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Le Prisonnier d’Alcatraz prend son envol en DVD & Blu-Ray

Les éditions WildSide nous proposent de savourer Le Prisonnier d’Alcatraz, un des meilleurs films de prison du cinéma américain, réalisé par John Frankenheimer, avec Burt Lancaster et Karl Malden, dans un superbe coffret.

Le destin de « L’Oiseleur d’Alcatraz » est authentique, et lorsque le film est sorti, en 1962, son personnage principal était toujours emprisonné. Robert Stroud est au centre de l’attention publique aux États-Unis depuis 1955 et la parution du livre The Birdman of Alcatraz, de Tom Gaddis (qui sera interprété par Edmund O’Brien dans le film de Frankenheimer). Stroud est le plus vieux prisonnier du pays : son incarcération a commencé en 1909, alors qu’il avait 19 ans. Au total, il passera 54 ans en prison, dont 42 en isolement. Mais en cette fin d’années 50, le cas de Stroud est devenu médiatique et de nombreuses pétitions réclament sa libération. Le prisonnier est le symbole de l’injustice du système judiciairo-pénitenciaire américain.

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John Frankenheimer dirigeant Burt Lancaster

C’est cela (et bien d’autres choses encore) que nous raconte le livre rédigé par Doug Headline qui accompagne le film dans une superbe édition parue chez WildSide. Doug Headline est le fils du célèbre auteur de romans policiers français, Jean-Patrick Manchette, et l’auteur de livres sur James Stewart ou John Cassavetes ainsi que de documentaires sur Chabrol ou Lino Ventura, entre autres. Il signe, pour cette édition du Prisonnier d’Alcatraz, un livre de 200 pages agrémenté de nombreuses photos qui relate la fabrication du film et met en lumière les libertés prises par le scénario par rapport à la réalité historique.

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Car le film de Frankenheimer n’hésite pas à présenter Stroud comme une victime. Il faut dire que Le Prisonnier d’Alcatraz est entièrement porté par un Burt Lancaster qui est convaincu que le cas Stroud est un exemple flagrant d’injustice. L’acteur n’hésitera pas d’ailleurs à réécrire certaines scènes et cherchera à imposer ses vues à Frankenheimer (après avoir fait exclure le premier réalisateur du film, le Britannique Charles Crichton). Le tournage sera un long conflit d’ego entre les deux hommes, qui avaient déjà tourné ensemble Le Temps du châtiment l’année précédente et se retrouveront par la suite pour deux autres très grands films, Sept Jours en mai et Le Train.

Le film ne cache pas que Stroud est un personnage violent, mais excuse sa violence par les circonstances (un gardien injuste, etc.). En gros, c’est la prison elle-même qui exacerbe la violence et l’impulsivité du Prisonnier d’Alcatraz.

« Vous semblez détester le monde entier.
_ On s’adapte à la fosse à purin dans laquelle on vit »

Une prison qui est montrée de façon extrêmement réaliste. Le choix des cadrages, le montage, la voix off, la reconstitution mettent en évidence la volonté documentaire du projet, ce qui n’empêche pas Frankenheimer de maîtriser à la perfection l’aspect technique de son film.

L’une des originalités du film est bien entendu d’insister sur la carrière ornithologique de Stroud. Le prisonnier, condamné à l’isolement à vie, recueille d’abord un moineau, puis petit à petit va étudier les oiseaux au point d’en devenir un spécialiste reconnu. Et le film de Frankenheimer va appuyer sur la métaphore contenue dans cette situation : un prisonnier va construire des cages pour y mettre des oiseaux, comme une sorte de mise en abyme de sa condition. Les oiseaux deviennent le symbole de l’emprisonnement.

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Pour augmenter encore cette assimilation, le film n’hésite pas à insister sur le fait que les prisonniers sont traités comme des animaux.

« Vous n’êtes qu’un animal !
_ Les cages existent pour ça, les animaux, non ? »

Mais ce symbole est aussi paradoxal. Parce que les oiseaux sont synonymes de liberté. Cela participe encore plus à l’assimilation entre Stroud et les oiseaux : des personnages libres bien qu’étant emprisonnés.

C’est autour de ces oiseaux que va s’engager alors un récit minutieux, détaillé, passionnant et émouvant.

Le Prisonnier d’Alcatraz est incontestablement un des meilleurs films de prison du cinéma américain. Cette réussite est d’abord due au talent de John Frankenheimer, cinéaste souvent sous-estimé auquel on devra, par la suite, Un crime dans la tête, Opération diabolique ou French Connection 2. Il apporte ici son sens du récit, une efficacité narrative qui vient directement de son expérience télévisuelle : son film est absolument passionnant, sans le moindre temps mort. Il est aussi une grande réussite esthétique, avec un traitement de l’image directement inspiré des grands films noirs, avec ses jeux d’ombres et de lumières, ces barreaux qui se projettent sur les personnages, ses contre-jours, etc.

L’autre grand responsable de la réussite du film, c’est bien entendu Burt Lancaster. L’ancien acrobate devenu comédien autodidacte avait déjà quelques grands films à son actif : Les Tueurs, de Siodmak, Les Démons de la liberté, de Jules Dassin, Vera Cruz, d’Aldrich, ou bien entendu Elmer Gantry pour lequel il recevra un Oscar. Sa composition de Robert Stroud est saisissante. Derrière l’apparente sobriété de son jeu, il parvient à faire ressentir le feu qui habite le personnage. A ses côtés, on retrouve avec plaisir Karl Malden et Telly Savalas, entre autres.

Le coffret que sort WildSide rend parfaitement hommage à ce grand film. Avec la très belle restauration et le livre de Doug Headline, on se retrouve avec un superbe écrin dans lequel on peut savourer ce grand film.

Le Prisonnier d’Alcatraz : bande-annonce

Caractéristiques techniques du DVD :

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Master restauré
Noir & Blanc
Format image : 1.66
16/9ème compatible 4/3
Format son :
Anglais DTS Master Audio & Dolby Digital Mono 1.0
Français Dolby Digital Mono 1.0
Sous-titres : français
Durée : 141 minutes

Caractéristiques Blu-Ray :

Master restauré
Noir & Blanc
Format image : 1.66
Résolution film : 1080 24p
Format son :
Anglais et français DTS HD Master Audio Mono 1.0
Sous-titres : français
Durée : 147 minutes

Compléments :
Une illusion de liberté : entretien avec Richard H. Kline, cameraman sur le film (28 minutes)
Au-delà des grilles, un livre exclusif de 200 pages écrit par Doug Headline, illustré de photos d’archives rares.

Body Double de Brian De Palma, le mensonge 24 fois par seconde

A l’occasion de la rétrospective Brian de Palma à la Cinémathèque Française du 31 mai au 4 juillet, LeMagduCiné revient sur les plus grands films du réalisateur.
Forcément quand on s’amuse constamment avec les mêmes thèmes de prédilection, il est tout naturel d’atteindre à un moment une certaine apogée. Avec Body Double, Brian De Palma donne naissance à son film somme, celui qui conjugue aussi bien son amour du thriller à la Hitchcock, sa fascination pour le double, son obsession pour le voyeurisme mais surtout cette passion dévorante pour le cinéma.

Dans Le Petit Soldat, Jean-Luc Godard fait dire à Michel Subor que « le cinéma c’est la vérité 24 fois par seconde ». Pour Brian De Palma, le cinéma c’est le mensonge 24 fois par seconde, et il a parfaitement raison. Car s’il y a une chose que De Palma a comprise et a fait comprendre au spectateur aux travers de ses œuvres, c’est tout l’art de la  manipulation qui se dégage du cinéma et le film parfait pour illustrer cette citation est définitivement Body Double. Nous propulsant dans la capitale américaine du 7ème art, Los Angeles, le 16ème film de De Palma suit Jake Scully, un acteur en galère, essayant de joindre les deux bouts en jouant dans de minables séries Z horrifiques. Une rencontre avec Sam Bouchard, un confrère aux apparences altruistes, une maison à l’architecture futuriste, une voisine adepte de danse lascive, tous ces éléments vont faire basculer la vie de Scully.

body-double-brian-de-palma-craig-wasson-deborah-sheltonLa première des lubies de De Palma qui transparaît est donc le voyeurisme. Dans son chic appartement, Scully n’hésite pas se rincer l’œil en matant à l’aide de sa longue vue sa nouvelle voisine, Gloria Revelle en train de se déshabiller. Ces actes de voyeurisme vont développer une véritable fascination de Scully pour Gloria. Jake se mettra à la suivre, à récupérer une de ses culottes qu’elle aura jetée à la poubelle, et même essayer de la sauver d’un mystérieux voleur avant qu’une crise de claustrophobie le mette hors-jeu. Renvoyant au personnage de James Stewart souffrant de vertige dans le chef d’œuvre d’Alfred Hitchcock, Scully est quant à lui claustrophobe, une condition le paralysant dès qu’il se trouve dans un endroit exigu ou sombre. Évidemment ces actes de voyeurisme auront des conséquences, lorsque malgré lui Scully va devenir le témoin du meurtre particulièrement graphique de la belle Gloria à l’aide d’une perceuse électrique. Entre donc en scène l’un des personnages typiques de l’œuvre de De Palma, le témoin impuissant. D’autant qu’avec son profil qui tend vers le creepy, la police ne risque pas de le prendre très au sérieux.  À la manière de Sueurs Froides, cet acte meurtrier va découper le film en deux parties. Une première plus lancinante prenant le temps d’exposer les enjeux, et une deuxième où le jeu de dupe va faire son apparition.

