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Cannes 2016 : Rester Vertical de Alain Guiraudie (Compétition Officielle)

Rester Vertical de Alain Guiraudie : un film (trop ?) Guiraudien, les corps et leurs échanges, l’absurdité, le jeu, le radicalisme et le(s) cinéma(s)

Synopsis : Léo est à la recherche du loup sur un grand causse de Lozère lorsqu’il rencontre une bergère, Marie. Quelques mois plus tard, ils ont un enfant. En proie au baby blues, et sans aucune confiance en Léo qui s’en va puis, revient sans prévenir, elle les abandonne tous les deux. Léo se retrouve alors avec un bébé sur les bras. C’est compliqué mais au fond, il aime bien ça. Et pendant ce temps, il ne travaille pas beaucoup, il sombre peu à peu dans la misère. C’est la déchéance sociale qui le ramène vers les causses de Lozère et vers le loup.

            Alain Guiraudie avait épaté la croisette avec son Inconnu du Lac l’année dernière. Aujourd’hui, la division est au rendez-vous. Si l’on a entendu des mots violents et doux sur le film, on a aussi écouté certains collègues parler de film génialement Guiraudien, et on ne pourrait leur donner tort. On retrouve dans le film ses thèmes : son rapport au corps (humain), à la nature et par extension à l’animal, ses personnages LGBT sans tabous ou presque, son humour absurde… Le problème de Rester Vertical est qu’il n’est que trop Guiraudien, un cru radical du réalisateur-scénariste. Si l’on pouvait s’attendre à des scènes de sexe brutes, montrées telles quelles, d’une manière très réaliste, on en retrouve ici. Cependant son travail tend à l’extrémisation qui l’amène hors des sentiers battus du saint réalisme cinématographique. En effet, la séquence de l’accouchement n’est pas réaliste en termes de visuel. Le gros plan ou plan très serré sur le vagin s’écartant avec le bébé tiré par la sage femme tandis qu’en poussant la femme voit son rectum se vider de matière fécale, est tourné sur un certain axe et dans une lumière employée parmi les ténèbres environnantes. Cette absence d’éclairage général, comme si la mère accouchait de nuit en plein champ ou dans un lieu vidé de lumière, nous amène non pas à la « Réalité » (telle qu’une spectatrice l’a dit), mais à un certain point de vue d’un événement bien réel, ici mis en scène et capté, filmé d’une manière et pas d’une autre. La séquence n’est donc pas l’expérience de l’accouchement vécue par la mère ou par une sage-femme, mais une sorte de travail de la chair et des flux corporels dignes de The Thing (1982) et Alien (1979), en moins extraterrestre et en plus humain. Parfois, certains extrêmes sont probablement des accidents : le jeu très particulier de l’acteur incarnant Léo, Damien Bonnard, est en totale contradiction avec celui très mesuré, en retenue, juste et humain d’India Hair qui interprète Marie. Si l’absurdité et le rocambolesque constituent certaines situations des personnages, ils n’en sont pas moins justes. On pense au vieillard, ou encore au fermier, homosexuel refoulé. On note un autre extrême : le surjeu du personnage du gay androgyne nommé Yoan. De même, le récit avancera parfois de manière complètement absurde – ici employé dans le mauvais sens du terme –, avec l’arrivée d’événements surprenants et incohérents, inadéquats et déroutants, bousculant l’intrigue pour on ne sait quelle raison. On pense notamment à l’arrivée du patron au lieu de soin naturel, isolé et mystérieux où se rend souvent Léo en barque.

            Plusieurs interrogations surviennent : pourquoi le film est si paradoxal et incohérent dans certains choix artistiques ? Se voulait-il au-delà du baroque ? S’il y a de bons éléments, très intéressants à noter sur ce film : le corps de la montagne, les loups ou physiques animaliers, les corps humains dans cet espace et dans les lieux artificiels, le jeu des regards et des images, la plongée du protagoniste principal dans une sorte d’enfer lié à la chair, alors qu’il avance dans une nature silencieuse et quasi-mystique, entre autres.

Une question est survenue pendant la séance et bien après : un film génialement Guiraudien est-il un bon film de cinéma ?

            Enfin un petit cri d’exaspération : exposer la complexité des corps (la peau, les liquides, les membranes, et cetera) dans leur nudité de manière brute(-ale) et directe n’est pas un signe de courage et d’audace. Et y voir de la hardiesse, c’est peut-être chercher le scandale cinématographique cannois de l’année, soit adhérer à un rituel festivalier du buzz, moins qu’à une logique purement filmique.

Rester Vertical un film de Alain Guiraudie
Avec Damien Bonnard, India Hair, Raphaël Thiéry, Christian Bouillette, Basile Meilleurat, Laure Calamy, Sébastien Novac
Distribution : Les Films du Losange
Durée : 100 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 24 Août 2016
France – 2016

Rester Vertical : Extrait 

https://www.youtube.com/watch?v=EVBV53kq7gc

 

Cannes 2016 : Jodie Foster pour l’ouverture de Women in Motion

Women in Motion, le premier événement avec Jodie Foster, actrice-réalisatrice (Taxi Driver, Le Silence des Agneaux, Contact, Panic Room, Le complexe du castor, Money Monster, entre autres)

« Je fais des films à propos des femmes, des films à propos des hommes, d’autres à propos des enfants, c’est l’humanité. »

Invitée par Kering, Jodie Foster, artiste de talent dénonce la place réservée aux femmes dans l’industrie du cinéma à l’occasion d’une conférence.

– Jodie Foster, le jeudi 12 Mai 2016, Cannes, Hotel Barrière-Majestic.

            En parallèle du festival de Cannes, Kering et Variety ont organisé plusieurs talks, ou séances de conversation, à propos des situations des femmes au cinéma. Réalisatrices, actrices, productrices… Quels sont les rôles des femmes au cinéma et quelle importance leur donne-t-on ? Le combat de l’égalité homme-femme a lieu aussi dans l’art industriel ou l’industrie artistique du cinéma. Avec ces talks Women in motion, le but est donc de poursuivre la réflexion en invitant des productrices, actrices telles que Salma Hayek et Susan Sarandon, des présidentes d’organismes observant et luttant pour la place de la femme au-delà – des arts et industries –, et « d’aborder des solutions » (dixit le communiqué de presse) afin de progresser sur ce terrain, champ de bataille du quotidien.

Sur l’arrivée des femmes réalisatrices au cinéma :   

« Il faut être extrêmement organisé. Ce qui est extraordinaire, c’est que lorsque j’étais jeune, j’étais dans un monde d’hommes. Plus tard, (…) il y a eu un changement drastique. (…) Dans le film mainstream, il y avait quelques femmes, maintenant ça augmente. Dans le cinéma européen, il y avait aussi des femmes et ça a grandi, pareil à la télévision. (…) »

Comment expliquez-vous ce changement ?

            «  Je pense que les studios ont peur. La technologie a changé (…) et on doit explorer de nouveaux territoires. [Mais] je ne pense pas qu’il y ait un gros complot qui serait que les femmes mettraient à bas le business du cinéma, je pense que c’est progressif, et il y a des modèles traditionnels qu’on doit affronter »

Est-ce une bonne nouvelle que les femmes arrivent de plus en plus à la réalisation ?

« Je pense que c’est une bonne idée, (…) la plupart du temps, on est dans le noir (…), si vous pouvez amener une femme dans le processus de création, si vous êtes attentionnés, ça permettra bien des choses »

La télévision leur donne plus de place que le cinéma…

« Oui, la télévision soutient beaucoup de femmes. Et là maintenant, la télévision est la place pour le narratif. (…) Je ne pense pas que les histoires télévisuelles sont plus intéressantes, mais elles sont plus narratives. (…) On peut faire plus de choses que ne le permet le cinéma. »

Elle revient sur le cinéma : « Je peux vous promettre qu’il y a plein de films différents pour bien des femmes (…) le problème est une issue financière (…) il s’agit d’investissements risqués » ; puis sur la télévision : «  la télévision et le câble sont deux choses différentes, mais parlons juste de Télévision, qui peut apporter beaucoup de possibilités. »

Dernièrement une enquête a exposé que les femmes étaient les spectateurs majoritaires au cinéma, qu’en pensez-vous ?

