que complémentaires, exaltants qu’anxiogènes, font frémir en nous cette conviction d’assister aux moments décisifs de notre histoire, à la vibration essentielle de notre destinée.

Et lorsqu’il optera pour le silence, c’est la respiration du personnage qui deviendra la nôtre, dans des séquences hallucinantes de tension et de dilatation temporelle, immersion spatiale jamais égalée depuis.

Les amarres étant lâchées, le film peut devenir ce qu’il a toujours cherché à être : une expérience. Le trip au sein de la « stargate » aurait si facilement pu mal vieillir ; s’il fonctionne, c’est que nous sommes nous-même en apesanteur, et prêts au voyage.

Le discours métaphysique importe finalement moins que l’émotion viscérale qu’aura générée le film. 2001 ne semble pas être une proposition eschatologique, et la collaboration du non-dit kubrickien à la science fiction de Clarke est finalement le point d’équilibre idéal : il nous transporte vers l’émotion des choses premières, nous décroche un temps du sol pour contempler depuis l’espace notre solitude, et nous inviter à un voyage dont nos rétines dilatées ne reviendront jamais totalement.

2001: L’Odyssée de L’Espace – Bande Annonce 

Fiche Technique – 2001: L’odyssée de l’espace

Titre original : 2001: A Space Odyssey
Réalisation : Stanley Kubrick
Scénario : Stanley Kubrick, Arthur C. Clarke d’après sa nouvelle The Sentinel
Interpretes : Keir Dullea : Dave Bowman, Gary Lockwood : docteur Frank Poole, William Sylvester : docteur Heywood R. Floyd, Daniel Richter : Moonwatcher, Leonard Rossiter : Dr Andrei Smyslov, Margaret Tyzack : Elena
Robert Beatty : docteur Halvorsen, Sean Sullivan : docteur Michaels, Douglas Rain : la voix de Hal 9000 (François Chaumette dans la version française)
Photographie : Geoffrey Unsworth
Décor : Tony Masters, Harry Lange, Ernie Archer
Production : MGM, Film britanno-américain
Date de sortie : 27 septembre 1968 (France)
Genre : science-fiction
Durée : 156 minutes (version longue), 139 minutes (version normale)
Musiques: Richard Strauss : ouverture d’Ainsi parlait Zarathoustra
Johann Strauss fils : Le Beau Danube bleu
György Ligeti : extraits de Requiem, Lux Aeterna et Atmosphères
Aram Khatchaturian : extrait de la suite de ballet Gayane

Auteur de la critique : Sergent Pepper

(1) « 2001 est fondamentalement une expérience visuelle, non verbale. Le film évite la formulation verbale en termes conceptuels, et atteint le subconscient du spectateur de manière poétique et philosophique. Il devient ainsi une expérience subjective qui touche le spectateur sur un mode de conscience interne, comme la musique ou la peinture. »
avec Joseph Gelmis, in The Film Director as Superstar, 1970, transcrit dans Positif, n° 464, octobre 1999, p. 14.

[REC] 4, un film de Jaume Balaguero – Critique

Sorti en 2007, [REC] premier du nom avait été une bonne surprise pour les amateurs d’horreur. S’il n’était pas exempt de tous défauts, il proposait une ambiance étouffante à souhait, quelques belles montées d’adrénaline, le tout dans un huis-clos plutôt efficace.

Synopsis : Quelques heures après les terribles événements qui ont ravagé le vieil immeuble de Barcelone. Passé le chaos initial, l’armée décide d’intervenir et envoie un groupe d’élite dans l’immeuble pour poser des détonateurs et mettre un terme à ce cauchemar. Mais quelques instants avant l’explosion, les soldats découvrent une ultime survivante : Angela Vidal… Elle est amenée dans un quartier de haute-sécurité pour être mise en quarantaine et isolée du monde afin de subir une batterie de tests médicaux. 

Le Ver est dans le fruit

Surtout, il prouvait que, bien exploité, le concept de found footage pouvait s’appliquer au genre. Malheureusement, le sort de ce sympathique film venu de l’autre côté des Pyrénées avait été celui de bien d’autres avant lui : un remake pour les Américains, qui n’aiment pas lire les sous-titres, une suite pour bien tirer un maximum de bénéfices tant que le fer était encore chaud, puis une seconde qui changeait un peu les règles, et maintenant…ça.

Comme d’habitude

À force, on va presque finir par se lasser de dire toujours les mêmes choses. Mais, puisque les producteurs ne se lassent pas de faire des films de la même façon, forcément, les arguments contre finissent par se ressembler. Allons-y donc pour la sempiternelle rengaine : [REC] 4 constitue un condensé de tout ce qui se fait de plus mauvais dans l’horreur. Personnages stéréotypés, situations vues et revues, jump-scares ratés et souvent gratuits. Une bonne idée peut suffire à faire un bon film. Mais pas quatre. Et, tout comme Annabelle avant lui, le film prend ses spectateurs pour des tirelires, sans jamais chercher à lui donner ce qu’ils sont venus chercher.

Exit le concept found footage qui faisait la réussite du premier volet, place à une mise en scène plus classique, mais dans le mauvais sens du terme. Tout est plat, sans imagination, sans vraie recherche esthétique. Les scènes d’action sont des exemples de ratage complets. À force de multiplier les angles improbables dans un montage sur-découpé, certaines d’entre elles sont même carrément illisibles et incompréhensibles. Certes, le fait de se trouver dans un bateau ne facilite pas la tâche, réduisant les possibilités. Mais [REC] premier du nom parvenait à garder une cohérence dans des couloirs d’immeuble autrement moins bien agencés.

 Zombies et gentils sont dans un bateau

On ne s’attardera pas non plus sur le scénario, joli festival d’incohérences, qui multiplie tellement les clins d’oeil aux trois premiers volets qu’il en sombre dans la caricature. Le film met un temps fou à démarrer, avant de se résoudre à un Deus Ex Machina énorme pour enfin démarrer un semblant d’action. S’ensuit alors une succession de scènes alternant action mal ficelée et explications vaguement incohérentes. À aucun moment on ne ressent la moindre tension, tant les situations sont prévisibles. Et on ne parlera même pas des personnages, qui sont plus des caricatures ambulantes, sans aucune personnalité, que de vrais personnages. On ne sait même pas trop qui est supposé être le centre de l’intérêt, résultat impossible de trembler pour l’un ou pour l’autre. D’autant que le jeu des acteurs est loin d’être à la hauteur, l’un d’entre eux conservant la même expression pendant les quatre-vingt dix minutes.

C’était couru d’avance, ce [REC] 4 n’est rien d’autre qu’une excuse pour tenter d’engranger de l’argent en se basant sur la popularité de ses prédécesseurs. Aucune recherche n’est faite pour réinventer la saga, on a l’impression que le scénariste a écrit le script un soir de cuite sur un coin de nappe, et le réalisateur semble avoir filmé le tout dans un état comateux. Et le pire dans tout cela, c’est qu’un [REC] 5 pourrait bien voir le jour. Histoire de voir jusqu’où les producteurs peuvent aller en creusant leur propre tombe.

REC 4 – Fiche Technique

Espagne – 2014
Épouvante – Horreur
Réalisateur : Jaume Balaguero
Scénariste : Jaume Balaguero, Manu Diez
Distribution : Manuela Velasco (Angela Vidal), Paco Manzanedo (Guzman), Crispulo Cabezas (Lucas), Hector Colome (Dr Ricarte), Ismael Fritschi (Nic)
Producteur : Julio Fernandez
Directeur de la photographie : Pablo Rosso
Compositeur : Arnau Batalier
Monteur : David Gallart
Production ; Filmax
Distributeur : The Jokers, Le Pacte

Auteur : Mikael Yung

Une nouvelle amie, un film de François Ozon : Critique

Il est remarquable de constater à quel point François Ozon arrive encore à ne pas épuiser son sujet, depuis le temps qu’il gravite autour. Tant de films à son actif et pourtant à l’arrivée il nous livre à chaque fois un film entièrement nouveau, à tout le moins renouvelé. Ses variations autour du thème de l’identité sexuelle, du trouble sexuel ou tout simplement de la féminité sont marginales, mais François Ozon réussit encore et toujours à en faire un miel différent.

Synopsis : À la suite du décès de sa meilleure amie, Claire fait une profonde dépression, mais une découverte surprenante au sujet du mari de son amie va lui redonner goût à la vie.

Le troisième sexe 

Après avoir baguenaudé du côté de la prostitution avec Jeune et Jolie, un film exempt de toute volonté moralisatrice,  et de celui du voyeurisme avec Dans la maison, le voici qui traite à nouveau d’un sujet  proche et dans l’air du temps. On ne lèsera personne en dévoilant ici la « surprise » et la « découverte » vendues dans la promotion, tant les outils utilisés (l’affiche et la bande-annonce) parlent d’eux-mêmes d’une manière tout à fait explicite. Il s’agit donc cette fois-ci d’un film qui raconte David (Romain Duris), un jeune veuf qui développe une envie de se travestir en femme à la mort de la sienne.

Les premières images montrent une main plutôt carrée, plutôt masculine qui s’affaire autour d’un visage, un tube de rouge qui maquille des lèvres, un pinceau qui maquille des yeux. Quand la caméra s’éloigne lentement de ce visage, on découvre qu’il s’agit de celui d’une morte allongée dans son cercueil, pleurée à ses obsèques. La morte, c’est Laura (Isild le Besco, tout à fait dans le rôle avec des apparitions presque fantomatiques), et l’oraison funèbre de sa meilleure amie Claire (Anaïs Demoustier), visiblement dévastée par cette perte, est l’occasion de flash-backs courts et secs qui mettent en exergue le lien fort qu’il y avait de tous temps entre les deux jeunes femmes. A défaut d’être révolutionnaire, la manière d’Ozon est efficace et sobre, et on comprend bien vite que Claire a perdu une grosse part d’elle-même en perdant son amie Laura.