Comme le titre l’indique, le double, autre passion de De Palma occupe une place centrale dans l’intrigue. Comme Kim Novak revenant d’entre les morts dans le chef d’œuvre d’Hitchcock, la silhouette (et notamment son déhanché)  de Gloria Revelle va réapparaitre au travers d’une actrice porno, Holly Body. En conservant cet angle du voyeurisme, activité qui se marie à la perfection avec le genre pornographique, Brian De Palma va donc une nouvelle fois traiter du dédoublement. Mais contrairement à des films comme Soeurs de Sang où le double représentait un aspect schizophrénique, permettant de distiller une ambiance horrifique, le double de Body Double est un moyen de faire une réflexion sur le cinéma. Holly Body est une actrice et a été engagée pour jouer le rôle de doublure de Gloria lors de ses numéros de danse. Tout cela nous ramène donc à ce que disait De Palma en ce qui concerne le cinéma, il s’agit du mensonge 24 fois par seconde. Il ne faut donc jamais se fier à ce que l’on voit, et chaque image est mensongère. C’est tout le message de Body Double.

body-double-craig-wasson-melanie-griffithUn jeu de faux-semblants inonde le film et aucun personnage ne semble être qui il est vraiment. Le fait que la plupart des personnages soient des acteurs, se maquillant, usant des alias, des déguisements joue dans ce sens. De Palma n’hésitera pas à nous plonger, comme Alice, de l’autre côté du miroir. Filmant à plusieurs reprises les dessous du cinéma, Body Double dévoile les supercheries qui trompent le spectateur et qui font partie intégrante de cet art. Que cela soit le travelling montrant un vampire dans un cercueil qui s’avère finalement être Scully grimé jouant un rôle ou même le générique placé sur un décor de studio, tous ces artifices permettent de perdre le spectateur, De Palma poussant même le vice jusqu’à transformer son film en véritable clip vidéo pour le groupe Frankie Goes to Hollywood et leur tube interplanétaire Relax dans une séquence anthologique. Cet aspect manipulatoire va donc être utilisé à plusieurs échelles. Par De Palma lui-même bien sûr mais surtout par le grand méchant du film. Tout comme De Palma fait et montre au spectateur ce qu’il veut, le tueur va ici s’amuser avec Scully, lui montrant ce qu’il doit voir. Il piège lui-même Scully en en faisant un protagoniste de sa supercherie à la manière d’un Truman Show macabre et dont il est le spectateur mesquin.  L’utilisation à plusieurs reprises du travellings circulaires est à ce point sublime, un enfermement qui trouve un échappatoire au travers de ces baisers langoureux échangés avec Gloria et Holly. Le choix de la claustrophobie comme souffrance propre à Scully n’est donc pas un choix anodin, car il s’articule avec le fait qu’il se retrouve prisonnier du cadre. Scully n’est pas véritablement maître de ses actes, il subit chaque action,  il est manipulé tel un pantin par les images que lui offre son ennemi. La seule façon de s’en sortir est donc de surmonter cette peur de l’enfermement. Ce n’est pas une simple mise en abyme sur le monde du cinéma que crée De Palma, c’est un autre film dans le film.

Avec son aspect méta, Body Double s’avère être un film très riche, qui transcende son statut de thriller inspiré d’Hitchcock. De Palma embrasse tous ses thèmes de prédilections pour au final parler avec une acuité folle du cinéma. En faisant preuve d’une virtuosité à toute épreuve, il est en pleine possession de ses moyens, offrant séquences cultes sur séquences cultes. Comment ne pas parler de cette filature incongrue à l’intérieur de ce centre commercial ? Ces danses voluptueuses sur l’érotique partition Telescope de Pino Donnagio, cette gueule d’indien terrifiante armée d’une gigantesque perceuse. Une grandiloquence que beaucoup qualifieront de kitschissime et qui  aura valu une nomination au Razzie Awards pour De Palma. Encore une preuve de l’incompréhension envers ce génie qui se remettait difficilement de l’échec de son très personnel Blow Out. Body Double est définitivement l’un des points d’orgue de sa vaste filmographie. Œuvre passionnante et passionnée, Body Double c’est tout simplement Brian De Palma 24 fois par seconde.

A voir à la Cinémathèque Française le 02/06 à 21h15, le 08/06 à 21h45 et le 22/06 à 22h00

Body Double – Bande Annonce

Body Double – Fiche Technique

Réalisation : Brian De Palma
Scénario : Brian de Palma et Robert J. Avrech
Interprétation : Craig Wasson (Jake Scully), Melanie Griffith (Holly Body), Gregg Henry (Sam Bouchard), Deborah Shelton ( Gloria Revelle)
Photographie : Stephen H. Burum
Musique : Pino Donaggio
Montage : Gerald B. Greenberg et Bill Pankow
Production : Brian de Palma et Howard Gottfried
Sociétés de production : Columbia Pictures
Société de distribution : Columbia Pictures
Date de sortie en France : 20 février 1985
Genre : thriller

États-Unis – 1984

 

 

 

Obsession de Brian de Palma : l’amour tragique

A l’occasion de la rétrospective Brian de Palma à la Cinémathèque Française du 31 mai au 4 juillet, LeMagduCiné revient sur les plus grands films du réalisateur.
Son huitième film s’inspire du scénario d’une de ses idoles, le célèbre Sueurs Froides d’Hitchcock. Il signe ici un thriller romantique de grande envergure et peut-être même l’une de ses œuvres les plus réussies.

Synopsis : Ayant vu sa femme mourir faute d’avoir payé la rançon exigée par leurs kidnappeurs, Michael Courtland, homme d’affaire américain, rencontre un jour en Italie une femme lui ressemblant comme deux gouttes d’eau. Malgré les avertissements de son entourage, il y voit une seconde chance qu’il ne veut pas laisser passer. Au risque de réveiller un passé douloureux…

Si la parenté d’Alfred Hitchcock est évidente pour ce film, il ne faut pas oublier de citer une autre de ses inspirations : Fin d’automne du japonais Ozu, sorti en 1960, que son co-scénariste Paul Schrader l’a obligé à voir. En effet, De Palma s’inspire de ces deux modèles de par les thèmes présents dans les deux créations, ainsi que pour le scénario de son long-métrage. Ici, les thèmes du deuil et des tourments internes sont à l’épicentre de son travail, comme c’est le cas dans les deux autres œuvres.

Comme dans Sueurs Froides, le personnage central, Michael Courtland, interprété par Cliff Robertson, après avoir perdu et sa fille et sa femme, croit voir revenir celle-ci en la personne d’une restauratrice d’art italienne lui ressemblant trait pour trait. Et de cette apparition divine, De Palma arrive à tirer une histoire incroyable où les retournements de situations se mêlent à une histoire d’amour tragique. Car, oui, l’histoire est bien écrite, et on se plaît à se laisser surprendre par les différents twists, assez incroyables par ailleurs. Et même si les plus perspicaces d’entre nous peuvent les voir venir, ils sont suffisamment bien amenés pour ne pas paraître trop gros. Le tout forme un scénario tordu typique du travail de De Palma.

Dans Obsession, le tour de force réside aussi dans l’espérance que le film arrive à créer chez le spectateur. En effet, plus le film avance et plus l’on se rattache aux croyances du personnage principal, à cette réapparition presque divine de sa supposée femme. Mais nos doutes gagnent peu à peu du terrain, balayant nos suppositions, ou les confirmant. Le réalisateur est très fort dans ce jeu des masques que ses personnages portent. Courtland d’abord, s’évertuant à croire l’incroyable, s’enfonçant peu à peu dans de la domination pure et dure avec sa femme, et elle, qui revêt l’identité de la défunte mère. Le thème de l’amour presque désespéré, quand on est prêt à tout pour garder son amour pour soi, quitte à l’enfermer, est brillamment montré.

obsession-brian-de-palma-critiqueCependant, le travail le plus remarquable réside dans la direction d’acteurs. A eux deux, Cliff Robertson et Geneviève Bujold portent le film sur leurs épaules, arrivant à composer des personnages névrosés tout à fait crédibles. Tous deux évoluent également dans de magnifiques décors, comme la Basilique San Miniato al Monte à Florence, ou bien à Sienne, dans les scènes d’intérieur tournées à la Collégiale de San Gimignano. D’ailleurs, l’art a une place particulière dans ce long-métrage, entre les différents monuments et le tableau présent dans la chambre des époux. Ce qui renforce ainsi son aspect esthétique, déjà exploité par la réalisation de Brian de Palma.

L’appellation « thriller romantique » du film souligne deux aspects qui lui sont inhérents : son indéniable côté d’enquête mystérieuse, avec de nombreux secrets et retournements de situation. Mais aussi son scénario racontant une histoire d’amour, appuyé par les sentiments névrosés des personnages et relevé par les différentes œuvres présentes. Tout cela, bien qu’ambivalent, lui donne un cachet unique et appréciable.

C’est par ces différents points abordés que cette œuvre filmique est un classique et un must-see de la filmographie de Brian de Palma, alors ne passez pas à côté si vous ne le connaissez pas.

