Rétro Burton : Alice au Pays des Merveilles, Critique

Adepte d’une filmographie compilant autant d’univers macabres que poétiques, résultant d’une vénération quasi papale pour les monstres, Tim Burton constitue à lui seul un étonnant paradoxe. Celui que de voir un réalisateur doté d’une carrière riche et résolument gothique attestant d’un anticonformisme délirant à l’heure de la culture mainstream, pourtant tutoyer les cimes du box-office.

Synopsis: Alice, désormais âgée de 19 ans, retourne dans le monde fantastique qu’elle a découvert quand elle était enfant. Elle y retrouve ses amis le Lapin Blanc, Bonnet Blanc et Blanc Bonnet, le Loir, la Chenille, le Chat du Cheshire et, bien entendu, le Chapelier Fou. Alice s’embarque alors dans une aventure extraordinaire où elle accomplira son destin : mettre fin au règne de terreur de la Reine Rouge.

Une relecture sombre et adulte du classique de littérature de Lewis Carroll.

Un chantre de la bizarrerie et du gothisme.

Postulat somme toute étrange à l’heure ou le didactisme hollywoodien semble comme engoncé dans une spirale mercantile, mais qui permet de mieux cerner le bonhomme, dégageant une prestance devenue légendaire faite d’un code vestimentaire ou tenue noire et lunette kitsch se mêlent, accentuant derechef l’aspect décalé de cet esprit embrumé.

Vous l’aurez compris, Tim Burton est comme un flocon de neige. Unique, versatile, indépendant. Un facétie que le principal intéressé n’a jamais cessé d’alimenter au gré d’une filmographie sacralisant plus que jamais son credo, fait de fantastique et de merveilleux et qui une fois de plus se retrouve employé ici avec une relecture sombre et tourmenté du classique de littérature anglaise de Lewis Carroll, Alice au Pays des Merveilles.

Qui oscille entre constance et réinterprétation.

Ayant provoqué un retentissant tollé sur la toile, l’annonce de Tim Burton comme réalisateur de la nouvelle adaptation en date d’Alice au Pays des Merveilles, passé la surprise, paraissait pourtant teinté d’une logique édifiante. Malgré la crainte légitime de voir cette œuvre, maintes et maintes fois portés sur le grand et le petit écran, scarifié par la mise en scène gothique de son auteur, l’annonce soulevait aussi un vent d’espoir, que celui de voir enfin un univers littéraire connu de tous pleinement assumer son absurdité et sa bizarrerie et ne pas succomber aux excès de ringardise et de kitsch comme l’avait été ses précédentes transcriptions.

Car, à bien des égards, l’histoire et l’univers d’Alice jouissent d’une certaine absurdité chronique. Une jeune fille curieuse, un lapin blanc à la montre de gousset, des flamands comme canne de cricket, et un monde ou la taille varie selon l’ingestion d’une boisson ou d’un gâteau ; autant d’éléments tendant à appuyer le qualificatif merveilleux et propres à réveiller les souvenirs d’enfance de chacun, initiateurs du roman originel.

Un background enfantin, qu’à pourtant voulu effacer Burton en usant de son approche sombre comme à l’accoutumée, pour esquisser ce qui constitue alors une sorte de suite à l’œuvre de Carroll, en la baignant notamment d’un relent psychologique nettement plus adulte, et en transformant la frêle héroïne du roman en une jeune femme quasi frondeuse, et loin de la bonhomie quasi artificielle des précédentes interprètes de cette blonde iconique.

Mais qui opère une certaine banalisation du mythe.

Une transcription audacieuse auquel fait écho la première scène du film, qui, montrant des gentlemen’s à l’époque victorienne, semble indiquer que Burton, malgré la féerie que son style véhicule, préfère baigner cette icône de la littérature dans une société en tout point banalisée, pour se dissocier de la veine puérile jusque alors échue au roman. Surprenante, mais subtile, cette amorce ne sert qu’à amener, le principal protagoniste du film, une certaine Alice.