Ce prologue passé, le récit peut enfin se focaliser sur David, le veuf qui se retrouve avec un quasi-nourrisson sur les bras. Quelques temps après la mort de Laura, Claire  surprend David en train de donner le biberon au bébé et habillé en femme. Il prend prétexte de sa petite Lucie pour se « déguiser » en femme, dans les vêtements mêmes de Laura, mais visiblement, son plaisir à être en femme dépasse le seul stade du leurre agité sous le nez du bébé. Passée l’onde de choc, commence entre eux une relation remplie de toutes les ambiguïtés qu’une telle situation qu’ils ont gardée secrète peut engendrer.

L’emphase mise sur la mort de Laura et le chagrin de Claire se délitent bien vite. Bien que le temps du deuil soit représenté à l’écran par une Anaïs Demoustier toute en mélancolie, en tristesse, semblant ne pas savoir que faire d’elle-même, on s’étonne de la vitesse à laquelle Claire et « sa nouvelle amie » Virginia (le nom de code donné à la version féminine de David) sont passées à autre chose, donnant la désagréable impression que la mort de Laura est une sorte de libération. Puis quand on se réfère au titre anglais du film, le même que celui du livre de Ruth Rendell qui a inspiré le scénario, « The new Girlfriend », on comprend qu’au contraire ce n’est pas une libération, mais peut-être la continuation de ce qui a toujours été, aussi bien du point de vue de David que de celui de Claire.

David se travestit en femme tout en aimant les femmes. On ne sait pas s’il s’agit de fétichisme, de travestisme, ou de « transsexualisme-in-progress ». Ozon ne nous dit rien. Il est impossible de savoir à la satisfaction de quels besoins correspond le sourire presque béat de David quand il est dans son trip. Est-ce de la tiédeur qui empêche Ozon d’appeler un chat un chat ou est-ce un mystère qui est entretenu délibérément, y compris peut-être dans le livre de Ruth Rendell, peu importe, c’est ainsi qu’« il» plaît à Claire. Au passage, on peut regretter la manière exaltée avec laquelle Romain Duris investit le personnage ; il semble trop obnubilé par la recherche de la performance, ce qui ne lui permet pas d’en exprimer toute la complexité. Mettons qu’un traitement comme celui de Jared Leto dans Dallas Buyers Club de Jean-Marc Vallée ou de Melvil Poupaud dans Laurence Anyways de Xavier Dolan, pour ne citer que des exemples récents, efface la performance pour ne laisser affleurer que l’émotion.

Finalement, la part la plus intéressante, la plus subtile revient à Claire. Ce que « Virginia » représente pour elle est plus que trouble : David, Laura, voire elle-même, et pour quel attendu, ça reste non dit, et c’est ce qui fait à la fois la force et la faiblesse du film de François Ozon. Le vaste champ des possibles peut être le résultat d’une indécision de la part du réalisateur… Anaïs Demoustier apporte au personnage sa fragile silhouette et tout un jeu d’expressions qui passe de la plus grande tristesse à la joie la plus enfantine, quand le destin lui apporte Virginia.

Une nouvelle amie est un film déroutant jusque dans sa forme. Tous les extérieurs ont été tournés au Canada, et la transposition du récit dans cette banlieue upper middle-class américaine profite de la beauté automnale du coin, donne une saveur d’inconnu et de mystère au film, et semble être une mise à distance par rapport aux tumultes hexagonaux des manifestations pour tous…

Une nouvelle amie : Bande-annonce 

Fiche Technique: Une nouvelle amie

Titre original : –
Réalisateur : François Ozon
Genre : Drame
Année : 2014
Date de sortie : 05 Novembre 2014
Durée : 105 min.
Casting : Romain Duris (David / Virginia), Anaïs Demoustier (Claire), Raphaël Personnaz (Gilles), Isild Le Besco (Laura), Aurore Clément (Liz, la mère de Laura)
Scénario : François Ozon, inspiré du roman de Ruth Rendell « A new girlfriend »
Musique : Philippe Rombi
Chef Op : Pascal Marti
Nationalité : France
Producteur : Eric Altmayer, Nicolas Altmayer
Maisons de production : Mandarin cinéma, Mars films, France 2 cinéma
Distribution (France) : Mars distribution

Festival Augenblick : Rétrospective Werner Herzog

La Rétrospective Werner Herzog, L’Intégrale prévoit la venue du réalisateur le 14 et 15 novembre 2014 à Strasbourg.

Cet événement débute avec AUGENBLICK – 10ème Festival du cinéma en langue allemande en Alsace.

Vive l’entente franco-allemande et le cinéma qui dépasse les frontières et fait rencontrer les peuples!

À l’occasion des 10 ans du festival Augenblick, le cinéaste Werner Herzog, sera présent le temps d’un week-end, les vendredi 14 et samedi 15 novembre pour rencontrer le public, d’abord à l’Université de Strasbourg, puis au cinéma Star Saint-Exupéry, pour présenter deux épisodes de sa série On Death Row. La rétrospective complète de l’œuvre du cinéaste sera proposée au public du jeudi 6 novembre 2014 au mardi 13 janvier 2015 aux cinémas Star et Star Saint-Exupéry, à l’Université de Strasbourg, à la Maison de l’image et dans les cinémas indépendants d’Alsace.

werner-herzog-cineaste-festival-augenblickWerner Herzog, réalisateur allemand vivant depuis plusieurs années aux États-Unis, est aujourd’hui l’un des cinéastes les plus renommés au monde. Il débute sa longue carrière en 1962. Son premier long métrage, SIGNES DE VIE (1968), est diffusé en France en 1969. Mais c’est en 1975 qu’on le découvre véritablement avec la sortie tardive d’AGUIRRE, LA COLERE DE DIEU (1972). D’abord accueilli avec enthousiasme – Herzog est qualifié de « génie du cinéma allemand » par la critique – puis quasi absent des écrans français à partir des années quatre-vingt, il renoue avec le succès en France lors de la sortie de GRIZZLY MAN en 2005. De Werner Herzog, on retient avant tout le couple mythique qu’il forma avec l’acteur Klaus Kinski qu’il a dirigé dans cinq longs métrages. Mais son œuvre, riche de quelques 60 films, explore bien d’autres contrées. Un regard rétrospectif sur l’ensemble permet de dégager de remarquables constantes dans des réalisations qui, au premier abord, peuvent paraître très éclectiques. De film en film, inlassablement, Herzog expose les êtres humains dans des situations extrêmes derrière lesquelles ils se cachent. Et le talent particulier de Herzog est de savoir, en toutes circonstances, trouver les images appropriées aux histoires qu’il raconte. C’est ce qui fait de lui un cinéaste exceptionnel.

Le vendredi 14 et samedi 15 novembre, Werner Herzog présentera à son public deux épisodes de sa série inédite en France, ON DEATH ROW, aboutissement d’un travail documentaire sur la peine de mort aux Etats-Unis. Parallèlement, la série fait apparaître en filigrane un portrait de la société américaine aujourd’hui ainsi qu’une réflexion sur le droit et la justice. Cette occasion unique en France de voir l’œuvre de Werner Herzog dans son intégralité, est accompagnée de nombreux temps forts :

– jeudi 6 novembre à 20h // Ouverture à l’Université de Strasbourg, Patio, Amphi Cavaillès

– du mercredi 12 novembre 2014 au mardi 13 janvier 2015 // Rétrospective intégrale aux cinémas Star et Star Saint-Exupéry, à l’Université de Strasbourg et dans les cinémas indépendants d’Alsace.

– samedi 8 et dimanche 9 novembre // Séminaire « Lecture d’une œuvre » par Valérie Carré, Maître de conférences et spécialiste du cinéma allemand contemporain, à la Maison de l’Image à Strasbourg.

– vendredi 14 novembre à 18h // Rencontre publique avec Werner Herzog à l’Université de Strasbourg, dans les locaux du PEGE.

– samedi 15 novembre à 20h // Projection inédite de deux films de la série ON DEATH ROW et rencontre avec Werner Herzog au cinéma Star Saint-Exupéry de Strasbourg.

– lundi 8 décembre à 19h // Lecture publique du texte de Werner Herzog, REDE ÜBER DAS EIGENE LAND, à l’Université de Strasbourg, Nouveau Patio, salle des Thèses.

Dans le cadre d’AUGENBLICK, festival de cinéma germanophone, une sélection des œuvres de Werner Herzog produites en RFA, seront programmées du mercredi 12 au vendredi 29 novembre dans les cinémas indépendants en Alsace.

La valorisation des œuvres de Werner Herzog se poursuivra cette fin d’année et en 2015. Le 3 décembre Potemkine Films sortira au cinéma LES ASCENSIONS DE WERNER HERZOG, un programme de deux documentaires inédits en France composé de LA SOUFRIERE et GASHERBRUM. A cette occasion Potemkine éditera également le premier d’une série de quatre coffrets DVD réunissant 27 films du réalisateur.

Le projet WERNER HERZOG, L’INTEGRALE est soutenu par l’Université de Strasbourg dans le cadre des Investissements d’Avenir, les cinémas Star, Alsace Cinémas, Vidéo Les Beaux Jours, la Ville de Strasbourg, le Consulat d’Allemagne de Strasbourg, le Goethe Institut de Strasbourg.

LA COMPÉTITION : 6 FILMS tous les films sont diffusés en version originale sous-titrée français

AMOUR FOU – Drame De Jessica Hausner, avec Christian Friedel, Birte Schnöink et Stefan Grossmann

Berlin, à l’époque romantique. Le jeune poète Heinrich veut sublimer sa mort grâce à l’amour. Il tente de convaincre sa cousine Marie de contrer le destin en déterminant ensemble leur suicide, mais Marie refuse. Déprimé par le manque de sensibilité de sa cousine, il approche une jeune épouse, atteinte d’une maladie incurable, qui semble tentée par sa proposition.