A voir à la Cinémathèque Française le 02/06 à 19h00, le 17/06 à 19h15 et le 21/06 à 16h45

Obsession : Bande-Annonce

https://www.youtube.com/watch?v=FtRVklEb7Vo

Obsession : Fiche Technique

Réalisation : Brian de Palma
Scénario : Paul Schrader, d’après une idée originale de Brian de Palma et Paul Schrader
Interprètes : Cliff Robertson, Geneviève Bujold, John Lithgow, Wanda Blackman, J. Patrick McNamara, Stanley J. Reyes, Tom Felleghy…
Image : Vilmos Zsigmond
Montage : Paul Hirsch
Musique : Bernard Herrman
Décors : Jerry Wunderlich
Costumes : Frank Balchus
Sociétés de Production : Columbia Pictures et Yellowbird Productions
Distributeur : Columbia Pictures
Budget estimé : 1,4 Millions
Durée : 97 minutes
Genre : Thriller romantique

États-Unis – 1976

 

Outrages de Brian de Palma : la morale comme blessure de guerre

A l’occasion de la rétrospective Brian de Palma à la Cinémathèque Française du 31 mai au 4 juillet, LeMagduCiné revient sur les plus grands films du réalisateur.
C’est dans la fin des années 1980 que Brian de Palma décide de faire son film de guerre au Vietnam, qui est devenu un genre cinématographique en tant que tel. Mais au lieu de disséquer la guerre dans sa violence de tranchée, ou dans la terreur des batailles, le réalisateur américain, avec Outrages, préfère s’intéresser à ce qui se déroule en hors champ, là où la monstruosité et le mensonge se font encore plus terrifiants.

Au fur et à mesure des années, la guerre du Vietnam a été l’un des sujets les plus prolifiques pour les plus grands cinéastes contemporains. C’est dire à quel point cette guerre a influencé l’héritage et la mentalité américaine de l’époque. Il faut dire que les thématiques à traiter sont nombreuses et permettent un large éventail d’interprétations. Chacun y a ajouté son grain de sel et y a dévoilé sa propre vision des choses. Que cela soit Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, Platoon d’Oliver Stone, Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino, ou même, Full Metal Jacket de Stanley Kubrick.

L’âme humaine, la déshumanisation progressive due au conflit, le contexte d’omerta et d’intérêt général d’une armée, la porosité des raisons du conflit sont au cœur d’un film, qui, derrière une affaire de mœurs, parle avec encore plus de profondeur des méfaits d’une guerre sur l’Homme. Par esprit de vengeance, le commandant d’une patrouille décide de kidnapper une jeune vietnamienne pour que lui et ses hommes puissent la violer et la tuer. Tous participeront à cet acte barbare, sauf la jeune recrue, Eriksson. A partir de là, Outrages va devenir un bras de fer, un face à face moral et hiérarchique entre deux hommes. Incarné par Sean Penn et Michael J. Fox, le film se veut âpre et régule sa mécanique autour de la justice morale et la déshumanisation presque logique d’humains devenus des animaux.

Outrages, comme souvent chez Brian de Palma, se sert de ce contexte pour n’en faire qu’un simple fil rouge figuratif. Ce qui le touche principalement dans ce récit, c’est le symbole de la vérité donnée, c’est la croyance ou la défiance en un système qui se protège malgré ses actes horrifiques. Outrages, à sa manière, dénonce l’armée américaine et l‘instrumentalisation de sa venue au Vietnam, mais aussi de la place et de la conséquence des images véhiculées, comme dans Snake Eyes et d’autres de ses œuvres : à savoir, notre position par rapport au voyeurisme et la complicité même du témoin ou même du spectateur. Cependant, dans cette guerre qui devient interne, où l’armée américaine se divise, c’est une tragédie insidieuse qui se noue.

Mais derrière cette insurrection, Brian de Palma n’en oublie pas non plus de parfois tenir au cahier des charges du film de guerre des scènes de combats, notamment celle dans les souterrains des tranchées ennemies où Meserve sauve Eriksson. Là où Snake Eyes ne devait qu’être qu’une enquête policière, Outrages ne devait être qu’un film de guerre. Sauf que De Palma en fait des thrillers politiques sur le code d’honneur, l’étroite limite de la fraternité, la promiscuité avec la mort et le nivellement par le bas de la hiérarchie. Pourtant, derrière la maîtrise incessante de Brian de Palma sur son sujet, à la fois dans sa mise en scène, de son montage alterné, de son cavenas alambiqué, sa tenue en tension, Outrages peine à émouvoir ou à toucher du doigt l’humain que nous sommes, à cause du surjeu de ses acteurs.

Se donnant souvent le mot à travers des dialogues symboliques et à la vision du monde différente, Sean Penn et Michael J. Fox emprisonnent par moments le film dans un cabotinage un peu éhonté, qui, par sa théâtralité, dessert le film. Quoi qu’il en soit, De Palma a toujours aimé rajouter cette touche de vulgarisation dans l’antre même de ses œuvres : Outrages ne diffère pas de la filmographie de son auteur. Parfois un peu bancal, trop schématique dans sa manière de lire son cas de conscience entre le bien et le mal, le film n’en reste pas moins une convocation hybride et passionnante du monde de la guerre et de ses enjeux invisibles.

Synopsis : Lors d’une mission, Eriksson, jeune recrue, est sauvé d’une mort certaine par son commandant Meserve. Quelques jours plus tard, l’opérateur radio de l’escouade américaine est abattu dans un village allié. Meserve décide alors d’enlever une jeune villageoise. Eriksson, ne doutant pas du sort réservé à la jeune fille, va se battre, malgré son admiration pour son commandant, contre tous les hommes de sa patrouille.

A voir à la Cinémathèque Française le 02/06 à 14h30 et le 24/06 à 16h30

Bande Annonce – Outrages

Fiche Technique – Outrages

Réalisateur : Brian de Palma
Scénario : David Rabe
Interprétation : Sean Penn, Michael J. Fox, Don Harvey
Musique : Ennio Morricone
Photographie : Stephen H. Burum
Montage : Bill Pankow
Maisons de production : Columbia Pictures
Distribution (France) : Columbia TriStar Pictures
Durée : 113 minutes
Genre : Guerre
Date de sortie : 19 janvier 1990

Soeurs de sang de Brian De Palma, l’héritier d’Hitchcock

A l’occasion de la rétrospective Brian de Palma à la Cinémathèque Française du 31 mai au 4 juillet, LeMagduCiné revient sur les plus grands films du réalisateur.
Après des films plutôt confidentiels, fortement influencés par les années 60 et la Nouvelle Vague française, Brian De Palma pose avec Sœurs de Sang, les jalons de son cinéma dit « hitchcockien » qu’il va développer tout au long de sa carrière.

soeurs-de-sang-brian-de-palma-margot-kidderSi Murder a la mod avait déjà montré l’amour que portait Brian De Palma pour le maître du suspense Alfred Hitchcock, c’est bien Sœurs de Sang qui marquera les esprits, et inscrira De Palma comme le véritable héritier du cinéaste britannique. C’est aussi à partir de ce moment que certaines des obsessions du réalisateur américain vont se faire plus évidentes. Le générique met en avant un côté très organique avec ces images de fœtus sur une musique inquiétante signé Bernard Herrmann (compositeur fétiche de Hitchcock) avant de finir sur deux fœtus, signe de gémellité. Dès ce générique, De Palma présente au public l’une des thématiques qui va le hanter dans quasiment toutes ses œuvres, le double. Bien sûr, il est annoncé dès le titre, mais ce n’est pas simplement un lien de sang qui intéresse le cinéaste. La fascination de De Palma réside dans ces doubles identiques, aux physiques interchangeables mais aux psychologies diamétralement opposées, le plus souvent une opposition entre un esprit diabolique et l’autre d’une candide innocence. Quoi de mieux donc que l’histoire de sœurs siamoises (ne faisant au départ qu’une) pour exploiter pleinement cette thématique ?

Les sœurs éponymes, Danielle et Dominique, ont vécu la majeure partie de leur vie rattachée au niveau de leur hanche, et ont développé des caractères très différents. Danielle est une douce jeune femme, faisant carrière dans le mannequinat et la télévision. À côté, Dominique possède un caractère instable, une voix limite monstrueuse, s’habille dans un noir funeste, au contraire de Danielle préférant exhiber des robes d’une blancheur immaculée. La jalousie de Dominique, vivant à la manière d’une recluse, envers sa sœur qui se retrouve propulsée sous le feu des projecteurs va donc indéniablement aboutir à un acte dramatique. À la manière de Psychose de Hitchcock qui prépare le spectateur pendant plus d’une demi-heure à cette scène cathartique de la douche, Sœurs de Sang bascule lorsque Dominique assassine l’amant de Danielle. Une scène sanglante où la lame trace le destin mortifère du pauvre Philip. Le spectre hitchcockien englobe toute cette séquence où De Palma convoque à la fois le classique Psychose mais également Fenêtre sur cour.

soeurs-de-sang-brian-de-palma-jennifer-saltCe qui nous amène à l’autre thématique qui habite le cinéma de Brian De Palma, le voyeurisme. Dès la première séquence du film, tout le cinéma de De Palma transparaît. Au travers d’un écran de télévision, il nous convoque à une émission de caméra cachée mettant en scène une jeune aveugle sur le point de se déshabiller dans un vestiaire alors qu’un homme si trouve déjà. Une émission nommé à juste titre Peeping Tom, autrement dit voyeur. L’écran, les faux semblants avec Danielle jouant le rôle d’une aveugle, et Philip dans la position du voyeur, les deux personnages présents dans cette séquence incarnent à la perfection les obsessions de De Palma. Et forcément, cette séquence de meurtre va faire entrer en scène celle du voyeur, le témoin. En utilisant un procédé dont il est friand, le split-screen, De Palma va monter tout une séquence à partir du point de vue des deux protagonistes : la victime agonisante, et le témoin observant de la fenêtre d’en face l’horrible meurtre à la manière de James Stewart dans le classique de Hitchcock.

