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Retour d’« Hitler est mort ! »

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Le journaliste et écrivain Jean-Christophe Brisard s’associe au dessinateur italien Alberto Pagliaro à l’occasion du second tome de la série Hitler est mort !. Si le Führer allemand est au centre de toutes les attentions, ce sont surtout les dissensions internes soviétiques qui font le sel de l’album.

Le récit débute en juin 1945, dans une ville de Berlin assaillie par les troupes soviétiques. Le régime national-socialiste est en voie de disparition. La mort d’Adolf Hitler est annoncée par le colonel russe Gorbushin aux médias internationaux. « On a dû rajouter des chaises. Il y a des journalistes du monde entier. » Ce second tome, intitulé « Mort aux espions », s’amorce dans l’urgence, précisément au moment où le lieutenant Elena Kagan cherche à interrompre cette annonce officielle du décès du Führer. Malgré les affirmations d’un dentiste nazi, le corps retrouvé par le Smersh (le contre-espionnage soviétique) ne serait pas celui d’Hitler. L’autopsie réalisée par le Dr Faust en atteste.

L’histoire que nous content Alberto Pagliaro et Jean-Christophe Brisard prend appui sur les dissensions qui opposent le Smersh au NKVD, la police politique soviétique. Joseph Staline, attendu dans une réunion au sommet aux côtés des Américains et des Britanniques, voit se déclarer « une guerre interne dans ses deux meilleurs services secrets ». Partant, Adolf Hitler se réduit de plus en plus à un prétexte commode. La communication autour de son cadavre retrouvé, puis de sa prétendue fuite en Argentine, n’est que la face émergée des guerres de chapelle que mènent des services soviétiques en concurrence les uns avec les autres.

Graphiquement réussi, « Mort aux espions » porte en son sein un témoignage précieux sur la fin de la Seconde guerre mondiale, entre les réunions diplomatiques, les attentions médiatiques et le mystère entourant le corps d’Adolf Hitler. Clair quant aux motivations des différents protagonistes, l’album prend le temps de caractériser le lieutenant général Meshik, le colonel Gorbushinen, le lieutenant Elena Kagan ou l’indissociable tandem Beria/Saveliev. Chacun avance ses pions, parfois mû par une intégrité personnelle, souvent par des ambitions folles. « Je contrôlais tout le pays avec près d’un million d’hommes et me voilà à gérer une centaine d’ingénieurs », avance ainsi Beria au moment où on le propulse à la tête d’un projet sur la Bombe H.

Si ce second tome se clôture par l’annonce de l’opération « Mythe », une contre-enquête officielle sur la disparition d’Adolf Hitler, sa colonne vertébrale demeure, on l’a vu, les batailles internes soviétiques. En ce sens, le scénariste Jean-Christophe Brisard met en exergue les bouleversements induits par la guerre, avec des perdants parmi les vainqueurs, mais aussi les félonies et les faux-semblants. C’est par exemple le maréchal Joukov cherchant à leurrer les forces alliées, la France hissant son drapeau malgré l’Occupation et le maréchal Pétain, des documents confidentiels soviétiques à livrer aux Anglais… Hitler est mort, certes, mais cela ne contribue qu’à un apaisement relatif des conflits et des jeux de pouvoir. Là est peut-être la clef de cette lecture passionnante.

Hitler est mort ! : Mort aux espions, Alberto Pagliaro et Jean-Christophe Brisard
Glénat, octobre 2021, 64 pages

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« Atlas du climat » : comment s’en sortir ?

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En pleine COP26, la lecture de cet Atlas du climat, paru aux éditions Autrement, a le mérite de remettre les choses en perspective. Réchauffement climatique, santé, biodiversité, coûts assurantiels, gouvernance mondiale, réinvention énergétique, agricole et urbaine : les points de réflexion sont nombreux et touchent chaque domaine, ou presque, de l’activité humaine…

Les climatologues François-Marie Bréon et Jean Jouzel s’associent aux journalistes Gilles Luneau et Hugues Piolet pour nous prévenir : « Le changement est en cours, et il est trop tard pour l’empêcher. » Engagés dans une salutaire entreprise de vulgarisation et de pédagogie scientifiques, les auteurs entendent nous donner les clefs pour mieux appréhender l’ampleur des enjeux climatiques et les moyens d’en limiter les effets délétères. Car, disons-le d’emblée, de nombreuses données font au mieux froid dans le dos : d’ici à 2080, 600 millions de personnes supplémentaires pourraient souffrir d’insécurité alimentaire ; d’ici à 2050, certaines régions européennes, asiatiques et nord-américaines pourraient avoir perdu plus de 75% de leur biodiversité suite à l’impact anthropique ; une ville telle que New York devra consacrer à l’horizon 2050 deux milliards de dollars chaque année à l’indemnisation des inondations (6,4 milliards pour Bombay, 13,2 pour Canton) ; en 2050, le climat londonien pourrait être similaire à celui de Barcelone, tandis que Saint-Pétersbourg ferait figure de Sofia russe ; entre 1980 et 2018, le total des catastrophes naturelles indemnisées (incendie, inondation, sécheresse, tempête, glissement de terrain…) a été multiplié par quatre… Les terres submergées (notamment en Belgique, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne), les apatrides climatiques (pour lesquels il n’existe à l’heure actuelle aucun statut officiel), la prolifération des catastrophes naturelles, la recrudescence des maladies infectieuses, parasitaires, cardiovasculaires, respiratoires ou psychiques, mais aussi l’apparition de pathologies irritatives et immunologiques, complètent un tableau d’ensemble – et d’anticipation – fort peu engageant.

Comment en est-on arrivé là ? Les cartographies proposées par Hugues Piolet en donnent une première indication. La couverture forestière a fondu comme neige au soleil aux États-Unis entre 1620 et aujourd’hui. Le niveau des mers ne cesse son ascension fulgurante, sous les effets conjugués de la fonte des calottes polaires et de la dilatation de l’eau. La hausse des températures, surveillée par les experts comme le lait sur le feu, a connu un coup d’accélérateur anthropique depuis les années 1950. S’il existe des perturbations naturelles du climat liées à l’orbite de la terre, l’activité volcanique ou solaire, les facteurs humains ont cependant eu une influence déterminante et maintes fois corroborée par la science. Les émissions de gaz à effet de serre ont été multipliées par les industries, les transports, les villes, le bétail, les incendies ou la production d’énergie. Ces informations brutes ne font toutefois sens qu’une fois les mécanismes climatiques décryptés par les auteurs, raison pour laquelle ces derniers ouvrent leur atlas par des fiches didactiques sur les cycles de l’eau et du carbone, s’échangeant entre quatre réservoirs naturels, atmosphère, biosphère, lithosphère et hydrosphère. L’équilibre énergétique, produit d’échanges entre le rayonnement solaire et de surface, mais aussi les phénomènes d’absorption et de réfléchissement, l’effet des nuages (parasol ou de serre en fonction de leur forme et de leur hauteur) ou encore la circulation océanique (le « tapis roulant océanique ») guidant des flots d’eau chaude et d’eau froide à travers le monde font ainsi l’objet de descriptions précises et instructives. L’albédo ou le pergélisol sont évidemment eux aussi évoqués par les auteurs, qui en explicitent d’ailleurs certaines « contradictions » : ainsi, par exemple, la déforestation nuit à la capture du CO2, mais renforce l’effet rafraîchissant de l’albédo. Une nouvelle preuve, s’il en fallait, que les questions climatiques sont complexes et étroitement emmêlées.