LE BARRAGE – (Staudamm) Drame De Thomas Sieben, avec Friedrich Mücke, Liv Lisa Fries, Dominic Raacke

Roman, jeune adulte asocial, subsiste en travaillant pour un procureur qui le charge d’enregistrer des documents judiciaires. Des pièces manquent à un dossier, celui d’une tuerie dans une école de province, Roman est dépêché sur place. Il y rencontre Laura, une lycéenne qui a survécu au drame…

Venue de Thomas Sieben

Le samedi 22 novembre à 20h, cinéma Le Rohan de Mutzig

Le dimanche 23 novembre à 17h, cinéma Bel-air de Mulhouse

Le lundi 24 novembre à 20h, cinéma St-Exupéry de Strasbourg

LOVELY LOUISE – Comédie De Bettina Oberli, avec Stefan Kurt, Annemarie Düringer, Stanley Townsend, Nina Proll

A 55 ans, André habite toujours chez sa mère Louise, actrice de théâtre et ex-starlette ayant tenté sa chance à Hollywood dans les années 30. Leur quotidien est perturbé lorsque débarque tout droit des Etats- Unis Bill, un commercial charismatique, qui prétend être le fils de Louise. Celle-ci va devoir faire appel à sa mémoire pour répondre aux questions d’André et retrouver le nom de leur père…

LOVE STEAKS – Comédie De Jakob Lass. avec Lana Cooper et Franz Rogowski.

Dans un hôtel de luxe de la côte baltique, Clemens, fraîchement employé comme masseur, rencontre Lara, commise de cuisine. L’un est timide, calme, souvent gêné ; l’autre nerveuse, provocante, presque sauvage. Les opposés s’attirent, ils s’essaient à l’amour et chacun tente de chasser les démons de l’autre.

NEULAND – Documentaire D’Anna Thommen

Ehsanullah, Afghan, a fui son pays en guerre et gagné l’Europe sur un bateau gonflable ; Nazljie et Ismail, Albanais, ont été recueillis par leur oncle après la mort de leurs parents. Avec d’autres arrivants des quatre coins du monde, ils intègrent une classe destinée aux jeunes immigrés ayant dépassé l’âge de l’école obligatoire. Sous la tutelle de M. Zingg, ils ont deux ans pour apprendre les langues et culture de leur pays d’accueil, espérant s’y construire un avenir.

Venue d’Anna Thommen

Le jeudi 20 novembre à 20h, cinéma Star St-Exupéry de Strasbourg

Le vendredi 21 novembre à 20h, cinéma Bel-Air de Mulhouse

PARTOUT AILLEURS (Anderswo) – Comédie D’Ester Amrami, avec Neta Riskin, Golo Euler et David Sachez Calvo

Nora, israélienne, étudie à Berlin. Lorsque son projet de thèse est refusé, elle se sent incomprise et désorientée et décide de retourner en Israël pour faire le point. Bientôt Jörg, son compagnon allemand, la rejoint. Deux mondes, soigneusement tenus à l’écart par la jeune fille, entrent alors en collision. A elle de choisir celui dans lequel elle veut construire son avenir.

Venue d’Ester Amrami

Le lundi 17 novembre à 20h30, cinéma Florival de Guebwiller

Le mardi 18 novembre à 19h30, cinéma Palace de Mulhouse

Le mercredi 19 novembre à 20h, cinéma St-Exupéry de Strasbourg

 Le Festival Augenblick 2014, c’est aussi :

– une SOIRÉE ARTE est organisée le Jeudi 27 novembre 2014 à 20h15 au cinéma Vox de Strasbourg, en présence du réalisateur Robert Thalheim.

–  un ciné-concert, un blind-test spécial cinéma germanophone, un hommage au Western-Choucroute, des films inédits, des rencontres avec les réalisateurs…

– un concours de critique cinéma en partenariat avec la Fondation de l’Entente Franco-Allemande (âge 15-20 ans, jusqu’au 15 décembre). Accès au formulaire sur  la page ‘Concours’ du site festival-augenblick.fr

– une soirée courts métrages, des avant-premières, une section jeunesse, et bien d’autres, bien d’autres surprises!

Docteur Folamour, un film de Stanley Kubrick : Critique

Le cinéma comme reflet des angoisses de l’actualité trouve, en ce qui concerne la guerre froide, deux références sorties à quelques mois d’intervalle : Fail Safe et Dr Strangelove. Quand le premier restitue avec brio la terreur d’une apocalypse nucléaire, le second en dénonce l’absurdité par la satire mais avec une portée tout aussi ravageuse.

Synopsis : Le général Jack Ripper, convaincu que les Russes ont décidé d’empoisonner l’eau potable des États-Unis, lance sur l’URSS une offensive de bombardiers B-52 en ayant pris soin d’isoler la base aérienne de Burpelson du reste du monde. Pendant ce temps, Muffley, le Président des Etats-Unis, convoque l’état-major militaire dans la salle d’opérations du Pentagone et tente de rétablir la situation.

Welcome to the doomsday machine

Il est saisissant de constater à quel point les intrigues se fondent sur le même principe : un bombardement se profile à l’insu des deux partis qui tentent vainement de composer avec lui et se retrouvent piégés par leur propre arsenal technologique.

L’intelligence de la tension générale du film de Kubrick est de procéder par gradation. Le film commence avec une portée véritablement documentaire, insistant sur les protocoles, les tableaux de commandes et confère au récit une crédibilité inquiétante. Avant d’emballer la machine, le scénario prend soin de l’installer solidement au sein d’un système rigide et à l’inertie blindée, à l’image de cette sublime war room, à la gigantesque table sphérique.

L’intrusion du comique se fait par les portraits de plus en plus précis des personnages, eux même plus dingues les uns à la suite des autres. Sellers joue parfaitement de cette escalade de la démence à travers ses trois personnages, gravissant la hiérarchie vers un final absolument jubilatoire dans son numéro du nazi rattrapé par ses premières amours.

Alors que la première partie se fonde surtout sur des dialogues étonnamment calmes au vu de la gravité de la situation, mesure que la tension due à l’avancée du B52 s’accroit, les masques tombent et les répliques fusent : tout le monde en prend pour son grade, et la paranoïa sur le péril rouge est ici un chef d’œuvre de bêtise. Le comique se décline alors sous toutes ses facettes : du pur gag (les pièces nécessaires pour téléphoner au président) à la parodie de diplomatie (quel président est le plus désolé de cette situation ?), en passant par le non-sens (les « natural fluids ») et l’humour noir.

Rions donc en attendant la fin du monde : les dirigeants de la planète ont tout prévu, au point de confier aux ordinateurs le soin de nous détruire, ultime force de dissuasion qu’on avait simplement omis de communiquer à l’ennemi. Cette splendide rhétorique par l’absurde génère un ballet grotesque, brillamment interprété, férocement drôle, politesse du désespoir elle seule capable de rivaliser avec la destruction massive.

Fiche Technique:  Docteur Folamour

Titre original : « Doctor Strangelove, or How I learned to stop worrying and love the bomb » en Fr. (Docteur Folamour, ou Comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe)
Film britannique de Stanley Kubrick
Année : 1964
Scénario : Stanley kubrick, Terry Southern et Peter George d’après le roman de Peter George : « Red Alert  »
Peters Sellers (le capitaine Lionel Mandrake/le président Muffley/Docteur Folamour), George C. Scott (le général Turgidson), Sterling Hayden (le général Jack D. Ripper), Keenan Wynn (le colonel Bat Guano)
Images : Gilbert Taylor
Musique : Laurie Johnson
Durée : 95 mn

Auteur de la critique : Sergent Pepper

Rencontre : Mélanie Laurent pour Respire

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Rencontre avec Mélanie Laurent, réalisatrice de Respire (en salles le 12 novembre)

Lundi 10 novembre, après la séance, Mélanie Laurent, 31 ans, est venue présenter son deuxième film en tant que réalisatrice, Respire. Il s’agit d’une adaptation libre du livre* du même titre, paru en 2002. Le film raconte l’amitié destructrice entre Sarah (Lou de Laâge), la manipulatrice, et Charlie (Joséphine Japy), la frêle et douce manipulée. Au cœur du film, un enjeu : se recentrer sur soi, mieux se connaître, retrouver un souffle, une pulsion de vie. Si le film est sage, les émotions sont fortes. Et c’est surtout de celles-là que les spectateurs, restés pour débattre avec Mélanie Laurent, Lou de Laâge et Joséphine Japy, ont souhaité parler. Au Pathé Beaugrenelle, les spectateurs de deux salles ouvertes spécialement pour l’avant-première se sont réunis en une pour entendre Mélanie Laurent parler de liberté, de son, d’amitié, d’amour et … de destruction. Mais au fait, le cinéma peut-il guérir ? La réponse avec Mélanie Laurent.

Quelle a été l’ambiance de tournage ? **

« On a vraiment eu pour ce tournage une énergie de petit film fait en 6 semaines, avec une ambiance électrique et beaucoup de liberté. J’ai vraiment fait ce que j’ai voulu, je ne me suis pas trop posé de questions sur « est-ce que je peux le faire ou non ? ».

En même temps, j’ai eu les financements de Gaumont. Ils m’ont suivi pendant tout le film, du début à la fin, ce qui m’a permis d’aller jusqu’au bout sans trop de contraintes. » ***

Comment avez-vous choisi vos actrices ?

