Accueil Blog Page 527

L’Impasse, de Brian de Palma, ou la révérence d’un caïd déchu

Dix ans après Scarface, le mythique tandem Brian de Palma/Al Pacino se reforme avec L’impasse, un film noir implacable et virtuose aux influences multiple. L’oeuvre oscille entre classicisme et liberté formelle au service d’un récit mélancolique orchestrant la chute d’un homme qui se débat désespérément avec la fatalité.

Synopsis : New-York, 1975. Libéré après 5 années de prison grâce à son avocat véreux, Carlito Brigante, ancienne figure du milieu, rentre chez lui dans le quartier espagnol de Harlem. Il souhaite se réinsérer dans la vie et monter aux Bahamas une affaire honnête avec la femme de sa vie. Mais son passé le rattrape, et ce qui a fait de lui un caïd autrefois risque bien de lui coûter la vie aujourd’hui…

D’emblée, L’impasse, qui s’ouvre sur une séquence en noir et blanc, dégage une aura crépusculaire qui prend aux tripes. Le film nous entraîne dans la descente aux enfers d’un homme en quête de rédemption, dont la lutte permanente contre la fatalité déclenche l’empathie du spectateur qui, malgré un dénouement inéluctable, se prend à espérer. Et c’est justement cette quête vouée à l’échec, celle d’un homme qui court après son propre salut dans une ville hostile et mortifère, qui rend le long métrage aussi poétique que tragique.

Une fuite en avant

Alors que Scarface présentait tous les attributs d’un rise-and-fall aussi démesuré que baroque, ici, De Palma semble signer l’antithèse de son film culte avec un autre chef d’oeuvre qui prend le contre pied du premier. Ici, le héros, Carlito Brigante, est une ancienne gloire qui, après cinq ans derrière les barreaux, a perdu de sa superbe et souhaite simplement mettre son passé derrière lui, pour prendre un nouveau départ. Plus sobre, plus sombre mais aussi plus posé et réaliste que le fougueux Tony Montana, le héros de L’impasse rêve de salut et de renaissance. Pourtant, le film commence par la fin, et s’ouvre sur la mort du protagoniste, ce qui fait écho au caractère fatal du titre. Il n’y a pas d’issue possible. Pourtant, alors que le réalisateur annonce immédiatement la couleur de son film -noir-, le spectateur se surprend à éprouver de l’empathie pour le personnage et caresse le même désir : ce doux espoir de rédemption. En ce sens, le film réussit la prouesse de nous faire oublier l’inévitable et parvient à instaurer un suspense au cordeau, qui nous tient en haleine tout du long. Ce paradoxe remarquable contribue à faire de L’Impasse un classique au rythme parfait, servi par une magnifique photographie et une musique marquante.

Le long métrage, qui témoigne d’une grande maîtrise technique, décrit avec poésie et maturité la chute d’un héros perdu dans un monde qu’il ne reconnaît plus, étranger dans un New-York en pleine mutation et dont la violence devient le théâtre de l’errance d’un homme seul, confronté aux fantômes d’une gloire fanée. Le travail sur les éclairages intensifie cette impression de nostalgie qui se dégage du film, qui s’appuie également avec justesse sur la voix-off d’un Al Pacino vieillissant et désenchanté, confronté à l’échec de son come-back et en proie à une crise existentielle qui résonne comme un glas. A noter par ailleurs que De Palma file habilement la métaphore du départ avec la présence récurrente de symboles forts comme l’image du train, qui laisse entrevoir l’espoir d’une seconde chance pour finalement s’ériger comme l’instrument d’une mort, d’un passage de l’autre côté, au cours d’une scène finale qui brille par son inventivité et sa puissance narrative et visuelle.

Le choc des Titans

Si L’Impasse séduit par sa grande technicité et son scénario aux rouages bien huilés, cette mécanique tragique aux accents de films de gangster se démarque également grâce à son duo d’acteurs au sommet. Le face à face entre un Al Pacino déjà mythifié et un Sean Penn en pleine ascension s’impose comme l’une des nombreuses forces de ce polar hitchcockien. Les deux interprètes, dont les jeux se répondent par un important contraste, entre un Pacino au charisme tranquille -vestige d’un passé révolu- et un Penn en roue libre -symbole d’une modernité décadente-, forment un duo culte qui s’inscrit sans aucun doute dans les annales de l’Histoire du cinéma. A eux deux, les acteurs assurent le spectacle et servent la puissance émotionnelle du film, qui bénéficie également de la présence de stars montantes comme  John Leguizamo ou encore Viggo Mortensen, petite valeur ajoutée qui ne fait qu’accroître l’attrait de L’Impasse.

Spectral et lyrique, ce film navigue en eaux troubles comme son héros, pour nous livrer un récit poignant oscillant sans cesse entre polar, thriller, drame et tragédie, le tout à la fois teinté de fatalisme, de violence mais également de mélancolie et de romantisme. Ce parfait mélange donne naissance à un objet cinématographique aussi fluide que surprenant, qui convainc par son message intemporel et universel. En somme, L’impasse s’impose incontestablement comme l’un des piliers indémodables de la filmographie de De Palma, voire l’une de ses œuvres les plus abouties. Un incontournable.

L’Impasse : Bande-Annonce VO

L’Impasse – Fiche Technique

Réalisation : Brian de Palma
Scénario : David Koepp, d’après les romans Carlito’s Way et After Hours d’Edwin Torres
Interprétation : Al Pacino (Carlito Brigante) ; Sean Penn (David Kleinfeld) ; Penelope Ann Miller (Gail) ; John Leguizamo (Benny Blanco) ; Ingrid Rogers (Steffie) ; Luis Guzmán (Pachanga) ; James Rebhorn (Norwalk) ; Viggo Mortensen (Lalin)
Photographie : Stephen H. Burum
Décors : Richard Sylbert
Costumes : Aude Bronson-Howard
Musique : Patrick Doyle
Montage : Kristina Boden et Bill Pankow
Production : Martin Bregman, Michael S. Bregman et Willi Baer
Sociétés de production : Universal Pictures, Epic productions et Bregman/Baer Productions
Sociétés de distribution : Universal Pictures, United International Pictures
Date de sortie en France : 23 mars 1993
Genres : drame, film de gangsters
Durée : 144 minutes

Etats-Unis – 1993

Interview exclusive : Matt Passmore, à Paris pour « NOX » de Keyvan Sheikhalishahi

L’australien Matt Passmore nous accueille dans sa suite parisienne, après le tournage de « NOX », le prochain court-métrage de Keyvan Sheikhalishahi (réalisateur de Vesper).

Grand, châtain clair et le teint hâlé, l’acteur est souriant, simple, bien loin des clichés des stars hollywoodiennes inabordables. Vedette pendant 4 saisons de la série américaine The Glades, où il incarne un flic peu orthodoxe dans sa façon de conduire une enquête, et au cinéma, dans le dernier volet en date de la franchise Saw « Jigsaw », le comédien plus habitué, pour l’instant, au petit-écran qu’au grand se confie. Interview en vidéo exclusive en bas de l’article.

J’ai grandi en Australie dans un milieu très ouvrier. Dire que l’on voulait devenir acteur était ridicule…

A 44 ans, l’acteur connu surtout pour ses rôles de flic a commencé sa carrière sur les planches après être tombé amoureux d’une représentation, dans son école, de la pièce « La mégère apprivoisée » de William Shakespeare.

Tous les autres enfants sortaient en disant : « c’était ridicule ! » Alors que j’étais tout excité ! Je n’arrivais pas à me remettre de ce que je venais de voir. Et c’est cette magie qui émanait de la scène qui a été mon premier amour du jeu…

L’acteur entame une carrière en Australie, au grand dam de ces parents qui, nous confie-t-il, sont toujours inquiets aujourd’hui face à une profession où la montée au sommet est dure, mais dont la chute peut, elle, être très simple et rapide comme pour son ami Clayne Crawford (vedette de la série adaptée de L’arme Fatale). Puis il part pour les États-Unis et décroche la timbale en jouant le premier rôle de la série The Glades pendant 4 saisons.

Si Matt Passmore a déjà une belle carrière derrière lui avec également les deux saisons de Satisfaction, l’acteur rêve de pouvoir travailler avec de nombreux metteurs en scène comme Shane Black :

Shane Black sait faire de l’action, mais sait surtout y mêler beaucoup d’ironie et c’est un vrai réalisateur de divertissement. J’ai été emporté par tous ses films. Predator est toujours un de mes films préférés et, même s’il ne l’a pas réalisé, il a certainement eu un rôle dedans.

Mais que vient donc faire Matt Passmore à Paris peu après la sortie du huitième film de la franchise Saw « Jigsaw » où l’acteur brillait encore dans un rôle de flic trouble ?