« Si nous continuons à augmenter les émissions de gaz à effet de serre, la hausse des températures moyennes pourrait atteindre + 4,8 °C en 2100. » Le chapitre « Le Temps de l’action » permet de mieux comprendre comment agir (ou plutôt réagir). Cela passe naturellement par les études scrupuleuses des scénarios d’anticipation, une prise de conscience collective, une refonte de la gouvernance mondiale en matière climatique, mais aussi la recherche de financements (et de taxations appropriées), la remise en cause des choix énergétiques opérés jusque-là (le nucléaire est d’ailleurs davantage exposé comme une solution qu’un problème à l’heure où l’essentiel de l’électricité mondiale provient… du charbon), la géo-ingénierie ou l’édification de villes dites durables. Cet Atlas du climat en constitue une énième démonstration : le changement climatique est là. Ceux qui en discutent la réalité ne font que retarder la prise de conscience collective et les mesures politiques qui devront impérativement s’ensuivre. C’est un problème global, ignorant les frontières, mais tendant à renforcer les inégalités préexistantes (les maladies apparaissant seront moins bien soignées dans les pays pauvres, le Bangladesh fera partie des régions les plus touchées, etc.). Les auteurs ne disent pas autre chose lorsqu’ils concluent en ces termes : « Le changement climatique entraîne avec lui une reconsidération de la politique qui dépasse les frontières et fait grandir en universalité. »

Atlas du climat, François-Marie Bréon, Gilles Luneau, Jean Jouzel et Hugues Piolet
Autrement, octobre 2021, 96 pages

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4.5

Totale résistance à un univers balisé

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Avec Totale résistance, le dessinateur suisse Helge Reumann propose un bel assortiment d’une vingtaine d’histoires courtes (entre une et dix planches), typiques de sa manière très personnelle (sans dialogue et avec des êtres étranges sortis de son imaginaire), certaines ayant été colorisées pour la parution en album et quatre inédites auparavant.

Le dossier de presse préparé par l’éditeur annonce : « Si vous n’avez rien contre la bande dessinée sans texte ; si vous savez apprécier la beauté d’un noir & blanc rigoureux comme celle d’une mise en couleur rétro ; si l’humour absurde vous titille ; si vous rêvez de temps à autre de régler vos problèmes à coups de tatanes ; si le monde vous apparaît parfois comme un endroit dur et désespéré ; si la réalité vous attriste ; si l’irrationnel vous parle ; si les bons sentiments vous exaspèrent ; si les haches, les planches à clou et les battes de baseball vous semblent de bons outils pour vous exprimer ; si vous aimez les oursons armés de mitraillettes ; si SUV et Black Medicine Book, les précédents livres de Helge Reumann, sont bien rangés votre bibliothèque… alors Totale Résistance est pour vous ! »

Un album inclassable

Autant dire que si Atrabile publie Helge Reumann, c’est probablement une collaboration due à un coup de cœur dont le paragraphe ci-dessus témoigne. En effet, ce qu’élabore le dessinateur ne ressemble que d’assez loin à ce que les autres dessinateurs de BD produisent. Rien de ce qu’annonce l’éditeur n’est contestable, tout correspond à cet épais album de 122 pages au format 33 x 24,5 cm, une taille qui permet de bien profiter de l’œuvre, même si le dessinateur n’est pas du tout un adepte des cases petit format. La majorité des histoires ici présentées comporte trois bandes par planche, une seule présente quatre bandes par planches, alors qu’on en trouve avec deux bandes par planche. D’autre part, Reumann n’hésite pas à placer quelques dessins pleine planche.

Le style graphique du dessinateur

Il oscille entre une part de naïveté assumée, illustrée par exemple par la voiture dessinée dans la première histoire présentée (avec ses formes bien carrées, elle pourrait être l’œuvre d’un enfant) et des péripéties souvent en forme de variations sur l’absurdité de notre monde (que le dessinateur exagère jusqu’à l’extrême, par provocation, afin de faire réagir). L’univers de l’histoire (intitulée Bûcherons) est à l’avenant, avec une trame qui pourrait être issue du cerveau d’un enfant ayant été confronté d’une manière ou d’une autre à une violence qu’il aurait du mal à comprendre et qu’il chercherait à restituer à sa manière. On y voit le conducteur de la voiture, en bordure de forêt, renverser quelque chose qui ressemble à un tronc d’arbre traversant la route en courant. L’arbre étant estourbi, il est rattrapé par un bûcheron qui l’achève en le fendant en deux (dans le sens de la hauteur) à l’aide d’une hache. Dans la foulée, le bûcheron assomme le conducteur de la voiture et rejoint un collègue au volant d’un fourgon, après avoir placé le conducteur et les restes de l’arbre à l’arrière du fourgon. Tout en s’éloignant avec le fourgon, l’un des bûcherons balance une grenade pour détruire la voiture. Son conducteur est emmené dans une sorte d’usine où les troncs d’arbres sont débités. Mais n’oublions pas qu’il s’agit d’êtres vivants qui peuplent la forêt. Précision, l’automobiliste est conduit dans une cellule où il va côtoyer un autre homme à l’air particulièrement agressif, avant de s’évader et, soulagement, de retrouver son véhicule… avant un nouvel incident…

Un univers très personnel

On sent que le dessinateur joue avec l’absurdité de notre monde où la violence se situe partout, dans tous les domaines et dans chaque situation. Pour faire passer cela, son style mêle créatures à l’apparence humaine avec d’autres non humaines, histoire de créer un décalage par rapport à la réalité. Helge Reumann maîtrise suffisamment le langage de la bande dessinée pour se passer des dialogues. Attention quand même, car cette absence amène la tentation d’une lecture rapide. Mais pour bien comprendre chaque enchainement dans ces histoires, la relecture peut s’imposer. Il vaut donc mieux une lecture attentive d’emblée. Cet album n’est pas prévu pour une digestion confortable en quelques minutes. D’ailleurs, le contenu même, avec ces personnages aux formes et comportements bizarroïdes, ne peut qu’inciter à la réflexion.

Où Reumann veut-il en venir ?

Sans prétendre avoir tout compris des intentions d’un dessinateur qui ne s’exprime que par l’image, il me paraît indispensable de commenter l’illustration de couverture et le titre. Autant dire que cette illustration ne correspond absolument pas au contenu de l’album. Ici, nous avons un dessin réaliste, avec de belles couleurs. On remarque néanmoins qu’il illustre bien une certaine vision de nos sociétés, avec un univers froid (habitat faussement coquet, mais où règne l’uniformité), tourné vers la consommation (la station-service) et l’efficacité, la rentabilité (une esthétique bien léchée qui attirera l’œil du consommateur), avec absence totale de mouvement et donc de vie. À mon avis, le titre cherche à indiquer une farouche volonté de s’opposer à tout cela, ce que le contenu de l’album illustre de bout en bout, avec un univers inclassable et des histoires comme personne d’autre ne pourrait imaginer. Soit une affirmation déterminée à s’opposer à toute forme de soumission aux diktats qui gouvernent nos vies. Maintenant, bien entendu, on peut avoir du mal à suivre les obsessions du dessinateur et trouver ses histoires vraiment trop étranges, voire dérangeantes. En effet, on peut les parcourir en restant parfaitement étranger à ce qui se passe de case en case. Ceci dit, l’originalité de Helge Reumann est une évidence.

