Pour le plus grand plaisir de ses fans de la première heure, Jim Jarmush opère avec Paterson un retour aux sources de son style éthéré et de ses thématiques arty qui avaient fait sa réputation dans les années 80.
Synopsis : Paterson est chauffeur de bus à Paterson, New-Jersey, une ville chargée d’une longue tradition poétique. Malgré sa vie routinière, il se permet des moments d’évasion en écrivant lui-même des poésies. Une créativité artistique qu’il partage avec sa femme.
Feel-good movie
Depuis déjà une quinzaine d’années, les amateurs purs et durs des premiers longs-métrages de Jarmusch pouvaient légitimement regretter de voir le cinéaste-rockeur délaisser sa patte, faite de longs travellings latéraux et de personnages marginaux nonchalants, au profit d’un cinéma bien plus mainstream. Et même s’il est toujours resté fidèle à un minimalisme dans sa narration et à certaines ses thématiques favorites, telles que les personnages de losers déracinés (Broken Flowers) et son amour pour l’industrie musicale underground (Only Lovers Left Alive), comme il est bon de le voir revenir à une mise en scène lancinante au profit d’un scénario purement lyrique ! De la même manière qu’il l’avait fait pour la ville de Memphis dans son magnifique Mystery Train, Jarmusch déclare son amour pour la ville de Paterson, un autre haut lieu culturel américain, au point de donner son nom à ce film très personnel. De la même manière que les taxis dans Night on Earth, les scènes en bus, où l’on découvre la ville, faite de maisons en briques rouges et de cascades, et où l’on écoute les conversations de ses habitants, Paterson apparaît comme un lieu idyllique pour son auteur, sorte de dernier bastion de cette culture américaine qu’il a toujours défendue. Preuve que le film lui tient à cœur, Jim Jarmusch en a, pour la première fois depuis son tout premier film en 1980, lui-même signé la bande-originale, via son groupe SQÜRL, et a glissé des clins d’œil à quelques-uns de ses amis musiciens, avec un caméo de Method Man et surtout une référence à Iggy Pop, auquel il consacrera sous peu un documentaire.
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Mais avant d’être une ballade lancinante dans les rues de la ville éponyme, Paterson est avant tout un personnage présent dans chaque plan du film. Portée par un Adam Driver (Hungry Hearts, Star Wars ep.7…) qui semble n’avoir pas fini de nous surprendre, la vie monotone de cet américain moyen est sublimée par une délicatesse et une cocasserie qui font de chacun de ses petits moments quotidiens un pur bonheur dont la somme forme un imparable feel-good movie. L’empathie que suscite l’acteur dans l’exercice de ses plus petites besognes, depuis le réveil matinal jusqu’à sa consommation de bière au pub du quartier en passant par la gamelle végétarienne préparée par sa femme, devient véritablement touchante grâce à son jeu qui dégage une certaine mélancolie sous-jacente. La scène où il se rend compte qu’une fillette de 10 ans écrit des poèmes bien meilleurs que les siens est ainsi rendue bouleversante par son seul jeu de regard désabusé.
De saynètes en saynètes, Jim Jarmusch tisse le quotidien d’un monsieur tout-le-monde attachant mais surtout le portrait d’une ville à laquelle il aimerait s’identifier. Une œuvre de cinéma qui sort des sentiers battus dont le charme aérien enchantera les fans historiques du réalisateur.
Celle dont les rêves ne s’envolent pas en revanche, c’est sa femme, dont la créativité artistique survoltée est à la fois propice à des passages pleins d’humour et à des bravoures visuelles de la part du décorateur. Le charme naturel de Golshifteh Farahani (Exodus, Go Home…), mais aussi le chien Marvin avec qui les deux amants forment presque un triangle amoureux, assurent à ce cadre intimiste de rester de bout en bout un refuge. Il y règnent une légèreté et une force de caractère qui rompent avec l’atmosphère bien plus morose qui se dégage de nombreuses scènes en extérieur. Car si Paterson est une ville chargée en inspirations passionnelles, elle n’en reste pas pour autant la source de cette mélancolie dévorante. Par ailleurs, l’obsession qu’a notre chauffeur-poète à voir des jumeaux un peu partout pose une question qui le dépasse : et si son double à lui n’était pas justement la ville elle-même dont il partage finalement les principales caractéristiques ? Par ce travail effectué sur la thématique de la dualité, on en revient à lire dans ce scénario vaporeux une apologie de l’esprit de liberté intellectuelle propre à cette petite bourgade à quelques kilomètres à peine de New-York.
Et dans la façon qu’il a de se consacrer à ses proses et de rester hors de toute la tension palpable en ville, qu’il s’agisse de la situation économique que l’on devine à la vue des chantiers abandonnés à la présence de gangs qui n’hésitent pas à menacer son chien, on peut aisément voirce sympathique anti-héros comme une projection de Jarmusch lui-même. Chacun des dispositifs stylistiques qu’il utilise, qu’il s’agisse des fondus enchaînés ou de ses fameux travellings, permet à chaque vignette journalière d’avoir sa propre identité, les répétitions étant elles-mêmes réduites à des effets comiques, éloignant de facto l’ennui qui pourrait naître d’un pareil ronron et surtout créant un sentiment de récit hors du temps. Car c’est bien là la principale force de Paterson : celle de nous rappeler que chaque jour qui passe a beau avoir l’air de n’être que la répétition du précédent, c’est l’imagination qui permet de se sortir de ce carcan déprimant. Et tant pis pour les spectateurs qui espéreront voir émerger un élément perturbateur qui ferait dévier la fiction vers une intrigue romanesque, Jarmusch va jusqu’au bout de ce qu’il entreprend au grand dam des codes habituels. Au-delà de chaque jour qui se répète, le film est aussi l’histoire d’un homme qui, dans les dernières minutes, recommence inlassablement son travail de poète malgré les frustrations qu’il a vécues, tel un poisson nageant à contre-courant. De quoi espérer voir ce retour aux sources de Jarmusch perdurer dans ses prochaines réalisations. En somme, un feel-good-movie pour tous ses fans.
Paterson : Bande-annonce
Paterson : Fiche technique
Réalisation : Jim Jarmusch
Scénario : Jim Jarmusch
Interprétation : Adam Driver (Paterson), Golshifteh Farahani (Laura), Barry Shabaka Henley (Doc), Rizwan Manji (Donny,), Chasten Harmon (Marie)…
Photographie : Frederick Elmes
Montage : Affonso Gonçalves
Décors : Mark Friedberg
Costumes : Catherine George
Musique : Squrl
Producteurs : Joshua Astrachan, Carter Logan
Productions : Amazon Studios, Animal Kingdom, Inkjet Productions
Distribution : Le Pacte
Durée : 118 minutes
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 21 décembre 2016 États-Unis – 2016
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Malgré sa forme somptueuse à la mise en scène audacieuse et foisonnante ainsi qu’un Fassbender très impliqué, Assassin’s Creed est un film qui n’a rien à raconter et s’embourbe dans sa volonté de n’être qu’une passerelle pour vendre des jeux.
Synopsis : Grâce à une technologie révolutionnaire qui libère la mémoire génétique, Callum Lynch revit les aventures de son ancêtre Aguilar, dans l’Espagne du XVe siècle. Alors que Callum découvre qu’il est issu d’une mystérieuse société secrète, les Assassins, il va assimiler les compétences dont il aura besoin pour affronter, dans le temps présent, une autre redoutable organisation : l’Ordre des Templiers
Un credo mitigé
Cette année fut marquée par une vraie volonté de rendre les adaptations de jeux vidéos au cinéma légitimes. Ne plus laisser des faiseurs sans âmes venir bafouer ce que les gamers aiment à propos de leurs jeux pour en faire des produits mercantiles qui s’adressent à tous sans pour autant parvenir à satisfaire quelqu’un. Les développeurs de jeux vidéos commencent à prendre cela très au sérieux et à venir superviser eux-mêmes la production des films. Le premier à avoir profité de ce traitement de faveur fut Warcraft, confié à Duncan Jones ; le film a ses détracteurs mais s’impose comme une des meilleures adaptations vidéoludiques à ce jour bien qu’il soit trop centré sur sa fanbase. Ubisoft, développeur et éditeur de la saga Assassin’s Creed, a aussi décidé de monter son propre studio de production cinématographique et fait ses débuts avec l’adaptation de sa licence phare. Voir Justin Kurzel, qui a brillé avec son flamboyant Macbeth, se charger du projet avec la plupart de l’équipe technique de son précédent film et en remettant en scène son couple phare (Fassbender et Cotillard) a de quoi rassurer sur la noblesse du projet. Le réalisateur a une patte visuelle indéniable et qui lui est propre ; cependant les récentes affirmations du studio sur le film qui n’est pas là pour une quelconque volonté artistique mais bien pour ouvrir la licence à un plus vaste public, dans le but de vendre plus de jeux, a de quoi refroidir les attentes.
Le scénario s’avère être le parfait guide pour rentrer dans l’univers du jeu, en apportant suffisamment de changements pour que le gamer inconditionnel de la série ne soit pas trop en terrain connu, même si l’ensemble reste très proche de ce que l’on a pu voir dans les jeux. L’histoire est ici simplifiée et s’appuie sur des archétypes courants du cinéma pour toucher un vaste public, entre le héros qui s’est retrouvé orphelin et qui doit affronter son passé pour achever sa quête initiatique, les méchants qui veulent contrôler le monde etc. Ce sont des éléments que l’on retrouvait aussi dans les jeux mais grâce à l’espace offert par ce support on avait affaire à des narrations plus étoffées et un manichéisme moins prononcé. Ici le film n’a pas l’espace pour éviter le ridicule d’un tel concept et plonge dans un récit extrêmement cliché qui n’a que peu à offrir. On suit juste le parcours initiatique du protagoniste et de l’antagoniste, avec quelques parallèles intéressants entre les deux, mais en dehors de cela les enjeux mettent bien trop de temps à apparaître et le film se clôture là où il devrait commencer. L’ensemble apparaît clairement comme un début de franchise et a du mal à tenir debout par lui-même. Surtout que les motivations des personnages sont obscures, mal gérées et tombent souvent dans un ridicule nanardesque notamment en ce qui concerne le personnage de Marion Cotillard, qui est une catastrophe d’écriture particulièrement vers la fin du récit (et le jeu ampoulé de l’actrice n’aide en rien). Le personnage principal sera bien mieux servi, même si comme pour le personnage de Cotillard on regrettera ce qu’il est amené à devenir à la fin, mais son parcours se révèle bien mieux exploité. Il sort un peu des standards de ce genre de blockbusters et possède une épaisseur bienvenue qui fait que l’on prend plaisir à suivre ses péripéties. Il est en plus admirablement servi par Michael Fassbender qui arrive à vendre même les aspects les plus douteux de l’histoire par son interprétation juste et impliquée qui s’avère impressionnante aussi bien émotionnellement que physiquement.