J’ai dû être présenté à Keyvan et à son travail. J’ai vu son premier film Vesper… J’ai toujours aimé le cinéma français et j’étais curieux de voir ce qu’un jeune réalisateur de 19 ans avait à dire en France. J’ai lu le script et j’ai pensé que ce serait très intéressant d’en faire partie… Ce qui est sûr, c’est que l’on a pas fini d’entendre parler de Keyvan…

Si l’on en sait peu sur le nouveau court de Keyvan Sheikhalishahi, l’intéressé nous confie, après le tournage, que Passmore y est tout simplement excellent s’étant donné à fond dans le rôle d’un cambrioleur qui pénètre dans la demeure d’un sénateur pour remplir une sombre mission . Réponse normalement en fin d’année. Affaire à suivre…

En Vidéo Interview de Matt Passmore, vedette de la série The Glades et du film Jigsaw :

Une Prière avant l’Aube de Jean-Stéphane Sauvaire, le prix de la survie

Présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2017, l’uppercut de la Croisette trouve enfin le chemin des salles hexagonales. A défaut d’innover, Une Prière avant l’Aube a les qualités du film ultra-réalistes et le mérite de faire très mal.

une-priere-avant-l-aube-2018-afficheJean-Stéphane Sauvaire n’est pas un novice des univers violents et radicaux. Fort d’une expérience d’assistant réalisateur du milieu des années 1990 jusqu’en 2010, on doit au cinéaste français le film Johny Mad Dog, récit brutal d’enfants soldats africains qu’il avait lui-même écrit et co-produit, avec Matthieu Kassovitz, et qui avait obtenu le Prix de l’Espoir en 2008 à Un Certain Regard. Avec Une Prière avant l’Aube, il revient à la réalisation neuf ans après son dernier long-métrage. Sans doute attiré par les univers bestiaux où la violence est une nécessité pour survivre, il pose cette fois-ci sa caméra dans une prison thaïlandaise et y raconte la véritable histoire de Billy Moore, un boxeur britannique condamné pour consommation de drogues qui sera prêt à tout pour survivre dans cet environnement hostile et primitif.

S’il est impossible de ne pas penser à Midnight Express au vu des premières minutes, Une Prière avant l’Aube trouve son originalité dans ce croisement entre le film de genre carcéral et le film de boxe, à ceci près qu’il s’agit de boxe thaïlandaise, aussi appelée Muay-Thaï, véritable religion du pays. On retrouve donc les codes de ces deux genres, soit la virilité omniprésente, les guerres d’ego bestiaux des prisonniers et les inévitables scènes de viol et de suicide pour le genre carcéral, sans oublier le schéma narratif courant à savoir l’entraînement intensif, la solidarité des combattants, l’entraîneur qui refuse puis accepte le nouvel arrivant et l’ascension croissante. A défaut d’être original donc, Jean-Stéphane Sauvaire fait preuve de maîtrise dans l’immersion au coeur des prisons thaïlandaises, adoptant par moment une véritable démarche documentaire sur les conditions des détenus, incarnés par des acteurs non professionnels locaux. Le film est entièrement porté par la force brute, la gueule cassée et la carrure de Joe Cole (dont le rôle était initialement proposé à Charlie Hunnam) qui explose l’écran et que les amateurs de Peaky Blinders reconnaîtront sans mal. Comme le sujet de son récit, Joe Cole est un intrus parmi tous ces acteurs professionnels et dans un pays où il n’est pas le plus bienvenu, c’est ce qui apporte une dimension isolatrice intéressante pour comprendre le personnage. La caméra collée à son personnage principal met en exergue toute la rage contenue prête à exploser à tout instant dans cet environnement vénéneux. A noter que l’on retrouve Vithaya Pansringarm au casting, remarqué pour son rôle de policier divinisé dans Only God Forgives de Nicolas Winding Refn, qui mettait déjà en avant les clubs de boxe thaï.

une-priere-avant-l-aube-2018-joe-cole-prison

Si la confusion déroute dans les premières séquences de combat, celles-ci s’avèrent plus immersives dès lors que le récit avance. Elles se font plus brutales, et l’on sent la douleur, le sang et la sueur émanant de ces plans-séquences musclés. Pour autant le film reste très brouillon dans sa narration et semble s’étaler sur plusieurs sous-intrigues. Billy Moore est tiraillé de toutes parts, entre une relation avec un ladyboy, des dettes à devoir à d’autres détenus et le risque de perdre la vie à cause d’une hernie. Il y avait donc là des arcs narratifs intéressants mais que le cinéaste français ne fait que malheureusement effleurer. Une Prière avant l’Aube souffre donc de son intention première, à savoir suivre linéairement le parcours de Billy Moore en prison sans lui apporter une véritable humanité. Il se bat, s’effondre, se relève et s’entraîne jusqu’à son combat final. S’il faut déjà un certain talent pour maîtriser ses scènes, il est dommage que le réalisateur n’ait pas cherché à les développer un peu plus, à l’instar des efficaces Dog Pound ou Les Poings contre les Murs dans le même genre. Reste malgré tout un film viscéral et intense qui ne laissera pas indifférent.

Bande-annonce VOST : Une Prière avant l’Aube

Synopsis : L’histoire vraie de Billy Moore, jeune boxeur anglais incarcéré dans une prison en Thaïlande pour détention de drogue. Dans cet enfer, il est rapidement confronté à la violence des gangs et n’a plus que deux choix : mourir ou survivre. Lorsque l’administration pénitentiaire l’autorise à participer à des tournois de Muay-Thai, Billy donne tout ce qui lui reste.

Fiche technique : Une Prière avant l’Aube

Titre original : A Prayer Before Dawn
Réalisation :  Jean-Stéphane Sauvaire
Scénario : Jonathan Hirshbein, Nick Saltrese, Jonathan Hirshbein (daloguiste), Nick Saltrese (dialoguiste)
Avec Joe Cole (Billy Moore), Vithaya Pansringarm (Officier Preecha), Panya Yimmumphai (Keng)…
Photographie : David Ungaro
Montage : Marc Boucrot
Production : Senorita Films
Distributeur : Wild Bunch
Récompenses : Séance de Minuit au Festival de Cannes 2017, Sélectionné au Festival du Film Policier de Beaune 2018, au Festival du Film Britannique de Dinard 2017 et au Festival du Film Fantastique de Strasbourg 2017.
Genre : Action, Thriller
Durée : 2h02min
Date de sortie : 20 juin 2018

France – 2018

L’esprit de Caïn de Brian De Palma : une oeuvre aux multiples visages

Véritable oeuvre maudite, L’Esprit de Caïn a souvent été considérée comme un film mineur dans la très riche carrière de Brian De Palma. Mais quand on y regarde de plus près, cette création s’avère être un pur moment de cinéma, qui malgré un scénario partant parfois un peu en roue libre aligne de grands moments virtuoses.

Les années 90 n’ont pas commencé de la meilleure manière pour De Palma. Après l’échec de son adaptation du roman de Tom Wolfe, Le Bûcher des vanités, le cinéaste américain revient à ses premières amours avec un thriller schizophrénique qui malheureusement ne trouve pas non plus le succès. Depuis, L’Esprit de Caïn a beaucoup divisé, une grande partie voyant dans ce film une œuvre très mineure limite parodique pour son auteur, alors que d’autres y voient l’archétype du chef d’œuvre maudit. L’un des gros problèmes de L’Esprit de Caïn a longtemps été sa narration, un peu balourde, insérant une romance qui ne semblait pas à première vue à sa place dans cette histoire de kidnappeur d’enfant aux troubles de la personnalité. Cela s’expliquait par un choix de dernière minute de De Palma en ce qui concerne le montage du film et qui a opté pour une narration chronologique afin de ne pas perdre le spectateur. Chose qu’il aura regretté immédiatement après. Cependant un fan néerlandais du nom de Peet Gelderblom a eu la bonne idée au début des années 2010 de restaurer la vision de De Palma et d’essayer à l’aide de son dvd et d’un logiciel de montage de remonter L’Esprit de Caïn en se basant sur le script originel du réalisateur. Grand bien lui en a pris car, grâce à son entreprise, le hollandais a pu redorer le blason du film dont cette « director’s cut » a été approuvée par De Palma lui-même. Sous cette nouvelle forme, L’Esprit de Caïn reprend son aura labyrinthique voulu par son auteur, une œuvre malade mais fascinante.

Au lieu de présenter d’entrée Carter Nix, et son double maléfique Caïn, ce nouveau montage préfère, dans un premier temps, mettre en avant la partie romantique. Résultat, dans les 20 premières minutes, le personnage de John Lithgow est relégué au second plan. De Palma choisit de suivre Jenny, jouée par Lolita Davidovich, qui retrouve un ancien amant, Jack Dante (Steven Bauer). Une esquisse de triangle amoureux se présente alors que Jenny essaie tant bien que mal de ne pas succomber à nouveau au charme de Jack. À la façon de Pulsions qui se concentrait dans sa première partie exclusivement à Angie Dickinson et notamment à ses tourments sexuels, L’Esprit de Caïn ausculte les dilemmes sentimentaux de Jenny. Forcément, le côté voyeur propre à De Palma resurgit mais l’aspect mélodramatique prédomine, bien aidé de la partition de Donagio. En construisant la narration de cette façon, le film déjoue les attentes du spectateur qui se retrouve dans un terrain plutôt incongru. Cela permet également de créer un effet de choc plus important lorsque Carter Nix et Caïn sont présentés au bout de 30 minutes dans une scène à la fois drôle et terrifiante. Si le montage cinéma avait opté pour un ordre chronologique, ce nouveau montage abandonne donc clairement cet optique. Entremêlant rêveries et flashbacks, la première partie de L’Esprit de Caïn s’amuse à semer le chaos dans l’esprit du spectateur. Un nouvel exercice de manipulation des images et de la chronologie dont De Palma a le secret donnant un aspect dédaléen au film. Une décision qui fonctionne à merveille avec le sujet et nous permet d’avoir un aperçu de la personnalité multiple de Carter Nix.