Dans un schéma narratif lui aussi inspiré du maître du suspense, De Palma va donc mettre en scène ce témoin malheureux, qui se lance lui-même dans une enquête alors qu’il se heurte à une police refusant de le croire. Un scénario qui semble aux premiers abords classique, qui renvoie à de nombreux piliers du genre, mais qui se trouve être exécuté avec une certaine virtuosité. Un récit où les faux semblants sont légions, les points de vue multiples (où le split screen va être parfois utilisé afin de créer un véritable suspense, en témoigne celui de la séquence du nettoyage de la scène de crime), et où il est difficile de se fier à ce que l’on voit. Les perceptions, qu’elles soient celles du personnage de Grace Collier, le témoin ou du spectateur vont être mises à mal par le cinéaste. Il est difficile de se fier à ce que nous montre le film. De Palma en est pleinement conscient et exploite à son maximum le côté trompeur propre au cinéma. La perte de repère est l’un des moteurs du récit, De Palma s’amusant à nous perdre, nous emmenant même dans une sorte de cauchemar en noir et blanc. Le film développe un climat schizophrénique des plus oppressants.

Si le style peut sembler encore un peu balbutiant à certains moments, le suspense est haletant, sachant distiller les moments de tension, s’amusant avec des retournements de situations, tout en développant une atmosphère propre aux films d’horreur au travers du prisme de la psychose et d’un côté organique parfois assez malsain. Sœurs de sang est bien plus qu’un brouillon du travail que fera Brian De Palma plus tard dans sa carrière, c’est une véritable plaque tournante dans son œuvre. Bien plus qu’un hommage à Alfred Hitchcock, il est l’expression d’un auteur obnubilé par des thématiques bien précises et qui seront disséqué à maintes reprises pour créer l’une des filmographies les plus fascinantes de l’histoire du cinéma. Un cinéma généreux, passionné, dévorant et surtout conscient de la richesse de son art et de son côté manipulateur. Ce n’est pas la renaissance d’Alfred Hitchcock, c’est la naissance de Brian De Palma.

A voir à la Cinémathèque Française le 01/06 à 21h15, le 11/06 à 17h et le 29/06 à 15h

Soeurs de Sang – Bande Annonce

Soeurs de Sang – Fiche Technique

Titre original : Sisters
Scénario et réalisation : Brian de Palma
Interprétation : Margot Kidder (Danielle Breton/Dominique Blanchion), Jennifer Salt ( Grace Collier), William Finley (Emil Breton), Charles Durning (Joseph Larch)
Photographie : Gregory Sandor
Musique : Bernard Herrmann
Montage : Jerry Greenberg
Production : Paul Hirsch
Sociétés de production : American International Pictures
Société de distribution : American International Pictures
Date de sortie en France : 2 février 1977
Genre : thriller
Durée : 92 minutes

Etats-Unis – 1973

 

Deux Hommes en fuite : la cavale sans issue de Joseph Losey

Fidèle à l’exigence qui caractérise sa ligne éditoriale, Carlotta nous convie à (re)découvrir un film longtemps demeuré invisible bien que considéré comme l’un des meilleurs de son auteur. Après sa ressortie en salles en octobre dernier, Deux hommes en fuite de Joseph Losey s’invite donc dans vos salons. Une œuvre singulière portée tant par l’empreinte de son réalisateur que par l’investissement d’un Robert Shaw (également coauteur de l’adaptation du roman de Barry England) possédé, et dont l’écrin HD permet d’apprécier les partis-pris à leur valeur avant-gardistes.

A perte de vue

Dans un relief escarpé, deux hommes menottés courent à perdre haleine. On ne saura jamais rien d’eux, ni d’où ils viennent, sinon ce que les indices disséminés ici et là et des bribes de conversation nous laissent deviner. On ne sera pas plus fixé sur le mystérieux hélicoptère noir lancé à leur recherche, cerbère ailé surgissant de nulle part plus pour les harceler que pour les arrêter. Le flou plane même sur l’espace-temps diégétique, accentuant la dimension uchronique d’un récit qui évolue dans une opacité équivoque. Il s’agit peut-être d’un monde parallèle, ou du cauchemar d’une réalité dissolue dans un ensemble de signes obstruant l’horizon des fugitifs.

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Robert Shaw et Malcolm McDowell jaugent la situation

Comme le souligne Michel Ciment dans l’excellente interview proposée en bonus, le titre original Figures in a landscape (soit « Deux silhouettes dans un paysage ») se révèle bien plus révélatrice des parti-pris de mise en scène de Joseph Losey. En effet, jamais Deux hommes en fuite ne cherche à sortir de l’abstraction dans laquelle il plonge son histoire. Losey déréalise ses éléments pourtant reconnaissables pour en faire les mailles d’un réseau de symboles diffus, puisant dans l’inconscient du spectateur pour nourrir l’image de ses projections viscérales.

A l’instar de cet instant dans lequel l’hélicoptère révèle sa dimension surnaturelle en se découpant en ombre chinoise dans le soleil, Losey épure son argument pour mieux en stimuler l’essence allégorique. Comme a pu le faire Alfonso Cuaron sur Gravity, Deux hommes en fuite  repose moins sur ce que l’on identifie (donc qui appartient à la diégèse) que ce que le cadre nous évoque (ce qui dépasse le cadre du récit). D’où l’équilibre d’une réalisation moins naturaliste que panthéiste, qui flatte ses extraordinaires décors naturels dans un scope majestueux pour mieux confiner les personnages dans l’horizon, comme s’ils essayaient de retraverser le Styx en sens inverse.

L’œil de la caméra

Or, cette sensation d’une nature hostile est véhiculée à travers les subtilités d’une mise en scène qui ne prend jamais parti pour les personnages. Plutôt que de cheviller sa caméra à la subjectivité de ses personnages, Losey désolidarise régulièrement l’appareil de son duo. A l’instar de ses moments où Robert Shaw et Malcolm McDowell démarrent au premier plan pour s’enfoncer ensuite dans la profondeur de champ. Comme si le cinéaste voulait faire « disparaitre » l’objectif en le mettant d’abord au service des états d’âmes des personnages, avant d’en faire le témoin de leur présence en cassant la composition du cadre. La caméra semble alors comme prévenir les lieux de la présence des deux hommes, comme le suggère l’intervention systématique de l’hélicoptère qui succède à ces plans. L’évasion impossible est déjà là, dans cette impossibilité d’échapper à cet œil totalitaire qui ne ménage aucun espace de liberté aux fuyards, dépouillés de tout champ d’intimité (voir ce moment où pris d’une envie irrépressible, ils vont à la selle l’un en face de l’autre, hilares).

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Robert Shaw et l’hélicoptère: combat inégal

Songe délétère et oppressant, emmenant les protagonistes aux confins de l’épuisement physique et psychologique, jouant de son postulat minimaliste pour charrier l’inconscient d’une époque (voir cette conclusion suggérant l’avènement d’une dystopie fasciste), Deux hommes en colère est une œuvre qu’il est urgent de (re)découvrir. Ne serait-ce que pour mesurer son empreinte considérable sur le cinéma des années suivantes (Gravity donc, mais aussi Délivrance, Rambo, Gerry…).

Côté éditorial, Carlotta a soigné le boulot : malgré quelques bugs en cours de route, l’image s’avère tout simplement splendide, restaurant la palette de couleurs des nombreux décors différents tout en respectant le grain d’origine. La piste sonore n’est pas en reste et accentue la dimension immersive de l’expérience. On regrettera simplement que les bonus se réduisent à l’interview (certes fort éclairante) de Michel Ciment mentionnée plus haut, un making-of d’époque et une bande-annonce, ne rendant que partiellement justice à ce film majeur enfin réévaluable par la postérité.

Deux hommes en fuite : Bande-annonce

FICHE TECHNIQUE:

DEUX HOMMEcritique-deux-hommes-en-fuite-blu-rayS EN FUITES (FIGURES IN A LANDSCAPE)

 Réalisateur : Joseph Losey
Producteur : John Kohn
Réalisé par :  Robert Shaw
Basé sur : Figures in a Landscape de Barry England
Interprétation : Robert Shaw, Malcolm McDowell
Musique : Richard Rodney Bennett
Photographie :  Henri Alekan, Guy Tabary, Peter Suschitzky
Monté par : Reginald Beck

 

Blow Out de Brian De Palma : le film au tournant de sa carrière

A l’occasion de la rétrospective Brian de Palma à la Cinémathèque Française du 31 mai au 4 juillet, LeMagduCiné revient sur les plus grands films du réalisateur. L’ouverture se fera demain soir avec Blow Out, en sa présence.
Scénario foisonnant, caméra virtuose, acteurs épatants : les superlatifs ne manquent pas pour vanter Blow Out, où les thèmes du cinéaste s’entrecroisent, et où les références à d’autres cinéastes sont nombreuses sans lui faire de l’ombre le moins du monde.

Synopsis : Un soir, dans un parc, Jack Terry, ingénieur du son, enregistre des ambiances pour les besoins d’un film. Il perçoit soudain le bruit d’une voiture arrivant à vive allure. Un pneu éclate. Le véhicule fou défonce le parapet et chute dans la rivière. Jack plonge et arrache à la mort une jeune femme, Sally. Mais le conducteur est déjà mort… 

La nuit du chasseur

Après le succès considérable de Pulsions, l’échec commercial du Blow Out de Brian De Palma fut d’autant plus retentissant. La faute sans doute à un mauvais timing en ce qui concerne le casting de John Travolta, une star certes, mais une star fraîchement sortie de rom-com musicales couleur rose bonbon. Et pourtant, voilà un film qui ne démérite pas, culte jusqu’à ce jour, un des meilleurs de son auteur selon beaucoup de ses afficionados.

Le film démarre avec une séquence fortement sexualisée que l’on voit à travers une vitre, avec, sous une lumière rouge explicite et assez caractéristique, une bande de copines dévêtues et très joueuses. Leur voisine de chambre, une jeune étudiante, tente vainement de faire régner le calme. Un homme s’intercale entre le spectateur et les ébats qui se déroulent de l’autre côté de la vitre, un concierge quelconque qui profite d’une vue excitante ; puis un autre homme arrive derrière ce dernier, un poignard à la main, le trucide et prend sa place à la fenêtre. Tout ce cirque assez kitch finit par une scène où une des jeunes femmes, nue sous la douche, se fait poignarder et son cri d’effroi qui s’apparente davantage à un bêlement de série Z résonne comme une mauvaise blague.

