Blood Father, un film de Jean-François Richet : Critique

Débarqué dans quelques salles obscures de l’hexagone ce mercredi 31 aôut, Blood Father marque deux retours : celui de Jean-François Richet au cinéma de genre, et surtout, celui de Mel « Mad Max » Gibson sur grand écran dans un premier rôle personnel et rédempteur.

Synopsis : John Link n’a rien d’un tendre : ex-motard, ex-alcoolique, ex-taulard, il a pourtant laissé tomber ses mauvaises habitudes et vit reclus dans sa caravane, loin de toute tentation. C’est l’appel inattendu de sa fille Lydia, 17 ans, qui va lui faire revoir ses plans de tenir tranquille… Celle-ci débarque chez lui après des années d’absence dûe à une fugue, poursuivie par des narcotrafiquants et leur chef, son petit ami, suite à un braquage qui a mal tourné. Lorsque les membres du cartel viennent frapper à la porte de John, ils sont loin de se douter à qui ils ont affaire…

Deux et trois ans après ses seconds rôles de vilain très vilain dans Expandables 3 et Machete Kills, quatre ans après son sympathique premier rôle dans Get the Gringo, et cinq ans après sa formidable prestation d’un père de famille en dépression, séparé et dans un état schizophrénique dans Le Complexe du Castor, Mel Gibson est enfin de retour dans un rôle et devant une caméra aptes à supporter toute sa démesure. Richet, après son Moment d’égarement est lui aussi bien de retour, exposant à nouveau tout son talent dans le film de genre, et une habilité que peu de réalisateurs ont pu avoir et possèdent, celui de savoir capter et composer avec Mel Gibson.

Mel Gibson est John Link

Guillaume Méral, du Quotidien du Cinéma, avait déclaré sur un réseau social : « L’acteur-réalisateur le plus décrié du monde est un masochiste compulsif qui a toujours fait de son oeuvre l’antichambre de sa folie ». Cette riche réflexion nous permet de pointer deux faits importants liés au personnage de Gibson, John Link. En effet, Link est un être qui a souffert. Mais s’il évite absolument de retomber dans l’alcool et la violence, il aime cette dernière. Quand sa fille s’excusera de l’avoir mis dans l’embarras, disant à quel point sa situation est tordue, John répliquera approximativement avec humour : « Tu plaisantes ? C’est rien du tout à côté de ce que j’ai connu. » Si le personnage était en quête de rédemption avec son sevrage et son emploi tranquille de tatoueur dans un coin perdu du Nouveau-Mexique, il ne s’écartera pas nécessairement de cette quête avec son retour à la violence.

Link cherche la rédemption à travers la préservation de sa fille, disparue depuis plusieurs années. Pour ce faire, il utilisera tous ses contacts dans le milieu, tout son savoir sur les gangs et autres éléments de la violence (armes à feu, noms des tueurs à gage mexicains – soit les Sicario, etc.), et toute sa rage et ses compétences cumulées sur toute une vie de brutalité. Le personnage cherche sa rédemption en étant lui-même, un être furieux, qui a subi de nombreuses épreuves et qui aime ça jusqu’à s’en amuser. Il est aussi cinglé et étrangement sage (notamment de par son expérience), follement bavard et cependant très taciturne, ironique et drôle mais pas cynique. Ce rachat des pêchés a lieu par l’existence et l’action du personnage qui s’assume tel qu’il est, la différence avec son passé est qu’il met tout ce qu’il est au service de sa plus belle réussite, sa fille Lydia. Si elle a connu des moments ténébreux, si elle tend parfois plus à s’enfoncer par manque de maturité et naïveté, et à cause d’une absence de protection, l’espoir qu’elle représente d’être quelqu’un qui fera du bien plutôt que du mal sur ces terres n’est pas mort. Link le sait et veut absolument sauver cette lueur, afin qu’elle puisse illuminer le monde plus tard, quitte à en mourir. Qu’importe qu’il fasse le bien, l’anti-héros dira d’ailleurs à un certain moment qu’avec tout ce qu’il a fait, il ne pouvait pas s’attendre à ce que les gens lui pardonnent tout à coup et qu’il soit considéré comme une bonne personne. Son passé le poursuit, il doit l’assumer pour mieux s’en servir et accomplir du bien, en faisant alors preuve de sauvagerie furieuse à plusieurs reprises. On ne peut alors cesser de penser à Mel Gibson. Comme l’a dit Guillaume Méral, Gibson a fait de son œuvre l’antichambre de sa folie. Plus encore que cela, l’œuvre de Gibson est, comme le corpus de bien des auteurs, le miroir de son identité, de ce qu’il est, de ce qu’il vit, ce qu’il a vécu, pensé, ou de ses futurs démons. Et Gibson ne s’attend pas à ce qu’on lui pardonne pour les malheureux propos qu’il a pu tenir il y a déjà dix ans, alors qu’il était alcoolique, lui, le grand philanthrope silencieux et imparfait.