            « Il y a beaucoup de femmes qui aiment des films d’hommes. (…) Il y a tant de possibilités dans la construction des films, dans les médias… (…) Nous savons aussi que le public veut voir de nouvelles têtes. (…) Il s’agit de gros paris, les studios font d’énormes films, des paris de casino (…) je pense que cela change les habitudes des spectateurs qui changent leurs attentes. ». Elle poursuit sur la démocratisation des technologies : « Vous pouvez faire un film avec du matériel professionnel, c’est très bien, vous en faites un avec iPhone, c’est aussi très bien. Si vous êtes un artiste, vous créez, (…) vous vous adaptez à ce qui est autour de vous. »

Sur sa cinéphilie et son arrivée à la réalisation :

« J’ai vu des films européens, et beaucoup des films que j’ai vus sont des films réalisés pas des femmes. Plus tard j’ai décidé de réaliser mes propres films et c’était parti (…) Mes agents m’ont incroyablement soutenue, ma mère et mon père m’ont (…) fait confiance. » Et « j’ai fait mon premier film il y a déjà 25 ans. ». [Toutefois] beaucoup ne m’ont pas donné de chance. Mais je ne regarde pas excessivement vers le passé. (…) Pour certains films, je regrette d’avoir passé du temps dessus. »

Quelle sont les différences entres des réalisateurs et des réalisatrices ?

« [Les femmes réalisatrices] sont très attentionnées. Quand vous avez 24 ans, un film vous parle et vous vous lancez. (…) J’avais besoin de quelqu’un qui me soutienne. Les réalisatrices ont un bon instinct parental. »

« Si vous êtes une femme, vous allez avoir une manière de diriger différente selon votre background. Aussi a-t-on été surpris que je sois très directe. Je ne suis pas un garçon [mais] ça a été confus pour les gens, on s’attendait à ce que je sois en retrait, lâche. »

« À chaque fois que je commence à travailler avec un réalisateur, (…) je vois s’il est tenace, idiot ou autre… Un réalisateur que je trouve très intelligent a passé l’entièreté du tournage dans la salle de bain à appeler sa femme. Personne ne tournait quoique-ce-soit. »

Comment faites-vous pour travailler tout en assumant votre rôle de mère ?

« Je peux m’adapter. (…) Mes enfants peuvent me suivre (sur les tournages NDLR). (…) Parfois je ne trouvais pas d’appartement (…), je savais que je devais laisser ma vie avec les enfants, nous devons prendre de difficiles décisions, les hommes aussi (..) j’ai vu la peine grandir en eux, pas juste les réalisateurs, mais les techniciens aussi. (…) c’était difficile et empli de tristesse. »

Parlons de Money Monster (Cf. son nouveau film présenté en hors-compétition à Cannes avec George Clooney, Julia Robert, Jack O’Connell, Caitriona Balfe et Dominic West au casting, entre autres)

            « C’est un film de genre mainstream, mais l’idée était d’avoir une histoire intelligente, et que l’expérience du public soit unique. »

Comment on appréhende un rôle de femme ?
« Vous dites oui à l’archétype, au personnage, et vous lui donnez de la chair, de la consistance. (…) Julia Roberts incarne un personnage multitâche, meilleure que les deux gars. (…) Enfin, c’est juste notre travail de faire de meilleurs films, je veux dire qu’on veut rendre nos films meilleurs. (…) Je veux éviter les personnages unidimensionnels. »

Il semble que vous n’ayez jamais participé à une suite ou eu de second volet à l’un de vos films réalisés ?

« Je ne fais jamais de suites, peut-être parce que je fais des films qui ne peuvent pas avoir de suites. »

Pensez-vous à être plus investie dans la politique dans le milieu du cinéma? C’est-à-dire à devenir plus activiste ?

« Vous devez être vous-même, certaines personnes sont plus activistes que d’autres, et à vous de voir ce qui vous convient le mieux (…) je fais juste des films, et j’ai trouvé ma voie (…) pourquoi ne pas être moi-même ? ». Elle continue sur le travail d’actrice / cinéaste : « Vous devez faire votre job quoiqu’il arrive, (…) vous le faites juste, et vous avancez ».

Dernièrement il y a une vague de film sur la crise financière, Wall Street…

« Des films comme Margin Call, The Big Short, Le Loup de Wall Street… Il est bon pour les gens de savoir tout cela. (…) Notre film n’est pas un exposé (Sur la crise, le système financier NDLR) The Big Short a été très courageux d’avoir cette volonté d’expliquer ce monde très complexe. »

Enfin, sur son investissement personnel dans un film :

« Tout ce que vous avez vécu a une influence. A chaque fois que je choisis un objectif, un plan (…) à chaque fois que je lis un script, je me projette à l’intérieur de ces corps (…) concernant les rôles d’homme, c’est peut être parce que je me sens en échec par rapport à ma mère… (…) Je pense que ce sont les réalisateurs mâles qui ont un programme, les femmes ne catégorisent pas. » Elles commencent à imiter un réalisateur mâle-type : « la fille pleure, et le réalisateur sort tout à coup qu’elle pleure parce qu’elle a été violée. (…) Ils sont inintéressés par toutes les sortes de complexité, (…) ils sont incapables de se projeter. Les réalisateurs devraient être de supers parents pour pouvoir se projeter, comprendre l’autre »

 Women in Motion Talk with Jodie Foster : extrait

https://www.youtube.com/watch?v=vZjIEDAQ6UM

Vendeur, un film de Sylvain Desclous : Critique

Pour Vendeur, son premier long-métrage, Sylvain Desclous décide de s’immiscer dans le monde passionnant de la vente. Un monde véreux, très souvent répugnant, presque malsain, où tout est bon pour faire dépenser de l’argent aux clients à l’aide de discours bien rodés et de techniques qui relèvent parfois d’une certaine fourberie. De quoi ne plus adresser la parole à quelconque vendeur dans les magasins.

Synopsis : Serge est l’un des meilleurs vendeurs de France. Depuis 30 ans, il écume les zones commerciales et les grands magasins, garantissant à ses employeurs un retour sur investissement immédiat et spectaculaire. Il a tout sacrifié à sa carrière. Ses amis, ses femmes et son fils, Gérald, qu’il ne voit jamais. Et sa santé. Quand Gérald vient lui demander un travail pour financer les travaux de son futur restaurant, Serge hésite puis accepte finalement de le faire embaucher comme vendeur. Contre toute attente, Gérald se découvre un don.

Tu seras vendeur, mon fils.

Pour sa première fois sur grand écran, le réalisateur s’entoure d’acteurs bien connus du cinéma français : Gilbert Melki, Pio Marmai, Sara Giraudeau ou encore Christian Hecq (sociétaire de la Comédie-Française).
Il est extrêmement plaisant de voir Gilbert Melki quitter ses rôles caricaturaux dans les comédies françaises telle que La vérité si je mens pour se glisser dans un rôle comme celui qui lui est proposé dans Vendeur. Son rôle de vendeur reconnu dans la profession lui sied parfaitement tant il a la tête de l’emploi. Son personnage est sombre, naviguant entre prostitution, drogues et alcools, et vraiment rebutant tant son état d’esprit est à vomir. On aimera détester Serge, son univers nous rebutera et pourtant, on éprouvera tout de même parfois ce petit quelque chose qui fait naitre une once d’affection envers un homme qui, la cinquantaine passée, continue toujours à se chercher. Melki assure et son binôme avec Pio Marmai (père et fils dans le film) fonctionne parfaitement. Ce dernier est aussi très bon, même si son personnage est bien moins approfondi que celui de son père, restant bien plus dans le personnage commun de film dramatique, qui se cherche sur un plan professionnel mais également affectif. On éprouvera de l’empathie pour lui, mais on restera également à distance de sa situation, ne parvenant pas toujours à se rattacher à l’état d’esprit éprouvé par Gérald.

Vendeur est un film durant lequel on ne s’ennuie pas, plein de bonnes idées mais l’intrigue n’est pas des plus haletante, et la sauce ne prend pas toujours, bien au contraire. Le scénario regorge de lieux communs de drames français d’aujourd’hui : lutte familiale, problèmes de couple suite à une tromperie, suprématie qui s’inverse ou encore retour aux sources. On pointe ici le vrai point faible de Vendeur, ce qui est dommage, tant il aurait été plus intéressant de se concentrer sur l’univers de la vente et de moins tergiverser dans des histoires annexes déjà vues. Beaucoup de films français ont dépeint des drames familiaux et des relations paternelles, alors que le monde de la vente est un monde absolument passionnant, à part entière, finalement pas souvent abordé, et on aime à découvrir le quotidien d’une profession où le seul objectif est le profit. La scène d’ouverture de Vendeur est excellente, tant elle confronte directement le spectateur au microcosme dans lequel il va se plonger durant une heure et demie. Tout n’est donc pas bon à prendre d’un point de vue scénaristique, car il y également quelques incohérences, mais tout n’est pas à jeter, très loin de là. Dans son unité, Vendeur est un film agréable car il est concis, et on distingue parfaitement les ambitions du réalisateur derrière les faits qui nous sont contés.