Cette séquence sous forme de pré-générique est en fait un film dans le film sur lequel Jack Terri, le protagoniste (John Travolta), travaille comme ingénieur du son. Elle pose déjà les thématiques et les références chères à De Palma. En ce qui concerne les thématiques, il s’agit évidemment du voyeurisme, un triple voyeurisme ici du spectateur qui regarde un meurtrier qui regarde un brave concierge qui reluque des filles nues par la fenêtre. Puis, une double référence à Hitchcock encore et toujours, le maître absolu du cinéaste, avec et la scène de la douche de Psychose, et les fenêtres de Rear Window (Fenêtre sur cour) concentrées sur quelques minutes. Un film de série Z, filmé à la truelle comme pour s’en moquer, comme pour permettre à De Palma de prendre ses distances avec un cinéma de genre auquel on le cantonne désormais, mais un film qui contient presque tous les codes de Blow Out.

Jack est donc preneur de son. Un soir, déployant son matériel à la manière d’un chef d’orchestre ou d’une sorte de maître du jeu, alors qu’il partait enregistrer de nouveaux sons pour son ami réalisateur Sam, il entend le bruit d’une explosion puis du crissement des pneus d’une voiture qui quitte la route. Le temps d’arriver sur les lieux, la voiture défonce le parapet et tombe dans l’eau. Jack saute à l’eau parvient à sauver la passagère, mais pas le conducteur. Il apprendra à l’hôpital que la victime de l’accident est un candidat à la présidence et que la passagère n’est pas sa femme. En réécoutant son enregistrement, il va débusquer différents sons qui n’étaient pas censés être là. Jack est alors pris d’une frénésie paranoïaque à tenter de prouver que l’accident était un meurtre politique, et que sa vie et celle de Sally, la passagère (Nancy Allen, alors épouse du cinéaste), étaient en danger s’il ne rendait pas publiques ces preuves. L’intérêt de De Palma pour la politique n’est jamais bien loin.

Blow Out est un bien sûr un film haletant truffé d’un suspense compliqué encore par une histoire de meurtres en série. Mais il n’est pas que ça. En filigrane, on peut sentir cette envie du cinéaste de faire quelque chose de différent, sortir des sentiers battus, avec notamment une utilisation de ses personnages à contre-courant de ce qu’on attend de lui. Le personnage de John Travolta avec ses idées conspirationnistes a tout sur le papier de l’exalté romanesque, mais l’acteur lui amène un jeu très plaisant et une sorte de pondération très convaincante, un jeu sans aucun cabotinage entre amusement et gravité. Nancy Allen et John Lithgow, un autre personnage-clé du film, sont également remarquables. Contrairement à « Colocs en furie », le film dans le film, et contrairement à Pulsions, Blow Out joue la carte de la chasteté, alors que l’attirance entre les deux personnages est patente. Il se positionne au contraire sur des sujets très différents, le rôle de l’image, la punition subie par les hommes (celui qui trompe sa femme, le héros qui joue avec le feu avec sa soif de vérité, etc.)

Le film est inventif, à l’image de ces cinq panoramiques successives, véritablement étourdissantes, dans une pièce où Jack découvre qu’on a effacé toutes ses bandes. La photographie de Vilmos Zsigmond est belle, réveillée régulièrement par des prises de vue en double focale, alors en vogue dans ces années-là. Des prises de vue troublantes, totalement cohérentes avec le postulat du cinéaste qui consiste à montrer à la fois l’illusion et la vérité du médium cinématographique manipulable à l’excès, ainsi qu’on voit John Travolta le faire en créant un véritable film à charge pour la thèse qu’il défend,  avec d’une part ses propres prises de son, et d’autre part les clichés pris par un photographe présent sur les lieux rassemblés en un  document précis sur le déroulement de l’accident et du possible coup de feu. (On ne peut évidemment s’empêcher de penser au célèbre film muet de Zapruder qu’un certain Dr Randolph Robertson s’est évertué à coupler avec l’enregistrement sonore de la police pour un nouvel éclairage sur l’assassinat de JFK…)

Le film de De Palma finit là où il a commencé, ou presque. Mais comme souvent chez le cinéaste, les héros auront perdu leurs illusions, la punition frappe tous azimuts, et le cinéma est le grand gagnant. Car, plus encore que le Blow-up d’Antonioni, une autre référence affichée du film, Blow Out explose littéralement quant à sa prise en compte du rôle de l’image (et du son) dans la recherche de la vérité.

A voir à la Cinémathèque Française le 31/05 à 21h15, le 14/06 à 21h30 et le 22/06 à 19h

Blow Out– Bande annonce

Blow Out – Fiche technique

Titre original : Blow out
Réalisateur : Brian De Palma
Scénario : Brian De Palma
Interprétation : John Travolta (Jack), Nancy Allen (Sally), John Lithgow (Burke), Dennis Franz (Manny Karp), Peter Boyden (Sam), Curt May (Donahue)
Musique : Pino Donaggio
Photographie : Vilmos Zsigmond
Montage : Paul Hirsch
Producteurs : George Litto, Fred C. Caruso
Maisons de production : Cinema 77, Geria, Filmways Pictures, Viscount Associates
Distribution (France) : UGC Distribution
Budget : 18 000 000 USD
Durée : 108 min.
Genre : Thriller
Date de sortie : 17 Février 1982
États-Unis – 1981

Perfect Blue de Satoshi Kon, premier coup d’éclat d’un maître de la japanimation

Parmi les ressorties immanquables du mois de mai se trouve Perfect Blue. Une œuvre d’une maîtrise folle qui plonge le spectateur dans un cauchemar inattendu et qui fait entrer son auteur, Satoshi Kon, dans le panthéon de l’animation japonaise.

perfect-blue-satoshi-kon-mimaPerfect Blue commence comme un film de Sentai avec ces guerriers colorés affrontant un monstre extraterrestre. Dès le début Satoshi Kon nous met sur une fausse piste. Il n’est évidemment pas question de combattants dotés de super pouvoirs dans Perfect Blue mais d’une idol qui se reconvertie en actrice.  Le cinéaste japonais nous plonge dans le monde kawaii de la J-Pop et de ses chanteuses attirant les foules à l’aide de tenues légères et de chansons entraînantes.  Un univers coloré où retentit le morceau des Cham « Angel of Love » mais dans lequel une part d’ombres s’immisce également. Un côté sombre qui va s’agrandir alors que Mima, la leader charismatique du groupe, décide d’arrêter la chanson pour se consacrer à une série télévision. Forcément cette décision ne va pas plaire à tous les fans, et notamment un mystérieux vigile à l’allure plus que creepy qui semble prendre très à cœur le rôle de garde du corps de Mima. Alors que Mima commence à prendre du galons dans la série télé, des événements étranges et funestes vont avoir lieu.

S’il y a quelque chose que Satoshi Kon adore, c’est bien triturer les méninges de ses spectateurs. On se rappelle de sa série Paranoia Agent ou encore de Paprika qui aura servi d’inspiration majeure à Christopher Nolan pour son Inception, mais dès son premier film, le japonais montre une maîtrise inégalée dans le domaine de la manipulation. Si on est familier de la japanimation des studios de Ghibli, on risque de se trouver très déstabilisé par Perfect Blue. Derrière ses premières apparences plutôt mignonnes, le long-métrage de Kon va très vite se muter en un cauchemar paranoïaque. Puisant dans le cinéma de Brian De Palma et d’Alfred Hitchcock, Perfect Blue va s’amuser à tisser lentement une toile schizophrénique prenant la pauvre Mima au piège. L’intelligence de Satoshi Kon se manifeste dans la façon dont le cinéaste va distiller son climat anxiogène. En incorporant des éléments au compte-gouttes, en commençant par un site très renseigné sur la vie privée de la jeune femme, Satoshi Kon fait entrer le spectateur dans cette ambiance terrifiante au même rythme que le personnage de Mima.

Le fait que Mima soit devenu une actrice dans une série télé policière va permettre au réalisateur de complètement redistribuer les cartes entre réalité et fiction. Perfect Blue va gommer les barrières entre les deux. Il devient difficile de discerner la réalité du film et « le film dans le film ». La mise en scène manipulatrice de Satoshi Kon nous fait croire à ce que l’on voit avant de nous l’arracher sous le pied avec un grand « COUPEZ ». Le réalisateur nippon va pousser le vice de plus en plus loin, réutilisant le nom de Mima pour désigner l’alter ego de son personnage dans la série Double Bind. Le cauchemar schizophrénique se fait de plus en plus épais et se manifeste à Mima par son image de l’ancienne « elle », celle restée idol de la pop. Au travers des vitres et miroirs, le reflet de l’ex-popstar se fait menaçante, rappelant la gloire passée et dénigrant sa nouvelle vie, l’accusant de trahir ses fans et son image. Satoshi Kon questionne ici la reconversion de ces idols japonaises, starlettes érigées en véritables héroïnes par leurs admirateurs. Des reconversions qui peuvent engendrer des dérives quand on observe la dédication des fans pour eux. On se souvient de la mort de hide, la star du groupe de Visual Kei X Japan qui a poussé au suicide un certain nombre d’aficionados du groupe. En réutilisant ces impacts réels, le mangaka crée un thriller machiavélique où l’angoisse s’intensifie au fur et à mesure que la carrière de Mima prend un tournant de plus en plus large. Scène de viol à la télé, photoshoot dénudé, l’innocente et jeune Mima laisse place à une femme essayant de s’imposer dans un nouveau monde. Le merchandising pervers autour de Mima entraîne un sentiment d’appropriation de la part de ses fans et de l’industrie. Alors que Mima essaye d’échapper à cette emprise de produit marketé, cette dernière la rattrape de manière effrayante.