Comme souvent dans les films de De Palma, c’est un meurtre ou un acte dramatique qui enclenche la deuxième partie du film. L’Esprit de Caïn ne fait pas exception et simultanément à l’apparition de la deuxième personnalité de Carter, le film montre lui aussi un autre côté lorgnant vers le thriller horrifique. De Palma s’amuse à malmener sa recette classique en faisant de son coupable, son témoin. Il faut alors compter sur une performance mémorable de John Lithgow pour passer de l’innocent père de famille Carter au cruel psychopathe déviant Caïn. Si à première vue, la performance semble grossière, elle témoigne d’une grandiloquence propre à l’univers de De Palma qui s’avère tout bonnement effrayante. Lithgow s’en donne à coeur joie, armé de ses lunettes de soleils et tirant sur sa clope tel un bad boy. Bien avant James McAvoy dans Split, Lithgow dévoile diverses personnalités ajoutant au panel déjà composé de Carter et Caïn, le personnage de Josh, un gamin de 7 ans et surtout Margo, une dame d’une cinquantaine d’années. Pour accompagner le tout, l’acteur se grime même en vieil homme pour interpréter le Docteur Nix père de Carter et expert en dédoublement de la personnalité.

Mais à côté du Lithgow show, De Palma fait également des siennes et son art de la mise en scène subjugue toujours autant. Si le script peut parfois frôler le nanardesque, n’hésitant pas à aller dans l’excès à de nombreuses reprises, et faisant fi du ridicule dans lequel il s’aventure avec plaisir, l’imagerie qu’il développe est proprement envoûtante.  Le côté schizophrénique du film se répercute à ce niveau. L’apparente absurdité du propos est transcendée par une mise en scène éblouissante dans lequel le mauvais goût devient un moteur simplement captivant. La façon dont le personnage de Caïn est filmé témoigne à lui seul de son côté outrancier et psychotique. Parmi les moments les plus marquants, il y a évidemment ce plan séquence acrobatique suivant le déplacement des policiers accompagnés du Docteur Waldheim de l’étage de la criminelle jusqu’à la morgue. Un plan d’une fluidité exemplaire et qui crée à lui seule une tension, déroulant l’histoire sordide des expériences du docteur Nix pour finir sur un jump scare des plus efficaces. Et puis il y a aussi ces ralentis, utilisés à de nombreuses reprises dans la première partie de façon parfois démesuré (l’empalement), mais qui devient étonnamment virtuose dans le climax tétanisant du film, une séquence tout en ralenti à couper le souffle, où la rhétorique De Palmienne s’exprime à la perfection dans une avalanche de surenchère. De courte durée L’Esprit de Caïn n’en est pas moins une oeuvre foisonnante et typique de son auteur. Grâce à ce nouveau montage il dévoile enfin son vrai visage, le visage d’un film baroque et complètement schizo.

L’Esprit de Caïn – Bande Annonce

L’Esprit de Caïn – Fiche Technique

Titre original : Raising Cain
Scénario et Réalisation : Brian de Palma
Interprétation : John Lithgow (Carter Nix/Caïn/Josh/Margo/Dr Nix), Lolita Davidovich ( Jenny), Steven Bauer ( Jack Dante), Frances Sternhagen ( Dr Waldheim), Gregg Henry ( Lieutenant Terri)
Photographie : Stephen H. Burum
Musique : Pino Donaggio
Montage : Robert Dalva, Paul Hirsch et Bonnie Koheler. Montage Director’s Cut : Peet Gelderblom
Production : Gale Ann Hurd et Michael R. Joyce
Sociétés de production : Pacific Western
Société de distribution : Universal Pictures
Date de sortie en France : 30 septembre 1992
Genre : thriller

Etats-Unis – 1992

 

Snake Eyes de Brian de Palma : une Amérique sous image

Avec Snake Eyes, Brian De Palma affiche sa virtuosité visuelle sur tous les pores de son œuvre. Virtuosité tellement grandiloquente, qu’elle prend le pouls de son récit. Missile sur l’image collective que renvoie cette Amérique dégoulinante de corruption, critique acerbe de cette culture de l’instant, redéfinition de la notion même de l’Histoire où la vérité ne passe que par les écrans de télévision ou des caméras de sécurité, le réalisateur fait de Snake Eyes une œuvre complexe mais passionnante à observer dans ses moindres recoins.

Alors que le film aurait pu n’être qu’une simple affaire criminelle, une enquête policière de plus, Brian de Palma structure Snake Eyes comme un huis clos qui tourne au thriller qui fournit un contexte adéquat pour que Brian de Palma puisse jouir de cette juxtaposition d’identité et d’intégrité contre l’intérieur faux et frauduleux d’un hôtel de casino. Tout au long de sa carrière, Brian De Palma s’est attaqué à la corruption systémique, notamment dans le gouvernement et l’armée. Lors d’un match de boxe, où tout le gratin de la ville se réunit, le secrétaire d’État à la Défense se fait tuer alors qu’il était sous la protection de Kevin Dunne. C’est alors un policier corrompu jusqu’à la moelle, Rick Santoro, ami de Kevin Dunne, qui va vouloir se charger de l’affaire pour sauver la réputation de son ami. Sauf qu’il n’est pas au bout de ses surprises.

Ce qui suit, dans l’intrigue, est un thriller qui regorge de doubles croix habituelles, de blondes mystérieuses, de corruption politique et de pluie constante, ainsi que de matchs de boxe fixes et de systèmes de défense contre les missiles douteux. Dans un film où la mise en scène se révèle tellement outrancière, vociférante de maîtrise, quoi de mieux que Nicolas Cage pour en rajouter une couche et décrire avec exubérance et psychédélisme une Nation aussi suffocante que malaisante dans sa capacité à vouloir attirer l’attention. Dans certains films de De Palma, tels que Outrages, le cabotinage nuit à l’attention même de la dramaturgie de l’histoire. Pourtant, dans Snake Eyes, Nicolas Cage est délicieux tant le délire de cette enquête policière, avec mystère et zone d’ombre, tombe parfois dans la parodie, et la satire grinçante d’un système.

A l’image des vingt premières minutes du film, tournée en un plan séquence unique, Snake Eyes fourmille d’idées, dévoile un monde crapuleux et renfermé sur lui-même où tout se montre mais rien ne se voit. La séquence vertigineuse d’ouverture du film suit la course folle de Nicolas Cage à ​​travers l’arène quelques minutes avant le début du match, en descendant les escaliers, en dansant dans les couloirs, en saluant tout le monde comme s’il était le maître de la cérémonie. Ou alors, cette plongée dans un travelling en hauteur sur les chambres de l’hôtel du Casino est impressionnante de démonstration, scène qui sera une influence pour la séquence du Love Hotel dans Enter The Void de Gaspar Noé.

Quelque soit ses films, notamment dans ses accoutumances hitchcockienne, Brian de Palma a toujours aimé gratter le vernis de la résonance d’une image qui ment. C’est d’ailleurs l’un de ses thèmes principaux : l’interprétation de l’image. À son meilleur, Snake Eyes utilise ces flashbacks pour évoquer à la fois la lucidité et la frustration des rêveries historiques. Les personnages comparent leurs points de vue, dévastés par des révélations de plus en plus sinistres, essayant furieusement de réécrire le passé pour se placer sous le meilleur jour. Enclenché comme un puzzle, verrouillé comme un cadenas qui dissimule ses enjeux avec minutie, troussé comme une poupée russe de révélations concentriques, Snake Eyes est un regard passionnant sur un monde trop loin pour le salut où l’Amérique se déteint dans ses écrans et devient un exercice de style palpitant où le reflet et la croyance en l’image devient la chute d’un pays.

Synopsis : Le palais des sports d’Atlantic City contient à peine la foule venue assister au match du siècle, où s’affrontent deux poids lourds de la boxe. Soudain des coups de feu éclatent à proximité du ring et le secrétaire d’Etat à la Defense s’effondre, mortellement blessé. L’enquête commence sous la direction de l’inspecteur Rick Santoro, policier corrompu. Rick va s’efforcer de sauver sa réputation ainsi que celle de son ami Kevin Dunne, chargé de la sécurité du secrétaire d’Etat, et qui s’était malencontreusement absenté au moment du drame…

Bande Annonce – Snake Eyes

Fiche Technique – Snake Eyes

Réalisation : Brian de Palma
Scénario : David Koepp
Interprétation : Nicolas Cage, Gary Sinise, Carla Gugino
Photographie : Stephen H Hurum
Montage : Bill Pankow
Musique : Jurgen Knieper
Sociétés de production : DeBart, Paramount Pictures, Touchstone Pictures
Sociétés de distribution : Gaumont Buena Vista International
Date de sortie en France : 11 novembre 1998
Genre : thriller

Pulsions, de Brian de Palma : l’autre maître du suspense

Après l’échec critique et public du très sous-estimé Furie, Brian de Palma revient au thriller avec Pulsions, où il peut déployer ses talents en matière de suspense et dérouler les thématiques habituelles de son cinéma.