Aussi, on soulignera l’excellente bande-originale ! Une vraie réussite en parfaite adéquation avec l’esprit du film. Elle rythme l’action et instaure un réel tempo au long-métrage, même si parfois utilisée en contradiction avec les dialogues, lors des scènes de voitures par exemple. Percussions et musiques d’orchestre sont là pour le plus grand bien de nos oreilles, on en redemanderait encore.

Pour un premier long-métrage, Vendeur se révèle être agréable et intéressant. Porté par un binôme qui remplit son travail, on regrettera les facilités scénaristiques qui commencent à se faire lassantes dans le cinéma dramatique français actuel. Sylvain Desclous livre un premier film prometteur, et on ne peut que se demander ce que le réalisateur nous proposera dans le futur.

Vendeur : Bande-annonce

Vendeur : Fiche Technique

Réalisateur : Sylvain Desclous
Scénario : Sylvain Desclous, Olivier Lorelle, Salvatore Lista
Interprétation : Gilbert Melki, Pio Marmai, Pascal Elso, Clementine Poidatz, Sara Giraudeau, Christian Hecq, Damien Bonnard…
Photographie : Emmanuel Soyer
Montage : Isabelle Poudevigne
Musique : Amaury Chabauty
Direction artistique : Valérie Faynot
Producteurs : Florence Borelly, Olivier Lorelle, Salvatore Lista, Agnès Feuvre
Sociétés de production : Sésame Films, France 2 Cinéma
Distribution (France) : Bac Films
Durée : 89 minutes
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 4 mai 2016

France – 2016

La Mort de Dante Lazarescu, un film de Cristi Puiu : Critique

Synopsis : Dante Lazarescu, retraité solitaire, ne se sent pas bien. Malgré les cachets, la douleur persiste. Il fait appel à ses voisins, qui eux-mêmes appellent une ambulance. Le vieux Lazarescu va se faire transporter d’hôpital en hôpital toute la nuit.

Dante Lazarescu est bel et bien vivant. Ce vieux papy ronchon passe le plus clair de sa journée à s’occuper de ses chats et à se disputer avec sa sœur au téléphone. D’emblée, le spectateur scrute les moindres faits et gestes du personnage, dans l’espoir d’y déceler un signe de faiblesse. Habile technique du metteur en scène qui capte l’attention de l’auditoire instantanément en annonçant le prétendu sujet du film. Il ne sera pas question d’un décès, mais plutôt de la lente agonie qui le précède. Chaque élément du décor frôle la mort, ne serait-ce que l’appartement décrépi du bonhomme, qui s’ajoute à la médiocrité qui le définit. Lazarescu est pathétique et rien ne donne envie de s’y attacher, d’autant plus qu’il ne cesse de se plaindre pour un rien. Pas de quoi s’inquiéter pour cet alcoolique donc, jusqu’à ce que les choses se compliquent : il crache du sang. Petit à petit, la figure de Dante Lazarescu va s’affaiblir, s’avachir, et devenir un poids. Le corps devient pour lui un fardeau incontrôlable. Puisqu’il ne peut plus s’occuper de son corps, celui-ci va être confié aux hôpitaux, où chaque personne a un rang et une fonction déterminée par son uniforme.

Le film a été vu comme traitant du mécanisme hospitalier de la Roumanie, pays du réalisateur, et plus métaphoriquement comme une critique du gouvernement. Il ne faut cependant pas réduire La Mort de Dante Lazarescu a sa simple dimension politique. Le scénario de ce grand-père trimballé dans son brancard, passant de mains en mains, donne un sentiment étrange, un mélange d’humour noir et d’injustice. Encore une fois, l’intrigue joue sur ce suspense édifiant : mais qu’a donc Dante Lazarescu ? Puiu brouille les pistes, remettant en doute la crédibilité du vieillard à travers les voisins, les médecins, et parfois Lazarescu lui-même, qui est persuadé avoir un ulcère. Va-t-il mourir, et de quoi ? Plus le film avance, et plus il est laborieux. A chaque nouveau protagoniste, il faut repartir de zéro, réexpliquer la situation de Lazarescu, qui va en s’empirant. Progressivement, la parole est passée l’infirmière, qui devra s’occuper de ce boulet, en essuyant les refus et le mépris des infirmières et des médecins. La caméra épouse parfaitement le sujet qu’elle filme, et vibre au rythme des personnages. Quand Lazarescu est calme, plan fixe, quand il flanche, elle l’accompagne. Tout naturellement, elle passera donc sur l’ambulancière lorsque le protagoniste principal ne sera plus en capacité d’apparaître de manière convenable dans le cadre.

A travers ce réalisme oppressant, Cristi Puiu entend montrer la réalité de Bucarest, la capitale roumaine, dont le film est le premier d’une série de six longs-métrages. C’est pour lui une manière de cerner son sujet, un peu à la manière d’un Rohmer et de ses Contes Moraux. Loin du réalisateur de Ma Nuit chez Maud, Puiu ne narre pas une histoire d’amour légère, mais se demande plutôt comment on peut exister pour les autres et par les autres. Dante Lazarescu veut trouver sa place, mais n’y arrive pas. La communication est de plus en plus difficile à mesure que le film avance, les mots et les phrases deviennent pénibles. Rien que pour ça, Ioan Fiscuteanu, qui nous a quitté deux ans après le film, joue un rôle exceptionnel en se décomposant littéralement devant l’écran, et en se dépossédant de lui-même.

La Mort de Dante Lazarescu : Extrait

La Mort de Dante Lazarescu : Fiche Technique

Titre original : Moartea domnului Lazarescu
Réalisation : Cristi Puiu
Scénario : Cristi Puiu, Razvan Radulescu
Interprétation : Ion Fiscuteanu (M.Lazarescu), Luminita Gheorghiu, Doru Ana, Dorian Boguta
Image : Andrei Butica, Oleg Mutu
Montage : Dana Bunescu
Musique : Andreea Paduraru
Producteurs : Alexandru Munteanu, Bobby Paunescu, Anca Puiu
Sociétés de production : Mandragora
Sociétés de distribution (France) : Bac Films
Genre : Drame
Durée : 153 minutes
Dates de sortie : 11 janvier 2006

Roumanie – 2005

The Girlfriend Experience S1, série de Seimetz & Kerrigan : Critique

D’abord lymphatique et presque inconsistante dans son caractère sensuel, The Girlfriend Experience s’élève et se révèle d’épisode en épisode, cédant la place à un thriller psychologique perspicace et fascinant, à l’image de son personnage.

Synopsis : Jeune et jolie étudiante en droit, Christine est prise comme stagiaire dans un célèbre cabinet d’avocats. Rapidement, ses études coûteuses et sa libido vont la conduire à rejoindre le monde secret des escorts girls.

Un jeu complexe :

Le vernis qui semble au départ recouvrir une jeune femme ambitieuse, froide et vaguement apathique se craquelle peu à peu pour laisser deviner à la fois les faiblesses et le génie du personnage brillamment interprété par Riley Keough. Christine Reade est une étudiante extrêmement intelligente. Elle joue son rôle à la perfection : la comédie de la vie, du travail, où tout est écrit et appris par cœur. On pourrait même y voir quelques traits autistiques tant son quotidien est réglée, solitaire et tant sa relation aux autres, à ses collègues et à sa famille semble compliquée et douloureuse.
Christine n’a pas d’ami, comme elle le dit si bien. Elle ne fait confiance à personne, ne se livre pas, garde tout pour elle jusqu’à en avoir le souffle coupé. On lui a d’ailleurs conseillé de « respirer », le meilleur conseil qu’on lui ait donné dit-elle. Mais lorsque l’ennemi viole son jardin secret, tout-à-coup, elle suffoque. Christine est humaine, Christine est fragile.