Devenue une jeune femme douce, fragile quoique frondeuse – en somme radicalement différente de l’image idéalisée par Disney-  évoluant dans un monde engoncé dans ses traditions et promise à un mariage auquel elle ne tient, autant pour la rigueur que cela entraîne que par la laideur de son parti, lord londonien à l’intelligence présumée faible, Alice semble animé par la même curiosité du roman que de connaitre un monde sans diktat ou autres conventions à laquelle elle devrait se plier.

Par peur, sans doute celle du monde réel et de son trop grand formalisme, Alice s’enfuit à la poursuite du fameux lapin blanc et se retrouve finalement dans ce monde merveilleux dont elle a rêvée autrefois. Un monde qui a bien changé et qui vit sous le régime quasi despotique de la Reine Rouge (Helena Bonham Carter), qui à l’instar des anciens Roi de France habite dans l’opulence et fait régner la Terreur ; terreur qui selon une obscure prophétie, se verrait renversée par Alice.

Sans toutefois renoncer à son style.

Qu’on se le dise, espérer une itération burtonienne d’Alice au Pays des Merveilles, sans retrouver ses traditionnels gimmicks aurait été invraisemblable. Sans doute aussi inintéressant, puisque Burton de par son nom constitue un style, une patte indéniable précisément désirée par Disney. Et en ce sens, de par son approche allant résolument à contre-courant, Burton surprend tout en étant constant, car tout en conservant la sève du roman, il s’amuse à la scarifier par petits à-coups bien sentis et toujours aussi jubilatoire.

Univers mortifère et quasi apocalyptique, baignée par une noirceur et un ton grisâtre, personnages véhiculant une part de folie délirante (allant de la folie inhérente au personnage du Chapelier Fou, admirablement interprété par « la muse » de Burton, Johnny Depp à la folie extravagante de la Reine Rouge), récit initiatique et psychologique, autant dire que le matériau d’origine se retrouve travesti par Burton. Une modification qui à bien des égards peut prêter à confusion, mais qui sied parfaitement à cet univers absurde tant le metteur en scène a su bien s’entourer (Anne Hathaway, Christopher Lee, Alan Rickman, Michael Sheen) et dote son film (presque entièrement tourné sur fond verts) d’un univers psychédélique barré, baroque et très chevaleresque, accentuant une fois de plus l’ambition de l’œuvre que celle de dépeindre non pas une virée dans les méandres des rêves et des espoirs perdus, mais davantage une escapade dans les tréfonds de l’apprentissage, de l’éveil à l’âge adulte.

Quoique peut-être légèrement plus populaire qu’à l’accoutumée, Burton, opère ici la plus parfaite démonstration de son talent créatif, mais pèche sans doute par un ton et un phrasé beaucoup plus convenus que ses précédents films qui osaient compiler autant plaisir des yeux que bizarrerie chronique.

Alice au Pays des Merveilles : Fiche Technique

Titre orignal: Alice in Wonderland
États-Unis – 2010
Réalisation: Tim Burton
Scénario: Linda Woolverton d’après: les livres de: Lewis Carroll
Interprétation: Johnny Depp (le Chapelier Fou), Mia Wasikowska (Alice), Matt Lucas (Tweedledee et Tweedledum), Helena Bonham Carter (la Reine Rouge), Anne Hathaway (la Reine Blanche), Crispin Glover (Ilosovic Stayne, le valet), Stephen Fry (voix du Chat du Cheshire), Michael Sheen (voix du Lapin Blanc), Alan Rickman (voix de la Chenille Bleue), Frances De La Tour (tante Imogène), Geraldine James (Lady Ascot), Eleanor Tomlinson (Fiona Chattaway), Lindsay Duncan (Helen Kingsleigh)…
Image: Dariusz Wolski
Montage: Chris Lebenzon
Musique: Danny Elfman
Producteur: Tim Burton, Richard D. Zanuck, Joe Roth, Suzanne Todd, Jennifer Todd
Date de sortie: 24 mars 2010
Durée: 1h49

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
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