L’ensemble de cet Assassin’s Creed se déroule plus dans le présent que dans le passé. Ce dernier n’est juste là que pour offrir des scènes d’actions bien troussées et à grande échelle pour venir rythmer le récit qui serait sans ça anecdotique. D’un point de vue du scénario, ses phases n’apportent strictement rien mais s’avèrent être les plus réussies grâce à l’impressionnante maîtrise technique et visuelle déployée par Justin Kurzel. Les chorégraphies sont impressionnantes, l’action bien découpée et lisible (mise à part une course poursuite à cheval moins aboutie) et la mise en scène vertigineuse de ses séquences impressionne. Il utilise même certains effets des jeux vidéos comme lorsque le personnage atteint un point en hauteur et que la caméra fait un panoramique aérien autour de la zone pour dévoiler les alentours. Même si dit comme ça, cela peut donner une impression de pur fan service, Kurzel use de ses effets pour fluidifier l’action avec une caméra libre de ses mouvements qui survole sans cesse les personnages et les conflits. Il abuse parfois des mêmes effets ou il découpe trop les événements entre le passé et le présent durant les combats pour montrer le fonctionnement de l’Animus, ce qui tend à être redondant, mais il fait quand même preuve d’une audace visuelle bluffante qui rend l’ensemble très agréable à regarder. Surtout que les moments dans le présent ne sont pas en reste, même si l’action y est plus limitée ; la scène d’action qui se déroule dans cette période sonne un peu fausse, mais elle offre un travail sur l’ambiance assez enivrant. La direction artistique se révèle par instants fulgurante et offre des moments de pure onirisme comme lorsque le héros découvre un jardin évoquant l’Eden en plein milieu d’un complexe médical particulièrement froid. Des fulgurances sont donc distillées ici et là, accompagnées d’une photographie superbe d’Adam Arkapaw, très proche de celle saturée de Macbeth, et d’une composition musicale épique et exaltante de Jed Kurzel.
Assassin’s Creed est loin de s’apparenter à une réussite artistique même s’il remplit parfaitement ses objectifs, à savoir ouvrir la licence à un public plus vaste. Néanmoins l’ensemble a du mal à se justifier en raison d’une écriture paresseuse qui ne possède que très peu de qualités. Il faut se tourner vers le très bon casting, surtout Fassbender, un peu moins Cotillard, et la mise en scène visuellement audacieuse de Justin Kurzel pour trouver de quoi se mettre sous la dent. En résulte une production aux intentions purement commerciales qui est sauvée du naufrage par un réalisateur à la vision forte mais qui est clairement limité dans sa démarche. L’action de cet Assassin’s Creed en reste pour autant très efficace et on suit ce divertissement sans déplaisir mais le film n’est juste que moyen et on déplore de voir le talent du réalisateur être gâché dans une telle entreprise. Surtout que la franchise que cela annonce n’est pas particulière exaltante.
Assassin’s Creed : Bande annonce
Assassin’s Creed : Fiche technique
Réalisation : Justin Kurzel
Scénario : Bill Collage, Adam Cooper et Michael Lesslie
Interprétation : Michael Fassbender (Callum Lynch / Aguilar de Nehra), Marion Cotillard (Dr. Sophia Rikkin), Jeremy Irons (Allan Rikkin), Ariane Labed (Maria), Charlotte Rampling (un Templier de haut rang), Brendan Gleeson (Joseph Lynch),…
Image : Adam Arkapaw
Montage : Christopher Tellefsen
Musique : Jed Kurzel
Décors : Andy Nicholson
Costumes : Sammy Sheldon
Producteur : Jean-Julien Baronnet, Patrick Crowley, Michael Fassbender, Frank Marshall, Conor McCaughan et Arnon Milchan
Société de production : Ubisoft Motion Pictures, Regency Enterprises, Latina Pictures, The Kennedy/Marshall Company et DMC Film
Distributeur : 20th Century Fox
Durée : 115 minutes
Genre : Action, Science-Fiction
Date de sortie : 21 décembre 2016
Retour sur un cinéaste d’une part reconnu, adoré, adulé, analysé, passionnant bon nombre de spectateurs, et d’autre part méprisé, detesté, remis en question, et en ennuyant d’autres, Nicolas Winding Refn. CineSeriesMag a pu le rencontrer et l’interviewer, et l’a élu comme étant l’une des personnalités de l’année 2016. Retour donc sur NWR, un cinéaste, un auteur visionnaire, un ego, un homme…
Adulé par certains, détesté par d’autres, Nicolas Winding Refn a été au centre de nombreuses discussions de cinéphiles, cinéphages, et autres aficionados du grand écran ces dernières années. Notamment en 2016, année pendant laquelle sa nouvelle oeuvre The Neon Demon a été dévoilée, d’abord au Festival de Cannes, puis en salles le 8 juin 2016. Son nouveau film a quelque peu partagé les critiques certes (notamment les rédacteurs de CineSeriesMag – voir les retours positifs ici & ici et la critique négative ici), mais une chose est sûre, Nicolas sait faire parler de lui. Car Refn, c’est aussi la mise en avant d’un auteur, d’un « je », d’un moi et même de son surmoi. Un auteur, un esthète qui travaille la monstruosité humaine, la brutalité, la primalité, la masculinité et récemment la féminité.
Car c’est l’humain et ses méandres qui intéressent le cinéaste danois. De l’esclave viking qui va devoir faire son sacrifice ultime pour sauver un enfant (Valhalla Rising, 2009), des dealers et autres bonnets liés à la drogue qui doivent faire face à leur réalité précaire dans leur propre milieu et dans le monde (la trilogie Pusher, 1996 – 2005), à un chauffeur expert taciturne cherchant à repenser son existence, à tenter d’établir véritablement sa place dans le monde des vivants via l’amour qu’il a pour une mère et son fils (Drive, 2011), ou encore à une jeune fille qui cherchera elle aussi à trouver sa place parmi les étoiles dans une Los Angeles empli d’ombres et de figures ténébreuses parfois cachées en pleine lumière (The Neon Demon, 2016), l’existence humaine occupe une place importante dans l’œuvre de Nicolas Winding Refn.
Dans leur tentative de forger leur place dans le monde, ses héros et sa récente héroïne devront passionner et mettre à l’épreuve leur chair. Dans The Neon Demon, Jesse va devoir apprendre à briller et partager toute sa lumière – timidement contenue – avec les autres, avec son public. Le driver de Drive va apprendre à sourire, à être heureux, en rendant heureux une mère devenue veuve et son fils, des voisins qui sauront lui rendre son bonheur. A l’inverse, dans Only God Forgives (2013), le héros, nommé Julian, échoue à se passionner physiquement face à une danseuse exotique, et avec sa « copine » (louée), ou encore à tenir tête à sa mère dangereusement dominante. Que le héros se passionne ou échoue à le faire, il devra tout de même souffrir dans sa chair. Le viking de Valhalla Rising devra faire le sacrifice ultime ; le driver se fera poignarder mais survivra ; Jesse, qui était dévorée des yeux par ses rivales, le sera littéralement par les mêmes personnes qui espéraient obtenir sa lumière, sa beauté ; Julian, héros masculin déchu qui ne suivra pas les ordres de sa mère qui l’auraient aidé à s’accomplir, va accepter une perte symboliquement importante (les mains représentant les pouvoirs du héros chez certains tels que George Lucas, mais illustrant ici la perte de l’identité selon Refn) dans sa chair : il se fera couper les bras volontairement ; dans Pusher (1996), le héros – passionné par sa relation amoureuse ambiguë – sera torturé, mais réussira à se libérer ; Bronson du film éponyme de 2008 apporte une autre alternative au jeu de ces éléments, il se passionne via les relations sexuelles mais aussi et surtout dans le combat (avec des animaux, des policiers, et caetera), et donc dans les souffrances de sa chair. Ainsi les extrêmes se rencontrent et s’embrassent. NWR déclara d’ailleurs dans une vidéo making of d’Only God Forgives : « violence is like sex. It’s all about the buildup ». De quelle accumulation parle le cinéaste ? Celle des sentiments extrêmes et qui semblent opposés ? Ou celle des doutes qui peuvent être à l’origine de ces mêmes affects ?
Le doute peut ronger les humains. Et s’il habite les personnages de Refn, il est aussi important chez le cinéaste danois. Le documentaire My Life Directed by Nicolas Winding Refn, réalisé par sa femme Liv Corfixen, sorti en février 2015, expose NWR en proie à des doutes quotidiens concernant chacun de ses choix, artistiques ou personnels : a-t-il bien fait de se lancer sur ce film ? A-t-il bien fait de déplacer toute sa famille jusque Bangkok ? Le réalisateur doute, pleure, s’énerve, passant ainsi d’un extrême à un autre en de très courts laps de temps ; on le voit aussi se terrer dans un profond mutisme, puis s’amuser avec ses enfants. NWR semble être à l’image de ses personnages, ou alors est-ce l’inverse ? Le documentaire le présentait aussi gêné à l’idée d’être filmé, durant de très longues périodes et dans des moments sans gloire parfois. Cette gêne pourrait nous paraître paradoxale lorsqu’on connaît aussi l’importante place médiatique de Nicolas, et sa capacité à faire parler de lui et se mettre en avant dans des circonstances improbables.
Ci-dessous la bande-annonce de
My Life Directed by Nicolas Winding Refn
En effet, l’égo – assez volumineux si tant est qu’on accepte qu’un égo ait une taille – de Refn est bien connu, et se matérialise sous bien des formes. Cette année, NWR a notamment parrainé la restauration de Zombie, soit la version européenne du film de George A. Romero, Dawn of the Dead, signée par Dario Argento en 1979. Refn et Argento ont donc présenté cette version restaurée au festival de Venise (qui s’est déroulé du 31 août au 10 septembre 2016). Le Blu-Ray (4K) doit sortir le 17 novembre. Et que remarque t’on sur le visuel (ci à droite) ? Que sont les premiers mots que l’on lit en haut de l’affiche ? « Nicolas Winding Refn presents » avec un visuel aux couleurs rappelant celles utilisées par Argento dans nombre de ses films, mais le visuel appelle à penser à d’autres affiches… Celles d’un certain TheNeon Demon (voir visuel ci-dessous à gauche)… Aussi cette mise en avant de sa personne sur l’affiche expose un élément important du cinéaste, sa cinéphilie.
En octobre 2015, Refn a publié L’Art du Regard, un livre contenant sa longue collection d’affiches personnelles. Un ouvrage au prix de 80 euros qui a permis au cinéaste de faire parler de lui dans le double domaine qu’est le livre de cinéma. Car Nicolas est un cinéphile, et il l’expose, via la publication de ce livre, mais aussi par d’autres actions telles que le parrainage de la version européenne restaurée de Zombie, mais pas seulement. NWR a interviewé des réalisateurs, parfois ces entretiens font partie d’édition collector – on pense notamment à sa rencontre avec William Friedkin (qui sera accompagné par NWR lors de sa masterclass à Copenhague), ou encore à celle Tobe Hooper présente dans les bonus du Blu-Ray de Massacre à la Tronçonneuse version restaurée. Refn proposait notamment à Hooper de produire son prochain film, une proposition que n’avait pas déclinée le réalisateur texan. L’appropriation que fait Refn de ses amours/passions de cinéphiles ne s’arrête pas là. Le cinéaste danois, qui avait été l’hôte d’honneur du festival de Cannes en 2015 en avait donc profité pour parler du film en public, n’oubliant pas de se mettre en avant plus ou moins subtilement (vous aurez saisi je pense l’ironie de cette phrase) :
« C’est en voyant Massacre à la Tronçonneuse que le cinéma m’a trouvé. »
Sa déclaration ferait presque de lui un prophète (auto-titré) du cinéma, envoyé par le septième art pour nous présenter ses Visions. Si ces mots ne sont pas sans ironie, ils ne sont pourtant pas sans vérité. En effet, il faut rappeler que l’imagerie de Nicolas Winding Refn est multiple. Comme le note Télérama, le cinéaste est passé d’une image de cinéma-vérité dans Pusher à une esthétique glacée, hyper-sophistiquée, colorée, telle qu’on peut l’observer dans The Neon Demon. Valhalla Rising est un film plus important qu’on ne croit dans la carrière du réalisateur. Le long métrage proposait des images partagées entre violence crue filmée caméra à l’épaule ; plans abstraits colorés ; plans fixes picturalisant presque le film ; et d’autres stylisés avec des décors constitués par un minimum d’éléments (voir le voyage des vikings) présentant une imagerie poétique et minimaliste – à tel point qu’on penserait la séquence comme étant une scène de théâtre filmée pendant sa représentation.