Alors, pour ne pas perdre le contrôle, l’étudiante a un garde-fou : le sexe, seul plaisir qu’elle s’autorise, seul moment de relâche où elle se permet de fermer les yeux. Et lors de ses ébats, elle se détend complètement et s’échappe un instant de sa difficile réalité. Surprise dans un moment d’intimité par une caméra, Christine n’en reviendra pas elle-même et regardera à plusieurs reprises ce film où elle se masturbe. Avec une certaine curiosité, la belle observera cet acte réconfortant où elle paraît vraiment prendre du plaisir…être heureuse peut-être ? Car dans cette vie factice, le bonheur et l’amour semblent lui manquer cruellement. Sans doute un amour paternel dirons-nous ; en témoignent son attachement à Michaël et les larmes versées pour le sexagénaire…

Une série génésique :

Certains diront que The Girlfriend Experience est dérangeante, voyeuriste, qu’elle s’attaque aux tabous de façon peut-être éhontée mais, à travers les yeux de Christine – qu’on suit de près, caméra au-dessus de son épaule ou dans son dos –, c’est le naturel de la chose qui nous éclate au visage.
Car la corruption est partout dans la série : dans ce cabinet juridique, dans la famille de Michaël prête à tout pour récupérer l’héritage, dans la fausse amitié d’Avery, dans l’agence d’escorts et même (et surtout) dans l’amour mensonger et perverti de son client Jake. Mais elle déserte les draps du personnage, où l’acte est simple, propre, libérateur. Ici, point de perversion. Le sexe est décrit comme un geste naturel et « normal » qui tranche avec l’aspect malsain et angoissant de tout le reste. La sexualité devenant ainsi le seul temps calme et serein de la série. Au-delà du thriller sulfureux, The Girlfriend Experience est une expérimentation sociologique, une étude des relations humaines dans un contexte où l’argent et l’ambition salissent tout. L’escort est une compagne, une thérapeute qui tente de se sauver par la même occasion. Et pas question d’en avoir honte. Avec délicatesse, Riley Keough interprète ce personnage volontaire, énigmatique et charnel, qui lutte contre les conventions manichéennes et patriarcales.
Droite comme un i, Christine restera fière, courageuse, insaisissable et, finalement, insalissable.
Adaptée du film de Steven Soderbergh, The Girlfriend experience est décidément une série originale, intelligente et subtile qui, si elle ne plaît pas à tout le monde, ne manquera pas de piquer l’intérêt du spectateur.

Retrouvez la bande-annonce et la critique des épisodes 1 à 4 : Ici

Fiche Technique : The Girlfriend Experience

Titre original : The Girlfriend Experience
Genre : Série dramatique, thriller
Production : Steven Soderbergh, Philip Fleishman, Lodge Kerrigan, Amy Seimetz
Acteurs principaux : Riley Keough, Paul Sparks, Mary Lynn Rajskub, Briony Glassco, Kate Lyn Sheil, Alexandra Castillo
Pays d’origine : États-Unis
Chaîne d’origine : Starz
Nb. de saisons : 1
Nb. d’épisodes : 13
Durée : 30 minutes
Diff. originale : 10 avril 2016 – en production

États-Unis – 2016

Selon Charlie, un film de Nicole Garcia : critique

Raconter ces moments fugitifs dans une vie où l’on est amené à cesser de se laisser porter par une confortable routine et où l’on doit faire des choix, c’est la trame de Selon Charlie.

Synopsis : Une ville au bord de l’Atlantique, hors saison. Trois jours, sept personnages, sept vies en mouvement, en quête d’elles-mêmes, qui se croisent, se ratent, se frôlent, se percutent et qui en se quittant, ne seront plus jamais les mêmes.

Le cœur des hommes

Nicole Garcia choisit pour cela de bâtir son film autour de sept hommes qui ne se connaissent pas mais dont les existences vont se heurter l’espace d’un instant. A travers les destinées de chacun d’entre eux, la réalisatrice explore différentes manières d’être un homme. Qu’un regard masculin soit porté sur un personnage féminin, cela confine au lieu commun tant les exemples sont nombreux, la réciproque en revanche est moins connue. A l’inverse du film documentaire qui s’appuie sur une situation existante et tisse autour d’elle sa narration, le cinéma de fiction crée – presque – une histoire ex nihilo. Cette contrainte nécessaire implique l’élaboration de protagonistes identifiables afin que leur appréhension ne vienne pas parasiter la fluidité de l’intrigue. Ainsi, à l’image de ce que ce qui s’est toujours fait dans les contes, les héros sont plus ou moins réduits à des personnages types lors de la phase d’exposition (tout l’intérêt résidant bien sûr dans la capacité à se départir de cette typicité). En multipliant par sept, Nicole Garcia prend le parti de proposer une vision fractionnée du genre masculin, au risque de ne pas toujours développer suffisamment chacun de ses protagonistes.

Le portrait est sans concession et s’attache surtout à décrire les revers de l’ambition, les blessures d’ego et les petites lâchetés du quotidien. Ce choix de réalisation, assez largement critiqué à la sortie du film en 2006, est concomitant de la volonté de placer les héros face à une situation charnière de leur vie qui amène à la résurgence de douleurs passées, et donc au dévoilement de faiblesses. La crise est un ressort scénaristique des plus fréquents, c’est finalement ce qui déclenche l’intrigue, ni plus ni moins. La décision d’associer personnages bancals et situation critique se justifie donc parfaitement ; il semble que les griefs viennent surtout du portrait peu flatteur que fait la réalisatrice de ce panel masculin. Chacun est juge… En outre, on peut regretter que les femmes de ce film soient reléguées au second plan. Leur présence physique à l’écran est faible, même si elles font pourtant partie intégrante de l’histoire (femme trompée ou mari cocu, maîtresse ou amant, les deux cas se retrouvent dans le film). En voulant filmer un portrait d’hommes, la cinéaste a négligé les rapports entre ses héros et les femmes qui partagent leur vie, et plus largement des rapports sociaux entre les êtres, qui sont peu mis en avant.

Établir un récit choral n’est pas une chose aisée : il s’agit de ne pas se perdre dans les ramifications d’une intrigue à plusieurs voix, au risque de tomber dans des longueurs narratives, ou à l’inverse de pécher par brièveté. Le scénario de Selon Charlie est habilement construit et évite ces écueils. Le film navigue en permanence de l’un à l’autre des sept, et tout ceci avec fluidité. Rien n’est gratuit, chaque heurt est maîtrisé et a une valeur particulière pour la suite de l’histoire. Tous les personnages n’ont pas la même importance, une hiérarchie pyramidale s’est mise en place pour souscrire aux exigences scénaristiques. Les rôles joués par Vincent Lindon, Patrick Pineau, Benoît Poelvoorde et Arnaud Valois viennent soutenir les interprétations de Jean-Pierre Bacri et Benoît Magimel. Ces derniers jouent respectivement Jean-Louis, le maire, et Pierre, le professeur de SVT, ancien collaborateur de Mathieu – Patrick Pineau, l’archéologue par qui le scandale arrive. Ils bénéficient d’une attention toute particulière de la part de la cinéaste qui leur dédie une place plus grande à l’écran et rend leurs personnages plus complexes. Les quatre autres rôles insufflent une dynamique au scénario, mais ce sont réellement Bacri et Magimel les héros du film. Ferdinand Martin, le Charlie du titre, dispose d’un statut différent : il est un vecteur de relations, entre les protagonistes bien sûr mais aussi auprès du spectateur. Charlie est un jeune garçon presque insignifiant, et cette neutralité est notre point d’accès à l’intrigue. « A travers Charlie » serait plus exact que « selon Charlie ».

Avec ce cinquième long métrage, Nicole Garcia filme des hommes en privilégiant leurs failles et leurs défauts, sans pour autant en faire un portrait désespérant. Il est dommage toutefois que la cinéaste n’ait pas cherché à mettre plus en avant les interactions et les liens sociaux. Ses personnages sont promis à être des « hommes de solitude », à l’image de ce squelette de premier homme découvert par Mathieu, figé dans les glaces, loin des siens, définitivement seul.

Selon Charlie : fiche technique

Réalisation : Nicole Garcia
Scénario : Jacques Fieschi, Nicole Garcia, Frédéric Bélier-Garcia
Interprétation : Jean-Pierre Bacri (Jean-Louis), Benoît Magimel (Pierre), Vincent Lindon (Serge), Benoît Poelvoorde (Joss), Patrick Pineau (Mathieu), Arnaud Valois (Adrien), Ferdinand Martin (Charlie), Minna Haapkylä (Nora), Sophie Cattani (Séverine), Philippe Lefebvre (Pierre-Yves), Samir Guesmi (Mo)…
Photographie : Stéphane Fontaine
Montage : Emmanuelle Castro
Son : Nicolas Moreau
Production : Alain Attal, Jean-Philippe Blime
Distribution : Mars Distribution
Durée : 111 minutes (140 dans la version longue)
Genre : Drame
Date de sortie : 23 août 2006France- 2006

Un homme à la hauteur, un film de Laurent Tirard : Critique

Après nous avoir tous deux offert de belles performances fin 2015, il semblait logique de réunir Virginie Efira (Le goût des merveilles) et Jean Dujardin (Un + une) le temps d’une comédie romantique. Avec Un homme à la hauteur, ils nous proposent une histoire sympathique, autour d’une rencontre originale, qui devrait faire sourire le public tout le long du film.