Totale Résistance, Helge Reumann
Éditions Atrabile, septembre 2021, 128 pages

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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3.5

Les Economistes atterrés demandent « De quoi avons-nous vraiment besoin ? »

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Connu depuis le succès de son manifeste en 2011, le collectif des Économistes atterrés ne cesse, depuis, de montrer que le néolibéralisme n’est pas une fatalité, ni même une science exacte, et que d’autres choix sont possibles. Après avoir travaillé sur l’Europe ou dressé un bilan de la première année d’Emmanuel Macron à l’Elysée, les Économistes atterrés posent une question sensible en cette période si particulière : De quoi avons-nous vraiment besoin ?

De quoi avons-nous vraiment besoin ?, le nouveau livre du collectif des Économistes atterrés, arrive à un moment idéal, au carrefour de deux événements majeurs : d’un côté la crise sanitaire de la COVID-19, de l’autre la campagne présidentielle. Celle-ci constitue le moment-phare de la vie politique française et reste l’époque idéale pour réfléchir sur les modèles de société (retraite, temps de travail, poids et rôle de la fonction publique, etc.). La crise de la COVID, quant à elle, a révélé des faiblesses structurelles du modèle néolibéral que l’on a suivi jusqu’à présent : baisse dangereuse de l’investissement public dans les domaines de la santé ou de l’éducation, problème de l’inégalité du logement, question du temps de travail, etc.
Durant les confinements, la question des besoins s’est posée avec la notion de « commerces essentiels » : si tout le monde est d’accord pour affirmer que la nourriture et le logement sont des besoins vitaux, que dire de la culture ? C’est cette question des besoins qui est au centre du livre, divisé en huit chapitres consacrés, entre autres, à la nourriture, au logement, au travail, etc.
Depuis des années maintenant, le collectif des Économistes atterrés démontre que les choix du néolibéralisme ne sont pas les seules solutions possibles. Contrairement à ce qu’affirment les économistes du néolibéralisme, qui aiment se présenter comme les tenants d’une vérité absolue et incontestable, cette doctrine n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Et les Économistes atterrés, dans chacun des chapitres de ce livre, dressent un bilan de quarante ans de politique néolibérale avant de faire des propositions pour rendre la société plus humaine, moins inégalitaire.

Le constat de la situation sociale française actuelle est sans appel. La politique néolibérale aboutit à une impasse. Les inégalités s’aggravent sans cesse. Les services publics, qui devraient être les garants d’un plus grande égalité, sont tellement maltraités par les coupes budgétaires et les dégâts du « New Public Managment » (qui ne considère les services publics que comme des coûts qu’il faudrait rationaliser, comme dans la tarification à l’acte pour l’hôpital) qu’ils ne peuvent plus assurer leur fonction primaire (on l’a vu avec l’hôpital lors de la crise sanitaire, qui est d’abord une crise de l’hôpital affaibli par les politiques néolibérales). Le choix de diminuer les taxes pour les plus riches entraîne la diminution d’aides sociales dont bénéficient les plus faibles.
En règle générale, au fil des chapitres (dont chacun contient un aperçu historique) se dessine un monde cohérent fait de choix politiques délibérés, qui privilégient les finances et les dividendes des actionnaires sur le social et la redistribution. En toute logique, le livre aboutit à un ultime chapitre consacré au « vivre-ensemble », puisque ces politiques aboutissent à un délitement du lien social, un individualisme renforcé et un enfermement, un isolement de chacun dans ses problèmes personnels.
Or, les solutions existent. D’autres choix sont faisables. Dans chaque chapitre, sur chaque sujet, après avoir fait un constat dont chacun pourra apprécier la justesse, les membres des Économistes atterrés font leurs propositions. Souvent, les économistes néolibéraux professent qu’ils détiennent la seule vérité, et que toute proposition sortant de ce qu’ils nomment « l’orthodoxie » est une utopie. Les Économistes atterrés nous prouvent ici (une fois de plus) le contraire en faisant des propositions claires, chiffrées et réalistes. Toutes leurs affirmations reposent sur des arguments précis étayés par de nombreuses recherches d’économistes.
Le monde que dessinent les Économistes atterrés est plus juste et plus humain. Un monde avec des exploitations agricoles à taille humaine et favorisant le bio. Un monde où dominerait le partage du travail. Un monde où tout le monde aurait accès à la culture. Un monde où une éducation publique équitable serait vraiment une priorité. Un monde où de meilleurs logements seront accessibles à tous, en tenant compte aussi bien des emplois disponibles que des solutions de transport.
De quoi avons-nous vraiment besoin ? est un livre où l’on retrouve les qualités habituelles des Économistes atterrés : la clarté, la solidité de l’argumentation, l’audace et l’humanisme des propositions.

De quoi avons-nous vraiment besoin ?, Les Économistes atterrés
Les Liens qui libèrent, octobre 2021, 250 pages

L’Amour flou : après le film, la série débarque le 8 novembre sur Canal Plus !

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Trois ans après la sortie de L’Amour flou en salles, Romane Bohringer réalise la série pour Canal Plus. Que se passe-t-il donc après ce choix un peu fou de vivre dans un même appartement séparé par la chambre de leurs deux enfants ? Romane, Philippe, Rose et Raoul ouvrent de nouveau les portes du « sépartement » et montrent comme ils s’aiment, se déchirent et apprennent à vivre les uns sans les autres tout en restant collés les uns aux autres. Mais cette utopie de la séparation joyeuse fonctionne-t-elle ? C’est toute la question sérieuse à laquelle Romane Bohringer répond avec humour et humilité aussi dans ce format court. A découvrir de toute urgence dès le 8 novembre sur Canal Plus !

Confusion des sentiments

Pendant 9 épisodes courts, Romane Bohringer raconte le quotidien de cette famille un peu folle qui ressemble finalement à beaucoup d’autres. En effet, ça dysfonctionne parfois, mais chacun s’interroge sur soi en s’interrogeant sur l’autre. Les névroses sont démultipliées car il est commun qu’une fois la porte fermée, chez soi l’on est soi justement, mais puissance 10. Ici, on s’amuse de ses névroses en les surjouant joyeusement, en les acceptant aussi. Ils se trouvent insupportables, se sont séparés, mais ne se quittent plus. C’est comme un immense plateau à ciel ouvert que ce « sépartement » où gravitent des acteurs et amis de l’ex-couple, où chacun s’amuse doucement, tranquillement. Même la mort, réelle, d’un chien, devient le symbole de cette folie-là, de ce flou des sentiments qui rend la vie plus intense peut-être. Le rythme est donc endiablé tout du long des 30 minutes que dure un épisode et qui se clôturent toujours par les deux voix de Philippe et Romane qui chantent cette « confusion des sentiments ».