« Je les ai d’abord aimées sur photos et j’ai écrit avec des photos d’elles posées sur mon bureau. J’ai écrit les rôles pour elles, je les ai rencontrées ensuite et elles ont acceptés exactement les rôles que j’avais écrit pour elles. Lou de Laâge m’a dit « j’espère que je fais Sarah ». D’ailleurs, j’ai eu du mal à trouver une photo méchante de Lou, il a fallu que je cherche longtemps. Je lui ai offert un rôle de composition, à contre-emploi de ce qu’elle a l’habitude de jouer. Je voulais la voir sur ce terrain-là, jouer ça. »

Comment vous êtes-vous préparées à tourner un tel film avec des sentiments aussi extrêmes ?

« Notre première phase de travail a été de partir trois jours à la campagne ensemble. L’objectif était que les deux actrices apprennent à s’aimer. Nous avons envisagé ce film comme un jeu pour que la relation d’amour existe vraiment, sincèrement et qu’au moment de la destruction, elles parviennent à jouer la détestation, il fallait qu’elles s’aiment aussi. Pour le film, il fallait aussi que j’apprenne à aimer Sarah/Lou parce que je ne pouvais pas me permettre d’être juge. Il fallait trouver la juste distance à adopter. »

Quelle a été la part d’improvisation sur le tournage ? Comment dirigez-vous vos actrices ?

Joséphine Japy : « Il y a une vraie direction d’acteur sur le film, qui vient du fait que Mélanie est elle-même actrice. On comprend ce qu’elle dit, c’est clair. En même temps, il y a une vraie bienveillance, elle ne nous impose jamais de nous mettre à jouer. Mélanie ne disait jamais « action » sur le tournage.  Chaque scène avait sa part d’improvisation avec un rééquilibrage du scénario à chaque fois pour qu’on comprenne bien comment on en était arrivé là dans le film. »

Mélanie Laurent : « Nous avons vraiment pris l’expression « jouer la comédie » au pied de la lettre car c’était très fort à jouer cette détestation. D’une scène à l’autre, les filles devaient passer de phases d’amitié profonde, à la destruction. Mais je laisse une grande liberté à mes actrices, qui peuvent modifier le scénario. Par exemple Isabelle Carré (qui joue la maman de Charlie) m’a bluffé, j’étais verte de ne pas y avoir pensé à l’écriture, par la composition de son personnage. Au départ, la mère devait être à côté de la plaque mais elle en a fait un personnage toxique, non pas violent ou méchant, mais qui ramène tout à elle, à son bonheur à elle. Par exemple quand sa fille s’est presque suicidée (dans le film), elle en a fait une scène où elle lui dit « ne me refais plus jamais ça ».

L’idée dans l’improvisation, c’est de faire un film ensemble, de partager. On dit « un film de Mélanie Laurent », mais on devrait écrire un film de puis faire défiler tout le générique car chacun a apporté quelque chose sur ce film. C’est un collectif. »

Quelles ont été vos influences artistiques et cinématographiques pour tourner et monter le film ?

« C’est une adaptation d’un roman* que j’ai lu à 17 ans et qui m’avait profondément bouleversée, choquée. Au moment de faire mon deuxième film, il s’est imposé comme une évidence. J’ai modifié la trame, ce n’est plus une fille et un garçon mais deux filles et la fin …

Côté film, c’est plutôt Martha Marcy May Marlene (un film de Sean Durkinqui) qui est un petit film indépendant américain, qui m’a beaucoup inspiré notamment pour l’émotion et la lumière. Mais aussi Bully de Larry Clark qui raconte une histoire similaire. Et pour la relation entre les deux filles Ginger et Rosa (de Sally Potter) »

Pouvez-vous nous parler plus précisément de votre travail sur le son et la musique ?

« L’idée était d’entrer de plus en plus dans la tête de Charlie. Il y a eu un vrai travail sur le son notamment au montage avec le mixeur son qui travaille entre autre avec Jacques Audiard (Cyril Holtz), qu’il faut réserver des années à l’avance. Il a accepté de travailler sur ce film car, quand il a lu le scénario, il a déclaré « ça, ce sera un film de son ». J’ai également beaucoup travaillé la musique avec un musicien (Marc Chouarain) qui se sert d’instruments un peu étranges (on en voit un dans le film). C’était des séances un peu mystiques où il débarquait chez moi avec ses bizarreries. Il avait les images et je lui parlais pendant qu’il jouait, je lui disais ce que ressentait les personnages. »

Et l’image ?

« La mise en scène devait traduire la diminution de l’être. On démarre donc sur des plans larges qui se resserrent de plus en plus. Il ne fallait pas aller trop dans l’intime au début. C’est un film plein de promesses qui se détruisent peu à peu. Le film devient plus étouffant. Nous avons aussi travaillé sur les décors et les contrastes comme on le voit sur l’affiche. Ici, c’est une scène qui n’est dans le film mais qui montre très bien ce contraste : le ciel est un peu sombre, gris. Sarah est au-dessus libre dans une robe courte, elle semble dire « je domine, je suis au-dessus, je bouffe la vie », et Charlie la regarde, fascinée, elle sait qu’elle va être détruite mais elle l’aime … »

Quel changement émotionnel y’a-t-il eu pour vous  après ce tournage ?

Joséphine Japy : « C’était comme un marathon ce tournage avec toute une palette d’émotions. Il y avait tout à jouer »

Lou de Laâge « C’est un immense cadeau pour une actrice quand une réalisatrice que vous rencontrez dans un bar vous dit « j’ai écrit le rôle pour toi » … Première réaction : t’es sûre ? »

Mélanie Laurent : « J’ai croisé trop de Sarah dans ma vie et  j’ai ressenti quelque chose de très violent pour le dernier plan du film . Ça a changé ma vie après ce plan. J’ai eu l’impression de mettre un point dans ma vie sur certaines souffrances ».

La question de CineseriesMag à Mélanie Laurent :

Pensez-vous qu’un film peut guérir ?

« L’art en général peut faire réfléchir. Mais je crois qu’en voyant des films, des situations qui nous révoltent ou nous dégoûtent, on peut avoir comme une « impulsion de vie », se dire « je ne veux pas finir comme lui/comme elle ». Je ne sais pas si les films peuvent guérir mais ils permettent de prendre du recul sur les rapports humains.

Quand j’ai fait la tournée pour Je vais bien ne t’en fais pas, plein de jeunes filles anorexiques sont venues me voir pour me dire que c’était la première fois qu’elles se voyaient à l’écran, dans leur situation à l’hôpital. Et pour Respire, une jeune fille m’a écrit  récemment « Je suis Sarah », c’est très courageux de le reconnaître et rare. Je ne sais pas si ça va beaucoup changer sa vie mais elle a au moins pris conscience de quelque chose. Et Mélanie Laurent ne se démonte pas et nous renvoit notre question : et vous vous pensez qu’un film peut guérir ? »

Et la suite ?

Mélanie Laurent porte en ce moment même documentaire ambitieux : Demain, qui est en plein montage et qu’elle a tourné avec Cyril Dion. Un vaste projet qui se propose de présenter  « ce qui se fait de mieux » (comme le dit Mélanie elle-même) côté écologie et économie. Le film a été financé en grande partie via la plateforme « Kiss kiss Bank Bank » (en savoir plus ici ). Mélanie a émis un souhait, face à certains spectateurs qui étaient présents et avaient financé le projet : présenter, peut-être, le film lors du Sommet sur le climat en 2015.

*toutes les questions sont issues du débat avec les spectateurs

** Les réponses des actrices et de Mélanie Laurent ont été réduites à l’essentiel

*** Respire est un livre d’Anne-Sophie Brasme

Respire à Cannes

S’il existe un vrai « Mélanie Laurent bashing » depuis son premier film (ou depuis toujours ???), Respire, présenté en Séance spéciale, a plutôt été bien reçu à Cannes, où il a même concouru pour la Queer Palm. Or, pour les actrices comme pour la réalisatrice, il ne s’agit absolument pas de sexualité, mais avant tout d’une amitié passionnelle et destructrice. Les comédiennes l’ont encore répété hier lors de la rencontre après une question de spectateur.

Mélanie Laurent, celle qu’on adore détester, en quelques dates clefs. A savoir qu’avant d’être réalisatrice cette fille-là est surtout actrice et … chanteuse aussi !

1983 : Naissance

1999 : son premier film en tant qu’actrice  Un pont ente deux rives de Frédéric Auburtin

2005 : elle fait une courte apparition dans le film De battre mon cœur s’est arrêté de Jacques Audiard

2006 : Je vais bien, ne t’en fais pas de Philippe Lioret

2006 : Prix Romy-Schneider

2006 : Bayard d’or de la meilleure comédienne au Festival international du film francophone de Namur pour Je vais bien, ne t’en fais pas

2007 : Étoile d’or de la révélation féminine, pour son interprétation dans les films Je vais bien, ne t’en fais pas, de Philippe Lioret, et Dikkenek, de Olivier Van Hoofstadt

2007 : César du meilleur espoir féminin pour son rôle dans le film de Philippe Lioret, Je vais bien, ne t’en fais pas.

2009 : Inglourious Basterds de Quentin Tarantino

2010 : La Rafle de Roselyne Bosch

2011 : son premier film en tant que réalisatrice Les Adoptés

2011 : son premier album « En t’attendant »

2014 : son 2e film en tant que réalisatrice Respire et Demain, documentaire qu’elle doit présenter en 2015.

 

Respire, un film de Mélanie Laurent : critique

Pour son deuxième film, Mélanie Laurent nous conte une histoire qu’elle dit personnelle, adaptée d’un roman qu’elle a lu à 17 ans. Cette histoire, c’est celle de l’emprise d’une perverse narcissique sur une toute jeune lycéenne. Si le film Respire est fort en émotions, il se présente plus comme l’analyse d’un phénomène que comme une vraie oeuvre cinématographique audacieuse. Une chose est sûre, la réalisation sied à Mélanie Laurent qui souligne ses intentions dans chaque plan, de la musique aux mouvements de caméra en passant par la mise en scène.