Tous ceux qui sont familiers de l’œuvre de Brian de Palma savent à quel point le cinéaste admire Alfred Hitchcock et truffe ses films de références au réalisateur britannique. Après avoir fait son Vertigo avec Obsession, de Palma s’inspire très fortement de Psychose pour signer Pulsions. Il joue d’ailleurs lui-même avec ces références, en ouvrant directement le film avec une scène de douche.

Cette scène permet d’entrée de jeu de poser un thème majeur du film, la sexualité perturbée qui entraîne le meurtre. Le lien entre plaisir sexuel et pulsion de mort  sera le fondement du film. Ainsi, dans la première partie de Pulsions, le cinéaste nous propose de suivre Kate Miller (Angie Dickinson), femme peu épanouie sexuellement qui se remet en question. La séduction est pour elle un moyen de se rassurer : elle veut savoir si elle est encore attirante. Pour cela, elle n’hésite pas à demander frontalement à son psy (Michael Caine, sobre, élégant, convaincant, comme d’habitude) s’il veut faire l’amour avec elle. Puis elle part dans un musée avec l’intention évidente de trouver un homme. Attention, il n’est absolument pas question de chercher le grand amour ici, mais bel et bien d’assouvir ses pulsions sexuelles.

Commence alors une scène d’anthologie, une course-poursuite dans le musée où Kate tient tour à tour le rôle du prédateur, puis de la proie.

Le pari est risqué. D’abord et avant tout parce que Brian de Palma n’est pas très fort pour filmer l’érotisme. Il faut voir cette scène prétendument sensuelle de la douche, ou encore celle du taxi : manifestement, le réalisateur est plus à son aise pour le suspense que pour l’érotisme.

Et c’est fort heureux d’ailleurs, parce qu’il va multiplier les scènes de suspense dans le film. Sur ce point, Pulsions est émaillé de scènes d’anthologie. De Palma n’a pas son pareil pour faire naître le suspense en étirant une scène, en lui donnant la durée idéale. Les mouvements de caméra sont fluides et parfaitement maîtrisés ; le cinéaste refuse toute esthétique vide pour donner du sens à chaque plan.

La musique tient aussi une place importante : les scènes à suspense sont souvent des scènes muettes, dans le sens que l’on n’entend pas les dialogues prononcés par les personnages. La musique remplace tous les autres sons (cette absence de dialogues en particulier et de sons en général lors des scènes à suspense chez de Palma est à mettre en contexte avec son film suivant, Blow Out).

Et surtout, ces scènes, comme l’ensemble du film d’ailleurs, sont marquées par un travail formidable sur ce que l’on voit, ce que l’on ne voit pas, et même ce que l’on croit voir. Ce n’est pas nouveau, mais ce thème est central dans toute l’œuvre de Brian de Palma, depuis Obsession jusqu’à Snake Eyes en passant par Mission Impossible : doit-on faire confiance à ce que l’on voit ? Bien des personnages de Brian de Palma, comme Liz Blake (interprétée par Nancy Allen, femme du cinéaste à l’époque, et une de ses actrices fétiches, vue dans Carrie, Furie, Blow Out…), ont vu quelque chose ou quelqu’un et ne comprennent pas ce qu’ils ont vu.

Ainsi, la scène de l’ascenseur, un des points culminants du film, est un modèle du genre. Suspense par étirement du temps, jeu sur les regards (celui de la petite fille, qui met directement mal à l’aise), importance de la musique, puis une action qui démarre, brutale, et ce témoin qui à la fois voit et ne voit pas. Un autre jeu sur les regards se retrouve, plus tard, lors d’une séquence dans une rame de métro, avec un policier et des lumières qui ne cessent de s’allumer et s’éteindre.

Cette réflexion sur ce que l’on voit ou pas entraîne, inévitablement, une mise en abyme du cinéma lui-même, autre procédé typique de la filmographie de Brian de Palma. Ici, ce travail sur les images va se faire à travers le personnage de Peter Miller, le fils de Kate, interprété par le jeune Keith Gordon (le futur acteur principal de Christine, de John Carpenter, et qui ressemble beaucoup à Spielberg jeune). Le petit génie va ainsi fabriquer une caméra pour espionner la sortie d’un immeuble. Et, une fois de plus, ce sont les procédés cinématographiques qui accompagnent la quête de la vérité (sur cette voie, de Palma franchira encore un pas de plus avec son film suivant, Blow Out), avec le risque aussi d’être manipulé par ce même cinéma. Cette problématique est le cœur même de la filmographie du cinéaste.

En bref, Pulsions contient toutes les qualités habituelles du cinéma de Brian de Palma : réflexion sur le cinéma, suspense, maîtrise technique, casting impeccable (avec les acteurs que le réalisateur employait principalement à cette époque, dont l’excellent Dennis Franz, qui a joué plusieurs fois pour le cinéaste, de Furie à Blow Out, avant de devenir célèbre avec son rôle de Sipowicz dans la série NYPD Blue). Malgré le défaut concernant l’incapacité de de Palma à filmer l’érotisme (défaut hélas conséquent vu le thème du film), l’ensemble se regarde avec un plaisir assuré et renouvelé.

Synopsis : Kate Miller est loin d’être une femme comblée : conflits avec sa mère, incompréhension de son fils, relation décevante avec son amant. Elle cherche une reconnaissance, au point de faire des avances directes à son psy, le docteur Wagner.

Pulsions : Bande-annonce

Pulsions : fiche technique

Titre original : Dressed to kill
Scénario et réalisation : Brian de Palma
Interprétation : Angie Dickinson (Kate Miller), Michael Caine (Dr Elliott), Nancy Allen (Liz Blake), Keith Gordon (Peter Miller), Dennis Franz (inspecteur Marino).
Photographie : Ralf Bode
Musique : Pino Donaggio
Montage : Jerry Greenberg
Production : George Litto
Sociétés de production : Filmways Pictures, Cinema 77 Films
Société de distribution : Filmways Pictures
Date de sortie en France : 15 mars 1981
Genre : thriller
Durée : 104 minutes

États-Unis – 1980

Cinq et la peau, errance exotique et sensuelle, en DVD et Blu-Ray

Alors que le film devait être présenté au festival de Cannes cette année, quelques jours après la mort de son réalisateur, les éditions Carlotta nous proposent de (re)voir Cinq et la peau, de Pierre Rissient, en copie restaurée 4K, dans un superbe coffret.

C’est un film fort étrange que ce Cinq et la peau, second (et dernier) long métrage réalisé par Pierre Rissient au début des années 80. Un film unique, expérimental, se jouant des codes narratifs. Une œuvre à la fois personnelle et universelle. Un OVNI cinématographique mêlant errance introspective, exotisme, érotisme, amour de l’Asie, des femmes et du cinéma.

cinq-et-la-peau-pierre-rissient-sortie-dvd-feodor-atkine

De prime abord, on pourrait croire que le film est complètement incohérent, victime d’une narration éclatée où les scènes semblent s’enchaîner sans lien logique apparent. Cet éclatement semble toucher la totalité du processus narratif, puisque les voix off (les seules voix que nous entendons, vu que les dialogues sont inaudibles) viennent de plusieurs personnages, voire de plusieurs époques différentes.

Et pourtant, cette incohérence n’est qu’apparente. Si l’on prend le temps d’écouter ce que dit le personnage principal (interprété par l’excellent Feodor Atkine, probablement ici un double du cinéaste, sans pour autant que l’on puisse parler de film autobiographique), on comprendra que loin d’être un procédé narratif vide de sens, cet éclatement est au contraire à l’image du protagoniste de Cinq et la peau, qui avoue être « à la recherche de son intégrité ». Nous nous retrouvons donc dans un domaine finalement connu, celui du voyage à l’étranger qui est avant tout voyage en soi-même. L’errance du personnage est une introspection, la quête d’une unité à travers les différents aspects de sa vie morcelée.

Et Manille est le cadre idéal pour cela. « Manille, qui n’a pas de centre, est faite pour celui qui n’a pas de centre ». Comme le personnage, comme le récit, la ville elle-même est victime aussi de cet apparent manque d’unité. La capitale philippine est décrite comme « un agrégat de petites villes ».