Son odyssée viking ne signe pas un retour aux sources pour Refn, qui serait notamment constituée par les images du cinéma-vérité. Non, ce voyage expose toutes les imageries matrices de l’œuvre du cinéaste. Toutes les visions de Refn, passées, présentes et futures, y sont. Des procédés théâtraux à l’abstraction stylisée, de l’hyper-violence à celle plus terre-à-terre du quotidien, le cinéma multiple de Refn peut donc être observé en ce film source qu’est Valhalla Rising.
Avec The Neon Demon (voir la bande-annonce ci-dessus), le cinéaste a travaillé son imagerie du côté du léché, de l’hyper-sophistication, du coloré, du pictural (via la proposition de tableaux) et de l’abstrait. Il a aussi cessé de travailler des personnages principaux masculins pour traiter le féminin et les problèmes rencontrés par le genre, notamment la représentation/médiatisation des corps féminins. Thématiquement le cinéaste progresse ainsi sur la représentation des corps genrés : il passe par exemple d’un criminel bagarreur furieux et parlant beaucoup (Bronson) à un guerrier silencieux avec son sens du respect (Valhalla Rising), du héros viril taciturne et tranquille (Drive) au mâle impuissant (Only God Forgives), pour en arriver à une jeune femme pure et lumineuse (The Neon Demon). On peut ainsi se demander si son prochain film mettra en scène un personnage féminin ténébreux. Ou alors peut-être celui-ci a déjà trouvé sa place en la personne de Jenna Malone, l’une des « vampires » du film, véritable nemesis de la jeune héroïne, qui, comme tous les personnages du cinéaste, cherche sa place dans ce cosmos d’artifices. L’évolution du cinéaste en serait-elle donc arrivée au point où un film ne suit plus un héros, mais un autre, l’anti-héros ? C’est-à-dire que Refn en arriverait à contenir les deux opposés en un film ? Qu’en sera-t-il de la suite ? Jusqu’où iront les visions de Refn ? Reviendra-t-il au cinéma vérité pour approfondir cette imagerie qu’il adore tant ? Ou en proposera-t-il une nouvelle ? On sait son goût pour la musique classique, et surtout pour les ambiances électroniques constituées depuis plusieurs films par le génial compositeur Cliff Martinez. NWR mettra-t-il de côté ce son ?
Si Nicolas Winding Refn a été l’une des personnalités de 2016, dans le monde du cinéma (avec il faut le dire beaucoup d’événements lui étant liés en 2015), qu’en sera-t-il en 2017 ?
Peut-être pouvons-nous trouver des éléments de réponse
dans l’interview de NWR par Olivier Père ci-dessous :
Parmi les grandes stars de films d’action des années 80, Mel Gibson est, aux côtés de Sylvester Stallone ou de Bruce Willis, une personnalité des plus particulières. Le réalisateur oscarisé pour le cultissime Braveheart en 1996 s’est en effet fait des plus discrets, se contentant de jouer le méchant dans des séries B avec ses potes de cinéma d’action comme dans Machete Kills de Robert Rodriguez et The Expendables 3 de Patrick Hughes. 2016 marque néanmoins le retour du phénix Mel Gibson, un cinéaste engagé et adepte de la controverse.
Les Deux Faces du Mel
Mel Gibson possède clairement deux casquettes au sein de l’industrie cinématographique. La première c’est celle d’icône du cinéma d’action, galons qu’il a gagnés grâce à l’australien George Miller qui l’a propulsé sur le devant de la scène grâce à la trilogie Mad Max au début des années 80. Après Miller, c’est au tour de Richard Donner de lui offrir l’autre de ses grands rôles dans sa carrière d’acteur, celui de Martin Riggs dans la quadrilogie L’Arme Fatale. A la fin des années 80, Mel Gibson n’a plus rien à envier à un Schwarzenegger. Mais Mel Gibson ne s’arrête pas là, et va au milieu des années 90 passer derrière la caméra. Une première fois en 1993 avec l’Homme sans visage, un petit film resté assez confidentiel, mais surtout avec le film qui va asseoir ses qualités de réalisateur, Braveheart en 1995, où il raconte l’histoire de William Wallace, personnage mythique de l’histoire écossaise à qui il prête ses traits. Tout au long de sa carrière, Mel Gibson va alterner entre ses deux casquettes, ne se limitant plus au films d’action, faisant un tour du côté de chez M.Night Shyamalan ou même dans la romcom avec Nancy Meyers.
Au milieu des années 2000, il va d’ailleurs mettre sa carrière d’acteur entre parenthèses et réalise deux nouveaux projets. Deux longs métrages tournés chacun dans des langues peu communes, l’araméen pour la Passion du Christ, film relatant les dernières journées de Jésus, et le maya yucatèque pour Apocalypto. Deux films très violents, et qui vont attiser une certaine controverse. Ce qui va être couplé avec les propos antisémites de Gibson sous état d’ivresse. Gibson va alors disparaître des écrans radars, et recommencer à pointer le bout de son nez dans les années 2010, mais de façon très discrète comme dit précédemment.
2016 : L’année de la renaissance
L’année 2016 signe cependant le retour sous le feu des projecteurs pour l’acteur/réalisateur et cela sous les deux casquettes qui l’ont défini toute sa carrière. Mel Gibson est donc revenu dans un premier temps en tant qu’acteur dans Blood Father de Jean-François Richet. Le réalisateur français reconnu pour son diptyque sur l’ennemi public numéro 1 Jacques Mesrine offre ici à Mel Gibson le rôle d’un père obligé de sortir sa fille d’une mauvaise passe dans une série B d’action plutôt honnête. Bien sûr ce Blood Father ne marquera pas vraiment les esprits, mais il permet à Gibson de renouer avec un genre qui a fait sa gloire. On retrouve donc un Gibson grisonnant et barbu qui va distribuer quelques mandales dans la gueule de trafiquants de drogue.
Ce qui restera le plus notable pour l’année 2016 de Mel Gibson, c’est bien évidemment son retour à la réalisation 10 ans après Apocalypto. Pour cela, il décide d’adapter l’histoire vraie de Desmond Doss, un objecteur de conscience durant la seconde guerre mondiale. Personnage très fascinant qui s’est porté volontaire pour aller au front mais qui refusait l’usage des armes à feu. Avec Tu ne tueras point, Mel Gibson va pouvoir alors combiner deux de ses choses favorites : la religion et la violence. En effet, avec un sujet pareil, difficile pour le fervent pratiquant qu’est Mel Gibson de ne pas multiplier les images religieuses, voire christiques. Pour certains, cela peut paraître lourd et parfois trop chargé, mais il arrive à offrir de véritables moments de cinéma grâce à celles-ci. Certains plans sont à couper le souffle. La violence est elle aussi très présente. Il faut dire que Tu ne tueras point fait certainement partie des films de guerre les plus impressionnants depuis Il faut sauver le soldat Ryan, la séquence de l’assaut de Hacksaw Ridge n’a absolument rien à envier à la mythique séquence d’introduction du film de Spielberg. Tout comme son personnage principal, Gibson fait des miracles derrière la caméra et délivre un portrait d’homme exceptionnel, tout en incorporant cette radicalité très particulière dans le traitement de son histoire et des images. Tu ne tueras point se pose clairement dans le compétition aux Oscars, et pourrait permettre à Gibson près de 20 ans après le sacre de Braveheart de repartir avec une nouvelle statuette.
2016 est donc l’année du retour de Mel Gibson, que ça soit en tant qu’acteur ou en tant que réalisateur. L’ex paria d’Hollywood va-t-il donc continuer sur cette lancée pour les années à venir ? On l’espère, en attendant, il serait sur un projet de série télévisée avec Kurt Russell, et a récemment confirmé la suite de sa vision de Jésus Christ avec un film se concentrant sur sa résurrection. Bref, Mel Gibson n’a pas fini de faire parler de lui.
La saison 2 de The Missing promet une nouvelle quête mystérieuse et bouleversante au cœur de l’obsession et de l’absence sur deux nouvelles temporalités. 2014 ou le retour d’Alice Webster disparue 11 ans plus tôt jusqu’à nos jours et le dépassement de soi pour le lieutenant Julien Baptiste…
Synopsis : Deux ans après la « résolution » sur la disparition du petit Oliver Hughes, Julien Baptiste reprend du service quitte à délaisser femme et enfant pour retrouver Alice Webster et Sophie Giroux disparues en 2003. La première semble s’être échappée après onze années de réclusion pour retrouver sa famille. Sauf qu’en 2016, la réalité est tout autre et le lieutenant français est prêt à tout pour faire la lumière sur cette enquête qui va le mener jusqu’en Suisse…
Chose promise chose due
L’anthologie se déroule en Allemagne près d’une caserne militaire. Une adolescente, au tatouage récent représentant une toile d’araignée, sèche les cours devant son petit frère. Elle disparaît dans un van jaune tandis qu’une autre (le montage et la ressemblance oblige le spectateur à faire la connexion et à penser à l’analogie avant/après) semble s’être échappée et s’écroule en place publique. Elle prononce « Sophie Giroux » dans l’ambulance. Voilà le point de départ de huit épisodes qui nous emmènent, sur deux temporalités jusqu’en Irak et en Suisse pour faire le jour sur cette/ces nouvelle(s) disparition(s). Le père Sam Webster est officier et la mère Gemma, enseignante. Ils retrouvent leur fille disparue à l’hôpital. Julien Baptiste est mis au parfum par le sergent Eve Stone, chargée de l’affaire, car Sophie Giroux est une adolescente française disparue en même temps qu’Alice Webster. Il est fort à penser que les deux fillettes aient été enlevées par le/la/les même(s) agresseur(s). Le lieutenant français, obsédé depuis le suicide devant ses yeux de la mère de Sophie Giroux à Paris, part pour Eckhausen pour apporter son soutien. On le retrouve en 2016 en Irak à la poursuite d’un certain Daniel Reed. Malgré la pesante incompréhension, l’intérêt reste premier, contrairement à d’autres formats qui usent de mystère ou de flou à des fins aguicheuses quitte à paraître gratuits ou superficiels (Falling Water, Blindspot, Quantico…).