Synopsis : En rentrant chez elle, Diane (Virginie Efira) reçoit un coup de téléphone d’un inconnu du nom d’Alexandre (Jean Dujardin), qui lui annonce qu’il a récupéré son portable. Après une petite discussion, il lui demande un rendez-vous à déjeuner afin de lui rendre et pouvoir faire plus ample connaissance. Le lendemain, Diane a la surprise de découvrir qu’en réalité il s’agit d’une personne de petite taille.

Voir plus grand, mais surtout voir plus loin.

Ce fut une bonne idée de rencontrer dans le même long-métrage pour la première fois ces deux acteurs connus du paysage cinématographique français. Ils montrent une forte alchimie l’un pour l’autre, et nous ressentons une vraie empathie pour leurs personnages, séparés par 40 centimètres, mais qui iront au-delà de cette différence de taille pour vivre leur romance et s’aimer.

Comme souvent, nous avons un scénario classique reprenant les codes de la comédie traditionnelle : une rencontre entre un homme et une femme qui se découvrent, et qui s’apprécient jusqu’à tomber amoureux. Puis un obstacle qui force les héros à se séparer. Ici ce seront les difficultés de Diane à vivre avec une personne plus petite, jusqu’à ce qu’elle réalise son erreur et décide de retrouver l’homme qu’elle aime pour le reconquérir.
L’humour permet à la fois d’être représentatif de certains clichés sur les individus plus petits, mais surtout de casser le préjugé pour qu’on aille au-delà. Autrement dit, l’ensemble des situations burlesques créé un statut inconfortable pour Alexandre mais le rend encore plus attachant et amusant pour le spectateur finalement.

Par conséquent, le but de ce film est de présenter le caractère et l’état d’esprit d’un nain afin de représenter l’ensemble de cette communauté pouvant s’assimiler au personnage de Dujardin, avec de l’autodérision et de l’ironie, bien gérées dans l’écriture, afin d’alléger les difficultés et à priori sur ces individus sans forcément les victimiser.
De plus, le sujet permet, grâce au rôle de Virginie Efira, de comprendre également le point de vue de nombreuses personnes qui ne se voient pas vivre avec un nain, au départ, et qui réfléchissent à deux fois avant d’imaginer construire une relation avec lui.
L’ambition d’Un homme à la hauteur est donc de raconter d’une part, une comédie touchante et légère, mais aussi d’apporter un message en toile de fond, celui de ne pas rentrer forcément dans la pensée commune en imaginant les nains comme des handicapés avec un problème physique – comme le fait la mère de Diane après avoir appris que sa fille en aimait un.

La technique et les effets spéciaux ont une place importante et sont aussi à relever. En effet, le réalisateur, Laurent Tirard, aurait pu choisir un vrai nain pour jouer Alexandre, mais la décision de prendre Jean Dujardin pour le rôle est très audacieuse. Cela montre encore une fois tout son talent d’acteur de pouvoir jouer un rôle vraiment différent de ce qu’il a l’habitude d’interpréter, permettant donc aux deux vedettes de travailler d’une tout autre manière pour ce long-métrage.
Malgré les fonds verts, une doublure, et une mise en scène particulière jouant sur les perspectives et les échelles de plans, cela n’a pas empêché d’apporter une interprétation sincère et poignante de la part des deux comédiens en dépit des difficultés.

Nous aurons plaisir à suivre cette union particulière qui concernent beaucoup de couples et qui sont très peu représentés à l’écran. Ainsi, Un homme à la hauteur est un bon divertissement, certes déjà vue et assez familier dans sa construction, mais avec une touche de nouveauté.

Un homme à la hauteur : Bande-annonce

Un homme à la hauteur : Fiche Technique

Réalisation : Laurent Tirard
Scénario : Laurent Tirard
Interprétation : Jean Dujardin (Alexandre), Virginie Efira (Diane), Cédric Kahn (Bruno), César Domboy (Benji), Myriam Tekaïa (Stéphanie), François-Dominique Blin (Sébastien).
Décors : Françoise Dupertuis
Costumes : Valérie Artiges-Corno
Photographie : Jérôme Altéras
Montage : Valérie Deseine
Musique : Eric Neveux
Producteurs : Sidonie Dumas, Vanessa van Zuylen
Sociétés de production : VVZ Productions, Gaumont, Creative Andina, Scope Pictures
Société de distribution : Gaumont (France et Monde)
Durée : 98 minutes
Genre : comédie
Date de sortie : 4 Mai 2016
France – 2016

Cannes 2016 & OCS : Pleins feux sur Keanu Reeves !

Dans le cadre du Festival de Cannes, OCS prévoit deux soirées consacrées à Keanu Reeves.

Fans de Keanu, en mai, préparez-vous à être comblés ! L’acteur sera à l’affiche de The Neon Demon, en compétition à Cannes et fera l’objet de deux soirées spéciales sur OCS.

Le 7 mai à 20h, OCS Max proposera une émission CINE, SERIES & CIE spéciale Keanu Reeves. Présentée Sophie Soulignac avec Charlotte Blum et Stéphane Charbit, ce programme unique reviendra sur la filmographie de l’acteur et ses projets en tant que réalisateur (notamment Henry’s Crime). De Point Break à Knock Knock, en passant par Constantine, nous suivrons le parcours de ce passionné de cinéma et découvrirons comment il en est venu à s’interroger sur son Art avec son documentaire Side by Side : la révolution numérique. Pour Madame est Série(s), Charlotte Blum recueillera les confidences de Keanu Reeves à propos de cette révolution et de ses goûts en matière de séries télé. Elle tentera de comprendre comment les séries ont abordé le passage de la pellicule au numérique.

Dès le 16 mai à 23h sur OCS City, vous pourrez enfin visionner Side by Side, le film fascinant de Keanu composé d’interviews exceptionnelles des plus grands noms d’Hollywood : Martin Scorsese, David Lynch, Christopher Nolan, George Lucas… Un documentaire qui traite de l’adaptation de l’industrie cinématographique au numérique et de l’impact de telles avancées technologiques… Est-ce la fin de la pellicule ? Quels bouleversements génèrent le numérique ?

Keanu Reeves a récemment signé son retour devant la caméra et sera à l’affiche de Suspicions le 9 mai et surtout de The Neon Demon, présenté au Festival de Cannes. Réalisé par un habitué du cinéma choc, Nicolas Winding Refn, ce dernier est annoncé comme « un film d’horreur cannibale chez les tops models » par le délégué général du festival, Thierry Frémaux. Dans une bande-annonce magique et sanglante, on découvre Elle Fanning et Christina Hendricks aux côtés de l’acteur. Le sujet du film : le mannequinat, objet de désirs, de fantasmes, de jalousie et de perversion…

The Neon Demon : Teaser trailer

OCS est disponible sur la TV d’Orange, Canalsat, la box de SFR, Numericable, la Bbox de Bouygues Telecom, la Freebox, Fransat, PlayStation, Parabole, Tahiti Nui Satellite, My.T, GOtv, Réglo TV et Vialis. Pour plus d’informations : www.ocs.fr

Cannes 2016 : Victoria de Justine Triet (Semaine de la Critique)

La Review de Cannes : Victoria de Justine Triet

Synopsis : Victoria Spick, avocate pénaliste en plein néant sentimental, débarque à un mariage où elle y retrouve son ami Vincent et Sam, un ex-dealer qu’elle a sorti d’affaire. Le lendemain, Vincent est accusé de tentative de meurtre par sa compagne. Seul témoin de la scène, le chien de la victime. Victoria accepte à contrecœur de défendre Vincent tandis qu’elle embauche Sam comme jeune homme au pair. Le début d’une série de cataclysmes pour Victoria.

            Quel réjouissant  film d’ouverture de la Semaine de la Critique que ce Victoria, second long métrage de Justine Triet porté par une Virginie Efira qui s’émancipe enfin -mais pas trop- de ses rôles de comédies romantiques un peu trop formatées. On se souvient de Justine Triet avec la sensation qu’elle avait faite en 2013 et La Bataille de Solférino à l’ACID. Désormais exit la forme semi-fiction, semi-documentaire de son précédent film et place à une forme plus conventionnelle -certes- mais élégamment plus maîtrisée. Il y a un sens du cadre, de la lumière tamisée, de l’utilisation de la musique qui donne à cette oeuvre un parti-pris pop, électrique, inarrêtable. Comme si la vie filait à toute vitesse.