Trait d’union

Romane et Philippe sont en plus à un tournant de leurs vies, désirant la « refaire », quel bien triste mot qui chez eux prend des allures de gag géant ! On voit ainsi Philippe Rebbot s’essayer à la politique avec de bien trop gros sabots ou Romane Bohringer s’essayer, elle, à la vie saine avant de claquer 600 euros dans des patates plus ou moins bios. Mais tout cela n’a que peu d’importance car dans le petit théâtre qu’est Montreuil ou le sépartement, ce qui compte est ce qui unit les êtres entre eux. On est du côté de la débâcle des sentiments, ils sont exacerbés, retournés, lessivés et toujours ils reviennent à la charge, même quand il s’agit d’ériger un mur ! Romane et Philippe s’échinent à chercher partout (enfin surtout elle) les traces de leur amour passé. Il y a les enfants et c’est pour eux, semble-t-il, comme un prétexte, que la flamme ne doit jamais s’éteindre. Les deux tentent donc de revenir aux origines de leur amour, mais aussi d’eux-mêmes. Le ton est doux-amer et c’est parfois bouleversant, comme de voir Philippe Rebbot se faire enfin confiance sur scène peu de temps après avoir vu Richard Bohringer monter lui-même sur scène.

Ensemble 

Tout est prétexte à être ensemble : les enfants, les amis, la famille. On veut cette communauté-là, elle est la vraie utopie de la série. Comment tenir ensemble, ne pas tenter le repli sur soi, la peur et l’ignorance de l’autre et de ses failles ? Romane Bohringer semble inépuisable à ce jeu-là, rebondissant d’une idée de vie à l’autre sans jamais s’arrêter. On croise alors des êtres infiniment passionnants et touchants comme ce médecin amoureux qui capture les insectes avec des crevettes pour ne pas les tuer ou cette amoureuse transie qui aime écouter Philippe réciter de la poésie. Eric Caravaca et Monica Bellucci sont exceptionnels à ce jeu-là, preuve d’un miracle permanent de drôlerie et de douceur que distille L’Amour flou.

Au final, tout est vrai, tout est faux. Jusqu’à ce mot « sépartement ». C’est à cet instant peut-être si fragile de l’illusion délirante… que la réalité s’invite. L’Amour flou, c’est le titre. A une lettre près, les yeux bien écarquillés, on était dans l’amour fou. Alors oui, c’est assez simple à voir, à écrire, à dire, mais c’est ainsi simple et fou. Comme La Guerre est déclarée parlait du lien invisible mais solide entre Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm, L’Amour flou prouve que le désamour n’est pas une fin en soi: « On s’est laissé / A un point de non retour/ Se déchirant / Cette fulgurance du désamour / [….] Mais je dois t’avouer /Que tu restes toujours mon amour » chante Mademoiselle K. Et c’est exactement cela, au-delà de la rupture amoureuse, pour Romane et Philippe la vie se poursuit, se refait, se défait peut-être à nouveau, et s’écrit encore et encore même après sept années de séparation. Rien n’est jamais grave, tout peut s’arranger, tant qu’il reste des sentiments à partager, des scénarios à écrire et à vivre !

L’Amour flou : Bande annonce

L’Amour flou : Fiche technique

Synopsis : Après 10 ans de vie commune, deux enfants adorés et un chien. Romane et Philippe se sont séparés. De cette aventure singulière, ils ont fait un film : L’AMOUR FLOU. Les voilà donc installés dans cette drôle de vie, qui par bien des aspects, se révèle miraculeuse : la menace de se séparer n’existant plus puisque c’est fait, les tensions entre Philippe et Romane semblent avoir disparu et ils parlent désormais le langage de l’amitié. Les enfants, quant à eux, semblent baigner dans le bonheur, leurs deux parents à portée de main. Mais le quotidien de la famille Rebbot-Bohringer est toujours aussi fou et flou.

Réalisation : Romane Bohringer
Scénario : Romane Bohringer
Interprètes : Romane Bohringer, Philippe Rebbot, Rose Rebbot-Bohringer, Raoul Rebbot-Bohringer, Monica Bellucci, Eric Caravaca, Richard Bohringer, Astrid Bohringer, Lou Bohringer, Aurélien Chaussade, Aurélien Venant, Martine Irzenski, Roland Rebbot
Photographie : Bertrand Mouly
Producteurs : Sophie Revil, Denis Carot
Sociétés de production : Escazal Films, Canal +
Durée : 9 x 30 minutes
Date de diffusion : à partir du 8 novembre 2021 sur Canal +
Genre : Comédie

France – 2021

De son vivant : « De la musique avant toute chose »

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Un jeune professeur de théâtre atteint d’un cancer incurable vit ses derniers mois entouré de sa mère et d’une équipe médicale très impliquée. Dans ce film à la fois sombre et lumineux, où la musique semble élevée au rang d’Art poétique, Emmanuelle Bercot livre une réflexion sur la fin de vie et sur la place que laissent les défunts dans l’existence de ceux qui leur survivent. Émouvant et éprouvant.*

Dans la vie comme au cinéma, il est tellement difficile d’évoquer la mort, de la montrer et d’en parler. Dans le service du professeur Eddé, la parole, justement, est libérée. « Mon principe absolu, c’est la vérité », dit-il. Entièrement dévoué à ses patients, il les accompagne avec une rare bienveillance : « La montagne qui est devant nous, je peux vous aider à la franchir. Je connais le chemin, il est rocailleux, mais on marchera ensemble, et je vous tiendrai la main. » Dévoué aussi à son équipe de soins palliatifs qu’il anime tel un chef de chœur. Médecins, aide soignants, infirmières, tous se retrouvent autour de lui pour verbaliser et partager leurs émotions, confrontés à la douleur des autres qui devient, dans une certaine mesure, un peu la leur.

Les soignants, réunis en table-ronde, s’autorisent à dire les mots qui les envahissent : « culpabilité », « impuissance », « courage », « solitude », « tristesse »… Une infirmière se reproche d’avoir pleuré : « Mon rôle c’est d’être solide, c’est d’être rassurante. » Ce à quoi le médecin répond : « Un malade qui vous voit émue ressent votre empathie. Si vous pleurez, n’ayez pas honte ».

Avec son aide, ils font également un travail pour comprendre que personne ne doit se sentir coupable si un malade a « choisi » – oui, c’est le terme – de « partir » seul. Cela arrive plus souvent qu’on ne le croit et c’est très difficile à vivre pour ceux qui restent. Même si l’on a accompagné un proche jusqu’à la toute fin de son voyage terrestre, c’est souvent seul, en effet, qu’il décide de quitter le monde des vivants. Plus les moments sont anodins – sortir fumer une cigarette, se restaurer, échanger quelques mots avec un médecin – plus grande est la culpabilité que l’on éprouve à n’avoir pas été là au moment fatidique… Et l’on ne comprend pas toujours bien qu’il s’agit sans doute d’un acte d’amour, de pudeur, de la part de celui ou celle qui nous quitte. C’est de tout cela qu’il s’agit dans ce film.