A coup de savantes doses d’informations distillées ça et là telle une perfusion goutte à goutte, The Missing à l’atmosphère toujours autant oxymorique (glaciale du flashback, chaleureuse du temps présent) s’articule sur une nouvelle obsession et des portraits sensibles et poignants. Julien Baptiste est ce nouveau Tony Hughes courant derrière son fils, sauf qu’à présent ce sont deux adolescentes devenues adultes. Avec cette certitude, toujours, qu’elles sont vivantes, une nous est présentée comme un gage dès l’introduction, le spectateur s’accroche au fil tenue par Ben Chanan, le réalisateur. Ce n’est plus Tom Shakland qui avait obtenue l’Emmy l’année dernière pour la meilleure réalisation. Imperceptiblement, la somptuosité de la première saison laisse place à un déroulé presque déjà-vu. Et par la même, les portraits sont des parties visibles de l’iceberg où seules Laura Frasier (Breaking Bad, One of Us par les mêmes scénaristes créateurs) et Anastasia Hille incarnent plus en nuances, deux pendants féminins de Tchéky Karyo. On reconnait David Morrissey (The Walking Dead, The Driver, Extant) dans le rôle maussade du père malgracieux qui se remet difficilement en question. Dommage que les contours de son personnage soient bien trop visibles…
Tout vient à point à qui sait attendre
Au travers la lente évolution (huit épisodes ce n’est rien encore!), le personnage de Julien Baptiste, « boiteux » est un héros dans l’absolu cumulant toutes les qualités qui permettent l’identification : la persévérance, l’amour de son métier, l’intégrité, l’infaillibilité face à ses promesses, mais la faiblesse face à la maladie. Comme si le courage et la force de caractère pouvaient surpasser toute pathologie. L’amour plus fort que la mort. Il y a ici une notion irréaliste propre au Romantisme, mais qui n’entrave en rien l’adhésion, bien au contraire. Si cette deuxième histoire paraît moins passionnante, la raison en est toute simple. Nous sommes confrontés à un nouveau mode déstabilisant où la victime, de retour en société, ne nous renseigne pas sur le motif premier qui nous intéresse, l’identité de l’agresseur et les cartes qui nous sont montrées annihilent l’effet de surprise: les thématiques de la pédophilie, de la malversation militaire ou de l’Alzheimer contrebalancées par d’autres bien étonnantes comme la grossesse d’Eva Stone… L’addiction se situe donc sur une fidèle confiance du spectateur sur une nouvelle version de ce qu’il a aimé précédemment. A l’instar de la saison 2 de Broadchurch, nous désirons être bercés par un leitmotiv semblable et intelligemment, la mécanique se déploie sans aucune lenteur ou impatience sur une résolution qui provoque une fois de plus la lacrymale. Les problématiques sont quasi identiques: remise en question du mariage, fin de carrière ou reconversion. L’originalité du déséquilibre, du contraste tels les pièces d’un puzzle à la vérité documentaire qui faisaient la magie de la première saison laisse place à de plus violentes actions. A ce propos, la maxime est toujours efficace « Chaque personnage agit comme une partie d’un sombre engrenage qu’il nous faudra, patiemment, sur plus de 6 heures, démêler. »
Si cette deuxième saison ne glace pas davantage le sang, elle bouleverse tout autant. En aucun cas, elle ne surpasse la première ni ne la précède, elle offre sur un relatif même registre de nouvelles sensations en prolongeant le plaisir du fidèle sériephile qui avait déjà suivi les aventures de Julien Baptiste deux ans auparavant. Il est difficile de l’imaginer dans une troisième épopée. Ne mettons pas la charrue avant les boeufs, la série débarque sur Starz en février 2017 et devrait suivre sur France 3.
The Missing, saison 2 : Bande-annonce
The Missing, saison 2 : Fiche Technique
Création : Harry Williams, Jack Williams
Réalisation : Ben Chanan
Scénario : Harry Williams, Jack Williams
Interprétation : Tchéky Karyo (Julien Baptiste), Abigail Hardingham (Alice Webster), Laura Fraser (Eve Stone), Keeley Hawes (Gemma), David Morrissey (Sam), Roger Allam (Adrian Stone), Jake Davies (Matthew Webster), Florian Bartholomäi (Jorn Lenhart), Daniel Ezra (Daniel Reed), Anastasia Hille (Celia Baptiste)…
Photographie: Garry Phillips, Hubert Taczanowki
Décors: Paul Cripps
Musique: Dominik Scherrer
Production : Julian Stevens, Stephen Wright, Harry Williams, Jack Williams, Elaine Pyke, Charles Pattinson, Polly Hill
Sociétés de production : Company Pictures, Two Brothers Pictures, New Pictures, BBC, Starz Originals
Distribution : BBC One (UK), Starz (US), France 3 (France), Sky Atlantic (Allemagne), Eén (Belgique), Netflix ..?
À l’occasion de sa sortie dans les bacs, la rédaction du MagduCiné revient sur Peter et Elliott le Dragon, un remake enchanteur qui flirte avec savoir-faire du côté d’E.T. et consorts.
Synopsis : M. Meacham est un vieux sculpteur sur bois qui n’arrête pas de raconter des histoires de dragons vivant dans les bois aux plus jeunes. Mais sa fille Grace reste persuadée que toutes ces légendes ne sont que des contes pour enfants. Jusqu’au jour où elle découvre Peter, un jeune orphelin ayant vécu plusieurs années dans les bois qui affirme avoir été aidé par Elliott, un dragon géant qui va voir son existence secrète percée à jour…
Un remake enchanteur qui flirte du côté de Spielberg
À force, cela pourrait devenir un running gag assez lourdingue. Mais il faut bien avouer qu’à chaque fois que les productions Disney sortent une adaptation live de leurs chefs-d’oeuvre d’antan (Alice au Pays des Merveilles, Maléfique et Cendrillon), il est presque devenu drôle de voir à quel point les critiques assassinent leur entreprise commerciale. Et même si Le Livre de la Junglemade in Jon Favreau avait agréablement surpris l’assistance (avec malheureusement Alice de l’autre côté du miroir entre temps…), il n’est plus besoin de parler de cette folie des grandeurs qui anime le fameux studio aux grandes oreilles, lui faisant perdre conscience du non respect de son propre patrimoine. Tout cela pour dire qu’il ne fallait pas attendre grand-chose de ce remake de Peter et Elliott le Dragon. Et puis la première bande-annonce est tombée, dévoilant un film à tendance spielbergienne et donnant bigrement envie. Pour finalement se retrouver avec le blockbuster le plus sincère et le plus touchant de cette année 2016 !
La première chose qui interpelle dans cette version, c’est d’avoir quasiment laissé carte blanche au réalisateur David Lowery. Un inconnu du grand public qui n’a qu’à son actif Les Amants du Texas, un film totalement aux antipodes de Disney. Un bonhomme qui n’a donc jamais fait de blockbuster et qui se retrouve à la tête de l’un d’entre eux, aussi bien à la réalisation qu’au scénario. Un fait rare, soit dit en passant ! Et franchement, vu le résultat, les studios Disney ont fait le bon choix. Car David Lowery livre un véritable remake. Le genre à ne reprendre que l’essentiel (l’amitié entre l’enfant et le dragon) pour livrer une histoire différente de l’originale, racontée d’une autre manière mais sans en perdre l’essence principale. Ayant compris cela, le réalisateur montre à quel point il est conscient de ce qu’il fait. Qu’il n’est pas un yes man lambda devant se plier aux exigences d’une production hollywoodienne. Et qu’il sait quoi faire avec ce qu’il a dans les mains.
Et ce qu’il accomplit avec ce Peter et Elliott le Dragon version 2016, c’est un exercice d’une simplicité plus que bienvenue. Celle qui permet la réalisation d’une superbe histoire avec peu de budget (65 millions de dollars, ce qui est largement en-dessous de ce que Disney dépense en général). Mais là n’est pas le plus important ! Au lieu de s’abandonner à un déluge d’effets numériques baveux qui auraient nui à l’œuvre, David Lowery opte pour un tournage sans artifice, en pleine nature. Plutôt que d’user d’une musique symphonique à outrance pour surjouer les émotions, le compositeur Daniel Heart préfère des partitions plus sobres, avec des intonations country (pour coller aux paysages). À la place de livrer de l’action à gogo, Lowery et son équipe se concentrent plutôt sur l’histoire, la relation des personnages afin de nous fournir une œuvre pleine d’humanité. En bref, avec Peter et Elliott le Dragon, le cinéaste nous offre quelque chose de sincère, et le fait avec beaucoup de savoir-faire.
D’une part, le bonhomme dirige ses comédiens comme il se doit, chacun respirant justement cette sincérité et nous touchant au plus haut point. De l’autre, il filme son histoire en alternant des plans d’une beauté visuelle ahurissante (Elliott s’envolant au-delà des nuages) et d’autres, plus intimistes. Le tout en passant par des effets de mise en scène poignants (la façon dont est filmé l’accident de voiture au début du film étonne par sa violence émotionnelle, le pouvoir du hors-champs et les bruitages), quelques éléments scénaristiques qui ont pour but de critiquer (la déforestation et notre non respect de la nature, principalement) sans que cela vampirise l’histoire principale. Il nous offre sur un plateau d’argent une œuvre qui transpire énormément de poésie et de magie pour nous émouvoir, nous faire rire et même faire verser une petite larme, à l’instar d’un certain E.T. (une comparaison qui n’est pas anodine).
Mais si l’on devait noter une petite ombre au tableau qui empêche le film d’être à la hauteur de celui de Steven Spielberg, cela serait l’implication de Disney. En effet, si Lowery avait carte blanche, il ne pouvait tout de même pas faire oublier qu’il était au service du studio, adepte des bons sentiments et du happy end. Du coup, il se laisse par moments aller à des plans un chouïa « niaiseux » (gros plans sur les personnages avec zooms et une musique évocatrice en fond), ce qui gâche un chouïa l’ensemble, lui faisant perdre de sa magie et de sa sincérité… juste pendant quelques secondes.
Un grand merci à David Lowery, à son équipe et à la production de leur avoir accordé bien des libertés afin qu’ils puissent nous offrir une œuvre réveillant notre âme enfant dans son plus simple appareil. D’avoir fait un film sobre mais non moins prenant et sincère dans un monde fade et tellement prise de tête. De nous rappeler que le cinéma est quelque chose qui titille nos émotions, nous fait vivre via l’image et l’ambiance une histoire, tout en parvenant à surligner comme il se doit ses moments les plus forts. Et surtout, un grand bravo d’avoir prouvé qu’un remake pouvait être meilleur que l’original quand on sait dans quelle direction l’amener. En espérant juste que Disney ne poursuive pas sa logique commerciale des suites, car Peter et Elliott le Dragon n’en a vraiment pas l’utilité ! Tout bon rêve à malheureusement une fin, mais reste inoubliable s’il marque les esprits par les émotions qu’il transmet.
Peter et Elliott le Dragon : Bande-annonce
Peter et Elliott le Dragon : Fiche technique
Titre original : Pete’s Dragon
Réalisation : David Lowery
Scénario : David Lowery et Toby Halbrooks, d’après le film de Don Chaffey
Interprétation : Oakes Felgey (Peter), Bryce Dallas Howard (Grace Meacham), Robert Redford (M. Meacham), Oona Laurence (Natalie), Wes Bentley (Jack), Karl Urban (Gavin), Isiah Whitlock Jr. (le shérif Gene Dentler), Marcus Henderson (Woodrow)…
Photographie : Bojan Bazelli
Décors : Jade Healy
Costumes : Amanda Neale
Montage : Lisa Zeno Churgin
Musique : Daniel Hart
Producteur : James Whitaker
Production : Walt Disney Productions
Distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures
Budget : 65 M$
Durée : 102 minutes
Genre : Fantastique
Date de sortie : 17 août 2016
États-Unis – 2016
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Eté 2016. The Night Of, une mini-série HBO, secoue le petit écran et déclenche une avalanche de critiques dithyrambiques. Avec sa mise en scène sombre et sans concession, sa critique sévère de la machine judiciaire et sa description âpre d’un univers carcéral oppressant, le programme marque les esprits, tout comme le regard intense et pénétrant de son interprète, Riz Ahmed. Zoom sur un acteur caméléon au multiculturalisme revendiqué, déjà consacré parmi les hommes de l’année par le magazine GQ.