Le jeu de miroirs qui agit comme le fil conducteur du long métrage va surtout imprégner la mise en scène de Satoshi Kon. Alors que le film prend au départ des apparences familiales jouant avec des personnages de la culture populaire, adorés des enfants, et le mouvement de la J-Pop, véritable phénomène au pays du soleil levant, Perfect Blue démarre sous de belles hospices. L’animation va elle-aussi dans ce sens, un univers coloré, certes un peu saccadé, mais témoin d’une aura plutôt festive. Un petit bonbon à l’image de la musique catchy des Cham.  Mais ce bonbon va très vite se transformer en champignon hallucinogène. Les mélodies accrocheuses laissent place à une partition sinistre accompagnée d’une mise en scène qui se fait beaucoup plus labyrinthique, nous transportant dans les méandres de l’esprit torturé de Mima. L’horreur prend définitivement le pas, une horreur intangible qui, malgré quelques sursauts sanguinaires, se fait surtout psychologique. En seulement 1h21, Satoshi Kon s’est imposé comme un grand nom de la japanimation. En faisant ses armes en compagnie de l’auteur d’Akira, Katsuhiro Otomo, on peut dire que l’élève a rattrapé le maître. Perfect Blue s’élève sur les sommets de l’animation avec cette œuvre complexe au déroulé indéniable, aux couches multiples. Du travail d’orfèvre qui va tracer le chemin d’une trop courte filmographie absolument passionnante.

Perfect Blue – Bande-annonce :

Perfect Blue – Fiche Technique :

Titre original : Pafekuto Buru
Réalisateur : Satoshi Kon
Scénario : Sadayuki Murai, d’après l’oeuvre de Yoshikazu Takeuchi
Doublage : Junko Iwao (Mima), Rica Matsumoto (Rumi), Shinpachi Tsuji (Tadokoro), Masaaki Ôkura (Me-mania)…
Photographie : Hisao Shirai
Animation et effets visuels : Hiroyuki Morita
Musique : Masahiro Ikumi
Société de production : Mad House Ltd, Rex Entertainment
Société de distribution de la reprise : Splendor Films
Genre : thriller
Date de première sortie en France :  8 septembre 1999
Date de reprise : 9 mai 2018
Durée : 81 minutes

Japon – 1997

 

Solo : A Star Wars Story, de Ron Howard : quand l’insipide devient amer

Solo : A Star Wars Story est enfin sorti, après un tournage chaotique et une campagne marketing douteuse, à l’image d’un projet dès son annonce indésirable que l’on était en droit de redouter. Si le résultat n’est en soi pas catastrophique, c’est davantage ce qu’il fige dans la mythologie « Star Wars » qui a de quoi faire rager. Insignifiant mais lourd de conséquences.

Avec « Solo », Ron Howard s’écarte de la science-fiction space-opéra pour proposer un mélange – sur le papier intéressant – entre film de gangsters, film de braquage et western. Les références à ce dernier genre sont nombreuses, avec des séquences de bars animés par les jeux d’argent, des duels, ou encore des gros plans sur les pistolets à la hanche avec la main prête à dégainer. Certaines idées de cadrage et de réalisation sont donc intéressantes, mais auraient cependant mérité d’être mieux exploitées : le braquage se déroule comme n’importe quel braquage, les références au western manquent de subtilité, et l’aspect « film de gangster » est traité de la façon la plus classique possible en reprenant tous les codes bien connus du genre.

Là est le premier défaut de Solo : tout est prévisible, aucune trahison ni retournement de situation ne surprend réellement, et l’usage répété du twist scénaristique n’est jamais justifié sinon pour faire avancer l’histoire sans que l’on comprenne vraiment les motivations des personnages. Cela coïncide avec un problème global de rythme : non, on ne s’ennuie pas, mais tout s’enchaîne si vite que l’on n’a jamais le temps de profiter d’une scène, d’un paysage, de la construction d’un personnage ou d’une relation. En 2h15, tout trouve réponse. Tout ce qui participe de la mythologie du personnage de Han Solo est présent dans ce maigre laps de temps, comme s’il n’avait rien vécu d’autre avant et encore moins après, jusqu’à sa rencontre avec Luke dans l’épisode IV. Du nom « Solo » à sa rencontre avec Chewbacca et l’origine du surnom « Chewie », en passant par son amitié naissante avec Lando et l’acquisition du Faucon Millénium : tout est là, en un temps record, s’enchaînant si vite que l’on peine à en prendre la mesure.

La question qui se pose est celle du besoin d’explication. Tout doit-il toujours être expliqué ? Car à vouloir tout expliquer, ce que l’on gagne en détails et connaissances, on le perd en magie. Et dès lors domine un sentiment de frustration, de déception, de « Ah ? C’est tout ? ». Car certaines explications sont si simplistes qu’elles frôlent le ridicule et ternissent l’aura du personnage, complètement démythifié. Non pas que ce ne soit pas réaliste ou cohérent, Han Solo étant après tout un simple humain à qui certaines choses déterminantes peuvent arriver de la manière la plus fortuite et banale du monde (c’est le cas pour nous tous) ; mais c’est que le personnage tel qu’on le découvre dans le premier film se suffisait à lui-même. Il aurait mieux valu ne pas savoir, tant Solo ne permet ni une relecture du Han des autres films, ni une meilleure compréhension de sa psychologie et de pourquoi il agira de telle ou telle façon par la suite. On ne sent ni progression ni remise en question chez le personnage, d’où l’impression d’assister à une suite de péripéties insignifiantes qui n’ont de toute manière aucun impact durable sur le personnage ou l’univers. En cela, Solo : A Star Wars Story est tristement vain.

En outre, impossible de ne pas parler de l’aspect technique du film qui oscille entre le satisfaisant et l’inadmissible. Si les effets spéciaux sont tout de même réussis, les visuels sont gâchés par des fonds verts abusifs et une lumière mal gérée qui fait qu’il est parfois difficile de distinguer les visages dans les environnements sombres ou même en contre jour. Ajoutons à cela certains flous douteux et une impression constante de cache-misère (effets de fumée sur-utilisés, obscurité) et l’on obtient un Star Wars formellement laid, à la photographie ratée qui n’a plus cette touche organique et naturelle que la nouvelle trilogie a pourtant eu la bonne idée de remettre en avant. On notera néanmoins l’usage intéressant et de plus en plus récurrent de la caméra-épaule, mise à l’honneur dans Rogue One pour appuyer l’immersion du champ de bataille, bien que plus discrète ici.

Malgré ces nombreux défauts, tout n’est pas à jeter, loin de là. À considérer les caractéristiques intrinsèques du film, Ron Howard n’accouche définitivement pas d’un mauvais film. Tout comme le mélange des genres (qui aurait gagné à être mieux exploité), il y a certaines idées plutôt novatrices que l’on se consolera de retenir. Premièrement, le retour d’une dimension politique qui, quoi qu’on en pense, a su montrer son importance dans la prélogie du début des années 2000. Même si le contexte politique n’est ici qu’effleuré et les enjeux pas toujours clairs, on a au moins l’impression que les personnages se battent pour une cause qui les dépasse (et pas seulement pour une histoire d’amour lambda, heureusement écourtée). Alors oui, les conséquences de chaque décision sont (pour l’instant ?) difficiles à appréhender, mais cela participe au moins au développement de l’univers.
Autre point positif, la profusion de nouveaux designs, allant des armures aux véhicules, en passant par les créatures aliens relativement inventives ; même si encore une fois, cela donne parfois l’impression de « trop-plein », de surenchère, si bien qu’on perd en familiarité avec l’univers connu. Mais ça a le mérite de donner de nouvelles choses à voir, d’être quelque peu dépaysant.

Enfin, on retiendra deux bons personnages : Beckett, qui même s’il est écrit avec les pieds (quelqu’un a-t-il, en fin de compte, compris ses motivations ?) est campé par un Woody Harrelson toujours plein de charisme et de classe, et dont la relation presque paternelle avec Han Solo est intéressante ; et puis il y a L3-37, le droïde du film, dont la voix féministe sonne juste et qui a sans doute les meilleures lignes de dialogue, étant le personnage le mieux écrit et donc paradoxalement le plus humain.

Malheureusement le casting fait dans l’ensemble pâle figure. Alden Ehrenreich est moins catastrophique que prévu mais souffre d’un charisme inexistant et de mimiques maladroitement forcées. Le spectre de Harrison Ford plane irrémédiablement sur lui et sur le film tout entier. Ford savait être arrogant ou prétentieux tout en conservant l’image du bad boy charmeur. Ici, Ehrenreich passe surtout pour un frimeur tête à claques dont l’attitude et l’humour créent plus de gêne qu’autre chose. Pour le reste, le jeu d’acteur n’est pas mauvais mais se voit gâché par une écriture pauvre et superficielle, qui ne donne pas l’occasion au spectateur de nourrir quelconque intérêt pour les personnages et encore moins de s’attacher à eux. De plus, certains d’entre eux sont placés là de force, sans subtilité aucune, et l’on comprend immédiatement qu’ils n’ont de raison d’être que pour une exploitation ultérieure, dans de prochains longs-métrages ou dans le cadre de séries. En l’état, leur apparition n’est pas justifiée et confine plutôt à l’incompréhension.