« Quand la musique est bonne… »

          « Dans ma volonté de réussir un film mélodramatique, explique la réalisatrice Emmanuelle Bercot, la dimension de la musique m’est apparue aussi fondamentale que celle du scénario, de la mise en scène ou de l’interprétation. Sans elle, pas de film ! » Et de poursuivre : « La musique devient un personnage à part entière qui porte, en les transcendant, les sentiments et les émotions des personnages, et fait surgir ce supplément d’âme que toute création recherche. »

En effet, dans cet hôpital et en particulier dans le service du professeur Eddé, la musique est présente à tous les étages. La bande-son couvre un large spectre. Dès le début du film, on rencontre le médecin, féru de jazz, entouré de ses soignants. Ils décompressent après une réunion difficile, grattant la guitare en chantant Lean on me de Bill Waters. Un peu plus tard, ils reprennent Bye bye love des Everly Brothers. Instantanément, la charge émotionnelle s’allège, se dissipe, redonne un sourire communicatif à l’équipe, comme à nous, spectateurs. Au moins pour un temps.

            « J’étais dans l’attente d’une émotion que je voulais « poignante », sans être mièvre ni pathétique, explique Emmanuelle Bercot. Avec sa sensibilité et sa détermination à servir le film, Éric [Neveux] a réussi à créer une bande originale qui épouse magnifiquement les mouvements de cette histoire, et l’amplifie. » Et de fait, la musique est partout. Même au plus mal dans sa chambre d’hôpital, Benjamin écoute Gershwin, Rhapsody in Blue, ou reçoit un guitariste qui lui joue Armstrong, Let my people go. Le Professeur se rend à des concerts de jazz et partage son expérience avec son patient alors que la mère de Benjamin (Catherine Deneuve) écoute du blues pour adoucir sa peine… Rien de triste, on vous dit !

La pratique de la musique fait pleinement partie de thérapie. Même si elle ne guérit pas, elle soulage. Les soignants chantent aussi pour les malades. Façon de dire que la vie doit régner dans ces lieux où l’on accompagne le plus longtemps possible, dans l’apaisement, ceux dont ce sera la dernière demeure.

Le chant, les instruments, la danse également, servent de soupape émotionnelle pour supporter l’insupportable, pour chercher à l’apprivoiser. Des danseurs de tango tournoient pendant que la chimio coule dans les veines des malades. Un xylophone accompagne un violon. Les gros plans immortalisent les sourires, éclairent les visages, s’attardent sur le jeu de jambes tourbillonnant. Et l’on se surprend à fredonner avec les patients, au milieu de la salle des traitements, comme si tout allait bien, ou presque…

La bande-son, remarquable, chemine des gospels aux standards du jazz en passant par de la variété réconfortante. On retient en particulier l’envoûtante reprise piano-voix de Voyage voyage par Anja Franziska Plaschg, la chanteuse autrichienne de Soap & Skin. Son timbre, son accent, son phrasé, se jouant des accords mineurs et discrètement discordants, finissent toujours par rétablir l’harmonie. Et quelle harmonie ! Un bouleversement pour la génération X qui a bien dans l’oreille l’interprétation pop de Desireless en 1987 . Totalement revisitée, la version de Soap & Skin, extraite de l’album Narrow (2012), confère à ce tube cultissime des années 80 quelque chose d’étrange et de fantastique, à la fois sombre et éclairé de l’intérieur. Quant aux paroles de Jean-Michel Rivat, « voyage éternellement, dans l’espace inouï de l’amour », elles prennent une tout autre dimension – tragique, magnifique, bouleversante – qui signe musicalement le film.

La vie et le théâtre mêlés

De l’été à l’hiver, De son vivant se découpe en quatre saisons. Autant d’étapes qui permettent de suivre Benjamin / Benoit Magimel, au fil de ses traitements, de sa décrépitude physique et de son cheminement personnel vers la fin de son existence.

Prof de théâtre, il prépare ses élèves au Conservatoire, leur fait répéter Romeo et Juliette ou Andromaque, les fait improviser aussi. Magimel, marqué et amaigri, offre une palette d’émotions d’une rare intensité, à la hauteur de ce rôle éprouvant. Toujours juste, il ne tombe jamais dans le pathos, dose savamment ses effets et nous conduit, nous aussi, à accepter l’idée qu’il va quitter l’écran.

Tout en poursuivant son activité professionnelle, en allant jusqu’au bout de ses forces, en étant aimé et même un peu amoureux de Eugénie (Cécile de France) qui lui offre quelques ultimes instants d’amour, Benjamin passe par les états successifs que connaissent les gens souffrant de longue maladie : sidération, révolte, acceptation, résignation.
Ses élèves grandissent en même temps que leur professeur s’amoindrit. Ils improvisent sur divers sujets, dont celui de la mort, qui résonne particulièrement chez lui. Les scènes de théâtre sont puissantes, déstabilisantes. Elles sonnent vrai. Elles sont vraies ! Dans un ultime message, Benjamin leur fait dire par sa mère  : « Soyez généreux et authentiques et au plus près de votre être profond […] Accomplissez-vous. »

À travers lui, ce sont aussi ses proches que l’on côtoie. Sa mère, d’abord, omniprésente, aimante et impuissante, à laquelle Catherine Deneuve prête sa détresse majestueuse. Son fils, qu’il n’aura jamais connu, mais qu’il « retrouvera » dans un ultime moment de partage à travers la musique. Sur le chemin du pardon et de la réconciliation, les paroles et la mélodie de Sinead O’Connor, Nothing compares to you, n’ont jamais été aussi chargées de sens. Sans pour autant être vraiment tristes.

On l’aura compris, ce n’est pas un film mortifère qu’a voulu tourner Emmanuelle Bercot, c’est un film sur la vie et sur la mort, dans ce qu’elles ont de plus simple et complémentaire. Comme les paroles que le Professeur Eddé invite son patient à prononcer : « Je me permets de vous suggérer cinq mots que l’on peut dire à ceux qu’on aime avant de partir : pardonne-moi, je te pardonne, je t’aime, merci, au revoir. »

Bande-annonce : De son vivant

* En salle le 24 novembre

 Fiche technique : De son vivant

Réalisation : Emmanuelle Bercot
Scénario : Emmanuelle Bercot et Marcia Romano
Photographie : Yves Cape
Musique : Éric Neveux
Productuers : Denis Pineau-Valencienne et François Kraus
Sociétés de production : Les Films du Kiosque, StudioCanal et France 2
Société de distribution : StudioCanal
Pays d’origine : France
Genre : Drame
Durée : 120 min

« Compartiment n° 6 » : voyage au bout de la Russie

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Grand Prix au dernier Festival de Cannes (avec Un héros d’Asghar Farhadi), Compartiment n° 6 est le deuxième film du réalisateur finlandais Juho Kuosmanen, après Olli Mäki en 2016. Adapté du roman de Rosa Liksom, le film est une plongée délicate dans la Russie et dans l’altérité humaine.

Synopsis : Laura (Seidi Haarla), Finlandaise, embarque à bord du train Moscou-Mourmansk, à la recherche de pétroglyphes. Elle y rencontre Ljoha (Yuri Borisov), un Russe qui partage sa voiture-couchette. En dépit de leurs différences, les deux êtres se rapprochent.