Rizwan « Riz » Ahmed, 34 ans, est un acteur-rappeur britannique d’origine pakistanaise également connu sous le pseudo de Riz MC, son nom de scène. Véritable électron libre, leader né, cette personnalité engagée utilise le cinéma comme vecteur d’expression privilégié pour faire bouger les lignes, éveiller les consciences, questionner les préjugés et faire évoluer les mentalités. Celui qui s’impose malgré lui comme un pur produit post-11 septembre affiche une carrière complexe qui oscille entre humour dérisoire et gravité farouche depuis bientôt dix ans, alternant entre comédies caustiques, thrillers politiques et blockbusters éclairés. Encore inconnu au bataillon sur le territoire américain il y a quelques mois, le trublion anglais pourrait bien laisser sa marque à Hollywood grâce à ses prestations remarquées dans Jason Bourne et The Night Of. Focus sur l’une des futures têtes d’affiche de Rogue One – A Star Wars Story.
« Le multiculturalisme n’est pas juste un terme sur lequel on débat pour faire le buzz, c’est réel. Je suis le multiculturalisme ». Riz Ahmed pour The Guardian
Citoyen anglais à part entière, Riz Ahmed revendique pourtant ses racines pakistanaises, fier de son héritage. Ses parents, qui ont quitté Karachi au milieu des années 70, se sont ensuite installés à Wembley, une banlieue de Londres très cosmopolite dont Ahmed garde un souvenir mitigé, comme il le précise lors d’un entretien pour Skin Deep : « Il régnait dans ce quartier un sens aigu de la communauté, notamment au sein de certaines familles pakistanaises. Mais lorsque j’étais enfant, je me souviens tout de même avoir souffert de racisme, de la part des blancs bien sûr, mais pas seulement. Il existait aussi une sorte de guerre des gangs entre les diverses ethnies asiatiques ». Confronté à la violence et à la xénophobie dès son plus jeune âge, Riz Ahmed ne trouve pas vraiment sa place dans la société, sentiment d’étrangeté qui va contribuer de manière décisive à lui forger un caractère de meneur qui fera de lui le porte-voix des minorités raciales au cinéma, même s’il se défend de tout choix idéologique lorsqu’il évoque sa carrière.
De Wembley à Oxford
Bon élève en dépit de quelques coups d’éclat et d’une légère indiscipline qui lui ont parfois valu des punitions, Riz Ahmed poursuit sa scolarité dans des écoles privées où il exprime déjà son leadership en mobilisant les étudiants afin de les inciter à voter pour un délégué de couleur, dans un établissement où la majorité de ses camarades étaient caucasiens. Après quoi, il décroche une bourse pour intégrer la prestigieuse université d’Oxford, expérience qui lui a laissé un goût amer : « Oxford fut un énorme choc culturel pour moi. Pendant le premier trimestre, j’ai sombré dans la dépression et je me suis isolé, je n’arrivais pas à créer de lien avec les autres. J’ai pensé à laisser tomber ». C’est à cette époque qu’il crée, pour se remonter le moral, la Hit and Run Night, sorte de soirée de ralliement pour les étudiants et les habitants du coin dont il explique le but en ces termes : « Je suppose que c’est devenu un point de rencontre pour beaucoup de gens partageant la même mentalité, unis par ce sentiment de non-appartenance, cette impression de ne pas être assimilé à la culture dominante, qui est très élitiste, blanche, guindée, collet monté ». Véritable succès, la Hit and Run Night permet à Riz Ahmed de sortir la tête de l’eau, et son initiative connaît un essor inattendu puisqu’elle s’est désormais déplacée à Manchester et est aujourd’hui considérée comme un événement majeur de la scène musicale underground locale.
Son diplôme de Philosophie, Politique et Economie en poche, Riz Ahmed décide ensuite de s’orienter vers des études d’art dramatique à la Royal Central School of Speech & Drama. Attiré par le métier d’acteur depuis son plus jeune âge, sa passion est née au lycée, mais il n’a pas suivi cette voix immédiatement, en partie car il n’osait pas s’imposer dans un milieu qu’il trouvait là encore trop codifié et nanti. A Oxford, où il se sent exclu et à l’écart, Ahmed sympathise avec un groupe de « dissidents » et commence à monter des pièces de théâtre en marge, avec des acteurs d’origine étrangère. C’est là qu’il découvre réellement sa vocation et fait ses armes pour la suite. Selon lui, ses parcours scolaire et universitaire ont été formateurs en bien des points : « J’imagine que l’école et la fac se sont avérées être des préparations idéales pour l’industrie du cinéma, où l’on retrouve les mêmes problèmes concernant la représentation de la diversité, le monopole des puissants, etc. Donc le fait de m’être senti comme un outsider pendant mes études m’a permis de mieux appréhender ce genre de situations, d’en saisir les tenants et les aboutissants ». (Skin Deep). Alors âgé de 23 ans, Riz Ahmed est prêt à plonger dans le grand bain du showbiz britannique, où il fait une entrée fracassante au cinéma mais aussi dans la sphère du rap anglais.
Post 9/11 Blues
2006. Riz Ahmed fait ses débuts sur grand écran dans Sur la route de Guatanamo, un film de Michael Winterbottom, docudrama inspiré de l’histoire vraie des Tipton Three, trois amis britanniques d’origine pakistanaise ayant été arrêtés en Afghanistan peu après les attentats du World Trade Center avant d’être extradés à Cuba et retenus prisonniers à Guatanamo par le gouvernement américain sur soupçons de terrorisme. Ironie du sort, l’acteur, après avoir présenté son film au festival de Berlin, est retenu à l’aéroport de Luton où il subit une fouille approfondie. Il avouera plus tard sur le plateau de Steven Colbert rencontrer le même style de soucis sur le sol américain : « Le fait est que j’ai pas mal de problèmes quand je prends l’avion. Je dois me plier à des fouilles secondaires à chaque fois que je viens aux Etats-Unis ». Il revient d’ailleurs sur ces expériences déplaisantes dans une chanson intitulée Terminal 5.
« Si vous me dîtes que mon travail est symptomatique d’un syndrome post 11 septembre, j’ai envie de vous répondre que c’est normal, que c’est naturel que la société veuille raconter des histoires qui traitent de ce sujet car c’est un traumatisme collectif sur lequel nous faisons une fixation, à raison. Alors oui, je suis fier d’avoir contribué à raconter ces histoires tout y ayant ajouté de la nuance et de la complexité ». Riz Ahmed pour The Guardian
Lorsqu’on l’interroge sur ses choix et ses orientations de carrière, Ahmed se défend de toute obsession, de tout militantisme. Pourtant, force est de constater que sa filmographie témoigne du contraire. Très touché par les attentats et le basculement de la condition des musulmans après cette tragédie, l’acteur s’est rapidement emparé des faits au cinéma. S’il joue des victimes du système judiciaire et de l’opinion publique dans Sur la Route de Guatanamo, L’intégriste malgré lui ou The Night Of, il adopte parfois un positionnement plus ambigu en montrant le malaise d’une société toute entière face à une incompréhension et une hostilité galopante envers les minorités asiatiques. Il figure par exemple au générique de la mini série The Path to 9/11, qui revenait sur les attentats de New-York en 1993 et sur les événements ayant mené au 11 septembre ; et joue dans Britz, une série anglaise qui explorait le malaise et les difficultés d’intégration chez les jeunes anglais d’origine pakistanaise qui se retournent contre le Royaume-Uni en perpétrant des attentats (bombardements de Londres en 2005, etc).
Sa première chanson, « The Post 9/11 blues » sortie en 2006 et d’abord censurée sur les radios britanniques, parle également du 11 septembre et de son impact sur les populations et les mentalités, sur un ton acerbe et caustique. A son sujet, Riz MC déclare : « C’est une satire qui témoigne d’un constat et qui dénonce le cirque quasi-irréel que le climat de peur démesuré a engendré à l’époque. C’est un texte générationnel ». C’est d’ailleurs grâce à ce titre politiquement incorrect qu’il est repéré par Chris Morris, le réalisateur de We Are Four Lions, film parodique dans lequel il campe un terroriste loser gaffeur. Le comédien semble satisfait du résultat -hautement comique- puisqu’il affirme : « En réalité, j’aimerais bien faire davantage de comédies. Cela s’accorde bien avec mon goût personnel. On va plus directement au but, on peut plus facilement prendre des risques, car il y a quelque chose de très désarmant dans le rire, qui permet de faire passer des messages de fond plus aisément ». (Skin Deep)
Clip vidéo de The Post 9/11 Blues
Si le Septième Art offre la possibilité à Riz Ahmed de s’ériger contre un état des lieux qu’il déplore, il utilise surtout la chanson comme moyen de dédramatiser et d’analyser avec une distance amusée et une grande liberté de ton le climat de paranoïa latent qui s’est immiscé dans les mentalités depuis les attentats. En mai 2016, il signe l’album Englistan, travail très personnel sur lequel on peut entendre son père chanter, et dans lequel il revendique une fois de plus ses origines tout en mettant en avant son appartenance au Royaume-Uni, en prônant le mélange des cultures, l’acceptation et la tolérance. Dans son combat, il peut s’appuyer sur d’autres figures de la scène musicale engagée comme ses amis Redinho ou Heems, avec qui il a fondé le groupe de rap Swet Shop Boys, ou encore Ben Drew AKA Plan B, un chanteur acteur réalisateur anglais avec qui Ahmed collabore très souvent. On peut le voir apparaître, aux côtés de Tom Hardy et bien d’autres, dans le clip Sour Times, où Riz MC se désole de voir sa religion stigmatisée et diabolisée dans une Angleterre au climat délétère.
On l’aura compris, Riz Ahmed est un citoyen du monde qui n’a pas peur de s’insurger, de montrer la voix et d’exprimer son opinion en toutes occasions sur de multiples sujets. Très actif sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter), il exerce une parole non-muselée et parle sans tabou du Brexit, du mouvement Occupy, de la récente élection de Trump ou même des écoutes globalisées orchestrées par la CIA, problème qu’il pointe du doigt grâce à son rôle dans Jason Bourne : « Je soutiens vraiment la démarche militante d’Edward Snowden et Gleen Greenwald. L’écoute de masse, c’est la construction d’un outil de totalitarisme social qui peut paraître terrifiant » (The Guardian). Mais cet activisme enragé ne l’empêche pas de mener sa carrière de comédien avec éclectisme, puisque celui qui jouait il n’y a encore pas longtemps des petits dealers de rue dans des productions indépendantes comme Shifty ou Ill Manors gravit désormais les échelons d’Hollywood avec assurance et panache.
« Finally you get to stage three »
Si Riz Ahmed jouit déjà d’une notoriété solide dans son pays, où il a été nommé trois fois dans la catégorie meilleur acteur aux British Independant Film Awards, il était encore parfaitement inconnu aux Etats-Unis il y a quelques années. C’est avec son rôle très remarqué dans le thriller Night Call que l’acteur commence à se faire un nom en dehors des frontières britanniques : dans ce film, il campe un jeune journaliste fauché confronté à d’importants problèmes éthiques dans un Los Angeles glaçant et crépusculaire, prestation pénétrante qui lui vaut de remporter le Shooting Star Award lors de la 62ème Berlinale en 2012. Pour Ahmed, cette première grande incursion dans l’industrie hollywoodienne marque le début d’une belle ascension que l’acteur compte poursuivre, d’autant que selon lui, l’Amérique offre bien plus d’opportunités aux comédiens étrangers. Il explique en effet, lors d’une interview accordée à la chaîne de radio anglaise 1Xtra, comment il cherche à lutter contre le « type-cast », pratique qui consiste à mettre les acteurs dans des cases en fonction des stéréotypes inhérents à leur appartenance ethnique : « Selon moi, cette lutte se mène en trois étapes. Phase un : on accepte le stéréotype. Par exemple, si on est comme moi, originaire d’Asie orientale, on joue un épicier, un chauffeur de taxi terroriste, etc. Ok. Mais on part de là pour basculer vers la phase deux : on retourne le cliché, on le renverse. On commence à raconter l’histoire du point de vue du prétendu terroriste, on change d’optique, on incite à la remise en question des clichés. Et puis enfin, phase ultime, la phase trois : on devient juste un mec ordinaire, peu importe la couleur de notre peau. Et pour être honnête, j’ai le sentiment que les Etats-Unis sont bien plus préparés à embrasser ce changement que le Royaume-Uni. Mais ce n’est pas grave, je vais aller en Amérique, je vais faire des films, et puis je reviendrai ici ».