            Il faut dire que la situation n’est pas simple pour Victoria pour qui tout va trop vite. Elle qui tente de combler maladroitement ses ardeurs sexuelles avec des rencontres d’un soir, de gérer sa carrière d’avocate, de faire face à un ex-mari qui dévoile sa vie sur un blog, de s’occuper de ses deux filles et de l’arrivée impromptue d’un de ses anciens clients. Tout ce bordel existentiel donne au personnage de Victoria une profondeur remarquable qui en fait un personnage féminin incontestablement moderne.

 

            A ce petit jeu, Virginie Efira passe par tous les états, de l’insouciante femme moderne à la névrosée au bord du burn-out en passant par l’amoureuse refoulée qui tente de remettre de l’ordre dans sa vie. C’est ça Victoria, une femme qui s’amuse, bois, baise, tombe, dépérit et déborde de vie. Virginie Efira n’hésite pas à donner de son corps pour apporter une sensualité suave bienvenue et contrebalance tout en nuance avec ce personnage affolé. A côté d’elle, Vincent Lacoste trouve également un rôle à sa mesure et peut voir ce film comme un passage de flambeau entre l’adolescent un peu gauche et le jeune homme à fière allure, dont la ressemblance avec Louis Garrel devient de plus en plus troublante.

            Tout comme son précédent film, Justine Triet use du comique de situations pour apporter une fraîcheur et une dimension absurde bienvenue. On s’amuse de ce procès où tout repose sur les témoignages d’un chien diagnostiqué possessif ou d’un chimpanzé photographe. Mais derrière la comédie se cachent des personnages pathétiques, tristes dans leur vie et dont l’angoisse existentielle en font des personnages facilement identifiables. De ce parcours chaotique d’une jeune quadra, on rit, on s’émeut, on déprime et on applaudit. Justine Triet maîtrise comme personne ces écarts émotionnels et font de Victoria un film drôle et inattendu. Parmi toutes les rom-coms qui inondent les écrans français, Justine Triet fait de Victoria un film presque OVNI tant il s’avère ni plus ni moins que l’une des plus audacieuses et borderlines comédies romantiques.

            Victoria est le portrait drôle, contemporain et sensible d’une névrosée bordélique, facilement rattachable à toute une génération d’actifs dépassés par le bordel de la vie. Sans doute le plus beau rôle de Virginie Efira.


Victoria

Un film de Justine Triet
Avec Virginie Effira, Vincent Lacoste, Melvil Poupaud…
Distributeur : Le Pacte
Durée : 97 minutes
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 14 septembre 2016
France – 2016

La Porte du Paradis, un film de Michael Cimino : critique

Synopsis : Wyoming, comté de Johnson, 1890. Alors que les immigrés fuyant l’Europe arrivent par milliers, une association de riches propriétaires et éleveurs recrute 50 tueurs à gages et établit une liste de 125 étrangers à abattre.

Film maudit et chef d’œuvre éblouissant, l’épopée de Michael Cimino revisite le mythe de l’Amérique

En 1978, Michael Cimino est devenu un des cinéastes à la mode à Hollywood. Le jeune scénariste protégé par Clint Eastwood, qui produira son premier film, Le Canardeur, en 74, vient de remporter l’Oscar du meilleur réalisateur pour Voyage au bout de l’Enfer, son deuxième long métrage qui fait l’unanimité autour de lui. Le succès est tel que le cinéaste se voit confier carte blanche pour son film suivant.

Le résultat sera dantesque : projet pharaonique, tournage interminable, campagne de presse désastreuse alors que le film était encore loin d’être achevé, attaques personnelles contre le cinéaste, première sortie calamiteuse, nouveau montage en catastrophe. Et surtout, désastre financier qui entraîne la faillite de la United Artists et qui brise net la carrière d’un des cinéastes les plus prometteurs et les plus talentueux de l’époque.

L’Amérique de l’injustice sociale

Les attaques furent de plusieurs ordres. D’abord, bien entendu, la cible fut l’histoire racontée. Le scénario s’inspire de la Johnson County War, authentique épisode historique remanié par Cimino. Le réalisateur dresse alors le portrait peu glorieux d’une Amérique fondée sur l’injustice sociale. « Ce pays est dangereux quand on est pauvre », dira un des personnages. Cimino nous montre ce qu’il convient d’appeler une lutte des classes, où des riches tout-puissants, ayant le soutien des dirigeants politiques, refusent non seulement le partage des richesses, mais aussi l’accession à leur statut. Les classes sociales sont hermétiquement closes et se reproduisent entre elles (les enfants de riches vont à Harvard où ils apprennent à diriger le pays).

En cela, c’est tout le mythe du Rêve Américain que Cimino réduit à néant. Non, il n’est pas possible, lorsque l’on est pauvre, de devenir riche et de réussir socialement. Les cloisons sociales sont closes. Pire ! Les pauvres dérangent, on lance contre eux toutes sortes d’accusations : ils sont sales, ce sont des voleurs et des anarchistes. Avec beaucoup d’intelligence, Cimino ne dresse pas non plus un portrait idyllique de ces foules immigrées. Oui, il y a parmi elles des voleurs et des fauteurs de troubles, mais rien ne justifie l’attaque criminelle qui leur est opposée.

Personnages ambigus

Une des critiques contre le film concernait les personnages. Il est vrai qu’une des forces de La Porte du Paradis est d’échapper au manichéisme primaire et de proposer des caractères ambigus, impénétrables car constamment vus de l’extérieur. Cette volonté de ne pas tomber dans la caractérisation psychologique fait que son film n’a pas, à proprement parler, de héros, ce qui, dans un western, est particulièrement novateur. Une preuve de plus que Cimino parvient à la fois à employer les codes du genre et à les détourner avec intelligence et originalité.

James Averill (Kris Kristofferson) n’est ainsi pas le grand défenseur du droit et de la justice que l’on voudrait voir. Il apparaît avant tout comme un homme seul. « Je ne te connais pas. Personne ne te connaît », lui dira Ella (Isabelle Huppert). Rejeté par les riches qui voient en lui un traître à sa classe sociale, pas vraiment accepté par les pauvres qui ne comprennent pas pourquoi il n’agit pas plus tôt, il est complètement isolé. Seul dans ce train qui l’emmène au Wyoming, seul dans les grandes plaines, seul sur le bateau dans cette scène finale extraordinairement émouvante, il est celui qui n’appartient à aucune classe, à aucun camp.

Son attitude face aux événements reflétera cette ambiguïté sociale. Manifestement révolté par la décision de l’Association de financer l’assassinat de 125 immigrés, il ne va cependant pas agir, même lorsqu’il apprendra qu’Ella, sa « fiancée », est sur la liste noire. Procrastination, refus de s’opposer frontalement à ses anciens camarades de Harvard, fatigue générale, volonté de fuir, les raisons possibles sont multiples, mais rien n’est dit avec clarté et certitude. Cimino privilégie des personnages complexes et inexplicables.

Epopée moderne

Avec La Porte du Paradis, Michael Cimino réalise une épopée à la fois classique et moderne. Avec son alternance entre scènes de foule et d’intimité, entre action et mélancolie, le cinéaste ménage un rythme idéal. Malgré sa longueur, le film n’ennuie pas un seul instant. Les éléments indispensables au genre sont présents : amour, paysages splendides, fusillades, cavalerie, casting impressionnant, magnifique musique. Le spectacle est total, et tout y est maîtrisé, des cadrages à la musique.

Mais Cimino cherche également à s’affranchir des codes du genre. Par la virulence de son attaque politique, par son refus systématique de reprendre le mythe de la fondation de l’Amérique, par sa violence permanente, par sa façon inédite de filmer les foules prises dans un mouvement constant (que ce soit pour danser ou pour se tirer dessus), La Porte du Paradis est un film novateur, dont le regard désabusé ne pouvait pas être accepté par les Etats-Unis de Reagan. Ce n’est qu’avec le recul, et grâce à la copie restaurée sortie il y a quelques années, que ce film a pu prendre la place qui lui est due, celle d’une des œuvres les plus belles et les ambitieuses du cinéma américain.