Histoire d’un regard

Le cinéma de Juho Kuosmanen est un cinéma des petites choses. Un cinéma qui va à l’essentiel, sans fioritures. Un cinéma qui ne cherche pas à créer l’extraordinaire. A priori, rien de spectaculaire donc. Pourtant, la beauté est là, dans cet épurement, dans ce presque rien. Comme dans un haïku, tout naît d’une sensation. Ainsi, les craintes et les joies de Laura se forment à travers son regard étranger. Ses peurs et ses instants de bonheur prennent sens de par son regard émerveillé sur tout ce qui l’entoure. En effet, la jeune femme scrute la Russie ainsi que ses habitants. Elle cherche à sonder avec émotion les images qui s’offrent à elle, aussi banales qu’elles puissent paraître.

De fait, Laura est comme une enfant. Son regard est admiratif, captivé, fasciné. Son regard qui découvre ce pays pour la première fois. Et, comme pour savourer chaque instant de ce périple, pour l’inscrire dans la pérennité, la jeune femme tente d’éterniser ses impressions en les filmant. La caméra de Laura se transforme en une boîte à souvenirs, suspendus dans le temps. Un accès direct entre son regard et le monde et entre celui-ci et l’intimité de ses sensations. Ces images, qui seront volées par un passager du train, rappellent que, parfois, l’immatérialité des sens l’emporte. Le film semble dire qu’il faut vivre au présent et observer le monde avec un regard toujours renouvelé.

La prose de Moscou-Mourmansk et de la petite Laura de Finlande

Dans la veine des grands récits ferroviaires du cinéma et de la littérature, Compartiment n° 6 est une ode délicate au monde du voyage. L’œuvre sonne comme un doux hommage à la simplicité ordinaire du train qui suscite pourtant des rencontres extraordinaires. Extraordinaires justement parce que différentes : des rencontres qui s’inscrivent hors du temps, hors de la banalité du quotidien. Finalement, le voyage de Moscou à Mourmansk est tel un parcours initiatique spirituel. Une parenthèse décisive dans la vie de Laura. Mais une parenthèse avant tout puisque le voyage prendra fin. Il y aura toujours un avant et un après cette longue traversée.

C’est avec beaucoup de poésie que se dévoile donc la Russie, terre sacrée et quasi allégorique. Dans Compartiment n° 6, la Russie est tout autant abstraite que concrète. Si elle symbolise la recherche archéologique réelle de Laura, elle incarne avec beaucoup plus de force sa quête personnelle de sens à plus large échelle. Finalement, les pétroglyphes deviennent rapidement un prétexte pour la jeune femme : elle se cherche d’abord, avant de chercher les traces des autres. Contrairement à ce qu’elle dira à son compagnon de route, ce n’est pas le passé de l’humanité qui fait ce qu’elle est aujourd’hui mais bien ses rencontres présentes, à l’instar de sa rencontre avec Ljoha.

Plus loin que la nuit et le jour

D’emblée, la rencontre avec Ljoha se place sous le prisme de la peur. Dès leur premier échange, le jeune homme se montre entreprenant et Laura prend peur. Comme par un coup de dés hasardeux et providentiel, la jeune Finlandaise est contrainte de rester dans le compartiment, faute de place à bord du train. Petit à petit, la gêne du départ se transforme en un étrange sentiment : Laura est intriguée par son colocataire éphémère. Elle finit par voir plus loin que sa vulgarité initiale. Au fil de l’avancée du train et des arrêts de celui-ci, les deux jeunes gens se dévoilent l’un à l’autre. Par l’énigme qu’incarne cet inconnu et que Laura tente de sonder, c’est elle-même qu’elle souhaite comprendre.

Compartiment n° 6 devient presque une métaphore. Une façon imagée de parler des rapports humains. Dans notre époque actuelle où les échanges avec autrui semblent de plus en plus complexes, marqués par une profonde solitude, Juho Kuosmanen filme des êtres, simplement. Des visages et des corps beaux puisque naturels. La force du film réside dans cette candeur. Loin d’un glamour superflu, Compartiment n° 6 est une œuvre libre qui invite le spectateur à prendre son temps, à découvrir l’autre. Parfois, c’est dans la fugacité que tout un chacun apprend le plus. Il suffit de voir au-delà des différences et des enveloppes qui couvrent nos êtres les plus profonds.

Bande-annonce – Compartiment n° 6

http://www.youtube.com/watch?v=tcQioQG78RE&t=7s

Fiche technique Compartiment n° 6

Réalisation : Juho Kuosmanen
Scénario :  Andris Feldmanis, Juho Kuosmanen et Livia Ulman, d’après le roman de Rosa Liksom
Interprétation : Seida Haarla (Laura), Yuriy Borisov (Ljoha)
Durée : 1h46
Genre : Drame
Date de sortie : 03 novembre 2021
Pays : Finlande, Allemagne, Estonie, Russie

« Morgue pleine » : insondable guêpier

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Avec Morgue pleine, Max Cabanes et Doug Headline adaptent un polar à tiroirs de Jean-Patrick Manchette. Alors qu’il envisage de se retirer des affaires, l’enquêteur Eugène Tarpon se greffe malgré lui à une affaire criminelle bien plus compliquée qu’il n’y paraît…

Paris, printemps 1973. Le temps est maussade. L’enquêteur privé Eugène Tarpon envisage de fermer boutique et de retourner en province. Il faut dire que les clients sont rares, pour ne pas dire inexistants. L’ex-gendarme n’a d’ailleurs plus un radis sur son compte en banque. Il s’alcoolise pour oublier. Ses échecs professionnels, mais aussi son passé sulfureux, où il répondit un jour à un manifestant armé d’un pavé par une grenade qui le laissa sans vie. Le héros créé par Jean-Patrick Manchette traverse les premières pages de Morgue pleine comme un homme désincarné. Il n’écoute pas les propositions de Foran, qu’il éconduit vigoureusement, et se désintéresse complètement du sort d’un gérant d’une boîte de jazz-rock régulièrement racketté. C’est la sculpturale « Memphis Charles », cascadeuse pour le cinéma, qui va finalement parvenir à éveiller sa curiosité en lui racontant avoir retrouvé sa colocataire égorgée, tout en précisant aussitôt qu’elle ne peut appeler la police en raison de la drogue et des explosifs qui se trouvent à leur domicile.

Là est le début d’une enquête aux multiples inconnues, où un enquêteur sur le fil du rasoir (alcoolisé, ruiné, en manque de sommeil, puis kidnappé et affamé) va devoir démêler le vrai du faux avec l’aide d’un journaliste juif, Jean-Baptiste Haymann, qu’il vient à peine de rencontrer. Eugène, « un homme brisé par l’alcool et le remords » (d’après le commissaire Coquelet), est bientôt enrôlé par Gérard, le frère de Louise, la colocataire assassinée. Cette dernière menait une vie des plus romanesques, puisqu’elle travaillait dans l’industrie pornographique et était la fille d’une prostituée et d’un suicidé. Enfin, bien que les soupçons se portent naturellement sur « Memphis Charles », l’enquêteur ne semble pas donner de crédit à cette piste… Tous ces éléments ont leur importance et vont irriguer la trame narrative de Morgue pleine, peuplée de personnages négatifs, dysfonctionnels ou abîmés par la vie. Très découpée et bavarde – l’album est rempli de cartouches dûs au narrateur Eugène Tarpon –, l’adaptation de Max Cabanes et Doug Headline ne manque ni d’humour ni de rebondissements. Il faudra d’ailleurs en attendre les dernières pages pour comprendre précisément de quoi il retourne.