Synopsis : Charlie, une jeune fille de 17 ans. L’âge des potes, des émois, des convictions, des passions. Sarah, c’est la nouvelle. Belle, culottée, un parcours, un tempérament. La star immédiate, en somme. Sarah choisit Charlie.

Le monde de Charlie

Pour débuter ce film qu’elle voudrait sulfureux, vénéneux tout autant que réparateur, Mélanie Laurent se sert de plans très larges qui filment une ville banale d’un coin de France. En quelques plans, la réalisatrice croque un quotidien morne où la jeunesse s’écrit doucement. Toujours en plan large , elle entre dans une chambre mais pas dans l’intimité. Son plan s’arrête un instant sur des converses posées au pied d’un lit, en fond sonore, deux sons, celui d’un portable qui vibre et d’un couple qui se dispute. Le lit s’éveille, deux pieds apparaissent. Ces pieds, que la caméra suit, descendent à présent le long d’un escalier, on entend de plus en plus proche l’écho de la dispute. Quand la paire de pieds entre dans la cuisine, un homme – probablement un père – lui tend un bol de l’ait, s’affère pour lui faire plaisir. Une femme – probablement la mère – reste dos à la fenêtre reniflante, on n’entend qu’elle. Voilà que la caméra s’envole vers un visage caché par un grand bol de lait. Pendant que ce corps qu’on devine féminin, boit, la caméra lui tourne autour. Enfin, on aperçoit son visage doux et sévère à la fois. Mélanie Laurent vient de nous présenter Charlie, sa vie, sa famille, sa triste mélancolie, son ennui. Cette succession de petits clichés (tout autant photographiques qu’attendus) nous présentent donc le personnage principal de cette histoire d’ado. Bientôt, la jeune fille se rend à l’école, où un cours de philo lui parle de passion, celle qui se loge dans le ventre comme le dit Platon. Dès lors, voilà que Mélanie Laurent, telle un Kechiche parlant de La vie de Marianne, nous donne le programme de son film: la passion qui détruit, qu’on ne contrôle pas. Bref, l’inverse de la raison quoi ! Pendant un cours de math où le rigolo de la classe amuse la galerie, la porte s’ouvre, tout le monde se lève. Elle entre. Cette fois, son visage, sa voix, son corps, tout est immédiatement identifiable. Sarah débarque, elle fait rire tout le monde. Et, comme le synopsis l’avait si bien prédit : elle choisit Charlie. Enfin, c’est plutôt  la prof de math qui décide qu’elle s’assiéra à côté de Charlie, identifiée comme bonne élève, laissant de côté pour un moment Victoire, la (meilleure) amie, jusqu’ici, de Charlie. Sa présentation à elle (Victoire) va vite : elle n’est pas super jolie mais passe-partout, elle a des difficultés avec les garçons, et puis elle est pas trop futée et surtout pas assez forte pour aider Charlie ensuite. Cette impression de déjà-vu ne quittera pas le film. Ni sur la jeunesse, ni sur le cinéma, Mélanie Laurent ne nous propose de vraie révolution.

Narcisse

Sarah est un personnage vénéneux, elle est présentée comme celle qui bouffe la vie, avec un passé extraordinaire. Elle se présente pas moins que comme la fille d’une responsable d’ONG qui a voyagé un peu partout dans le monde. Son passé est grandiloquent, elle est libre. Tout semble aussi vrai que faux dans ce qu’elle raconte, mais elle est si électrique que chacun l’écoute. Quant elle entre, on ne regarde qu’elle. Même quand elle dévoile les autres comme des mythomanes, on ne se doute pas un seul instant qu’elle peut en raconter des bobards ou du moins les personnages. Parce que nous, spectateurs, on a bien senti le coup venir… Sarah, qui dit vivre avec sa tante, ne propose jamais qu’on vienne chez elle, s’emmêle dans les dates et raconte des histoires trop belles. Voilà, on se doute que derrière tout ça quelque chose se trame. Mais pour le moment, elle est dans sa première phase : la séduction. Charlie ne voit qu’elle, pense par elle, se redessine à l’image de Sarah. Mélanie Laurent les filme en classe, en groupe, en soirée, toujours ensemble. Puis elle offre une échappée à ses deux héroïnes, des vacances de la Toussaint à la campagne où le rose de l’amitié commence à se changer en venin. C’est que le comportement de Sarah déraille quelquefois, surtout quand elle n’est pas le centre du monde, soit quand Charlie la présente comme « sa copine de classe » ou encore quand la mère de Charlie lui pique sa proie – un bel espagnol qu’elle voudrait mettre dans son lit. Elle est cruelle puis douce, puis cruelle. Et bien sûr, elle reproche à Charlie de lui faire la tête. Voilà, qu’elle a isolé Charlie, deuxième phase. Elle a embaumé tout son monde. De retour en classe, les crasses s’accumulent, toujours entre vraie violence et esthétisation. Les plans se resserrent sur Charlie de plus en plus écrasée et Sarah de plus en plus belle.

Parce que c’était elle, parce que c’était moi

L’erreur de Mélanie Laurent ne réside pas dans ses plans, où la lumière est très belle mais dans leur appartenance à une norme. Ce film est lisse, bien lisse. Même quand il attaque la troisième phase, celle de la destruction : messages sur les murs du lycée, vacheries, appels incessants, moqueries en public… rien des petites attaques du quotidien n’est épargné à Charlie. Celle-ci reste presque de marbre, elle ne réagit pas, ne se plaint pas, accepte même le retour de Charlie comme sa mère celui de son père. La terreur s’intensifie quand Charlie découvre qui est vraiment Sarah. Là, elle lui cherche des excuses, la pardonne un peu. En guise de réponse, Sarah lui promet la mort. Le film est scolaire, on sent à tout moment – de la musique aux plans – que la réalisatrice est là, que le moindre mouvement de caméra, la moindre musique dépend de sa volonté. Mélanie Laurent ne joue pas, mais elle est toute entière présente, là, derrière sa caméra. Son film est une dissection, un simple constat, en belles images, de ce qu’est un pervers narcissique. Voilà comment ça se passe, semble-t-elle nous dire. L’ambivalence de chacune, la respiration haletante de Charlie, son incapacité à se faire comprendre chez elle tout autant que le quotidien tout gris de Sarah sont des prétextes pour en faire des faire-valoir psychologiques. Parce que c’était elle, parce que c’était moi. Sarah sait très bien pourquoi il faut s’attaquer à Charlie, et Charlie sait très bien ce qui est fascinant chez Sarah.

Un souffle sans audace

Peu à peu, le film justifie son titre et s’engouffre dans un manque de souffle, on voit Charlie manquer d’air, ne respirer que celui que Sarah veut bien lui offrir. Elle devient un être isolé, comme dans la scène où elle s’assoit dans les escaliers, la respiration haletante et où personne ne lui vient en aide. On la voit s’enfermer dans sa douleur, dans son mutisme aussi, dans sa volonté de ne rien dire et continuer de croire en l’amitié de Sarah. Mais celle-ci, si elle a attiré par les mensonges, le corps, détruit par les mots, transforme à nouveau la réalité, la retourne contre celle dont elle devient l’ennemie. La respiration de Sarah devient nocive pour Charlie, c’est ce que veut démontrer Mélanie Laurent à travers sa mise en scène, qui, tout aussi scolairement que le reste, se resserre à mesure que l’emprise de Sarah se fait plus tenace. Plus question de voyage, d’océan ou de rire mais de l’espace de la chambre,  l’intimité s’ouvre de plus en plus à nous. Et Charlie ne peut plus rien contrôler, elle échappe à son destin. Elle n’est plus qu’un jouet sans souffle qui devient même violent, émotionnellement contrainte aux agissements de Sarah. Le constat dressé par Mélanie Laurent, son analyse ne sont pas faux, elle raisonne bien, elle filme bien, ses actrices sont mêmes plutôt douées mais si la fin nous glace, rien ne nous surprend. On connait ces histoires de domination, ces terribles personnages qui fascinent le cinéma. Mélanie Laurent veut guérir, se guérir mais manque d’audace pour vraiment faire de son sujet fort un vrai moment de cinéma – avec des enjeux de réalisation plus envoûtants. L’objectif de la réalisatrice est de revenir à un plan large, de libérer Charlie, et le spectateur par la même occasion. Charlie doit alors retrouver son souffle, on entre de plus en plus dans sa tête, on n’entend plus qu’elle, sa rage, son cri… sa respiration.

Respire – Bande Annonce

Fiche technique: Respire

Réalisation : Mélaie Laurent
Scénario : Mélanie Laurent et  Julien Lambroschini
Distribution : Joséphine Japy (Charlie), Lou de Laâge (Sarah), Isabelle Carré (Vanessa), Roxane Duran (Victoire)
Montage :  Guerric Catala
Musique : Marc Chouarain
Photographie : Arnaud Potier
Production :  Bruno Levy
Sociétés de production : Move Movie, Gaumont, Mely Production
Durée : 90 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 12 Novembre 2014

’71, un film de Yann Demange : Critique

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Cette semaine, entre Interstellar et le nouveau François Ozon, il y a ’71, un thriller britannique sur fond de guerre qui sort de manière discrète en salles et qui fait son bonhomme de chemin. Avec sa mise en scène radicale et brute, le film s’est attiré les louanges de l’exigeante critique hexagonale.

Synopsis: Belfast, 1971.Tandis que le conflit dégénère en guerre civile, Gary, jeune recrue anglaise, est envoyé sur le front. La ville est dans une situation confuse, divisée entre protestants et catholiques. Lors d’une patrouille dans un quartier en résistance, son unité est prise en embuscade. Gary se retrouve seul, pris au piège en territoire ennemi. Il va devoir se battre jusqu’au bout pour essayer de revenir sain et sauf à sa base.