Ainsi, tout le film semble être l’émanation de l’esprit de son personnage principal. Du décor jusqu’à la narration, Cinq et la peau est un film sur la quête d’unité à travers le multiple. Le film est conçu comme un kaléidoscope de scènes, de lieux, de souvenirs, de sensations, tout cela contribuant à la description de la personnalité fluctuante et éclatée. Il y a quelque chose de proustien dans cette idée qu’un personnage est toujours mouvant et insaisissable, dans cette part des souvenirs et des sensations comme constituant l’être.

cinq-et-la-peau-sortie-dvd-pierre-rissient-feodor-atkine

Le titre, Cinq et la peau, fait référence à un vin chinois. On peut y voir aussi un lien avec les cinq sens, d’autant plus qu’ils constituent un élément important du long métrage de Pierre Rissient. Ainsi, si le film ne nous propose pas de dialogues, ceux-ci étant couverts par la voix off, il insiste par contre sur les sons, depuis les bruits de la rue jusqu’aux cris de jouissance d’une femme. Ces sons font partie intégrante de la volonté immersive du film : Rissient, en grand amoureux de l’Asie, nous plonge littéralement dans les rues de Manille. Non pas une plongée touristique, mais bel et bien une errance au fil des petites rues populaires, des quartiers surpeuplés, ou même des décharges. Chaque plan de ce vagabondage est un ravissement des sens, qui y sont tous convoqués.

Et, des sens à la sensualité, il n’y a qu’un pas, et Pierre Rissient n’hésite pas à le franchir. Cinq et la peau est émaillé de rencontres féminines. Les portraits de dizaines de femmes se succèdent à l’écran. Serait-ce la marque d’un donjuanisme primaire ? Il s’agit plutôt d’un des procédés employés dans cette quête de soi qui anime le protagoniste : se confronter aux autres pour se découvrir soi-même. L’érotisme devient un des objets de cette recherche existentielle, un peu comme dans Empire des Sens (ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’actrice principale du film d’Oshima se retrouve dans celui de Rissient).

Film unique, mélange de références littéraires et d’hommages cinématographiques, errance sensuelle et exotique, Cinq et la peau est, forcément, déroutant, voire dérangeant. Sa volonté de ne pas respecter les codes narratifs habituels peut aussi bien passionner que rebuter les spectateurs. Cependant la poésie est incontestablement présente et cela suffit à en faire un grand film.

Cinq et la peau : bande-annonce

Cinq-et-la-peau-Edition-limitee-Combo-Blu-ray-DVD

Caractéristiques DVD :
PAL
ENCODAGE MPEG-2
Version Française Dolby Digital 1.0
Audiodescription Dolby Digital 2.0
Sous-titres Sourds et Malentendants
Format 1.66 respecté
16/9 compatible 4/3
Couleurs
Durée : 92 minutes

Caractéristiques Blu-Ray :
1080/23.98 p
ENCODAGE AVC
Version Française DTS-HD MA 1.0
Audiodescription Dolby Digital 2.0
Sous-titres Sourds et Malentendants
Format 1.66 respecté
Couleurs
Durée : 96 minutes

Compléments de programme :

Cinq et la peau par Pierre Rissient et Nicolas Pariser (27 minutes)
Homme de cinéma : Pierre Rissient (111 minutes) (Blu-Ray uniquement)
Gentleman Rissient (80 minutes) (Blu-Ray uniquement)
Bande-Annonce originale

Sortie le 6 juin 2018

Jurassic World : Fallen Kingdom : une nouvelle ère hybride

Trois ans après la sortie du premier film, Jurassic World : Fallen Kingdom poursuit les aventures de Claire Dearing, ancienne gérante du parc, et d’Owen Grady, habile dresseur de raptors. Juan Antonio Bayona, réalisateur espagnol issu du cinéma d’épouvante, livre un deuxième volet dans la droite lignée des blockbusters, avec son lot nécessaire de créatures inédites. Il y ajoute également sa patte d’auteur, donnant naissance à un film d’aventure mutant, à l’instar des dinosaures génétiquement modifiés, composant une œuvre plus personnelle.

Fallen Kingdom se déroule seulement quelques années après le premier opus. Le parc, saccagé dans Jurassic World, en particulier par l’enragé indominus Rex, est désormais fermé au public. Alors qu’une prochaine irruption volcanique menace de détruire définitivement l’Isla Nublar, ainsi que tous ses animaux restants, s’ouvre le débat de l’évacuation de ces espèces dangereuses, mais uniques et protégées. En l’absence de toute initiative gouvernementale, Claire et Owen rejoignent une opération de sauvetage. Si l’ex-directrice a clairement choisi le parti de la cause animale, présageant une forme de rédemption, le dompteur de raptors reste surtout désireux de secourir Blue, le Bêta et seul survivant de la troupe qu’il a élevée.

Jurassic-World-Fallen-Kingdom-Bryce-Dallas-Howard-Justice-Smith-gyrosphereLe scénario de Fallen Kingdom n’apporte malheureusement rien de très innovant à se mettre sous la dent. Passée la première séquence de la mission sur l’île, certes remplie de somptueux effets spéciaux, le film introduit de mercantiles trafiquants de dinosaures, prêts à vendre au plus offrant afin de poursuivre leurs expérimentations. Il s’adonne ainsi à la critique du capitalisme, présentée depuis King Kong, et aujourd’hui un peu banalisée. Tout comme son prédécesseur, il expose une autre espèce dangereuse génétiquement modifiée.

Claire et Owen ne compensent pas ce schéma narratif balisé. Aucune évolution particulière ne vient donner plus de profondeur à ces protagonistes, attachants mais peu captivants, y compris dans leur relation réciproque. D’abord séparés, puis ensemble dans Jurassic World, le même schéma se reproduit ici à l’identique, sans la moindre dramaturgie.

En raison de cette ligne narrative trop bien rodée et sans grand suspense, Fallen Kingdom devait forcément miser sur de nouveaux dinosaures pour remplir son cahier des charges et satisfaire le public. En effet, le plus commun des T-Rex n’impressionne plus personne depuis la trilogie originale de Steven Spielberg. Les blockbusters doivent alors se tourner vers de nouvelles créatures, comme en témoignent les récents King Kong : Skull Island et Rampage, présentant un bestiaire particulièrement inventif, quitte à friser le ridicule.

Sur ce point, Fallen Kingdom est plutôt réussi. On peut cependant regretter la sous exploitation de ces différentes espèces, parfois reléguées à de simples figurantes, à peine définies autour d’un nom lancé sans autre information.

Jurassic-World-Fallen-Kingdom-dinosaure-baby-blueL’indoraptor s’impose évidemment comme le clou du spectacle. Plus dangereux encore que tous les animaux hybrides précédents, il est conçu pour le combat et peut obéir aux ordres grâce à un système combiné de sons et de lasers. Sa bande de couleur jaune sur le cou rappelle celle de Blue, dont il tire une part de son ADN. D’autres dinosaures impressionnants apparaissent à tour de rôle dans le film. Le baryonix, au museau allongé, puis le carnotaurus, muni de deux cornes, attaquent Claire et Franklin sur l’île. Le stygimoloch, muni d’un dôme crânien osseux, brise les murs d’une prison.

Dans cet univers déjà forgé de toutes pièces, Juan Antonio Bayona imprime insidieusement et, il est bien dommage, trop sporadiquement, sa marque d’auteur. Le réalisateur de l’Orphelinat et de Quelques minutes après minuit, au goût certain pour l’épouvante et le conte, offre plusieurs scènes de pur cinéma qui font de Fallen Kingdom un peu plus qu’un simple blockbuster, un film d’aventure combiné avec une petite touche de fantaisie personnelle.

Ainsi l’indoraptor, menace mortelle facilement identifiable, devient subtilement le monstre inconnu s’introduisant la nuit dans la chambre des enfants. Bayona joue donc avec nos propres peurs, tant celle évidente des dinosaures, d’ailleurs plus poussée dans ce deuxième volet, que celle, plus infantile, des ombres surgissant dans la nuit, tapissant subrepticement les murs et le dessous des lits.

Jurassic-World-Fallen-Kingdom-Chris-Pratt-dinosaureSi ce traitement rend Fallen Kingdom indéniablement plus sombre, il n’est pas dénué de passages comiques, par exemple lors d’une mémorable scène de prise de sang, ni de sentiments face à la mort des animaux et au désir de les protéger malgré le risque encouru par l’humanité. Couplé au traitement efficace de la peur, l’intérêt du film regagne sur les émotions ce qu’il perd sur la narration.

Malgré une trame scénaristique assez faible, Fallen Kingdom combine au final, en bon hybride, le grand spectacle du blockbuster et l’épouvante d’auteur. Premier, et peut-être dernier de sa lignée jurassique, qui devrait s’achever en 2021 avec le dernier opus, repris en main par Colin Trevorrow.

Jurassic World : Fallen Kingdom : Bande-annonce

Jurassic World : Fallen Kingdom – Fiche technique

Réalisateur : Juan Antonio Bayona
Scénario : Colin Trevorrow, Derek Connolly
Interprétation : Chris Pratt (Owen Grady), Bryce Dallas Howard (Claire Dearing), Jeff Goldblum (Ian Malcolm), B. D. Wong (Henry Wu), Rafe Spall (Eli Mills), Justice Smith (Franklin)
Musique : Michael Giacchino
Photographie : Oscar Faura
Montage : Bernat Vilaplana
Producteurs : Frank Marshall, Patrick Crowley, Belén Atienza
Maisons de production : Universal Pictures, Amblin Entertainment
Distribution (France) : Universal Pictures International France
Durée : 130 minutes
Genres : Aventure, action, science fiction
Date de sortie (France) : 6 juin 2018

États-Unis – 2018

Phantom of the Paradise de Brian de Palma : le premier chef-d’œuvre d’un grand réalisateur en devenir

A l’occasion de la rétrospective Brian de Palma à la Cinémathèque Française du 31 mai au 4 juillet, LeMagduCiné revient sur les plus grands films du réalisateur.
Phantom of the Paradise est peut-être le premier film « culte » de Brian De Palma, un an après Sœurs de Sang (1973) qui posait déjà les bases de son univers torturé et extravagant, théâtre du kitsch et de l’outrance mais aussi d’une forme de poésie inimitable.