Morgue pleine fonctionne essentiellement grâce à son anti-héros (« Je suis entre les mains d’un ex-gendarme de province totalement inculte », dira « Memphis Charles »). Lassé par une carrière qui ne décolle pas, miné par une hygiène de vie délétère, désormais observé par la police et filé par des inconnus, Eugène Tarpon va mettre les pieds dans des milieux où la vertu n’a plus voix au chapitre : c’est le cas de l’industrie pornographique au sein de laquelle il enquête, mais aussi de la famille de celle qu’on appelait « Griselda ». Apparaissant souvent dépassé par les événements, bien plus réactif que pro-actif, l’enquêteur accompagne en fait le lecteur autant en qualité d’acteur que d’observateur. Finalement, le one-shot de Max Cabanes et Doug Headline s’avère dense, freudien, plutôt astucieux, mais probablement trop verbeux (trop littéraire ?). Cette impression est d’ailleurs renforcée par le découpage des planches, souvent en neuf cases, et le manque d’aération d’un récit où le texte l’emporte clairement sur l’image.

Morgue pleine, Jean-Patrick Manchette, Max Cabanes et Doug Headline
Dupuis, octobre 2021, 104 pages

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3.5

« Le Venin dans la plume » : Drumont, Zemmour, l’histoire en extension ?

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Initialement paru en septembre 2019, Le Venin dans la plume bénéficie d’une réédition qui tombe à point nommé. Candidat non déclaré aux prochaines élections présidentielles, Éric Zemmour ne cesse en effet d’imposer ses thèmes de prédilection au cœur du débat public : prénoms étrangers, remigration, peine de mort… À la fois conservateur, identitaire et libéral, il est le dépositaire d’un discours conçu en écho de celui de Jean-Marie Le Pen, mais aussi, et c’est le postulat de Gérard Noiriel, du célèbre auteur antisémite Édouard Drumont.

L’histoire passe-t-elle sans cesse les mêmes plats ? À la lecture de l’ouvrage du directeur d’études à l’EHESS Gérard Noiriel, il est permis de le penser. L’auteur rappelle ainsi les similitudes de parcours entre les polémistes Éric Zemmour et Édouard Drumont : issus d’un milieu modeste, tourmentés par le mépris de classe, ayant à cœur de s’établir en auteurs respectés, jouant volontiers de provocations, obsédés par des ennemis intérieurs et extérieurs putatifs – les Juifs pour Drumont, les Musulmans pour Zemmour, leurs idiots utiles pour les deux –, ils ont profité de bouleversements médiatiques pour démocratiser leurs idées et promouvoir leur personne. Chez Édouard Drumont, cela s’est manifesté à travers l’essor des journaux et un succès littéraire intitulé La France juive (mais aussi un duel à l’épée avec le patron de presse Arthur Meyer). Pour Éric Zemmour, il y eut la presse écrite, les émissions radiophoniques, mais surtout les joutes télévisuelles, dont celles des émissions de Thierry Ardisson ou d’On n’est pas couché, où il bénéficia d’une tribune exceptionnelle (sans compter les procès à la suite desquels il put se victimiser à bon compte).

En bon historien, Gérard Noiriel est conscient que les situations d’Éric Zemmour et Édouard Drumont ne sont pas strictement superposables. Les deux polémistes ont dû composer avec les réalités de leur temps. Le directeur de La Libre Parole pouvait sous-titrer son journal d’un limpide « La France aux Français », multiplier les attaques ad hominem et étayer ses propos antisémites, déployés sans ambages, d’arguments physiognomoniques. Le journaliste du Figaro procède plus discrètement : victime autoproclamée de la bien-pensance, auteur réactionnaire admirateur des grands hommes de France, critique envers les femmes et les homosexuels, il aimerait restaurer une vision romanesque de l’histoire de France et s’en prend d’ailleurs ouvertement aux universitaires (historiens, sociologues, démographes), qui formeraient un cercle fermé véhiculant une doxa fallacieuse. Si les deux hommes ne placent pas le curseur au même niveau, ils emploient toutefois des chevilles rhétoriques similaires. Gérard Noiriel décortique ainsi la manière dont leur discours se structure et les motifs qui s’y fondent. L’opposition entre le « nous » et le « eux » ou l’énonciation de la décadence de la France, soumise à des ennemis bien identifiés (le traître juif, le « grand remplaçant » musulman), constituent les principaux traits d’union entre les deux polémistes.

Bien entendu, rapprocher deux périodes si éloignées, la IIIe République naissante et la Ve République moderne, ne se fait pas sans soupçon d’anachronisme. C’est la raison pour laquelle Gérard Noiriel développe son argumentaire avec prudence, en épinglant aussi bien les points communs que les différences de perspective qu’instituent les cas Éric Zemmour et Édouard Drumont. Cela étant, force est de constater que la terminologie employée par l’un à l’endroit des Juifs trouve un écho confondant dans celle utilisée par l’autre à l’égard des Musulmans. De la même manière, le fait de penser la France comme un personne, de porter sur elle un regard essentiellement identitaire, de refuser d’en accepter les évolutions et les métissages tend à amalgamer deux discours pourtant séparés par plus d’un siècle (qui a vu l’antisémitisme brutalement invalidé et l’islamophobie prendre un essor alarmant). Le Venin dans la plume n’est certainement pas l’ouvrage le plus pertinent de Gérard Noiriel. Il pourrait pourtant se ranger parmi les plus utiles, tant il effeuille la rhétorique zemmourienne et la replace dans une glaçante perspective historique.

Le Venin dans la plume, Gérard Noiriel
La Découverte, octobre 2021, 256 pages

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3.5

« Les Fascistes américains » : le totalitarisme chrétien en mouvement

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Chris Hedges se penche sur l’extrême droite chrétienne américaine. Prix Pulitzer et ancien correspondant de guerre pour le New York Times, l’essayiste réaffirme dans Les Fascistes américains l’importance politique d’une mouvance fondamentaliste aux velléités hégémoniques et totalitaires.

L’enquête que Chris Hedges consacre à la droite chrétienne américaine laisse peu de place à la nuance. Le journaliste et essayiste décrit une minorité active cherchant à imposer ses vues théocratiques au mépris des lois démocratiques et des enseignements scientifiques. Il évoque la requalification des femmes, soumises et dégradées, et l’impossibilité pour ces crypto-fascistes religieux de prendre langue avec des individus porteurs d’une opinion discordante. « Malgré la guerre sainte qui les oppose, la droite chrétienne et les islamistes radicaux se ressemblent de plus en plus. Ils partagent les mêmes obsessions. Ils ne tolèrent aucune autre croyance que la leur. Ils mènent une guerre contre les arts et l’expression culturelle. Ils cherchent à faire taire les médias. Ils prônent la soumission des femmes. Ils pratiquent une répression sexuelle sévère. Ils tendent à s’exprimer par la violence. »