Bloody Night

Premier long-métrage de Yann Demange, réalisateur régulier pour la télévision (Dead Set, Criminal Justice, etc.), ce jeune britannique franco-algérien démontre tout son savoir-faire avec ’71 et prouve à quel point il en a dans le ventre. Après avoir convaincu les producteurs de la télévision, des pontes de la production cinématographique lui proposent un premier projet de long-métrage. Ayant reçu des dizaines de scénarios à adapter, il ne trouvait pas le matériau adéquat qui pouvait le convaincre de se lancer dans l’aventure. Lorsqu’il lit le scénario de Grégory Burke, il estime avoir du mal à passer après la claque qu’était Hunger (Steve McQueen, 2008). Mais c’est un récit qui retient particulièrement son attention, car il le touche personnellement. Yann Demange dira sans hésitation qu’avec ce récit, au-delà du conflit irlandais, il a pensé à tous ces conflits qui jalonnent le monde et un en particulier qui l’a profondément touché, La Guerre d’Algérie. Il se lance alors dans cette entreprise qui se veut percutante et n’offre rien de moins qu’un film qui fait passer la perception du spectateur d’un naturalisme caméra à l’épaule au film d’angoisse intimiste. Avec cette belle ambition pour un premier film, le réalisateur s’incorpore avec brio dans cette longue liste de films qui traitent du conflit en Irlande du Nord.

Et le challenge était élevé pour ne pas tomber dans la ressasse de précédents films maîtrisés. On pense donc tout naturellement au récent Hunger, Au Nom du Père (Jim Sheridan, 1993), au Bloody Sunday de Paul Greengrass (2002) dont semble s’inspirer Yann Demange dans sa première partie. Si le film de Yann Demange s’avère plus minimaliste, moins percutant que ceux précédemment cités, il n’empêche qu’il se fond à travers eux et parvient à exister malgré tout. Et à cela, il faut bien évidemment rendre grâce à l’immersion qu’arrive à injecter le réalisateur dans son film. Après une intervention dans les rues irlandaises qui tourne mal, une jeune recrue se retrouve oubliée en territoire ennemi et se retrouve pris dans une chasse à l’homme par les membres de l’IRA. Privilégiant très justement la shaky-cam, la course-poursuite s’avère des plus déstabilisantes et éprouvantes tant le personnage principal est amené à se dépasser, à se surpasser physiquement pour éviter les tirs et réussir à s’enfuir. Et que dire de ce plan-séquence parfaitement maîtrisée de l’explosion dans le bar, une prouesse visuelle épatante, même si peu novatrice, elle mérite d’être saluée. Une fois achevée, cette dimension du film entre les chasseurs et la proie se mue en un thriller politique à rebondissements avec différentes organisations qui cherchent à tout prix à récupérer cette recrue qui pourrait créer quelques tensions supplémentaires au sein des diverses factions du film.

A la tête de ce ’71, il y a Jack O’Connell, cet acteur britannique qui s’impose comme un véritable atout pour le film et un acteur majeur en devenir. Il porte véritablement tout le poids du film sur ses épaules. En l’attendant dans le Invincible d’Angelina Jolie, Jack O’Connell a déjà été remarqué dans la série Skins, This is England, Eden Lake ou plus récemment Les Poings contre les Murs, film carcéral choc de David Mackenzie. Un acteur magistral, performant et juste, dont on espère qu’il évitera soigneusement les productions hollywoodiennes médiocres et continuera à construire une filmographie de qualité. A ses côtés, Sean Harris interprète un capitaine douteux, borné et impulsif qui servira la cause de plusieurs factions à la fois. Un acteur brillant, bien que replié sur des rôles quelques peu caricaturaux et que l’on a déjà vu dans Prometheus, la série Borgias et en l’attendant dans le Macbeth de Justin Kurzel. Une autre gueule britannique complète ce casting en la personne de Paul Anderson qui s’annonce déjà comme l’une des révélations de l’année. Dur et déterminé ici, Paul Anderson s’est révélé ces dernières années avec sa prestation actuelle dans la série Peaky Blinders, un rôle dans le Passion de De Palma ou sa prochaine interprétation dans le In the Heart of Sea de Ron Howard. Un casting donc des plus efficaces qui sert avec puissance tout le sujet du film.

La seconde partie du film est davantage concentré en un thriller nerveux et tendu, où les différentes factions se décarcassent pour retrouver la recrue, avec l’objectif de le garder ou non en vie. Yann Demange fait cependant la prouesse de ne jamais être manichéen et montre sans prise de position trop explicite, les intentions et convictions de chacun. Bien que comprenant quelques personnages adeptes de l’assassinat sans appel, chaque faction voit son image être renversée en fin de film. C’est la dure loi de ce conflit où chaque division a dû passer par des crimes horribles pour s’affirmer et tenter de reconstruire un certain équilibre en Irlande. On pourra néanmoins reprocher au film ces quelques retournements improbables en fin de parcours qui donne à ‘71 un cachet un peu grotesque de film à twists. En ce sens, la première partie, plus nerveuse, plus poisseuse, plus près des corps est efficace en tout point à la deuxième, même si l’immersion dans l’intimité des familles dans cette deuxième moitié de film contient quelques éléments intéressants.

Avec ’71, Yann Demange se crée une très bonne réputation grâce à une première impression parfaitement maîtrisée, séduisant la critique par sa mise en scène qui ne renouvelle pas le genre, mais qui s’avère suffisamment secouée pour sortir de la salle avec une impression nauséeuse. Si le film n’est pas une innovation dans le genre « guerre urbaine » en reprenant ce schéma d’un personnage en territoire ennemi, il faut reconnaître que le réalisateur a parfaitement su adapter l’image à son récit et offre un très bon rôle à Jack O’Connell, révélation britannique de l’année. Avec une salve de récompenses prestigieuses et -on l’espère- un succès en salles, Yann Demange est désormais dans les petits papiers des studios de productions. Il a déjà trouvé un producteur pour son premier projet français et les américains lui font déjà les yeux doux. A l’instar de Shadown Dancer de James Marsh l’an passé, ’71 n’atteint pas la puissance de ses aînés mais s’avère être un film parfaitement maîtrisé et des plus efficaces. Inutile de souligner que le prochain projet de Yann Demange est attendu de pied ferme.

‘71 : Bande-annonce

‘71 : Fiche Technique

Réalisation: Yann Demange
Scénario: Gregory Burke
Interprétation : Jack O’Connell (Gary Hook), Lewis Paul Anderson (Sergent Leslie), Richard Dormer (Eamon), Sean Harris (Capitaine Sandy Browning), Martin McCann (Paul Haggerty), Charlie Murphy (Brigid), Sam Reid (Lt. Arrmitage), David Wilmot (Boyle)
Image: Tad Radcliffe
Décor: Chris Oddy et Kate Guyan
Costume: Jane Petrie
Montage: Chris Wyatt
Son : David Holmes
Producteur: Angus Lamont, Robin Gutch, Robert How, Dan MacRae, Danny Perkins, Hugo Heppell, Mark Herbert, Lizzie Francke, Leslie Finlay
Production: Warp Films, Apple Films, Protagonist Pictures
Distributeur: Ad Vitam
Festival: Prix du Jury Festival du Film Policier de Beaune 2014, Sélection officielle Berlinale 2014, Golden Athena au Festival du Film International d’Athènes
Genre : Drame, Guerre, Thriller
Durée: 99min
Sorti le 05 novembre 2014

Royaume-Uni – 2014

 

Lolita, un film de Stanley Kubrick : Critique

Dans la filmographie de Kubrick, rares sont les films qui s’attachent à porter un regard sur la société, qui plus est contemporaine. Verbal, satirique, littéraire : le cinéaste s’essaie ici à une forme de classicisme avant de sauter définitivement le pas vers un cinéma qui lui soit entièrement propre.

Synopsis : Humbert Humbert, professeur de littérature française, cherche à louer une chambre pour l’été dans le New Hampshire. À cette occasion, il se présente chez Charlotte Haze, une veuve en mal d’amour qui, jouant les enjôleuses et les érudites, lui fait visiter sa maison et lui vante tous les avantages de la chambre à louer. C’est uniquement parce qu’il découvre l’existence de la jeune fille de Charlotte, Dolorès (surnommée « Lolita »), dont il tombe amoureux et pour rester auprès d’elle qu’Humbert louera la chambre puis épousera la mère. Lorsque Charlotte apprend la vérité, elle quitte précipitamment sa maison sous le coup de l’émotion et meurt accidentellement en se faisant écraser par une voiture. Humbert, « beau-père » de Lolita, est son tuteur légal. Leurs amours, d’abord platoniques, deviennent passionnées…

Dans ce stupre qui s’effondre

Lolita est un film composite, à la fois dépendant du carcan littéraire de l’illustre roman qu’il adapte, et de celui d’une censure qui va brider ses ambitions. La première image, fortement suggestive d’une main d’homme vernissant les orteils juvéniles, n’aura presque pas d’échos. Tout, pratiquement, passe par la suggestion et la parole : on dit à l’oreille les « jeux » auxquels on veut jouer, avant qu’un fondu au noir vienne clore l’échange.

Très long, (2h35), le film s’attache surtout à dresser le portait d’une société américaine (on pense aux Chaines Conjugales de Mankiewicz) oscillant entre puritanisme et libération sexuelle. La vie sociale est un grand bal où dansent indifféremment parents et enfants, et où les conversations au buffet dérivent souvent vers d’autres plaisirs que ceux de la bonne chère. La mère de Lolita, laxiste ou excessivement autoritaire avec sa fille, pratiquante fébrile et cougar pleine de ferveur est le symbole de cette schizophrénie morale. Dans ce monde où rien ne fonctionne comme il faut, le récit va s’attarder sur deux figures masculines, celle de Quilty et de Humbert, aussi différents que complémentaires. Le premier, incarné par Sellers semble préparer le film suivant, Dr Folamour, par son omniprésence et sa jubilation à interpréter plusieurs rôles. C’est la figure du jouisseur pervers, homme mondain, médiatique et artiste, qui obtient ce qu’il désire, mère et fille, et pousse le vice jusqu’à torturer l’amoureux criminel. Celui-ci, en la personne de Humbert, brille par sa passivité : face au système, face à sa passion, il tente de trouver un compromis entre ses déviances et le cadre dans lequel il pourrait ou non les assouvir.