Alors oui, Riz Ahmed a traversé l’Atlantique, et si par le passé, il a méticuleusement mis en pratique sa phase deux en prêtant ses traits à des personnages éduqués et instruits pour se battre contre les idées reçues liées à la population pakistanaise et arabe en général (un étudiant en médecine et futur agent du MI5 dans Britz, un homme d’affaires dans Trishna, un trader talentueux dans L’intégriste malgré lui, un ingénieur philanthrope dans Jason Bourne, un étudiant brillant dans The Night Of ), il semblerait qu’Ahmed soit en passe de mettre le turbo pour atteindre la phase trois avec son personnage de Bodhi Rook dans Rogue-One : A Star Wars Story.
« C’est différent des autres Star Wars. C’est très immersif, c’est un film très ancré sur le terrain, presque guerrier. Parfois, on tournait des scènes très intenses sans prendre de pause, et on recommençait,encore, encore et encore, sans s’arrêter. On n’avait même pas le temps d’aller aux toilettes entre les prises! » (Riz Ahmed dans le Late Show de Steven Colbert)
Nouvelle coqueluche des plateaux télé américains, celui qui se fait surnommer « Naz » dans la rue depuis son rôle dans The Night Of revient sur la façon dont il s’est préparé pour participer à ce projet hors du commun qui lui a ouvert les portes du succès mondial. Et s’il s’amuse à dire qu’il n’avait presque jamais entendu parler du network HBO avant de recevoir le script de la mini-série de Richard Price et Steven Zaillian, Riz Ahmed a en réalité pris son travail très à coeur en s’identifiant un maximum au héros, ce qui n’a parfois pas été très difficile puisque Nasir Khan est persécuté par un système qui le désigne comme le coupable idéal, sentiment que l’acteur connaît bien. Autre détail important : l’accent. Le comédien a tenu à gommer le sien pour prendre celui de son personnage pendant toute la durée du tournage, à tel point que certains membres de l’équipe ignoraient qu’il était anglais ! Véritable caméléon et très malléable, celui qui se targue d’avoir un grand sens de l’observation entretient un rapport étrange aux accents, comme il l’explique à Steven Colbert : « J’ai une façon bizarre de gérer les accents. Dès que je commence un nouveau job, que je mets le pied dans la ville où je vais travailler, je prends l’accent du coin. Et je le garde pendant toute la durée du tournage ». Si le langage et la manière de s’exprimer sont des paramètres très importants dans le travail de vraisemblance et de crédibilité que s’évertue à effectuer Riz Ahmed, d’autres détails cruciaux sont à prendre en compte, comme l’aspect physique. Là encore, l’interprète affirme s’être adapté aux mutations morphologiques de son personnage : « Lorsque Naz était en prison, j’ai fait de la musculation sans relâche pour m’épaissir ; et lorsqu’il a commencé à fumer de l’héroïne, je me suis affamé pour avoir l’air décharné ». (GQ)
L’acteur, qui fait l’objet d’une attention grandissante aux Etats-Unis, ne se considère pas pour autant comme une star et s’amuse de son nouveau statut de vedette en déclarant : « Comme on dit chez nous, on attend le bus une heure puis il y en a trois d’affilée qui arrivent ! J’imagine qu’on pourrait appliquer ce proverbe à ma carrière, mais au fond, je ne le ressens pas ainsi. Je travaille sur des projets indépendants depuis des années, donc pour moi, c’est n’est pas comme si c’était arrivé du jour au lendemain ». Toujours est-il que celui qui fait désormais la une des tabloïds un peu partout risque de voir sa côte de popularité grimper en flèche avec la sortie imminente de Rogue One, blockbuster éclairé auquel il est très fier d’avoir participé, comme il l’explique lors de la cérémonie des BAFTA : « Je trouve ça vraiment cool que Star Wars ouvre la voix en matière de diversité, honnêtement. Entre John Boyega, Oscar Isaac, Diego Luna ou même Felicity Jones qui a un rôle féminin de grande envergure, les lignes bougent, les standards évoluent et se claquent sur la société dans laquelle on vit ».
Pour conclure, Riz Ahmed, trublion du rap et acteur polymorphe, se distingue avant tout par son engagement politique et social farouche qui s’exprime à travers ses choix cinématographiques, ses chansons, mais aussi ses apparitions publiques et ses prises de position sur les réseaux sociaux. Reste à savoir si cette star naissante, qui porte en elle tous les stigmates post-11 septembre, va enfin parvenir à se détacher de ce trauma collectif pour se forger une carrière à la mesure de ses ambitions cosmopolites et éclectiques.
Les années se suivent et se ressemblent pour le jeune cinéaste québécois Xavier Dolan, encore en haut de l’affiche cette année avec le franc succès de Juste la fin du monde. Encore une fois, c’est une année qui lui aura permis de confirmer son talent et de laisser un peu plus encore son empreinte sur le cinéma international.
Aussi incroyable que cela paraisse, Xavier Dolan, issu d’une famille d’artistes, est comédien dès son plus jeune âge (notamment dans des publicités canadiennes dès 4 ans) et intègre réellement le monde du cinéma en étant d’abord révélé par le doublage. Il prête entre autres sa voix à Rupert Grint dans la saga Harry Potter et à Taylor Lautner dans Twilight (les personnages de Ron Weasley et de Jacob Black).
Pourtant, le jeune prodige que l’on connaît aujourd’hui s’est véritablement fait connaître au grand public lors du festival de Cannes 2009 avec son premier long métrage J’ai tué ma mère, révélation de cette édition dont le scénario avait été écrit par l’intéressé lorsqu’il n’avait que seize ans. Ce dernier avait ensuite investi toutes ses économies pour produire le film, et avait été recruter lui même les acteurs. Ainsi, ce qui rend le parcours de ce jeune cinéaste si atypique est sa précocité et son besoin vital de tourner, pour extérioriser ses émotions.
Depuis, le jeune éphèbe, acteur, réalisateur, scénariste et producteur, enchaîne les chefs d’œuvre. A 27 ans, six films à son actif en tant que réalisateur, bien plus en tant qu’acteur, et une foule de récompenses, il continue de prendre de la maturité et d’affiner son cinéma. Les relations familiales (avec notamment une importance toute particulière donnée au personnage de la mère), les transgenres, et l’homosexualité (il remportera notamment la queer palm en 2012 pour Laurence anyways) sont ses thèmes de prédilection. Ses films ont par ailleurs des particularités communes qui reviennent tel un leitmotiv, à savoir des scènes de violence (souvent verbales, parfois physiques), de superbes plans qui esthétisent les corps et visages des acteurs avec pourtant des cadrages complètement marginaux et originaux, et des bandes son très soignées composées en général de morceaux complètement improbables. Cinéaste accompli, il se démarque également par son côté hégémonique sur le plateau, déléguant très peu (il monte lui même ses films, confectionne les costumes et va même jusqu’à écrire les sous titres).
Très progressiste, Xavier Dolan a souvent évoqué ses prises de position politiques de manière indirecte, notamment dans ses discours aux différents festivals de Cannes et lors de ses rares interventions dans des émissions de télévision. Il exprimera notamment tout son mépris vis à vis de la « manif pour tous », et de toute la haine et l’intolérance qu’elle revendique, et déplorera le retard de la France quand à la question du droit des homosexuels.
Ce n’est en 2014 qu’il gagne vraiment en visibilité auprès du grand public français avec son cinquième long métrage Mommy, qui remporte le prix du jury au festival de Cannes ex æquo avec le film Adieu au langage de Jean Luc Godard, symbole d’une passation de pouvoir entre un cinéma de la nouvelle vague et un cinéma d’une ère totalement nouvelle. Le film dépassera le cap du million d’entrées en France, une première pour le jeune cinéaste qui dès lors, franchit un sérieux palier. Il réalise l’année suivante le clip de la chanson « Hello », d’Adèle qui connaît un immense succès populaire partout dans le monde (il avait déjà réalisé le clip de « College boy » du groupe Indochine).
Aussi, l’année 2016 s’annonce pour lui comme une année charnière où il s’agit d’affirmer sa réussite même si son talent, lui, n’est plus à confirmer. Le 19 mai, son sixième long métrage Juste la fin du monde arrive en salles en France. Adapté de la très célèbre pièce de Jean-Luc Lagarce, c’est l’occasion pour Xavier Dolan de changer un peu son casting (il avait pour habitude de beaucoup tourner avec des acteurs canadiens tels que Suzanne Clément, Anne Dorval ou Niels Schneider par exemple). En effet, pour la première fois il entreprend de faire jouer des acteurs français très populaires. Ainsi, à l’affiche on retrouve Gaspard Ulliel, Marion Cotillard, Vincent Cassel, Léa Seydoux et Nathalie Baye. Le film obtient le grand prix du jury au festival de Cannes et dépasse à nouveau le million d’entrées en France ; une véritable consécration.
Le prodige Xavier Dolan, cet enfant précoce du cinéma, cet ovni à fleur de peau, suscite autant d’admiration que de mépris et nombreux sont ses détracteurs qui lui trouve un certain égocentrisme, une pâle condescendance et un dédain du cinéma « mainstream ».
Le cinéaste est l’une des personnalités qui aura marqué l’année 2016 et qui sans aucun doute marquera l’année 2017. En effet, la sortie de son prochain film The death and life of John F Donovan interviendra au cours de l’année, avec cette fois-ci un casting américain (une nouveauté), à savoir Kit Harrington, Jessica Chastain et Susan Sarandon.
À l’occasion de la sortie dans les bacs de Peter et Elliott le Dragon, la rédaction du MagduCiné revient sur la version originale de Don Chaffey, une comédie musicale n’ayant pas réussi à passer l’épreuve du temps.
Synopsis : Fuyant sa famille adoptive, les Gogan, qui le maltraite, le jeune Peter et son ami Elliott, un dragon doué d’invisibilité, se rendent dans la ville côtière de Passamaquoddy. Là-bas, alors qu’il tente de cacher Elliott, l’orphelin va trouver en la personne de Nora, la fille du gardien du phare Lampie, une nouvelle mère. Mais les catastrophes provoquées par Elliott vont attirer bien des convoitises, dont celle du charlatan Dr. Terminus…
Un divertissement enfantin qui a pris de l’âge
Si Peter et Elliott le Dragon a su émerveiller bon nombre d’enfants qui s’en rappellent encore aujourd’hui, d’autres se souviennent de ce film via les nombreuses publicités faites à l’époque sur les VHS Disney. Un divertissement familial que Disney a tenté de dépoussiérer l’été dernier par le biais d’un remake en tout point réussi. Mais la question se pose d’elle-même : le film de Don Chaffey, comédie musicale dans l’air du temps du studio aux grandes oreilles, avait-il vraiment besoin d’une remise au goût du jour ? Bien qu’il soit chez la plupart des gens une œuvre intemporelle, il faut bien avouer que Peter et Elliott le Dragon version 1977 avait bien mérité un lifting, le long-métrage n’ayant pas su passer l’épreuve du temps.