Jean-François Richet filme les US

La rédemption du héros profondément Gibsonien va l’amener à faire un road-trip à travers les paysages arides du Nouveau Mexique, partagé entre le crépuscule de l’Ouest sauvage, ouvert et brutal, et l’urbanisation gangrénée par une violence sourde. En effet, Link est à l’instar du personnage nazi et cupide interprété par Michael Park, l’un des derniers représentant du western non civilisé et en proie à toutes les actions humaines, brutales ou bienveillantes, pour la création de liens avec la nature ou destructrices de celle-ci… Ainsi Richet capte Link et son ami / parrain de lutte contre l’alcool dans des terrains naturels à peine marqués par des voies de déplacement de véhicules. Les mobil-homes qu’ils habitent, anciens, usés et abîmés par le temps et l’espace, participent à cette illustration de fin d’une ère. Il est intéressant de noter que Link est un ancien membre d’un gang de bikers, un ex-bandit d’un groupe de pistoleros non plus montés sur des chevaux mais sur des montures à deux roues. Le personnage de Parks en parlera d’ailleurs à Lydia lors d’une réunion d’anciens bikers, lui expliquant approximativement que tout cela appartenait à une autre époque. Attention aux spoilers, Parks essayera d’abattre Link tel un pistolero dans un duel du genre. Mais alors qu’il dégainera, Link l’abattra avec une rapidité d’une grande brutalité due au fait que Richet place l’action hors-champ, ne captant que la victime si soudainement abattue.

À côté de l’Ouest brutal et agressif, Richet capte par moment l’urbanisation, où la violence se fait plus sourde. En effet, lorsque Link trouve sa fille en pleine nuit, beaucoup de jeunes occupent la rue, le protagoniste ne sait pas reconnaître sa fille, il hésite même à un certain moment. Richet filme son héros perdu dans un espace urbain ténébreux, où la jeunesse semble avoir été corrompue par l’alcool et les drogues. Lydia, elle, semble perdue et terrorisée à tel point qu’il lui semble difficile de rentrer dans l’ancien véhicule de son père, espace d’une ancienne ère qu’elle n’a pas connue. Plus tard dans le film, Lydia se rend en ville, au cinéma, à cause de mauvais conseils d’un ami de son père torturé. Elle est bien sûr surveillée de prêt, traquée. Le mal sort en plein jour, et elle sera enlevée sans même que ce soit remarqué.

Au centre de ces deux cosmos, Richet expose la réalité de l’immigration illégale mexicaine. Dans l’ancien monde de l’Ouest comme dans le nouveau de l’urbanisation, les ouvriers mexicains sont toujours là, à travailler dans l’ombre, silencieusement et modestement, à la construction de l’éternelle nouvelle Amérique, dans laquelle le mal – lui aussi éternel – continue de faire son œuvre, tout en changeant de visage (du néo-nazi au voleur, du membre du cartel mexicain à l’arnaqueuse). Si Link pense bêtement que ces immigrés volent probablement un travail à des américains, sa fille se moquera de lui, notamment en plaisantant avec ces gens en leur parlant espagnol. Comme dit plus haut, sa fille incarne l’espoir. Elle incarne ici aussi celui du nouveau monde où l’harmonie la plus simple est encore possible.

Une fin avec un goût de gin dans le diabolo

Si Richet, Mel Gibson et leur Blood Father sont assurément une réussite et présentent un véritable intérêt dans leur peinture de l’Amérique, la fin de ce film de genre est un vrai problème. Attention aux spoilers, fermez les yeux ou gardez-les bien ouverts, lorsque le Mad Mel est blessé, il se laisse tomber les yeux fermés dans les bras de sa fille, qui ne va même pas vérifier son pouls. Elle n’a même pas cherché à savoir s’il était vivant, non, il est mort. Le vilain très vilain se fait arrêter, il va en prison où il est suggéré qu’il va souffrir. On retrouve sa fille plus tard dans un club d’aide aux addicts. On apprend que son père est bien mort. Certes le film dure une heure et vingt-huit minutes, mais était-ce une contrainte de production ou la fin a-t-elle été écrite ainsi ? Si oui, elle est véritablement un échec, tant par sa construction que par son effet de neutralisation des effets, de la force et de la tension du film. Mais rassurez-vous, elle n’est malgré tout que quelques minutes d’un film fort et ténébreux, humain et lumineux, brutal et émouvant, et définitivement à (re)voir.

Blood Father : Bande-Annonce

Blood Father : Fiche Technique

Réalisation : Jean-François Richet
Scénario : Peter Craig, Andréa Berloff, d’après le roman de Peter Craig
Interprétation : Mel Gibson, Erin Moriarty, Diego Luna, Michael Parks, Willliam H. Macy, Dale Dickey, Thomas Mann, Miguel Sandoval
Image : Robert Gantz
Direction artistique : Billy W. Ray
Décors : Robb Wilson King, Susan Magestro
Costumes : Terry Anderson
Montage : Steven Rosenblum
Musique : Sven Faulconer
Producteurs : Chris Briggs, Pascal Caucheteux, Sebastien Lemercier, Peter Craig
Production : Why Not Productions
Distribution : Wildbunch (international), SND (France)
Langue originale : anglais
Durée : 88 minutes
Genres : Action, Thriller
Date de sortie : 31 Août 2016

États-Unis – 2016

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