Difficile de ne pas voir le cinéaste lui-même face à son sujet, brûlant et presque impossible à retranscrire sur la pellicule… Les scènes les plus fortes sont celles, nombreuses, où Humbert subit une conversation à laquelle il ne peut pas répondre, bouillonne intérieurement, déchiré, et ne sait comment donner le change à une discussion policée et mondaine.

Centre névralgique de cette nébuleuse passionnelle, Lolita. Etre de peu de mots, elle apparait telle une vénus botticellienne, mythe d’une jeunesse éternelle qui fait tourner les têtes. Elle se contente avec insolence de vivre, mange en permanence, et pose son regard sur ce qui lui plait, consciente que cet unique élan suffit pour l’obtenir.

D’une façon générale, l’alchimie fonctionne, et la folie d’une passion déraisonnable est retranscrite avec justesse. Surtout, la perversité et l’exacerbation de la paranoïa par le personnage de Quilty parviennent à aiguiser le récit au long cours. Le choix de Kubrick d’ouvrir le film sur une anticipation par le dialogue entre les deux hommes est habile, et instaure un cadre de délitement qui intrigue et fascine.

Long, ambitieux, formellement maitrisé, un peu trop muselé, le film est indéniablement de qualité, et servi par des comédiens qui parviennent à souligner sa dimension satirique. En ce qui concerne son véritable sujet, la passion pour une fille de douze ans, le film n’a pas pu se permettre de le traiter véritablement.

Bande-annonce Lolita (Stanley Kubrick, 1962)

Fiche Technique: Lolita

Film britannique de Stanley Kubrick
Scénario : Lolita [1962, coécrit avec Vladimir Nabokov, D’après Le Roman De Vladimir Nabokov]
Avec James Mason (Humbert Humbert), Sue Lyon (Lolita Haze), Shelley Winters (Charlotte Haze), Peter Sellers (Clare Quilty), Diana Decker (Jean Farlow), Jerry Stovin (John Farlow), Suzanne Gibbs (Mona Farlow), Gary Cockrell (Dick), Marianne Stone (Vivian).
Directeur de la photographie : Oswald Morris
Montage : Anthony Harvey
Musique : Nelson Riddle
Thème de lolita : Bob Harris
Directeur artistique : William Andrews
Son : H.L. Bird, Len Shilton
Compagnie de production : Seven Arts/Anya/Transworld
Producteur : James B. Harris
Distributeur : Metro-Goldwyn-Mayer
Durée : 115 mn
Genre : Drame

Auteur de la critique : Sergent Pepper

Web série Le Meufisme : Rencontre avec Sophie Garric

Entretien avec Sophie Garric

Sophie Garric est co-réalisatrice et co-créatrice de la web série humoristique Le Meufisme. Avec une première saison de six épisodes et une seconde prévue pour janvier prochain, les parisiennes Sophie Garric et Camille Ghanassia nous racontent avec humour la vie de JF, jeune trentenaire de la capitale.

Le Meufisme, c’est « un programme social fait par, pour et avec d’la meuf, pour qu’enfin la nana lambda fasse entendre sa voix ». Une formule qui marche, puisque la série a récemment remporté le prix du jury de la meilleure web série humoristique au Web Program Festival de la Rochelle. Des soirées cupcakes entre copines aux problèmes féminins du quotidien, Le Meufisme aborde les sujets propres aux femmes d’aujourd’hui, sans prétention et avec beaucoup de troisième degré. Sophie nous livre dans cet entretien son parcours, sa définition du Meufisme ainsi que des détails sur la prochaine saison, en préparation.

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Sophie Garric et Camille Ghanassia
  • Raconte moi ton parcours avant Le Meufisme

Je suis venue à Paris il y a un peu plus de dix ans pour faire des études de théâtre. Suite à mon diplôme du cours Florent, je me suis retrouvée dans la nature, c’était un peu compliqué de trouver comment passer des castings, ce genre de choses… Une directrice de casting m’avait repéré, et m’avait demandé une bande démo. Comme je n’en avais pas, j’ai fait un court-métrage ce qui m’avait donné goût à l’époque à la réalisation. Ensuite, comme j’en avais marre d’être serveuse je suis passée standardiste dans une boîte de production. J’ai réussi à devenir graphiste pour la boîte, ce qui m’a permis de gagner ma vie pendant sept ans. J’ai réalisé avec Camille Ghanassia, avec qui j’écris Le Meufisme, trois courts-métrages. On a fait en tout cinq films ensemble. J’ai décidé de quitter mon boulot à la télé il y a un an tout pile parce-que je voulais me consacrer entièrement à la fiction.

Pour se marrer, on a eu l’idée de faire une vidéo pour le web, mais ce n’était pas du tout prévu qu’on fasse une série ou quoi que ce soit. En fait, on s’est tellement marré à faire le premier épisode qu’on en a fait un deuxième, puis un troisième et six en tout pour la première saison. On a eu beaucoup de chance, on a été repéré tout de suite, on a eu un prix à La Rochelle tout de suite. 

  • La saison 2 est donc en cours de préparation. Où en êtes-vous exactement ?

Le tournage de la saison 2 commence aujourd’hui !. On vient de rejoindre la web factory des jeunes talents de Canal + (Canal Factory). Le Meufisme va continuer à être diffusé sur le web, ce sera tous les quinze jours à partir du 17 ou 18 janvier, sur la chaîne Canal +. Il y aura 12 épisodes. Ils sont tous déjà écrits, avec six qu’on tourne là maintenant et six autres qu’on tournera fin janvier. On va aussi beaucoup plus se lancer sur les réseaux sociaux, l’an dernier on s’est complètement laissé porter, et du coup cette année on va apprendre à beaucoup plus exister sur les réseaux sociaux. C’est hyper important.

  • Vous refusez l’étiquette féministe. Pourtant, le Meufisme traite clairement des problèmes propres aux femmes, notamment des situations d’inégalités hommes/femmes dans la vie quotidienne.

C’est très compliqué. Les épisodes sont clairement « pro meufs », c’est pour ça qu’on créé notre mouvement le Meufisme. Je pense qu’il y a beaucoup de nanas qui se reconnaissent dans ce programme. On est parti du constat qu’il y en avait marre d’être des meufs, on a toutes les deux été sujettes au sexisme comme toutes les meufs, sauf qu’on ne se reconnaissait pas dans une certaine vision du féminisme. Je ne lisais pas ce qui se faisait dans le féminisme avant, j’avais beaucoup de clichés en tête. J’ai envie d’avoir l’égalité avec les hommes, mais d’être fun et de rire de moi-même.

Avec le premier épisode, on s’est pris des grosses claques de la part de féministes (le FMI d’la Meuf). Elles nous disaient qu’on mettait en scène l’image d’une meuf superficielle qui ne pense qu’à son shopping. Déjà, c’était le but de l’épisode, de montrer ce que ça coûte que d’être une femme selon les codes de la société. Je me suis ensuite abonnée à plein de blogs, j’ai commencé à lire tous les sites féministes et à avoir des débats passionnants avec des féministes modérées. Après il y a eu les mecs de Jeuxvidéos.com qui m’ont pourri tout l’été (mails d’insulte) parce-que pour eux on est des féministes finies. Du coup on s’est demandé si on allait changer le pitch de notre série pour assumer pleinement le caractère féministe de notre série, mais c’est très réducteur. On ne veut pas politiser, on veut avant tout faire rire en parlant de nous, de la « meuf lambda ».

  • La série est majoritairement regardée par des femmes. Qu’en est-il du public masculin ?

On a un vrai public masculin, souvent amené à regarder par leur entourage féminin. On aimerait viser du 50/50 : si on arrive à tenir le pari d’être drôle je pense que ça peut plaire aux mecs comme aux filles, surtout qu’on est vraiment pas anti-mecs, on pointe juste des constats. Pour le dernier épisode, Meuf By Night, on a eu des réactions très positives comme très négatives. On ne dit pas que tous les hommes sont des salauds, mais c’est ce qui se passe réellement quand tu rentres seule le soir, t’as peur et t’as dix mecs qui vont t’aborder. Tout ce qui se passe dans cet épisode m’est vraiment arrivé.

  • La web série, un format qui permet d’être plus créatif  ?

Oui ! Ce qui est bien, c’est qu’il y a une certaine efficacité du web. Si tu postes un truc, ça passe ou ça casse. Les internautes n’y vont vraiment pas avec le dos de la cuillère. Tu sais à peu près si ce que tu fais est potable ou pas. Si tu as plus de retours positifs, ce qui a été notre cas, tu te sens porté par des gens curieux qui veulent que tu leur en donnes encore plus. Il y a beaucoup de scripts papiers qui auraient été refusés par un producteur lambda. On ne s’interdit rien pour l’instant. Pour la génération de nos petits frères et sœurs, la télé c’est un truc qu’ils ne regardent qu’en replay sur leur tablette, ils n’ont pas de rendez-vous TV, à part le sport peut-être. Le web va prendre de plus en plus de place dans nos vies, on va avoir de plus de plus de moyens. Notre ambition c’est d’être totalement interactives.

Sur internet, on va pouvoir aller dix fois plus loin dans la fiction et je suis sûre que dans dix ans, le terrain de jeu sera beaucoup plus grand qu’aujourd’hui. Internet permet une interaction directe avec les internautes, il y a une espèce d’immédiateté qui est géniale mais très chronophage.