L’interrogation principale que pose Solo est donc : « mais à quoi cela sert-il ? ». Si Rogue One avait le mérite de faire le liant entre deux trilogies en exploitant une période creuse de la chronologie, le film de Ron Howard ne fait rien avancer. Par exemple, c’eût été plus intéressant de savoir comment Lando est passé de petit joueur magouilleur à administrateur d’une cité dans les nuages, plutôt que d’expliquer comment Han Solo est passé de voyou solitaire à… voyou solitaire assis dans une cantina de Tatooine. Rien n’a changé, tout compte fait. Aucune progression, sinon du remplissage.

Solo : A Star Wars Story n’est pas un mauvais film en lui-même, mais un projet dont on se serait bien passé tant il semble ternir un mythe qui n’avait pas besoin d’être expliqué. C’est donc son caractère révisionniste qui fait sa faiblesse, plus que ce qu’il propose cinématographiquement. Il n’en demeure pas moins une œuvre sans ambition ni passion, sans saveur et paresseuse ; une impression de service minimum alliée à un fan service outrancier que les quelques bonnes scènes d’action ne peuvent compenser. Du divertissement correct ; pour la magie « Star Wars », on repassera.

Bande-annonce : Solo : A Star Wars Story

Synopsis : Au cours de périlleuses aventures dans les bas-fonds d’un monde criminel, Han Solo va faire la connaissance de son imposant futur copilote Chewbacca et croiser la route du charmant escroc Lando Calrissian… Ce voyage initiatique révèlera la personnalité d’un des héros les plus marquants de la saga Star Wars.

Solo: A Star Wars Story – Fiche technique

Réalisation : Ron Howard
Scénario : Lawrence Kasdan et Jonathan Kasdan, d’après des personnages créés par George Lucas
Interprétation : Alden Ehrenreich, Donald Glover, Woody Harrelson, Emilia Clark..
Durée : 135 min
Genre : Science-fiction
Date de sortie : 26 mai 2018

États-Unis – 2018

Le Barbare et la Geisha, le « film japonais » de John Huston débarque en Blu-ray

Cette semaine sont sortis en version remastérisée deux films de John Huston, Dieu seul le sait et, Le Barbare et la Geisha, considéré par son réalisateur comme son « film japonais » avec John Wayne dans le rôle de Townsend Harris, premier consul général américain au Japon.

Synopsis : Le Président Pierce envoie Townsend Harris au Japon pour y servir de consul américain. Il y découvrira le racisme de la population à l’égard des occidentaux, mais aussi l’amour d’une jeune geisha.

États-Unis / Japon : Huston tout en nuances avec une dose d’optimisme

On aurait pu s’attendre à une japonaiserie de plus de la part d’Hollywood avec acteurs grimés et accents imités. Mais déjà le titre sonne juste : Le Barbare et la Geisha. Comme l’écrit le journaliste Jake Adelstein (premier gaijin – étranger – ayant intégré la rédaction japonaise du reconnu Yomiuri Shinbun) dans Tokyo Vice, nombreux sont ses collègues et connaissances japonais à l’avoir qualifié – parfois insulté – de « barbare ». Loin d’être un cliché hollywoodien, le titre du film présente donc une vision réellement japonaise du nord-américain et annonce l’un des deux points de vue du film, celui de la Geisha Okichi chargée par son maître de surveiller les activités de Townsend Harris sous couvert d’une autre mission consistant à veiller au bon plaisir de ce « barbare » et de son interprète Henry Heusken. Et puis, ne l’oublions pas : Le Barbare et la Geisha est un film de John Huston, scénariste et réalisateur d’une grande intelligence et d’une importante curiosité. Ouvert sur le monde, le cinéaste désirait faire avec ce métrage son « film japonais ». Pour se faire, la production lui permet de tourner l’ensemble du long métrage au Japon. Attention, si cela participe formidablement à la vision créatrice et artistique du film, c’est aussi une manière pour Hollywood de s’implanter davantage dans ce pays dont la population admire les films étrangers. S’il n’a pas pu travailler avec une équipe japonaise, le cinéaste s’entoure d’un grand réalisateur japonais, Teinosuke Kinugasa (notamment réalisateur de La porte de l’enfer qu’a admiré Huston), pour superviser le script et notamment le consulter et le corriger en cas d’erreur historique ou de virage raté dans la japonaiserie. Nous pouvons aussi remarquer que l’équipe technique est complétée par Kisaku Itô et Mitsuo Hirotshu, deux artisans importants du cinéma japonais.

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Townsend Harris (John Wayne) et son interprète (Sam Jaffe) découvrent les joies du Saké avec Okichi (Eiko Ando)

Cela, car Huston tient à ce film, qu’il dédie tel un hommage à ce pays qui l’impressionne et qui passionne sa curiosité. Ainsi, le métrage démarre sur le point de vue de la Geisha Okichi qui va guider le récit avec sa douce voix en off. Point de vue complété par une vision objective du récit, soit celle du cinéaste, qui s’attachera notamment à capter les péripéties de l’Histoire : les difficultés du Consul Général américain à être considéré comme tel au Japon et à rencontrer le Shogun (soit le leader du pays) ; les discussions entre le gouverneur Tamura et ses disciples ; soit, tout ce dont Okichi n’a pu être témoin. Ce double jeu de regard – et même tripe si l’on compte celui du consultant – permet à l’occidental Huston de s’assurer une représentation juste, car toute en nuance, du Japon. Entre les naufragés américains décapités par les samouraïs et le premier traité États-Unis/Japon signé avec la menace des canons du commodore Perry, ou encore l’inhospitalité que subit Harris qui ne va pas s’arranger lorsque des marins américains malades vont – à cause d’un malheureux malentendu – apporter la choléra sur les côtés du pays, Le Barbare et la Geisha ne tend pas à cacher les ténèbres de son récit historique, qu’importe le parti auquel elles sont liées. Au contraire, Huston en souligne la tragédie avec l’ironie qu’on lui connaît. Jamais cette ironie ne cède au cynisme, le film de John Huston tend même à mettre en avant une forme d’optimisme humaniste dans cette rencontre difficile suivie par la naissance d’une amitié non moins éprouvante entre l’Orient et l’Occident. On notera tout de même que le représentation des aides de camps chinois du Consul Général et de son interprète vire à une ou deux reprises à la chinoiserie. Enfin, il faut souligner la justesse du choix de John Wayne dans le rôle de Harris. L’interprète en fait un homme de dialogue, un pacifiste sur-optimiste et borné dont l’entêtement est exacerbé par le caractère hardi – et alors souvent inconséquent – qu’on a pu remarquer dans d’autres rôles du bonhomme ; caractère alors rattaché à son autre formidable capacité de performer le poids de la tragédie sur ses épaisses et pourtant si fragiles épaules humaines. Cela comme peu ont réussi à le faire.

Sur le Blu-ray

L’édition proposée par Rimini est soignée. Concernant la copie du film, les contrastes semblent avoir été poussés, révélant un certain nombre de nuances dans les scènes obscures, et étouffant dans une forme de pénombre bien des éléments (des corps sont noyés dans une obscurité ; même le visage de Wayne tend à s’effacer parfois) dans des scènes de jour. De façon générale, la copie remastérisée est donc correcte mais on espère qu’elle n’en demeure pas la version définitive. L’éditeur propose de découvrir le film en version française 2.0, originale 2.0 et 5.1. Le test a été fait en 5.1, dont le rendu surround est efficace, tant la formidable musique originale vous embrasse pour mieux vous plonger dans la fresque à échelle humaine d’Huston. Quand aux bonus, Rimini propose pour seul complément, à l’image de l’édition de Dieu seul le sait, un entretien avec un spécialiste du cinéma. Ici, l’interview est réalisée par Christophe Champclaux et Linda Tahir, deux grands érudits français qui se consacrent avec passion au cinéma Japonais. Et le spécialiste interviewé n’est autre que Patrick Brion, encyclopédie vivante et passionnante du cinéma américain et même mondial qui reviendra ici sur John Huston, la place du film dans sa carrière, sa curiosité importante en lien avec cette volonté de faire son « film japonais », et bien sûr, la conception du film. D’une durée de vingt-cinq minutes, l’entretien file à toute vitesse, on en aurait aimé davantage.

Bande Annonce – Le Barbare et la Geisha

Le Barbare et la Geisha (The Barbarian and the Geisha)

Un film réalisé par John Huston en 1958

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Disponible en version remastérisée chez les éditions Rimini le 22 mai 2018

19,99e le Blu-ray – 14,99e le DVD

Le ciel étoilé au-dessus de ma tête : l’éloge de la folie

Pour son premier long-métrage de fiction, Ilan Klipper nous offre un récit jouissif, débridé et profondément humain qui, subtilement, remet en question nos conceptions de la normalité. Naviguant tout en finesse entre raison et folie, Le ciel étoilé au-dessus de ma tête emporte le spectateur dans son univers poétique, où tout peut toujours basculer.

Dès les premières images Le ciel étoilé au-dessus de ma tête nous embarque dans un autre monde, hors de la société et de ses contingences. Un monde foisonnant, auréolé de couleurs chaudes, tapissé de babioles et habité par les délires de Bruno. C’est autour de cet univers et de cet homme-enfant halluciné que se construit tout le film. D’abord à la limite de l’antipathique Bruno, interprété à merveille par Laurent Poitrenaux, conquiert rapidement le spectateur par sa folie douce et sa candeur. Incapable de dissimuler ses sentiments, ses pensées, la vulgarité même du personnage a quelque chose de profondément touchant dans sa naïveté. Le film s’attache ainsi profondément à son personnage dont il accompagne les fantasmes, les désirs et les délires. A l’image de Bruno, le récit est toujours prêt à basculer là où ne s’y attend pas, faisant surgir des images, des musiques, des paroles qui participent pleinement à l’atmosphère onirique du film et à la poésie subtile qui l’habite.