Inspiré du Fantôme de l’Opéra, du Portrait de Dorian Gray et, dans une plus large mesure, du Faust de Goethe, Phantom of the Paradise est l’alchimie parfaite entre un foisonnement de références et une originalité hors du commun. Racontant l’histoire d’un musicien raté qui se voit voler l’œuvre de toute sa vie, le film dépeint une descente aux enfers violente et bariolée, dérangeante parfois, sublimée par une ambiance, des décors et des costumes délirants.

Au-delà de son parti pris visuel radical, Phantom of the Paradise s’est aussi fait un nom pour sa splendide bande-originale, intemporelle, qui magnifie chaque scène tout en se prêtant à l’écoute indépendante. Un mélange difficile à cerner, entre chansons de « boys band » façon Grease, solos de guitare dignes de Pink Floyd, dissonances évoquant les Doors ou encore voix et maquillages en hommage à Kiss. Composée par Paul Williams (qui est aussi l’acteur incarnant Swan), la musique intrigue par ses sonorités électriques presque psychédéliques, et envoûte par ses grandes envolées au piano qui donnent encore plus de relief à la folie des personnages.

Par ailleurs, De Palma déploie un arsenal de techniques cinématographiques impressionnant, dont l’originalité deviendra sa marque de fabrique : passages en vue subjective, écran-scindé pour suivre deux points de vue simultanés (déjà expérimenté dans Sœurs de Sang), et bien d’autres. S’il fallait retenir une scène cristallisant tout le génie du réalisateur, ce serait l’arrivée dans le « Paradise » de Winslow, à peine devenu « le fantôme » : en vue à la première personne, le personnage campé par l’incroyable William Finley monte lentement les marches de l’escalier, tel un Nosferatu moderne, devant les regards horrifiés face caméra des gens qu’il croise. En une poignée de secondes, nous sommes identifiés, nous spectateurs, à la monstruosité de Winslow. Nous sommes à la fois directement impliqués, étant placés au centre des regards, et mis à l’écart puisque nous sommes les seuls à encore ignorer ce qu’il y a de si repoussant dans l’apparence du personnage que nous incarnons.

« Welcome to the Machine »

Dans Phantom of the Paradise, la musique est partout : elle est le cœur même de l’œuvre. L’ouverture se fait sur un concert dont les paroles font écho à ce qui suivra, comme une prophétie : on parle d’un homme qui doit mourir pour être enfin reconnu et devenir célèbre. Le personnage principal, Winslow, est à la recherche d’un brin de reconnaissance : il ne gagnera en considération qu’une fois qu’il sera, en quelque sorte, « mort » en tant que personne et devenu monstre – ou fantôme. L’explosion finale, véritable ébullition esthétique et sonore forçant le respect, clôturera le film de la même manière : en une orgie musicale incontrôlable, dionysiaque.

Mais loin de ne rendre qu’un vain hommage à la musique, De Palma propose une critique acerbe du monde du show-biz et de l’industrie du disque. On parle de « mutiler la musique », pointant du doigt ces producteurs qui réarrangent ou modifient certaines compositions pour des raisons purement marketings et non plus artistiques ; tout comme les producteurs au cinéma peuvent mutiler les films des réalisateurs pour les faire correspondre à des cahiers des charges pré-formatés. La première fois que l’on découvre Swan, avatar de la décadence de cette industrie, c’est à nouveau en vue subjective : son associé lui fait part de ses complots en le regardant dans les yeux, donc en nous regardant dans les yeux, à travers la caméra. Là encore le message est clair : c’est à nous que s’adresse le film, nous derrière notre écran, nous les consommateurs qui entretenons ce mode de fonctionnement pervers.

« Tout ce que je veux, c’est ta voix », confesse Swan à Phoenix (la ravissante Jessica Harper) : les personnes sont négligées, réduites à leur talent de compositeur ou de chanteur, au service d’un business qui ne laisse plus aucune place à « l’humain ». La longue file d’attente de femmes répétant dans l’escalier, en espérant être choisies par Swan, en est le parfait exemple. Toutes identiques et uniformisées, sans s’écouter, elles tentent de chanter plus fort que celle d’à côté : l’industrie musicale est comme une jungle où il faut crier plus fort que son voisin pour survivre, voire être, avec un peu de chance, remarqué.

Néanmoins, l’autre versant du monde de la musique est également égratigné, à savoir les fans. On découvre une foule en délire qui s’apparente davantage à une horde de zombies, un public qui a faim de toujours plus de show, de démesure ; des groupies hystériques capables d’applaudir un meurtre en plein concert sans même s’en rendre compte, réduits à l’état d’animaux sauvages qui déambulent dans ce qu’on appelle, bien ironiquement, « la fosse » – mot en lui-même déshumanisant mais qui porte bien son nom.

Faust a rendez-vous avec Kafka

L’autre grande thématique de Phantom of the Paradise concerne la question de l’identité, de l’aliénation, du double. Ce sont des thèmes récurrents dans l’œuvre de De Palma, qui s’appuie ici sur l’histoire de Faust pour les traiter. Faust est un personnage bien connu de la littérature, qui a vendu son âme au diable en échange de puissance et de pouvoir, ainsi que de jeunesse éternelle. Ici le « pacte faustien » est double : Winslow vend son âme et son humanité à Swan contre un peu de reconnaissance, et Swan lui-même pactise avec son double maléfique afin de rester jeune pour toujours (symbolisant le désir des grandes figures du show-biz de préserver coûte que coûte une image parfaite).

Les noms des personnages sont loin d’être dus au hasard : « Swan » prophétise son propre « chant du cygne » ; « Phantom » symbolise l’artiste dont l’ombre plane toujours au-dessus de son œuvre, et que l’œuvre hante en retour ; « Phoenix » représente l’espoir rédempteur pour Winslow, qui voit à travers elle sa propre renaissance. En effet, lorsque Winslow se fait voler ses partitions, la dépossession de l’œuvre entraîne une forme de dépossession de soi, d’aliénation, comme si une partie de lui-même s’en était allée. Cela pose la question du rapport qu’un artiste entretient avec son œuvre, qui n’est plus qu’un rapport de propriété ; or le lien entre propriété et identité est parfois étroit. Un contrat, une signature sur un bout de papier suffisent à vous donner ou vous retirer toute légitimité vis à vis de votre création. Et de cette injustice naît un mal-être : de cette expropriation naît une aliénation.

Et en ce sens, il y a dans Phantom of the Paradise une vision très kafkaïenne de la bureaucratie et de l’administration, vues comme incompréhensibles et aliénantes. D’une certaine manière, le « Paradise » n’est autre que le « Château » de Kafka : les portes des puissants sont closes, on ne peut accéder à des rapports humains que sur rendez-vous, mais dont l’obtention est rendue plus ou moins volontairement impossible. On est rabaissé au pied de l’échelle hiérarchique sans aucun pouvoir, faisant par opposition de ces hommes « d’en-haut » des sortes d’entités impersonnelles et abstraites. À ce terrible tableau dressé par De Palma, on pourrait y ajouter la corruption, la manipulation de la presse et de l’opinion publique, les contrats interminables que personne ne lit et auxquels on peut faire dire n’importe quoi pour tromper les plus naïfs, etc. De quoi devenir fou, c’est certain.

« Ce film est l’histoire de cette quête de cette musique, de l’homme qui la créa, de la fille qui la chanta, du monstre qui la vola ».

Voilà comment Phantom of the Paradise se résume lui-même. Et pourtant, d’un scénario de départ aussi simple, Brian de Palma parvient à accoucher d’une œuvre d’une richesse inépuisable. Souvent qualifié de film-passerelle, cet ovni cinématographique a autant de quoi fasciner que rebuter, par la radicalité de ses choix esthétiques, par l’extravagance de ses personnages, par le kitsch un peu dépassé mais qui donne un charme inexplicable à l’ensemble, ou encore par ses thématiques sujettes aux multiples interprétations. Si tout n’est pas parfait dans Phantom of the Paradise, force est de constater que la genèse d’une telle œuvre aura marqué, en même temps, l’émergence d’un immense réalisateur qui donnera naissance à de nombreux autres chefs-d’œuvre, et dont le « Paradise » n’était finalement qu’un premier théâtre pour mettre en scène son talent.

Dans un coffret collector, c’est encore mieux !

