The night of, une série de Richard Price et Steven Zaillian : Critique

A travers une étude de caractères approfondie et une observation méticuleuse des conséquences d’un meurtre odieux, et en particulier d’une descente aux enfers vécue par l’accusé, The Night Of nous dresse un portrait cinglant de l’Amérique et de ses institutions avilissantes.

Synopsis : Nasir « Naz » Khan appartient à la communauté pakistanaise de New-York. Un soir qu’il emprunte le taxi de son père pour se rendre à une fête, il se fait accoster par Andrea Cornish, une ravissante jeune femme qui lui propose de la drogue et couche avec lui. Le lendemain matin, elle est retrouvée morte, victime de 22 coups de poignards. Alors qu’il prend la fuite, incapable de se souvenir des événements de la nuit, Naz est interpellé par la police qui trouve sur lui l’arme du crime. Désigné comme coupable, il est envoyé en prison tandis que s’engagent une enquête délicate et un long procès sous le feu des médias.

HBO s’offre une critique du système judiciaire américain

La gestation aura été longue mais, après un premier refus de la part de la HBO en 2012 puis le décès de leur acteur principal, James Gandolfini (crédité à présent comme « producteur posthume »), Richard Price et Steven Zaillan sont parvenus à mettre en place cette série criminelle qui leur tenait à cœur. Ces deux scénaristes, parmi les plus réputés d’Hollywood, ont donc réussi à tirer profit du concept de la série britannique Criminal Justice (que la BBC1 a arrêté dès la fin de la première saison, mauvais augure ?), à savoir, commencer par une arrestation puis consacrer chaque saison à une enquête et un procès. Pas de chance, en laissant trainer le projet, HBO s’est fait doubler par FX et sa nouvelle série phare American Crime Story, construite d’une façon similaire. Alors qu’offre The Night Of par rapport à la concurrence ? Son principal avantage est de ne pas se vouloir « inspirée d’une histoire vraie », ce qui lui permet de pouvoir tirer parti de son récit purement fictif afin d’être paradoxalement extrêmement réaliste sans avoir peur de trahir une soi-disant vérité. Le travail de documentation de la part des deux showrunners à propos des institutions juridiques est tout bonnement impressionnant et aboutit à un récit procédural d’une précision millimétrée.

L’école du crime…

Sans surprise, le premier épisode nous narre donc le meurtre de la victime et l’arrestation du principal suspect. Jusque-là rien d’innovant, sauf si l’on pense au fait que le dit suspect est un musulman d’origine pakistanaise. Difficile alors de penser que cette caractéristique est quelque chose d’anodin et que les deux scénaristes aguerris n’ont pas quelque chose de sévère à nous dire de l’Amérique post-11 septembre. D’autres remarques peuvent être faites dès cet épisode pilote : d’abord, sur la forme, la qualité de la photographie nocturne, rappelant celle de Mr Robot, est remarquable ; ensuite, sur le fond, l’idée de ne pas nous éclairer sur la culpabilité ou non de Naz va être source d’un suspense retors ; et enfin la présence de l’excellent John Turturro dans la peau de l’avocat annonce une interprétation pleine de bonnes surprises. Les épisodes suivants ne feront jamais mentir ces trois promesses, la qualité formelle et scénaristique n’allant jamais flancher au cours de ce lent dispositif juridique. Alors que les audiences devant le juge se multiplient sans rien faire avancer à l’affaire, que l’emballement médiatique enterre la notion de présomption d’innocence, que la communauté pakistanaise subit le poids des à priori, le véritable drame nous provient du récit de ce jeune Naz, pourtant présenté comme un garçon introverti, que l’on suit en train de sombrer dans une implacable spirale de violence.

Car, en plus de s’axer sur le modèle des grands thrillers juridiques américains (Autopsie d’un meurtre, Du silence et des ombres, Verdict…), la série s’inscrit également dans la veine des huis-clos pénitenciers les plus bruts (Dog Pound, Midnight ExpressUn Prophète…) Aussi bien décrit que l’emballement médiatico-judiciaire, l’enfer carcéral est dépeint avec un réalisme qui fait froid le dos. Mais qui dit intrigue criminelle, dit invariablement enquête. Et là où The Night Of s’éloigne de ses sentiers battus, c’est en donnant plus de place aux investigations menées par l’avocat de la défense (John Turturro) qu’à celles de la police, même si l’inspecteur en charge du dossier (l’excellent Bill Camp) tient une place dans la mise en lumière des nombreuses preuves et du sens à leur donner. Car toutes ces pistes scénaristiques convergent invariablement vers un dernier épisode, qui -là encore sans surprise- réunit les réquisitoires des deux parties, le verdict final mais aussi et surtout des retournements de situation qui viendront changer la balance. Mais malgré toute l’émotion que pourra susciter cette conclusion, on ne pourra pas s’empêcher de ressentir un gout amer de frustration face à l’absence de résolution concrète à ce dossier criminel qui nous aura tenu en haleine pendant plusieurs semaines.