Si l’intervention des proches de Bruno, accompagnés par une jeune psychologue pleine de bonne volonté, semble tout d’abord marquer un dur retour à la réalité, tous les personnages se révèlent peu à peu aussi instables que lui, et menacent à tout moment de basculer dans l’irrationnel. Comme nous tous, les personnages de Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête sont des êtres fêlés qui se créent comme ils peuvent l’illusion d’un contrôle dans un monde dominé par le chaos et l’aléatoire. La psychologue elle-même, dont le discours rationaliste s’oppose aux justifications bancales de Bruno, se révèle tout aussi prisonnière de sa « tour d’ivoire » que Bruno l’est de la sienne. Le spectateur est alors tiraillé entre ces deux visions du monde et de l’existence. S’entame alors tout un questionnement, qui échappe aux personnages mais pas au spectateur, sur la difficulté de trouver sa place dans le monde, dans la société et, par dessus tout, sur le sentiment d’existence et de reconnaissance.

A l’image de la folie qui anime ses personnages la mise en scène ne laisse pas une minute de répit au spectateur, sautant constamment du coq à l’âne, d’ellipse en ellipse, du réel à l’imaginaire… Soulignons dans cette perspective le superbe travail de Carole Le Page dont le montage audacieux donne tout son rythme et son lyrisme au film.
Loin de tout manichéisme, Le ciel étoilé au-dessus de ma tête se présente en dernier lieu comme un récit sans morale, comme une simple éloge de l’individualité, de l’expérimentation et de la liberté de chacun à vivre comme il l’entend, dans le monde qu’il s’est construit.

Le ciel étoilé au-dessus de ma tête – bande-annonce :

https://www.youtube.com/watch?v=d3wcSLE2Jgk

Le ciel étoilé au-dessus de ma tête – Fiche technique :

Synopsis : Vingt-ans après avoir publié son premier roman, énorme succès littéraire, Bruno vit reclus dans son appartement, tentant désespérément d’écrire un nouvel ouvrage digne du premier. Célibataire, baiseur et buveur invétéré, il se complaît dans son univers, coupé du monde. Un jour ses proches débarquent à l’improviste pour tenter de le sauver de lui-même.

Réalisateur : Ilan Klipper
Scénario : Ilan Klipper, Rhaphaël Neal
Interprétation : Laurent Poitrenaux, Camille Chamoux, Marilyne Canto, Alma Jodorowsky
Image : Lazare Pedron
Montage : Carole Le Page
Musique : Thibault Deboaisne
Distributeur : Stray Dogs Distribution
Date de sortie : 23 mai 2018

France – 2018

Auteur : Clara Paumé

Nous nous sommes tant aimés, portrait sentimental de l’Italie par Ettore Scola

Nous nous sommes tant aimés, qui ressort en France le 30 mai, réunit toutes les qualités du cinéma d’Ettore Scola : interprétation magistrale, description subtile, intelligente et décapante de l’Italie de son temps, mélange d’humour et d’émotion…

Synopsis : Gianni, Antonio et Nicola, trois militants communistes, se sont rencontrés dans un réseau de résistance anti-nazie pendant la Seconde Guerre Mondiale. Dans l’effervescence de l’immédiat après-guerre, chacun mène sa propre vie, mais ils vont se retrouver à intervalles réguliers.

« Nous voulions changer le monde, mais c’est le monde qui nous a changés »

A travers les trente années qu’il traverse, Nous nous sommes tant aimés mêle avec finesse le portrait psychologique et la réflexion politique. Le film va suivre les aventures de trois personnages dans l’Italie des années 40 à 70. Tous les trois se sont connus par leur engagement dans la résistance anti-nazie lors de la Seconde Guerre Mondiale. Ce sont trois militants communistes convaincus.

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Pourtant le premier, qui s’appelle Gianni, ne va pas vraiment mener une vie en accord avec ses principes. Étudiant en droit, il va devenir l’avocat puis le gendre d’un homme d’affaires véreux. Scola nous le montre partagé entre sa nouvelle vie de luxe et les souvenirs de sa période « bohème ».

Face à lui, Nicola est l’exemple du personnage qui place sa vie uniquement sous la direction de son idéologie. Communiste jusqu’à la moelle des os, il n’hésite pas, lorsque sa femme lui demande de choisir entre famille et engagement, à faire le choix de la politique. Un choix qui guide tous ses actes, toutes ses décisions, toutes ses prises de parole, au risque de menacer toute son existence : vie de famille, travail, et même magot d’un jeu télé.

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Le troisième personnage, c’est Antonio. Plus modéré, il se contente de mener une petite vie simple, ce qui ne l’empêche pas de jalouser fortement Gianni sur plusieurs aspects. Entre les deux personnages, il n’y a pas seulement une lutte des classes, il y a aussi et surtout une rancœur mutuelle, rancœur tournée vers soi-même mais qui s’exprime contre l’autre. En attaquant Gianni (dans une superbe scène sous la pluie), Antonio exprime finalement une rage de ne pas être devenu comme lui, aussi bien sur le plan social que pour la séduction.

L’une des grandes forces de Nous nous sommes tant aimés, c’est que Scola, avec beaucoup de finesse, fait un film profondément politique sans être un film engagé. Le cinéaste se fait analyste de la société italienne des années 40 à 70, où la politique était une passion nationale. C’est cette passion qu’il montre et qu’il étudie avec son regard acéré. Nous nous sommes tant aimés est un film sur les rapports entre la vie des personnages et leurs idées. Peut-on vivre pleinement en accord avec des idéologies ? Entre le remords d’avoir trahi ses idées et le regret de ne pas avoir réussi (à cause d’elles ?), les personnages restent guidés par la politique. Cette analyse est d’autant plus importante que le cinéma italien était alors dans une grande vague de films politiquement engagés, ceux de Francesco Rosi, Elio Petri ou Ermano Olmi. Par ce film (comme par son film suivant, le très incorrect et décapant Affreux, Sales et Méchants), Ettore Scola se situe à part dans la production de son temps.

Autre piège que Scola, dans sa grande intelligence, parvient à éviter : Nous nous sommes tant aimés ne tombe pas dans la basse nostalgie du « c’était mieux avant ». Le film se concentre plutôt sur : « que sommes-nous devenus ? Ce que nous sommes maintenant correspond-il à ce que nous voulions être ? » D’où l’intense mélancolie qui irradie du film.

Car Scola manie à la perfection les émotions et nous en offre une palette particulièrement riche. Sans transition, nous passons de l’humour à la romance, puis au drame, toujours avec autant de finesse. Les émotions sont ici dans les teintes pastelles, jamais exagérées. Ce que filme Scola, finalement, c’est la vie, le temps qui passe, les sentiments, les souvenirs. C’est peut-être Nicola qui résume le mieux le projet du cinéaste : « au lieu de poursuivre l’inaccessible bonheur, autant se préparer d’agréables souvenirs pour plus tard ».

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Outre leur passé commun de résistant, ce qui va unir les trois personnages masculins, c’est une femme, la magnifique Luciana. Personnage complexe et émouvant, elle est elle-aussi animée d’un grand et profond désir de vie.

Nous nous sommes tant aimés, en plus de ses personnages, est un film sur l’Italie, portrait d’un pays vu sous différents angles. La politique, la corruption, le monde des affaires, mais aussi le cinéma. Nous nous sommes tant aimés est dédié à Vittorio de Sica, dont la personnalité traverse tout le film (et qui est décédé quelques semaines avant la sortie du long métrage en Italie). Mais outre Le Voleur de Bicyclette, l’oeuvre rend aussi hommage à Fellini, puisqu’une scène se déroule pendant le tournage de La Dolce Vita, en présence du réalisateur et de son acteur principal.

Autre scène marquante du film liée au cinéma, celle où Nicola reproduit la fameuse séquence des escaliers dans Le Cuirassée Potemkine. Une fois de plus, le cinéma, vu par le personnage, se doit d’être le vecteur d’un message politique, là où on sent que Scola, suivant les pas de De Sica, préférera un cinéma de personnages, montrant des humains dans toute leur complexité, avec une tendresse qui n’empêche pas la férocité.

Avec cela, et bien d’autres choses, Nous nous sommes tant aimés ne se contente pas de suivre trois personnages au fil des ans. Il s’agit bel et bien d’un portrait de l’Italie sur trente années qui nous est livré ici, un portrait tendre et subtil qui multiplie les émotions et nous fait passer de l’humour à la mélancolie avec une maestria formidable. Les acteurs sont exceptionnels. L’attention portée aux moindres détails ajoute une profondeur au film, qui semble être pris sur le vif. La narration forcément elliptique recèle des trésors d’inventivité dans l’insertion des flash-backs ou l’emploi des voix off. C’est un film novateur, beau, émouvant mais aussi féroce que nous livre ici Ettore Scola. Un chef d’œuvre.

Nous nous sommes tant aimés : bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=YwK0oxB_50k

Nous nous sommes tant aimés : fiche technique

Titre original : C’eravamo tanto amati
Réalisation : Ettore Scola
Scénario : Ettore Scola, Agenore Incrocci, Furio Scarpelli
Interprétation : Nino Manfredi (Antonio), Vittorio Gassman (Gianni), Stefano Satta Flores (Nicola), Stefania Sandrelli (Luciana)
Photographie : Claudio Cirillo
Montage : Raimondo Crociani
Musique : Armando Trovajoli
Production : Pio Angeletti, Adriano De Michele
Société de production : La Deantir
Société de distribution : Delta
Récompense : César du meilleur film étranger 1977
Date de sortie en France : 5 mai 1976
Date de reprise : 30 mai 2018
Genre : comédie, drame
Durée : 124 minutes

Italie – 1974