La Porte du Paradis : Bande annonce

La Porte du Paradis : Fiche technique

Titre orignal : Heaven’s gate
Scénario et réalisation : Michael Cimino
Interprétation : Kris Kristofferson (James Averill), Isabelle Huppert (Ella), Christopher Walken (Nate Champion), John Hurt (William Irvine), Sam Waterston (Frank Canton), Brad Dourif (Mr. Eggleston), Jeff bridges (John L. Bridges), Joseph Cotten (The Reverend)…
Montage : Lisa Fruchtman, Gerald Greenberg, William Reynolds, Tom Rolf
Photographie : Vilmos Zsigmond
Musique : David Mansfield
Décors : James Berkey, Josie MacAvin
Costumes : J. Allen Highfill
Production : Joann Carelli
Société de production : Partisan productions
Société de distribution : United Artists
Budget : 44 millions de dollars
Durée : 216 minutes
Genre : western, drame
Date de sortie en France : 22 mai 1981

Etats-Unis-1980

TCM Cinéma Programme : Crossing Guard, un film de Sean Penn : Critique

[Critique] Crossing Guard

Un film disponible sur TCM Cinéma à partir du 22 mai 2016, à l’occasion de la soirée Spéciale Vilmos Zsigmond

Synopsis : Après avoir purgé une peine de six ans pour avoir accidentellement tué une gamine alors qu’il conduisait en état d’ivresse, John Booth sort de prison, bien décidé à absoudre ses torts. Freddie Gale, le père de la jeune défunte va enfin pouvoir se venger, il décide alors de lui laisser trois jours de sursis.

Double Penn

Son premier film, The Indian runner (1991), nous avait déjà prouvé que, derrière la caméra, l’ancien enfant terrible d’Hollywood Sean Penn était capable de faire preuve d’une extrême sensibilité. Quatre ans plus tard, il remet le couvert quand, marqué par le décès prématuré du fils son ami Eric Clapton alors que lui-même venait d’avoir son premier enfant, il se lance dans l’écriture, la production et la réalisation d’un étonnant long-métrage sur fond d’interrogation sur la culpabilité autodestructrice face à un tel drame. Ce sentiment va prendre la forme de deux schémas comportementaux radicalement opposés : Celui un père endeuillé qui sombre dans un désir de vengeance au point de perdre toutes ses attaches avec ce qui lui reste de famille, et de l’autre celui d’un tueur accidentel rongé par un besoin rédemption qui tourne à l’obsession. La possibilité ou non de pardonner, à l’autre comme à soi, est ainsi l’enjeu de ce face à face qui, plutôt que d’être frontal va passer par une étude approfondie de ses deux antagonistes.

La problématique du pardon va d’ailleurs implicitement dépasser le cadre du fait divers sordide pour atteindre une dimension plus universelle et historique via le simple choix du nom de ce chauffard (John Booth n’étant ni plus ni moins que l’assassin de Lincoln, une similitude qu’il est difficile d’admettre comme anodine !).

Le postulat de départ pose d’entrée de jeu le doute quant à la tournure que va prendre le scénario : Allait-il se présenter à la façon d’un revenge movie, adoptant le point de vue de cet homme qui trouve légitime de se faire justice lui-même, ou à l’inverse d’un mélodrame psychologique autour de ce tueur, rendant larmoyants l’expression de ses remords et son impossibilité de faire à la fois le deuil de ce qu’il a commis parallèlement à sa réinsertion sociale ? Mais Sean Penn est bien trop malin pour s’être laissé enfermer dans l’un ou l’autre de ces moules cinégéniques préconçus, préférant laisser toujours plus de place à la part sensible et à l’humanité amochée de ses personnages.

Pour cela, il installe deux astuces, qui vont devenir l’alpha et l’oméga de sa réalisation : D’abord, celle de faire du père un être violent bien plus antipathique que cet ex-taulard plein de tendresse, brouillant ainsi les cartes du manichéisme propre à la dualité entre victime et bourreau, mais surtout celle de mettre en place un montage alterné au rythme apaisé qui donne le temps à leur détermination et leurs doutes de se creuser. Le réalisateur créé ainsi un terrain d’observation idéal pour scruter les blessures internes de ces deux hommes brisés, en particulier dans leurs façons contradictoires mais finalement convergentes de se comporter avec les femmes qui les entourent, marquant bien que la prise de conscience de leurs faiblesses respectives se révèle être un frein à leur reconstruction affective, et aussi – et c’est là que le film est porteur d’un terrible fatalisme – que l’aura de la jeune fille morte six ans plus tôt suscite toujours plus de passion que ne peuvent en fournir les vivants.

Grâce au travail du légendaire chef opérateur Vilmos Zsigmond, le chasser-croiser entre les deux hommes va se faire dans un Los Angeles filmé majoritairement de nuit. Des images nocturnes d’une beauté plastique qu’il faudra attendre près de dix ans, et le Collateral de Michael Mann, pour se faire égaler. Un tour de force technique consolidé par le soin avec lequel Sean Penn s’applique à filmer ses acteurs, et en particulier dans cette langoureuse scène d’ouverture où Jack Nicholson erre dans la foule au rythme du magnifique Missing de Bruce Springsteen. A noter d’ailleurs l’usage de ralentis, déjà présents dans Indian Runner où ils appuyaient la violence de certains gestes, mais qui sont à l’inverse ici révélateurs de la solitude de ceux qui les accomplissent.

Le générique d’ouverture, une scène mythique :

C’est incontestable, Sean Penn aime ses acteurs. Le rôle de ce père vengeur borderline semble avoir été écrit pour Jack Nicholson, à qui Penn redonnera le rôle principal de son The Pledge six ans plus tard, et que David Morse, dont les studios semblent incapable de prendre conscience du potentiel, ait été rappelé après The Indian Runner sont les preuves de l’indéfectible fidélité du réalisateur envers ses comédiens. Le choix le plus audacieux du casting est sans aucun doute celui qui a consisté à faire prêter les traits de l’ex-femme du personnage de Jack Nicholson à Anjelica Huston, autrement dit à l’ex-femme de Jack Nicholson. Ce pari est une réussite, puisque les scènes qu’ils partagent sont d’une intensité conflictuelle imparable. Leur tête-à-crossing-guard-anjelica-huston-jack-nicholsontête dans le snack est d’ailleurs l’une des scènes les plus fortes du film.

Mais ce casting n’est-il pas non plus la limite du long-métrage, car après tout, que retient-on de Crossing Guard sinon le souvenir d’un Nicholson dans un rôle taillé sur mesure ? Certainement le développement de son intrigue, fâcheusement pauvre en rebondissements. Nul doute que, pour le spectateur qui n’a pas les clefs qui lui permettraient de voir dans le rôle de David Morse une projection de Sean Penn, le personnage pourra sembler assez insipide et donc nuire à l’équilibre sur lequel est censé reposer le film. Ce n’est pas uniquement parce que sa petite-amie est interprétée par Robin Wright, à l’époque la femme du réalisateur, mais surtout parce qu’il partage avec lui un douloureux voyage en prison dont il aimerait faire oublier les causes, qu’il faut voir dans ce John Booth son alter-égo. Dès lors son parcours apparaît comme un déballage des fêlures intimes de la part de Sean Penn et fait donc de son film une forme de quête de rédemption par procuration. Mais alors faut-il lire dans les frasques nocturnes de son ennemi la représentation de son passé refoulé d’alcoolique notoire ? Si c’est le cas, alors le plan final, qui les réunit pour la première fois à l’écran, prend une signification qui, à lui-seul, fait de Crossing Guard une œuvre indispensable pour cerner l’intériorité chaotique de Sean Penn.

Malgré son esthétique irréprochable et l’excellent travail fait sur l’ambiguïté morale des personnages, accentuée par des interprétations brillantes, le sentiment que l’intrigue fait du sur-place légitimé par le manque d’évolution de ces fameux personnages jusqu’à la conclusion, peut laisser conclure que cette réalisation de Sean Penn est un peu vaine. Mais dès l’instant que l’on parvient à en décortiquer sa dimension intimiste, voir psychanalytique, le résultat en devient profondément bouleversant.