Et une leçon de cinéma

En plus d’être une série criminelle à l’écriture d’un niveau bien supérieure à celle de ses concurrents directs, The Night Of est la preuve que les échecs de Steven Zaillian en tant que réalisateur de film (Préjudice, Les fous du roi…) ne l’empêchent pas d’être un excellent metteur en scène. La façon qu’il a de filmer chaque scène, donnant leur part belle aux détails et aux jeux de regard, grâce à une maîtrise ahurissante des effets de lumière et de profondeur de champ, parvient à rendre palpables les émotions de ses personnages. Cette réalisation virtuose profite parfaitement du travail de 3 chefs opérateurs reconnus : Igor Martinovic (House of Cards saison 2), Frederick Elmes (Sailor & Lula, Coffee and Cigarettes, Paterson…) et Robert Elswit (Magnolia, Night Call, Inherent Vice…). Mais ce que l’on retiendra de la mini-série est très certainement son excellent casting, à commencer par son rôle principal, Riz Ahmed (récemment vu dans Jason Bourne et bientôt dans Star Wars : Rogue One). Sa partition toute en retenue est l’élément principal qui permet de maintenir, du début à la fin, le doute quant à la culpabilité du personnage. Et impossible de nier que Turturro en juriste marginal, d’Amara Karan en magistrate idéaliste ou encore de Jeannie Berlin en redoutable procureure donnent à eux-trois une intensité à chaque scène de procès que l’on a rarement vue au cinéma.

A une heure où HBO traverse une période difficile (l’échec successif de Vinyl et la fin prochaine de Game of Thrones), le succès de cette première saison de The Night Of sonne comme un renouveau pour la chaine câblée mais aussi pour le genre en général auquel la série apporte un réalisme socio-politique d’une rare pertinence. A présent, il ne nous reste qu’à attendre de voir si la suite sera du même acabit ou si, à l’instar de True Detective et American Horror Story, la volonté d’en faire une anthologie sans lien entre les saisons l’empêchera de se maintenir au niveau.

The night of : Teaser

The night of : Fiche technique

Créateurs : Richard Price, Steven Zaillian
Réalisation : Steven Zaillian
Scénario : Richard Price, Steven Zaillian, d’après la série Criminal Justice de Peter Moffat
Interprétation : John Turturro (John Stone), Riz Ahmed (Nasir Khan), Bill Camp (Dennis Box), Amara Karan (Chandra), Peyman Moaadi (Salim Kahn), Poorna Jagannathan (Safar Kahn), Jeannie Berlin (Helen Weiss)…
Image : Igor Martinovic, Frederick Elmes, Robert Elswit
Musique : Jeff Russo
Montage : Nick Houy
Direction Artistique : Michael Ahern
Décors : Lester Cohen
Costumes : Catherine George, Julie Weiss
Production : Richard Price, Steven Zaillian, James Gandolfini, Jane Tranter, Peter Moffat
Société de production : BBC Worldwide Productions
Genre : Drame, policier
Format : 8 épisodes (un pilote de 75 minutes, 6 épisodes de 55 minutes et 1 final de 90 minutes)
Diffusion : OCS depuis le 11 juillet 2016

Etats-Unis – 2016

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.

L’Affaire Laura Stern : le cri du silence

Plus qu'une fiction sur la vengeance, "L'Affaire Laura Stern" est une immersion sensorielle dans le "cri du silence" des victimes de violences et d'emprise. Une œuvre nécessaire qui déconstruit les mécanismes de la violence faite aux femmes pour en faire un combat collectif et politique. La série est diffusée sur France 2 en mars 2026 et disponible en streaming sur France Télévision.

Les Saisons : L’amour, le rythme et les saisons

"Les Saisons", la série écrite et réalisée par Nicolas Maury, s’éloigne des éclats et des récits sociaux pour épouser le souffle intime d’un trio amoureux. Entre mélancolie poétique et naturalisme doux, elle tente moins de raconter que de saisir le frémissement des sentiments, au rythme d’une lumière vendéenne et d’un temps qui tangue. Une œuvre sensible, qui crée son public en osant la lenteur et la langueur.