À l’époque, le procédé d’un personnage animé évoluant au milieu de vrais décors et d’acteurs en chair et en os avait de quoi émerveiller plus d’une personne. Surtout quand le public avait déjà eu affaire à des titres aussi ingénieux et cultes que Mary Poppins et L‘apprentie sorcière. C’est d’ailleurs ce qui fait grandement défaut à Peter et Elliott le Dragon : passer juste après ces films, qui bénéficiaient d’une animation de très grande qualité. Celle du long-métrage de Don Chaffey (qui ne touche finalement que le dragon et rien d’autre), n’est vraiment pas exceptionnelle. Il faut dire aussi que celui-ci veut faire au plus simple, afin de parler d’amitié et de famille, n’usant pas d’artifices inutiles. Mais dans cette histoire où le surjeu, l’excentricité et la bonne humeur sont rois, cela paraît bien terne, pour ne pas dire vide. Dommage, car Elliott, version « gentille » de Madame Mim (Merlin l’Enchanteur), est un personnage plutôt attachant. D’autant plus que si vous faites partie de ces gens qui n’ont pas encore vu ce film, il vous sera assez difficile de vous y plonger, d’autres oeuvres étant déjà passées par là, avec plus ou moins de réussite mais avec bien plus d’évolution technologique au compteur (Qui veut la peau de Roger Rabbit ?, Space Jam, Les Looney Tunes passent à l’action…).
Dommage aussi que, niveau structure narrative, Peter et Elliott le Dragon parte un peu dans tous les sens. Si l’on comprend d’emblée les enjeux du film– ce petit garçon, ami avec un dragon qui ne veut que son bonheur, fuyant une mauvaise famille pour tomber sur une autre, bien meilleure –, on a tout de même du mal à voir où tout cela veut mener le spectateur. La faute provient du fait que, malgré son intrigue principale, le long-métrage n’a pas grand chose à raconter. Si ce n’est un enchaînement de catastrophes engendrées par le dragon, venant « pimenter » une histoire familiale naissante. Un scénario aux multiples trous que viennent boucher des chansons (Disney oblige) pour le moins anecdotiques et des séquences excentriques en veux-tu en voilà. Du coup, l’ensemble n’a pas la magie ni la poésie qu’il aurait dû avoir et passe plutôt pour un gloubi-boulga sympathique pour faire passer le temps aux plus jeunes, qui ne seront pas aussi exigeants que leurs parents (quoique que de nos jours…).
Il faut toutefois reconnaître que Peter et Elliott le Dragon a ce qu’il faut pour faire passer un agréable moment en famille. Il y a bien entendu des personnages hauts en couleur que nous devons au surjeu amusé des comédiens et au côté too much des films de cette époque question émotions (la palme revenant à Mickey Rooney et surtout Jim Dale en Dr. Terminus). Mais également cette amitié simple et touchante entre l’enfant et le dragon . Sans oublier quelques séquences assez bien menées, qui sauront faire rire (toutes celles où sont mis en avant les Gogan, le Dr. Terminus et son assistant Hoagy) ou bien donner un peu de peps, de tension à l’ensemble (la capture d’Elliott, l’arrivée en pleine tempête du bateau de Paul…). Bref, malgré ses défauts de taille, Peter et Elliott le Dragon a suffisamment de matière pour divertir le public, aussi bien les petits que les grands… même si les enfants sont plus visés que les adultes, ne le cachons pas !
Mais malgré cette bonne note, le verdict est malheureusement sans appel : le film de Don Chaffey n’a pas su passer l’épreuve du temps avec brio, apparaissant pour le coup comme une oeuvre sans ampleur ni génie. Juste un petit divertissement destiné aux plus jeunes, n’arrivant pas à la cheville de Mary Poppins ni même de L’apprentie sorcière. Une question peut toutefois se poser : est-ce vraiment le temps le principal responsable de cette désillusion, ou bien l’esprit d’enfant en chacun de nous qui s’est tout simplement évaporé en grandissant ? La seconde suggestion aurait très bien pu être la réponse… si le long-métrage n’avait pas connu en cette année 2016 un remake lui faisant de l’ombre. Une modernisation enchanteresse qui confirme le fait que Peter et Elliott le Dragon version 1977 a fait son temps.
Peter et Elliott le Dragon : Bande-annonce
Peter et Elliott le Dragon : Fiche technique
Titre original : Pete’s Dragon
Réalisation : Don Chaffey
Scénario : Malcolm Mamortstein, d’après une histoire de S.S. Field et Seton I. Miller
Interprétation : Helen Reddy (Nora), Mickey Rooney (Lampie), Sean Marshall (Peter), Jim Dale (Dr. Terminus), Red Buttons (Hoagy), Charlie Callas (Elliott en VO), Shelley Winters (Lena Gogan), Charles Tyner (Merle Gogan)…
Photographie : Frank V. Phillips
Décors : John B. Mansbridge
Costumes : Bill Thomas et William Ware Theiss
Montage : Gordon D. Brenner
Musique : Irwin Kostal
Producteurs : Jerome Courtland et Ron Miller
Production : Walt Disney Productions
Distribution : Buena Vista
Budget : 10 M$
Durée : 101 minutes (123 minutes lors de sa ressortie en 2003)
Genre : Comédie musicale
Date de sortie : 18 octobre 1978
Les Huit Salopards rassemble pour la première fois Quentin Tarantino et Ennio Morricone dans un dédale musical ombrageux qui dégouline d’une tension horrifique.
Le blizzard. Un huis clos. La violence qui devient contamination et inversement. Ennio Morricone. Kurt Russel. Ça ne vous rappelle rien ? Moi oui. The Thing de John Carpenter. Ce clin d’œil n’est pas une coïncidence, mais il n’en sera pas réellement question dans cet article consacré au dernier film de Quentin Tarantino. Il va sans dire que la filmographie du réalisateur américain fut littéralement influencée par tout un pan du cinéma et par une partie de la pop culture contemporaine. Quentin Tarantino est un aficionado des influences : son cinéma est un brassage ethnique, un melting pot culturel comme en témoigne la fameuse discussion sur le sens de Like a Virgin de Madonna dans Reservoir Dogs. De ce fait, la musique a toujours pris une place importante dans la genèse de ses œuvres et dans la vocation divertissante qu’il a toujours essayé d’inculquer à son processus créatif.
Malgré certaines tentatives de collaborations et certaines appropriations musicales, jamais un compositeur n’avait orchestré la bande originale d’un film de Quentin Tarantino : donc qui mieux pour se faire, qu’Ennio Morricone ? Et même si le réalisateur américain n’a pas pu s’empêcher d’introduire certaines de ses envies musicales comme les White Stripes, l’Italien reste à la manette de toute la riche orchestration. Et au vu de ses Huit Salopards, la combinaison se montre gagnante tant la partition du musicien comprend avec aisance la puissance stridente du film. Au contraire de Django Unchainded où Tarantino avait joué la carte de la disparité anachronique et sonore avec l’introduction de gros tubes Hip Hop, la présence d’Ennio Morricone diminue la prépondérance artistique de l’Américain sur son film. Mais cela ne veut pas dire que Les Huit Salopards sonne « moins Tarantino ». Le compositeur a parfaitement saisi l’essence même d’une œuvre qui mélange autant les genres cinématographiques qu’elle utilise une rupture de tons propice à la montée d’une tension moite (« L’ultima diligenza di Red Rock »).
Pendant que Les Huit Salopards « dégraisse » le mammouth du huis clos et s’avance dans son récit post moderne avec comme volonté première de parler de l’Amérique et de son rapport à la violence ou au racisme, Ennio Morricone crée une atmosphère aussi mystérieuse que violente avec ses cordes vrombissantes (« Raggi di sole sulla montagna »). Dès l’ouverture et cette longue mélopée caverneuse à la mélodie répétitive et ses percussions isolées, l’ambiance se dessine devant nos yeux. Devant cette couche de neige qui s’accumule, la peur trépigne d’impatience. Les Huit Salopards est un western bavard, prenant son temps pour avancer ses pions, mais volera en éclat pour partir dans des excès de violence et de gore assez inédits chez le cinéaste.
Ce n’est pas anodin de voir des figures de proues telles que The Thing ou Evil Dead marquer de leur empreinte horrifique l’œuvre de Quentin Tarantino. Sans image et avec le script dans les mains, Ennio Morricone prouve sa maestria avec une bande originale fortement identitaire et se réapproprie avec malice et personnalité les codes des sonorités du cinéma de genre. Le musicien oscille ses mélodies neigeuses sans guitares, façonne ses accords qui suinte le blues rocailleux (« Narratore letterario ») . Pour Ennio Morricone, Les Huit Salopards n’est pas un western comme un autre mais une œuvre qui voit son antre infecté par le mal et un mystère anxiogène. Au regard du confinement entretenu dans cette auberge qui regroupe tous les protagonistes du récit, Ennio Morricone joue beaucoup sur les ruptures de rythme et sur l’oppression orchestrée par le huis clos affiné par Quentin Tarantino : les instruments, que cela soit le xylophone ou les violons, se répondent de façon saccadée dans des mélodies aussi harmonieuses qu’inquiétantes.
Musique Les Huit Salopards
Avec sa longue carrière, Ennio Morricone aurait pu bâtir une bande originale lambda voire banale. Mais il est intéressant de voir à quel point sa musique colle parfaitement à l’idée même que l’on se fait du film avec ce son qui grésille, rajoutant alors, un aspect poisseux à un film qui sent la poudre et le sang (« Neve »). Le plus marquant reste le versant engendré par la version musicale des Huit salopards par Ennio Morricone : à proprement parler, cette partition est plus filmique que mélodique. Son inspiration et son utilisation cinématographique font qu’à défaut d’être indépendante, Ennio Morricone donne naissance à une musique extrêmement évocatrice qui accroît son immersion funèbre et l’horizon aventureuse de son œuvre. (« L’inferno bianco »).
A l’image du contexte qu’imagine Quentin Tarantino, Ennio Morricone prend le pouls de son environnement et agite le fantôme de la Guerre de Sécession avec son hymne intime, tout en émotion, à la trompette (« La lettera di Lincoln »). Les Huit Salopards est une aubaine : la communion de grands noms qui ne bâclent pas leurs travaux, et qui se servent de leur passé pour unir leurs talents. Frissonnante, alarmante et ténébreuse, la partition d’Ennio Morricone est sans conteste une des réussites du film.
En montant une arnaque farcesque contre Bernard Arnault (patron du groupe LVMH) avec Merci Patron !, François Ruffin aura sans aucun doute marqué l’année médiatique et cinématographique de 2016 !
Avec Merci Patron ! François Ruffin a su remettre du baume au cœur à tous ceux qui se sentaient abandonnés par la société et les patrons et, surtout, dominés par l’argent qui pourtant leur échappait. Même si l’année fût morose, son documentaire a été une percée de dérision osée, une vraie déculottée à coup de micros cachés et de déguisements. Qui se cache derrière ce personnage fantasque, prêt à toutes les démarches pour redonner aux pauvres ce qui leur revient ? Un réalisateur d’un unique documentaire qui se retrouve dans notre review 2016 à côté de rien moins que Leonardo Di Caprio. Portrait d’un Robin des bois des temps modernes.