Un tel film culte a eu tout naturellement droit à son Blu-Ray. Et même plusieurs, puisque Carlotta Films nous a gratifié d’une troisième édition particulière. En effet, c’est bel et bien un coffret Ultra Collector auquel nous avons droit, le sixième de la série du distributeur. A l’extérieur, un superbe boîtier avec un visuel inédit, ainsi qu’un livre de 160 qui contient un entretien avec le réalisateur, des analyses ainsi qu’une revue de presse. De son côté, le Blu-Ray (et les deux DVDs) contiennent le film dans une version restaurée 2K, ainsi que de nombreux bonus qui apportent quantité d’éclairages et d’informations qui permettront aux cinéphiles chevronnés de creuser un peu plus l’amour qu’ils portent à ce film. Une édition indispensable limitée à 3000 exemplaires.

Bande-annonce : Phantom of the Paradise

Fiche technique : Phantom of the Paradise

Réalisation : Brian de Palma
Scénario : Brian de Palma
Interprétation : William Finley, Paul Williams, Jessica Harper
Durée : 92 minutes
Genre : Drame musical, Fantastique
Date de sortie : 31 octobre 1974 (US), 25 février 1975 (FR)

États-Unis – 1974

Je vais mieux : Jean-Pierre Améris renoue avec le burlesque tendre des Emotifs anonymes

Le mal du siècle est le prétexte qui sert à Jean-pierre Améris, dans son nouveau film Je vais mieux, pour détricoter les insécurités d’un doux personnage à la limite de l’onirique et qui finit par se frotter aux bornes de la réalité.

Synopsis : Un quinquagénaire est victime d’un mal de dos fulgurant. Tous les médecins, les radiologues et les ostéopathes du monde ne peuvent rien pour lui : la racine de son mal est psychologique. Mais de son travail, de sa femme ou de sa famille, que doit-il changer pour aller mieux ?

La thérapie du bonheur

Je vais mieux, le dernier métrage de Jean-Pierre Améris est encore un nouvel exemple de l’importance capitale des acteurs dans la production d’une œuvre cinématographique. Car voilà une histoire usée jusqu’à la corde, et pour continuer de filer la métaphore cordière, les ficelles du scénario sont tout de même assez visibles.

je-vais-mieux-jean-pierre-ameris-film-critique-eric-elmosnino-couple-amisEt pourtant, on prend du plaisir à suivre les tribulations de Laurent (excellent Eric Elmosnino), un architecte prospère soudain atteint de la maladie chronique du siècle : le mal de dos. Tout y passe, la psychologie de bas étage qui essaie de donner vie à l’expression « en avoir plein le dos », la médecine parallèle dont le cinéaste se moque gentiment, les gros règlements de compte censément libérateurs…Eric Elmosnino a toujours été inclassable, avec ce je ne sais quoi qui fait que tout en épousant parfaitement ses rôles, l’acteur, voire l’homme ne disparaît jamais vraiment, avec sa sorte de fausse fragilité qui entoure le personnage. Il porte ici le poids d’un film qui aurait pu n’être qu’une comédie française de plus en apportant une subtilité dans le traitement de ce personnage accablé de partout.

je-vais-mieux-jean-pierre-ameris-film-critique-alice-polComme dans les Émotifs anonymes en particulier, Jean-Pierre Améris a cette facilité à aller chercher la deuxième couche de ses personnages, celle qui est plus enfouie, plus intéressante. Ainsi, par exemple, les parents de Laurent, un couple hyper standard qui ne sait pas se dépêtrer de ses habitudes, incapable selon son fils de considérer ce qui est extérieur à sa communauté très réduite. Là où, chez Valérie Lemercier (Marie-Francine), un tel couple est tonitruant, avec une Marie-Hélène Vincent et un Philippe Laudenbach toujours à la limite de l’excès, ici, les personnages incarnés par Lise Lamétrie et Henri Guybet sont peut-être d’autant plus pernicieux qu’ils s’expriment en demi-ton, proférant les gags et les vacheries avec l’attitude presque torve de Monsieur tout le monde. De même, Alice Pol, insupportable chez  Dany Boon (Raid dingue) est transformée ici, posée, sensible mais drôle, sensuelle même.

je-vais-mieux-jean-pierre-ameris-film-critique-eric-elmosnino-henri-guybetBien que prévisibles donc, les différentes situations décrites dans Je vais mieux ne sont jamais vraiment gratuites. Le cinéaste apporte toujours une touche de légère critique sociale, dans le milieu du travail avec les relations personnelles compliquées de ceux qui aiment ou qui détestent Laurent, avec l’influence de leur comportement sur son avenir professionnel, le milieu médical pas toujours en empathie avec l’angoisse des malades, le milieu familial ou amical tout en faux-semblants. Et surtout, le comique proposé par Jean-Pierre Améris dépasse la comédie franchouillarde du moment au mieux pas drôle, et au pire franchement vulgaire. Il y a toujours de la tendresse dans les scènes, et le burlesque cache toujours une fêlure, une insécurité…

Je vais mieux n’est certainement pas la révélation du siècle, ni même le film le plus original de la semaine, mais avec son langage particulier tout en délicatesse, il est bien plus qu’un feel good movie kleenex qu’une autre comédie chasserait vite bien fait dès la semaine suivante. Son affiliation avec David Foenkinos, du roman éponyme duquel Je vais mieux a été librement inspiré,  rajoute encore un sou dans le crincrin d’un certain décalage.

Je vais mieux – Bande annonce

Je vais mieux – Fiche technique

Réalisateur : Jean-Pierre Améris
Scénario : Jean-Pierre Améris, d’après l’œuvre de David Foenkinos
Interprétation : Eric Elmosnino (Laurent), Ary Abittan (Edouard), Judith El Zein (Elise), Alice Pol (Pauline), François Berléand (Audibert), Henri Guybet (Le père de Laurent), Lise Lamétrie (La mère de Laurent), Valentine Cadic (Alice)
Photographie : Matthieu Poirot-Delpech
Montage : Anne Souriau
Musique : Quentin Sirjacq
Producteurs : Dominique Farrugia
Maisons de production : EuropaCorp, Coproduction : France 3 Cinéma, EuropaCorp Television
Distribution (France) : EuropaCorp Distribution
Durée : 86 min.
Genre : Comédie
Date de sortie : 30 Mai 2018
France – 2017

Tuer n’est pas jouer, un jeu mortel d’adolescentes par William Castle en Blu-ray

Ce mardi 5 juin va voir s’agrandir la « collection des (films de) maîtres » de l’éditeur Elephant Films. On trouvera notamment dans cet élan vidéo Tuer n’est pas jouer (I Saw What You Did), long-métrage de William Castle hochant entre thriller et comédie, grandes gueules du cinéma et jeunes premières adolescentes, constituant une intéressante série B à (re)découvrir dans une formidable version remastérisée.

Synopsis : Alors que leur parents sont absent, deux adolescentes, Libby et Kit décident de passer la soirée en s’amusant à faire des blagues au téléphone. Elles appellent au hasard des numéros et effraient les correspondants en leur déclarant qu’elles « savent ce qu’ils ont fait ! ». Mais quand elles appellent un véritable tueur, les conséquences de leur jeu risquent d’être fatales…

Sur la responsabilité du regard, par William Castle

On pourrait énoncer bien des défauts du film Tuer n’est pas jouer. Ce métrage de l’un des maîtres de la série B de genre possède une bande-son surexposée, une intrigue légèrement ficelée, des acteurs pas toujours convaincants… Mais il faut dépasser cela pour savoir se prendre au jeu des regards mis en place par Castle. Le cinéaste s’amuse avec le regard du spectateur, ce voyeur légalisé qui vient au cinéma prendre sa dose de visions et alors de frissons. Le générique de I Saw What You Did s’ouvre justement sur l’ouverture de deux trous permettant à nos yeux, et supposément ceux d’un tueur ou d’un pervers, d’observer le duo adolescentes discutant au téléphone et prévoyant de se retrouver chez l’une d’entre elles le temps d’une soirée excitée par l’absence des parents. Les spectateurs-voyeurs vont ainsi suivre la veillée des deux jeunes femmes accompagnées par la petite sœur de l’une d’elle. Puis le réalisateur tend à nous faire frissonner le temps d’une promenade en se jouant de notre perception et de nos attentes. Un chemin étrange, une porte qui se ferme toute seule… Puis Castle cesse ses petites terreurs de forain pour aller au cœur de son sujet. Notre regard de spectateur enjoué ne serait-il pas irresponsable ?

tuer-n-est-pas-jouer-pastiche-hitchcockien-avec-joan-crawford-john-ireland
Le pastiche Hitchcockien incarné par Joan Crawford et John Ireland n’est pas une grande réussite quand bien même il est lié (pas toujours adroitement d’ailleurs) au récit de ces jeunes femmes en puissance.