Crossing Guard : Bande-annonce

Crossing Guard : Fiche technique

Titre original : The Crossing Guard
Réalisateur : Sean Penn
Scénario : Sean Penn
Interprétation : Jack Nicholson (Freddy Gale), David Morse (John Booth), Anjelica Huston (Mary), Robin Wright (Jojo), Piper Laurie (Helen Booth), Richard Bradford (Stuart Booth) …
Photographie : Vilmos Zsigmond
Montage : Jay Cassidy
Musique : Jack Nitzsche
Décors : Michael D. Haller
Producteur : Sean Penn, David Shamroy Hamburger
Sociétés de production : Miramax
Distribution (France) : Miramax
Durée : 109 minutes
Genre : Drame, thriller
Date de sortie : 15 novembre 1995

Etats-Unis – 1995

Criminal, un film de Ariel Vromen : Critique

Synopsis : Afin de déjouer un complot et une terrible catastrophe, le gouvernement décide d’implanter la mémoire et le savoir-faire d’un agent de la CIA décédé dans le corps de Jericho Stewart (Kevin Costner), un condamné à mort aussi imprévisible que dangereux. Il est la seule chance de réussir cette mission. Cependant, en récupérant l’esprit de l’ancien agent, Jericho a également connaissance de ses secrets…

Papy s’en va-t-en guerre…

Lorsque l’on est une star vieillissante à Hollywood, on se voit dans l’obligation de se recycler dans des archétypes de rôles pour au final ne plus en ressortir. Pour les hommes, ce recyclage se cantonne aux films d’actions, une mode lancée par Liam Neeson avec Taken et qui s’est vu donner l’exemple à d’autres stars en quêtes de comeback comme Mel Gibson ou celui qui nous intéresse ici, Kevin Costner. Déjà héros du très mauvais 3 Days to Kill, il retente ici ça chance dans le thriller musclé très inspiré de la saga Jason Bourne (le quatrième film mis à part), qui a engendré une foule de films du genre mais qui n’ont jamais réussi à dépasser le maître et sont restés cloisonnés dans la série B voire même Z parfois. C’est Ariel Vromen qui a la lourde tâche de rendre ce énième film d’action digeste, après avoir réalisé le plaisant The Iceman en 2013, mais qui ne s’est jamais imposé par le succès ni la qualité limité de ses films. Autant dire que ce Criminal a de quoi inquiéter.

Le scénario part d’un pitch digne des plus grands nanars pour amener de la science-fiction à un film qui n’en n’avait pas forcément besoin. Surtout que le procédé de transférer la conscience d’un individu dans un autre n’est pas pleinement exploité et est traité de manière facile et incohérente. On a vu une idée similaire -et autrement mieux géré- dans le sympathique Renaissances (Self/less en anglais) sorti l’an dernier. Là, ce n’est qu’un prétexte pour pouvoir s’offrir un anti-héros plus « original » que la moyenne. A la décharge du film, il est vrai que cet anti-héros en est le principal atout notamment dans les deux premiers tiers où il s’impose par sa violence et son absence de bon sens, n’ayant aucune notion de bien ou de mal. Cela permet d’emmener le tout vers des élans de noirceurs assez inattendus pour une telle production. Ça flirte avec la gratuité mais ça donne à l’ensemble un côté imprévisible et indomptable. Il est juste dommage qu’après ça le récit revienne sur les rail du classicisme avec l’habituelle histoire de famille mièvre que le « héros » devra protéger, le méchant ultra caricatural ainsi qu’un tas de seconds rôles inutiles et jetables qui sont lancés a la poursuite du personnage principal. D’ailleurs en ce qui concerne le méchant, non seulement son plan machiavélique est totalement improbable et stupide mais en plus le personnage semble forcé dans le récit. Chaque scène où il apparaît donne l’impression d’avoir été rajouté maladroitement apportant un lot d’incohérences assez incroyable. Ça part dans tout les sens, les dialogues sont médiocres, tout ce qui entoure la famille du personnage est forcé et agaçant et on a l’impression que rien n’est vraiment connecté dans tout ça, comme si les intrigues avançaient en « va comme je te pousse ». On à la sensation d’un truc inconsistant qui peine à accrocher le spectateur et qui finit par être ridicule surtout dans un dernier tiers qui enchaîne les aberrations et les moments totalement débiles.

Le casting prestigieux aurait pu sauver le tout du naufrage si il avait été utilisé à bon escient. Ici les acteurs ne sont pas en cause, étant globalement tous impeccable à part Jordi Mollà qui offre un cabotinage ridicule dans le rôle du méchant mais c’est davantage la direction d’acteurs et l’écriture du personnage qu’à l’acteur en lui-même qui doit être pointé du doigt. Le problème vient du fait que le film place des acteurs d’envergures pour leurs faire jouer des seconds couteaux inutiles et oubliables. Tommy Lee Jones, Gary Oldman et Ryan Reynolds, dans une moindre mesure, n’ont absolument rien à jouer et ne font qu’acte de présence. Ils ne jouent pas mal, il ne jouent tous simplement pas car ils n’ont pas la place pour faire vivre leurs personnages et les avoir embauché relève du gâchis. Des acteurs moins connus auraient tout aussi bien fait l’affaire et auraient été plus en accord avec les rôles. Par contre on retiendra Kevin Costner, qui à défaut d’offrir une grande performance s’amuse beaucoup. Il est toujours aussi énergique et assure dans les phases plus intimistes comme dans les moments plus bourrins. Il est accompagné de Gal Gadot qui est juste malgré un rôle peu développé et de Michael Pitt qui malgré le fait qui soit mis de côté durant tout le récit arrive souvent à voler la vedette lorsqu’il apparaît. Sans trop forcer, c’est lui qui apporte le plus de profondeur à son personnage.

La réalisation est plutôt réussi dans son genre, la photographie est générique mais pas honteuse, le montage est suffisamment maîtrisé pour maintenir un rythme soutenu et ne cède pas au sur-découpage, ce qui offre des scènes d’actions qui gardent leurs lisibilités. La musique n’est pas des plus inspirés mais fait convenablement le travail, ayant des relents électro pas désagréables et dynamisant bien les certaines séquences. Même si celle que l’on retiendra le plus ne provient pas des compositions originales, mais d’une musique déjà existante et qui vient parfaire une séquence nocturne assez cool et qui s’impose comme la meilleure du film. Durant ce passage, c’est là que la mise en scène d’Ariel Vromen se fait plus inspirée, montrant les traumas du personnage principal avec plus de subtilité et de grâce arrivant même à augurer le meilleur pour la suite. Dommage que ce passage intervient au début du film et que par la suite la mise en scène devienne terriblement fade. Par leur mollesse, les scènes d’actions finissent par manquer d’envergure et les passages de dialogues sont de simples champ/contrechamps ennuyeux qui ne profite jamais du casting pour faire quelque chose de plus excitant. C’est décevant surtout lorsque l’on a tout un passage qui réunit Tommy Lee Jones, Kevin Costner et Gary Oldman pour ne rien en faire. On sent très clairement qu’une opportunité a été manquée face à l’insignifiance de la scène. Il y a donc quelque chose de visuellement pauvre mais qui dispose d’une certaine maîtrise, c’est mieux que certains films qu genre qui ne peuvent même pas se vanter d’être fait proprement, même si ça reste un produit dérisoire et feignant.

Criminal est juste un mauvais film de plus parmi la horde de médiocres films d’actions estampillés Jason Bourne (la référence se fait bien ressentir ici) qui vient hanter nos écrans chaque année. C’est mou, c’est chiant et c’est mal écrit mais ça a au moins le mérite d’être plus digeste et lisible que les productions Luc Besson même si ce n’est pas forcément un exploit en soi. On retiendra peut être un premier tiers assez sympa qui laissaient présager un divertissement efficace, un casting certes sous-exploité mais qui reste convenable et un traitement du personnage principal plus « audacieux » que la moyenne du genre. C’est très limité et ça ne sauve pas le film de la noyade mais ça permet d’avoir un petit lot de consolation pour quelque chose qui au final ne mérite pas le coup d’œil.

Criminal : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=kyLklNdHwxE

Criminal : Fiche technique

Réalisation : Ariel Vromen
Scénario : Douglas S. Cook et David Weisberg
Interprétation: Kevin Costner (Jericho Stewart), Gary Oldman (Quater Wells, le chef de la CIA), Gal Gadot (Jill Pope), Tommy Lee Jones (Dr Frank, neuroscientifique), Michael Pitt (Jan Stroop), Ryan Reynolds (Bill Pope)…
Image : Dana Gonzales
Montage: Danny Rafic
Musique: Brian Tyler et Keith Power
Costumes : Jill Taylor
Décor : Robert Wischhusen-Hayes
Producteur : Chris Bender, Christa Campbell, Boaz Davidson, Mark Gill, Lati Grobman, Avi Lerner, Matthew O’Toole, Trevor Short, J. C. Spink et John Thompson ; S. Esther Hornstein et Ran Mor ; Jason Bloom, Christine Crow, Lonnie Ramati et Jake Weiner
Société de production : BenderSpink, Campbell Grobman Films, Lionsgate et Millennium Films
Distributeur : Nu Image Films et Metropolitan Filmexport
Durée : 113 minutes
Genre: Action
Date de sortie : 4 mai 2016

Etats-Unis – 2016