Un homme de combats et de revendications
Voler aux riches pour rendre aux plus démunis ce qui leur revient, c’est un peu le programme de François Ruffin lorsqu’il monte un dispositif à l’issu jouissive et en fait un documentaire Merci patron !, sorti sur nos écrans en février. L’homme s’est aussi distingué par sa mobilisation contre la loi Travail et ses apéros devant le ministère du travail, où il trouvait toujours porte close. Maniant l’humour comme d’autres le mensonge, le voilà en porte drapeau de ceux qui n’ont plus aucune arme pour se défendre. A l’origine, ce réalisateur est en fait journaliste, fondateur du journal amiénois Fakir. Son crédo ? Faire un journalisme engagé socialement, qui n’hésite pas à donner de la voix dans les assemblées générales d’actionnaires. C’est d’ailleurs comme ça qu’on le voit au cours de Merci Patron !, tentant de faire entendre sa voix, mais aussi de mettre le bazar dans ces moments solennels qu’il tourne en ridicule. L’homme n’est donc pas toujours le bienvenu, son journal est d’ailleurs présenté comme « fâché avec tout le monde. Ou presque ». Le ton de Merci Patron ! adopte celui de la lutte, il est au plus près de l’humain, sans oublier de mettre en avant Ruffin, présenté comme l’homme de la situation, celui qui se frotte au réel, aux luttes en tout genre. Si l’on devait chercher un pendant cinématographique au travail de Ruffin, c’est du côté de Michael Moore qu’il faudrait aller regarder. Le cinéma comme un combat, et pas beaucoup de cinéma finalement, mais plutôt la caméra comme un ring de boxe où l’on rend coup pour coup, voilà la définition de ce film. D’autres d’ailleurs sont soutenus par Fakir, comme La Sociale, actuellement sur nos écrans.
Un cinéma social, comme à ses origines
Si son parcours de journalisme est d’abord façonné par le CFJ (centre de formation des journalistes, école plutôt réputée) où il entre au début du siècle alors qu’il a 25 ans, l’engagement de Ruffin commence avant même cette formation. C’est en effet à l’âge de 24 ans, soit un an plus tôt, qu’il fonde Fakir. Clairement engagé à gauche, le journal dévoile ses convictions et s’obstine à donner de la voix, à prendre parti, là où le journalisme se voudrait plus neutre (ou formaté ?). C’est d’ailleurs le formatage des journalistes passés par les écoles qu’il dénonce dans son livre Les Petits soldats du journalisme. Son ton est donc plus proche d’un Cash investigation lorsqu’il rachète une action pour pouvoir participer aux assemblées générales des actionnaires, toujours accompagné de salariés. Les sujets qu’il traite sont des obsessions, il les investigue donc jusqu’au bout, en démontant le langage comme les petits arrangements de chacun. Depuis Merci Patron !, les ventes de Fakir ont largement augmenté, avec un tirage de 140 000 exemplaires en février dernier. Bernard Arnault, François Ruffin ne l’a pas attaqué juste pour les besoins de son documentaire, puisqu’il le « titille » depuis 2005. Le portrait est donc savamment exploré depuis quelques années. C’est en 2004 que les usines ont fermé dans le Nord de la France, sa terre d’origine. Le réalisateur va donc à l’encontre des portraits du patron mis en avant par les journaux, il le diabolise et le tourne en ridicule. Les tee-shirts ironiques à son effigie (marqués I love Bernard) en sont l’exemple le plus marquant. Invité sur de nombreux plateaux médiatiques, mêmes les plus récalcitrants (revoir à ce titre son passage sur Europe 1, radio apparemment au groupe Lagardère, proche de Bernard Arnault), il a joué le jeu des médias, avec plus ou moins de réussite. L’objectif étant d’avoir pour lui les urnes et la rue, seul moyen de faire bouger les choses. Pour l’heure, Ruffin compte sur les grands rassemblements, même ceux d’opposants à des sujets ou projets à priori opposés.
Côté cinéma, rien n’est encore prévu et à priori à prévoir. Mais Ruffin aura prouvé que les salles obscures peuvent attirer des combattants, mettre dans la lumière ceux qu’on oublie bien trop souvent. N’oublions pas que le tout premier film de cinéma a été tourné en France par deux patrons d’usine qui s’intéressèrent à leurs salariés lors de la sortie d’usine. Tout un petit monde florissant que la caméra captait, un mouvement était en marche. Espérons qu’il se poursuive encore longtemps. Ici en plus, l’arroseur est arrosé dans un grand tour de passe-passe où l’on voit même les épisodes de La Petite maison dans la prairie rembobinés à l’envers, pour revenir au bonheur initial.
Pour vous donner une idée du ton du film, en voici la musique festive (et ironique !) :
Bande annonce de Merci Patron !, déjà disponible en DVD :
Personal Shopper, le dernier film d’Assayas auréolé du Prix de la mise en scène au Festival de Cannes, n’évite pas les maladresses mais réussit à s’imposer comme une oeuvre fascinante et d’une densité incroyable.
Synopsis : Maureen est une jeune américaine à Paris gagnant sa vie comme « personal shopper » pour une célébrité. Avec son frère jumeau aujourd’hui disparu, elle possède aussi une capacité aiguë à communiquer avec les esprits.
Esprit es-tu là ?
Alors qu’il offrait à Juliette Binoche le premier rôle de son dernier film, Sils Maria, et qu’il arrivait à la magnifier tel qu’elle ne l’avait pas été depuis longtemps au cinéma, quelqu’un d’autre intéressait Olivier Assayas dans cette entreprise. Cette personne, c’était la star plébiscitée Kristen Stewart, alors en quête d’une renaissance artistique. Il ne faisait aucun doute que le cinéaste avait eu un gros coup de cœur pour cette actrice qui semble ici devenir sa muse, elle est au centre de ce Personal Shopper et l’habite dans chacun de ses aspects. Une telle obsession pour son actrice ou son acteur a tendance à limiter les réalisateurs et réalisatrices dans leurs démarches en étant bien trop subjectifs dans leurs approches : soit on aime aussi la star en question et on adhère, soit on reste sur le banc de touche. Et la principale force du dernier film de Assayas est d’arriver à éviter cet écueil car il a plus à raconter que la simple envie d’offrir un rôle sur-mesure à sa star, parvenant à faire que son propos et la présence de Stewart marchent en osmose plutôt que celle-ci étouffe la portée de l’œuvre à cause du regard excessif de son metteur en scène. En résulte une oeuvre assez atypique dans son genre et qui s’avère être une proposition de cinéma sacrément audacieuse par ses exubérances.
En terme de regard excessif sur son actrice, Olivier Assayas s’impose comme un maître absolu dans le genre, il filme son actrice sous toutes les coutures, la met à nue et l’exhibe comme dans un concours de mode mais il arrive toujours à le faire avec une rare pudeur. Kristen Stewart possède un tel magnétisme que Assayas a à en faire très peu pour l’immortaliser, elle s’impose d’elle-même comme un monstre de charisme et une figure incroyablement sensuelle. Elle crève littéralement l’écran et incarne parfaitement le cinéma d’Assayas et ses obsessions. Elle est ce fantôme tout le temps présent mais insaisissable qui hante le film, charmant son audience, effleurant l’image et marquant les esprits. Il est très intéressant de voir comme le cinéaste adapte sa mise en scène en fonction de l’actrice mais aussi en fonction de ce qu’il essaye de nous raconter à travers elle. Comme les peintures que va « étudier » le personnage principal à un certain point de l’intrigue, il va chercher l’abstrait dans le traitement de son image. Il nous montre frontalement les choses au sein de constantes zones de floues, brouillant la vision du spectateur mais aussi créant le paradoxe de la proximité de son personnage tout en posant une distance pour qu’on ne puisse jamais vraiment la saisir. Dès qu’on croit saisir quelque chose à travers l’image, celle-ci devient fuyante à travers de perturbants fondus au noir. Le montage joue beaucoup avec les mêmes artifices dans ses transitions et se montre particulièrement habile par sa gestion de l’évasif, accompagné par une photographie froide et mortuaire ainsi qu’une bande sonore planante pour le moins enivrante. La forme se révèle superbe grâce à cette mise en scène ingénieuse qui n’a pas volé son prix au dernier Festival de Cannes.
Surtout que la forme sert ici admirablement le propos, car son aspect évasif permet de donner du poids au deuil que traverse le personnage de Stewart. Même si par moment cette partie manque de subtilité et tombe dans un sensationnalisme pas forcément maîtrisé dans ses effets « films d’horreur », il parvient à faire parfaitement écho au précédent film du réalisateur. Personal Shopper et Sils Maria représentent un diptyque parfait. L’un sur le deuil d’une star sur sa propre carrière et qui tente de retrouver sa place, et l’autre sur le deuil émotionnel d’une jeune femme qui cherche à comprendre qui elle est et à s’accepter. Alors que dans le premier film, la star était au centre et l’assistante plus effacée, ici Assayas prend la démarche inverse, c’est l’assistante effacée qui prend les devants de la scène. Continuant sa critique de la superficialité qui régit le monde du paraître, il trouve ici une portée plus universelle dans le portrait de cette jeune femme anonyme. Même si elle se révèle médium et que le film flirte avec le surnaturel, l’ensemble est avant tout là pour interroger le personnage sur ses propres peurs, des peurs auxquelles on s’identifie comme la mort, la perte et le sentiment d’être insignifiant. Comme dans Sils Maria, on retrouve une atmosphère lourde et hypnotique qui fait planer l’inéluctable sur l’intrigue, arrivant à retransmettre avec justesse le fardeau qui pèse sur ses héroïnes : le temps dans Sils Maria et la culpabilité dans Personal Shopper. Car c’est au final ce dont il s’agit ici, la culpabilité de ses désirs, de son corps, de sa vie mais aussi se sentir coupable de ses propres capacités.
Personal Shopper, sous ses airs d’histoire de fantômes, se mue en une oeuvre sur l’être et le paraître, chose à la fois contraire et indissociable. Il use de tous ses artifices pour parvenir à donner un poids à son propos, parfois de manière bien maladroite lorsqu’il tombe dans le thriller mais parfois de façon prodigieuse lorsqu’il en reste au drame intime. Le surnaturel devient un élément du réel, interrogeant son personnage et notre perception de celui-ci pour nous prendre à revers dans un final plus nébuleux et habile qu’il ne le laisse paraître. Assayas livre probablement son film le plus universel, celui qui vient se situer au plus près de son public et joue des doubles sens. L’inconnue derrière la célébrité, la vie après la mort et l’individu face à son reflet. Personal Shopper est un film miroir, celui d’une âme et d’un mode de vie mais aussi celui d’un cinéma qui trouve sa parfaite incarnation dans son actrice principale. Kristen Stewart est à la fois la femme simple à laquelle on s’identifie mais aussi l’icône inaccessible, un monstre de cinéma qui irradie l’image par sa présence. Pour ceux qui en doutait encore, une grande actrice atteint ici sa maturité. Elle et Assayas forment une bonne équipe et permettent à ce Personal Shopper d’être une très belle réussite, sans pour autant éviter certaines maladresses parfois très gênantes. Mais l’osmose qui règne entre l’audace de la forme, la densité thématique et la perfection de l’interprétation est proprement fascinante.
Personal Shopper : Bande annonce
Personal Shopper : Fiche technique
Réalisation et scénario : Olivier Assayas
Interprétation : Kristen Stewart (Maureen), Lars Eidinger (Ingo), Nora von Waldstätten (Kyra), Anders Danielsen Lie (Erwin),…
Image : Yorick Le Saux
Montage : Marion Monnier
Musique : Nicolas Moreau et Olivier Goinard
Décors : François-Renaud Labarthe
Costumes : Jürgen Doering
Producteur : Charles Gillibert
Société de production : CG Cinéma et Les Films du Losange
Distributeur : Les Films du Losange
Durée : 110 minutes
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 14 décembre 2016