Voilà la question que va poser le cinéaste par la mise en scène de son trio de jeunettes s’amusant à faire des appels téléphoniques de façon inconséquente. L’une d’entre elles joue avec une voix langoureuse à contacter des hommes qu’elle espère mariés afin de rendre le jeu plus risqué et excitant. Mais si un couple s’amuse de ce jeu d’adolescentes, d’autres partent en dispute conjugale. L’un de ces échanges de couple vire à la bagarre puis à l’assassinat. Les filles ne le savent pas, et ne se sentiront pas impliqués. D’ailleurs, le film évacuera finalement la responsabilité de celles-ci dans cet accident meurtrier. Dommage, car là est le propos. Nos regards voyeuristes et emplis d’attente de spectateur d’épouvante/horreur ne seraient-ils pas responsables des décès qu’on voit dans ces longs-métrages à l’image du jeu inconséquent initié par les adolescentes ? Ainsi, le téléphone est aux filles ce que le cinéma est au spectateur, une fenêtre sur le monde qui, avec Castle, peut être utilisée à des fins d’amusement mortifère.

tuer-n-est-pas-jouer-le-jeu-au-telephone-des-adolescentes-inconséquentes
Les adolescentes s’amusent de façon inconséquente à un jeu loin d’être sans retours…

Blu-ray n’est pas tuer

Le film est présenté dans une copie remastérisée haute définition soignée tant sur le plan visuel que sonore. On notera une présence relativement importante de poussières sur l’image selon la scène, présence qui n’altère pas la vision. Elephant Films met probablement à disposition la meilleure copie du film disponible sur le marché. L’expérience du long-métrage est enrichie d’un intéressant mais trop léger exposé d’une durée de quinze minutes sur le film et sa situation dans l’œuvre de Castle hélas débité à la va-vite par Eddy Moine. On trouvera aussi dans les compléments la bande-annonce d’époque ainsi qu’une galerie d’images. Notez que l’édition proposée par Elephant Films contient le Blu-ray et le DVD du film.

Bande-Annonce – Tuer n’est pas jouer (I Saw What You Did)

Tuer n’est pas jouer (I Saw What You Did)

Un film réalisé par William Castle en 1965

tuer-n-est-pas-jouer-i-saw-what-you-did-de-william-castle-visuel-du-blu-ray-elephant-films

Édité par Elephant Films

19,10 € l’édition Blu-ray + DVD

Sortie le 5 Juin 2018

Scarface de Brian De Palma : le rêve américain revisité

A l’occasion de la rétrospective Brian de Palma à la Cinémathèque Française du 31 mai au 4 juillet, LeMagduCiné revient sur les plus grands films du réalisateur.
Non content de proposer un véritable anti-héros de cinéma, Brian De Palma se permet de bouleverser l’univers des gangsters avec Scarface, film de tous les superlatifs. Ce qui en fait une fresque ambitieuse, démesurée, et traversant sans mal l’épreuve du temps à travers sa critique acerbe du capitalisme.

Synopsis : En 1980, Tony « Scarface » Montana bénéficie d’une amnistie du gouvernement cubain pour retourner en Floride. Ambitieux et sans scrupules, il élabore un plan pour éliminer un caïd de la pègre et prendre la place qu’il occupait sur le marché de la drogue.

Cela fait près de 34 ans que Scarface est ancré dans l’imaginaire collectif. Son personnage principal, son adage, « The World is Yours », (d’ailleurs souvent mal interprété), et sa réalisation en font une œuvre à part dans l’Histoire du cinéma. Tout ne fut pourtant pas rose lors de sa sortie : le film fut très mal accueilli par la critique, qui n’y voyait qu’un long-métrage vulgaire, ultra violent et à la morale douteuse, reprochant par exemple une stigmatisation des réfugiés cubains. Ce n’est que des années plus tard que le film gagne ses galons de film culte, et demeure, encore aujourd’hui, une proposition somme toute nouvelle au cinéma de gangster.  Par où commencer ?

L’antihéros parfait …

A l’origine, il y a ce script solide, brut, sans concessions, remake du film de 1933 d’Howard Hawks, pour lequel certaines répliques sont reprises au mot près. Script d’Oliver Stone, plus connu de nos jours en tant que réalisateur engagé et polémiste (du moins autrefois) que scénariste. Se servant de cette histoire pour vaincre ses démons, notamment une addiction à la cocaïne, il nous replonge dans un fait historique de la Floride datant de 1980, « l’Exode de Mariel », où le régime cubain de Fidel Castro exilait ceux qui n’adhéraient pas à la politique communiste. Des contre-révolutionnaires en somme. Nous est présenté l’un d’eux au cours d’un interrogatoire plutôt tendu avec des policiers : Tony Montana, surnommé Scarface à cause de sa balafre sur la joue. De cette scène d’exposition auparavant entrecoupée d’extraits télévisés nous montrant les exilés arrivant par cargos remplis en Amérique, le spectateur identifie d’entrée de jeu le personnage. Voyou ambitieux ne cherchant aucunement à se repentir, mais à creuser son nid dans une terre dite promise, où tout est possible. D’un petit boulot qu’il juge minable, Montana va peu à peu gravir les échelons de la haute criminalité dans le trafic de drogue, construire son réseau, et bâtir un empire à son image. Le rêve américain en somme. The World is Yours.

scarface-al-pacino-retro-de-palma-critique-film

C’est à Al Pacino que revient la lourde tâche de donner corps à ce personnage. Et quelle interprétation ! Car il était difficile de ne pas tomber dans le ridicule ou le cabotinage pour incarner la toute-puissance du criminel. Bien loin de l’image sobre et classieuse de Vito Corleone dans Le Parrain de Coppola (LE film mafieux par excellence), il parvient à offrir une nouvelle palette de jeu dans une interprétation en totale transcendance. C’est bien simple : Pacino est Montana ! Tour à tour charmeur et agressif, professionnel et maniant les « fuck » comme personne (226 fois au long des 170 minutes du film), il deviendra nettement plus imprévisible, paranoïaque et dangereux lors de son déclin, la seconde partie du film. Sentant la situation déraper, ses partenaires de crime se retournent contre lui, c’est un Pacino lessivé qu’on retrouve, névrosé, le visage marqué par ses excès de cocaïne. De vainqueur, il deviendra vaincu. Mais pour autant, il devient encore plus impitoyable et dingue, n’hésitant pas à sacrifier ses hommes, à faire la guerre, dans un final des plus assourdissants, où les balles des mitraillettes fusent autant que les insultes dans des décors clinquants, hallucinants de mauvais goût et de mégalomanie. Ces décors, et plus largement cette scène finale sont parfaitement représentatifs de la direction artistique de Scarface.

… au service d’une œuvre acerbe et démesurée

scarface-tony-montana-retro-de-palma-critique-film

Après le refus de nombreux réalisateurs, c’est finalement Brian De Palma qui se colle à la réalisation du film, après avoir flashé sur le scénario d’Oliver Stone, et surtout après un accord commun : négliger le réalisme. Par l’excentricité et la folie de son personnage principal, De Palma se réapproprie les codes du film de gangsters, et les ressert dans une atmosphère où la grandiloquence ne connaît pas (ou peu) de limites. A ce titre, pour illustrer cette ascension dans les plus hautes sphères de l’Amérique, De Palma reste fidèle à son style. Toujours le digne héritier d’Hitchcock (il suffit de voir les nombreuses plages de suspense que propose le film), il propose des personnages hauts en couleurs dans des scènes fortes où l’impact émotionnel l’emporte sur le souci de réalisme. En y exploitant les thématiques chères à son cinéma (le voyeurisme, l’impuissance, et même l’inceste !), on y trouve pêle-mêle de la torture à la tronçonneuse, des meurtres en pagaille, des trahisons et coups bas en tout genre, et surtout un aspect volontairement bling-bling lié à la mégalomanie de Montana. Logique en quelque sorte, lui et sa famille ayant connu la pauvreté et les affres du communisme.

Si tout cela peut paraître parfois cheap de nos jours (la bande originale très eighties, les chemises hawaïennes ouvertes jusqu’au 4e bouton, les bagues et bijoux bien apparents…), l’outrance clairement affichée entraîne une critique sous-jacente de la société de consommation, et plus globalement du capitalisme moderne. Un empire bâti sur des montagnes de dollars, comme en témoigne la scène pivot du film montrant la circulation de l’argent – sous l’air de Push It To The Limit de Paul Engemann – qui pourtant connaîtra une immuable destruction par l’ambition sans garde-fou de son créateur. Ou le vieil adage du serpent qui se mord la queue.

En cela, Scarface apparaît toujours diablement d’actualité. Le propos sous-entendu et illustré par une démesure totale et un personnage culte en fait d’elle une œuvre unique. Et une des meilleures créations de Brian De Palma.

A voir à la Cinémathèque Française le 03/06 à 19h00, le 16/06 à 20h00 et le 02/07 à 19h30

Scarface : Bande Annonce

Scarface : Fiche technique

Réalisateur : Brian De Palma
Scénario : Oliver Stone
Interprétation : Al Pacino (Tony Montana), Michelle Pfeiffer (Elvira Hancock), Steven Bauer (Mannie Ray), Robert Loggia (Franck Lopez), Mary Elisabeth Mastrantonio (Gina Montana), F. Murray Abraham (Omar Suarez), Paul Shenar (Alejandro Sosa) …
Photographie : John A. Alonzo
Montage : Gerald B. Greenberg, David Ray
Musique : Giorgio Moroder
Direction artistique : Edward Richardson
Production : Martin Bregman, Peter Saphier, Louis A. Stroller
Studios de production : Universal Pictures
Genre : Policier
Durée : 170 minutes
Date de sortie : 7 mars 1984
Etats-Unis – 1984