  • D’autres web séries en tête ?

Je suis super fan des Suricate, de Raphaël Descrasques, ce mec est hyper doué. Les Visiteurs du Futur forcément. J’adore aussi  CamWeb et les Textapes d’Alices… Avec Camille, on aime aussi beaucoup Solange te parle, Marion Seclin de Madmoizelle et Natoo ainsi que ce que font Aude Gogny Goubert pour Golden Moustache ou Alisson Wheeler pour le Studio Bagel. Elles sont toutes supra douées et très inspirantes ! Ce sont eux qui ont ouvert la voie : Studio Bagel et Golden Moustache ont amené un souffle de liberté unique, et ont montré que la qualité pouvait aussi se trouver sur le web, ce qui a amené un vrai public blasé par la télévision.

Merci à Sophie pour cet entretien !

Le Meufisme compte actuellement 6 épisodes. 12 épisodes seront diffusés à partir de janvier 2015 sur la chaîne Canal Factory. La série a remporté le prix de la meilleure web série humoristique au Web Program Festival de La Rochelle, elle a également fait partie de la sélection officielle du Swiss Web Program en septembre dernier et vient récemment d’être sélectionnée pour le festival Paris Courts Devant.

EPISODE 3 – SUPER NENETTE – CA VA SAIGNEEEER

Ecrite par Sophie Garric, réalisée par Sophie Garric et Camille Ghanassia, Le Meufisme est produite par Rose Mécanique Productions. Acteurs : Sophie Garric, Thibault Gonzales, Juliette Blanche, Sandra Dorset, Marion Creusvaux, Christian Diaz, Julie Nicolet, Louise Duhamel, Sophie Muller, Virginie Bordes.

Page Facebook du Meufisme

Il Est Difficile d’Être Un Dieu, un film d’Alexï Guerman : Critique

Il Est Difficile d’Être Un Dieu est un film complètement fou, certainement le film le plus fou de ce début 2015, et probablement au-delà. Voilà un film, testament de son réalisateur mort quelques temps après le clap de fin, qui explose tous les codes cinématographiques en vigueur, pour livrer une partition artistique comme peu d’œuvres peuvent prétendre le faire.

Synopsis : Sur la planète Arkanar, la civilisation semble stagner à un stade qui ressemble à notre Moyen-âge, des scientifiques y sont alors envoyés pour tenter de faire progresser la population vers l’âge des Lumières.

Le Règne Du Chaos

Post-Mortem

Il Est Difficile d’Être Un Dieu inquiétera quelques-uns des cinéphiles parmi les plus frileux, inquiets à l’idée d’un film à ce point à la marge et poussant si loin l’idée de création artistique. S’il est vrai qu’aujourd’hui le cinéma est devenu un média de masse (certaines sorties ont un nombre de salles parfois indécent), il devrait rester plus que tout un art et pour qu’il y ait art, il doit y avoir création et pour qu’il y ait création, il doit y avoir de nouveaux codes.

Déconstruction

Un code qu’on déconstruit : la narration. Si un film doit aujourd’hui avoir une narration fluide, assortie d’une construction chronologique, avec une introduction, un développement et une conclusion (pas forcément dans cet ordre d’ailleurs), ce film balaie ce principe (cette contrainte ?) d’un revers de main dédaigneux, refusant de se laisser enfermer dans l’idée même d’histoire. Le scénario, s’il existe, tient donc sur un fil à couper le beurre. On y parle de scientifiques envoyés sur une planète, Arkanar, restée coincée au Moyen-âge, pour l’aider à évoluer, la voix off vient d’ailleurs très à propos nous expliquer de quoi il retourne. Seulement voilà, à part nous exposer effectivement un monde arriéré, il n’est jamais réellement question de ces scientifiques ou de leur action bienfaitrice, ou alors de manière très indirecte. On comprend que ce monde (comme l’a été le nôtre), possède une hiérarchie sociale et que cette hiérarchie rejette le progrès, que ceux qu’ils surnomment « les Gris », se promettent de leur apporter.

Humour Et Décadence

Là, tient sans doute le côté le plus repoussoir du film, cette absence d’histoire, et d’enjeux qui en découlent : l’attachement aux personnages, leurs rapports entre eux et surtout, l’envie de connaitre le dénouement bref, la peur au mieux de s’ennuyer, au pire de rejeter complètement l’œuvre d’Alexeï Guerman. Et puis non en fait, cette absence de narration, véritable volonté artistique (comme chacun sait, l’art fait peur) est assortie d’un joyeux bordel à l’écran, de scènes et de répliques parfois d’une drôle intelligence telle que : « Ce n’est pas parce-que nous parlons que nous avons une conversation ». S’il n‘y avait pas, à défaut d’un scénario, une thématique commune, on pourrait presque parler d’un film à sketchs, tant différentes saynètes se succèdent distinctement, mais avec toujours un fond de bouffonnerie. Certes, le film est long, mais l’idée que chaque séquence soit un paquet surprise qui réserve au choix : de l’humour, un peu d’action ou un peu de gore, aide à ne pas voir le temps passer.

Extinction

On peut parler de gore, tant le monde filmé par Guerman est peut-être la pire manière d’imaginer notre Moyen-âge. C’est un univers humide et pourrissant (accentué par un superbe noir & blanc), couvert de cette boue primitive qui vit naitre l’humanité, où les corps sont « chaire » avant d’être « esprit » que Guerman nous fait découvrir. Le résultat reflète le désespoir d’une société qui semble retourner à des temps primitifs, tant elle semble vouloir refuser le moindre progrès intellectuel. D’où la présence presque étouffante des corps, vivants ou morts, de l’exposition des fluides corporels sous toutes leurs formes, qu’il s’agisse du sang, de la morve, des selles ou de l’urine. Les sages, ces « gris » dont on ne parle qu’en mal sont très peu montrés, on préfère donner la parole à toute une galerie de personnages qui ressemblent à des psychopathes en puissances.

Asile d’Aliénés

Mention « excellent » avec les félicitations du jury, à tous ces figurants qui jouent à merveille cette population, sortie tout droit d’un asile de fous dangereux. Lorsqu’ils regardent la caméra (et donc vous regardent), le malaise est immense de se dire que cette crainte qu’ils inspirent serait juste le fruit de leur primitivité, alors que nous les jugeons fous. Se pose alors la question de savoir si la folie ne serait pas juste une régression vers nos instincts les plus primaires. Face à cette populace arriérée, un homme seul: aristocrate et imposant un charisme incroyable : Don Rumata. Il est tout à la fois le leader respecté, l’adversaire farouche des sages « gris », mais aussi celui qui sait profiter au mieux d’un statut que ces « gris » semblent vouloir lui ôter. Le rôle est tenu par un certain Leonid Yarmolnik, illustre inconnu d’un cinéma russe méconnu, mais absolument mémorable dans ce rôle sans doute le plus difficile, puisqu’il doit être l’acteur qui a eu le plus d’heures de tournage.

Dantesque

Car ce tournage a dû être un des plus épiques de l’histoire du cinéma, dans un vieux château, sous des trombes d’eau (ou même de neige) qui semblent ne jamais vouloir s’arrêter, les pieds dans une boue qui inspire plus la saleté que la vie apportée par cette Terre nourricière. Chaque plan de Guerman est un chaos sans fin mais étrangement, un chaos qu’on sent voulu, réfléchi et organisé. Chaque scène croule sous des détails confinant parfois au surréalisme, dont Guerman s’inspire sans aucune discrétion. La technique cinématographique, dans des conditions pareilles, tient du génie forcené d’un cinéaste, qu’on ne connaitra finalement que de manière posthume. La caméra se fait précise, presque chirurgicale lorsqu’elle s’attarde sur les visages et surtout, sur les boyaux que l’on voit déversés plus d’une fois, accompagnés de ce son caractéristique des entrailles qui se répandent.

Surréalisme

Il Est Difficile d’Être Un Dieu restera comme un objet captivant, la pépite d’un réalisateur qui trouva une fulgurance artistique juste avant de trépasser. Un film qui déconstruit un art pour mieux le reconstruire sur les cendres du surréalisme. Un film épique, sale et répugnant mais qui captive, par un foutoir récréatif et sans tabous pour ces corps, que l’on donne en pâture à un public coupable et voyeur. Les corps ne sont pas beaux, on expose des femmes obèses aux crânes rasés, qui exhibent seins et fesses flasques, qu’on imagine nauséabondes. Le public devra oublier ses réticences envers un cinéma qu’il imagine trop différent, car pour peu qu’on sache trouver la clé (très simple à trouver d’ailleurs) ce film, sans dire qu’il apportera du plaisir, peut absolument captiver. Il Est Difficile d’Être Un Dieu baigne dans la boue, la fange et la saleté des corps humains, mais derrière c’est une pépite qui sommeille en attendant que le cinéphile y pose un regard.

Il Est Difficile d’Être Un Dieu / Hard to Be God/ Teaser

Fiche Technique : Il Est Difficile d’Être Un Dieu

Titre Original : Trudno byt’ bogom

Réalisation : Alexeï Guerman
Scénario : Alexeï Guerman & Svetlena Karmalita d’après Arcadi & Boris Strou (auteurs de Stalker, adapté à l’écran par Andreï Tarkovsky)
Origine : Russie
Genre : Science-Fiction
Format : Noir et blanc – 35 mm – 1,85:1 – Dolby DigitalDurée : 170’
Casting : Leonid Yarmolnik, Dmitriy Vladimirov, Laura Lauri, Aleksandr Ilin, Yuriy Tsurilo, Evgeniy Gerchacov, Aleksandr Chutko, Oleg Botin
Sortie France: 11 février 2015

Auteur Freddy M.