Sur le plan politique, ce qui interpelle peut-être le plus, c’est la manière dont le parti républicain a été noyauté par cette droite chrétienne dont on a pu retrouver certains ambassadeurs lors de l’invasion récente du Capitole. Dotés d’une influence indexée à leur mainmise médiatique, les dominionistes rêvent d’initier une mutation de la démocratie occidentale vers une gouvernance régie par les principes religieux. « Les dominionistes contrôlent aujourd’hui au moins 6 réseaux de télévision nationaux, dont chacun atteint des dizaines de millions de foyers, et la quasi-totalité des 2 000 stations de radio religieuse du pays. S’y ajoutent des Églises, dont celles qui sont affiliées à la Southern Baptist Convention. Le dominionisme cherche à redéfinir certains termes et concepts démocratiques et chrétiens traditionnels pour les adapter à une idéologie qui prône une prise du pouvoir politique par les fondamentalistes extrémistes. »

Chris Hedges va même plus loin, en racontant comment les convertis sont peu à peu coupés de leurs relations sociales passées et enfermés dans une bulle cognitive ne faisant que confirmer des opinions, parfois extrêmes, patiemment inculquées et martelées. L’auteur revient abondamment sur le « recrutement » de personnalités vulnérables, ayant trouvé dans la mouvance fondamentaliste un baume apaisant, à la suite d’épreuves traumatisantes. Le conditionnement des enfants, notamment à travers la scolarité à domicile, le vernis scientifique anti-évolutionniste, les sympathies envers des groupes ouvertement racistes tels que le KKK, les lectures intégristes des récits de l’Exode ou de l’Apocalypse viennent compléter un tableau glaçant, où endoctrinement, prosélytisme et repli identitaire/religieux semblent marcher de pair.

Les effets pervers induits par cette droite chrétienne sont légion. Homophobie, hyper-masculinité, ennemis imaginaires, création de forces paramilitaires, profits financiers colossaux, intolérance vis-à-vis des autres croyances ne sont que quelques-unes des nombreuses problématiques soulevées par Chris Hedges. L’auteur note par exemple : « Dans les manuels publiés par Abeka, importante maison d’édition fondamentaliste, les croyances religieuses des Africains sont qualifiées de « fausses » ; l’hindouisme, lui, y est jugé « païen » et « maléfique ». Selon un manuel d’histoire de septième année publié par Bob Jones University Press, la rareté des conversions au christianisme en Afrique est due « à l’emprise de Satan sur les populations du continent ». Un manuel d’histoire du monde paru chez Abeka attribue la pauvreté et le chaos politique qui affligent la plus grande partie de l’Afrique à une foi insuffisante. »

Les Fascistes américains ne dresse pas seulement le constat accablant des conservatismes chrétiens. Perçu à l’aune du trumpisme, l’ouvrage de Chris Hedges corrobore une lecture politique selon laquelle certains groupes adopteraient volontiers une posture à la fois victimaire, communautariste, dogmatique et radicale. Les connivences politiques des chrétiens évangéliques américains ne souffrent par ailleurs aucune ambiguïté. « Comptant pour 28 % de l’électorat américain, ils ont appuyé l’ancien président, lors des élections de 2016 et 2020, à hauteur de 80 %. Même si la part de la population américaine blanche s’identifiant comme chrétienne est en déclin (ils ne seraient plus que 43 % aujourd’hui), leur influence sur le Parti républicain demeure incontestée : ils représentent près de 90 % des élus du Grand Old Party au Capitole. »

Les Fascistes américains, Chris Hedges
Lux, novembre 2021, 294 pages

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3.5

Texas et Le Démon de l’or : le prix de la cupidité

Sidonis nous revient avec une livraison toute fraîche de westerns, et on ne s’en lasse pas ! Les deux sorties démentent en outre l’image stéréotypée du western : d’une part une comédie menée à cent à l’heure, signée George Marshall ; d’autre part une œuvre hybride et inclassable réalisée par S. Sylvan Simon. Une époque et des comédiens (Glenn Ford, en particulier) en constituent le terreau commun. Pour le reste, voici deux visages radicalement différents d’un genre né en même temps que le septième art lui-même et qui, depuis lors, n’a jamais cessé de nous étonner… et nous émerveiller. 

Texas (George Marshall, 1941) : western allègre

Synopsis : Toute la ville d’Abilene fête l’arrivée du chemin de fer. Si Windy Miller laisse croire qu’il y a fortement contribué pour le bien de la communauté, il poursuit surtout un objectif personnel : s’enrichir, quitte à écraser ceux qui constituent un obstacle. Ainsi, force-t-il la main à des éleveurs texans pour acheter leur bétail à très bas prix et à le convoyer par ses propres moyens. Nouveaux en ville, Dan Thomas et Tod Ramsey, d’anciens soldats confédérés, compromettent ses plans…

Dans les suppléments du DVD/Blu-ray (lire plus bas), le regretté Bertrand Tavernier résume parfaitement le film en parlant d’un western « allègre », truffé de péripéties (« de quoi remplir trois ou quatre films »). Réalisé en 1941 (à presque deux mois jour pour de la déclaration de guerre américaine contre l’Empire japonais), Texas est une œuvre signée George Marshall. Le metteur en scène, dont la carrière couvre six décennies et compte plus d’une centaine de productions pour le cinéma, a débuté sa carrière à l’ère du muet, dans les années 1910. Le qualifier de vétéran à l’époque qui nous intéresse est donc un euphémisme. Aucun genre cinématographique ne lui est étranger et il réalisa un grand nombre de westerns à l’époque muette, mais l’homme avait néanmoins une inclination naturelle pour la comédie. Il y dirigea les plus grandes stars de l’époque, de Laurel et Hardy à W.C. Fields, en passant par Jerry Lewis et Bob Hope.

Ce goût personnel déborda régulièrement dans les autres styles auquel il s’attaqua, et le western n’y fait pas exception. Texas en est une démonstration évidente. Comme souligné par Bertrand Tavernier, en 1h30 ce western qui ignore les scènes superflues, déroule simultanément plusieurs intrigues sur un rythme particulièrement enlevé, avec un punch d’enfer et un humour parfaitement assumé. D’ailleurs, plusieurs séquences semblent tout droit sorties d’une comédie burlesque du cinéma muet, celle du combat de boxe en représentant l’acmé.

Texas comprend néanmoins bon nombre des codes habituels du western, et son scénario est tissé sur un arrière-plan historique intéressant et fort sérieux – même s’il n’est pas exploité autrement que comme toile de fond. L’action se déroule en effet en 1866, juste après la fin de la guerre de Sécession. Le pays est en ruine et la population est affamée. Le bétail ne peut plus être acheminé vers les métropoles car les lignes de chemins de fer ont été détruites. Il faut dès lors faire appel à de courageux convoyeurs qui, du Texas, entreprennent un voyage dangereux car le bétail est l’objet de bien des convoitises… En quête d’une nouvelle vie, Dan Thomas et Tod Ramsey, deux vétérans confédérés sans le sou, partent pour le Texas. Comme on l’a dit, George Marshall construit sur cette trame linéaire plusieurs autres intrigues secondaires (les deux amis qui passent de chaque côté de la barrière de la loi, le convoiement du bétail, les multiples arnaques et combines de chaque personnage, la concurrence pour l’amour d’une femme, etc.), sur un ton qui demeure léger tout du long.

Le vétéran Marshall dirige dans ce film deux comédiens à l’aube d’une carrière promise à un bel avenir. Les deux amis sont en effet interprétés par William Holden (dont c’est la septième apparition à l’écran), antihéros sympathique qui est clairement le personnage principal du film, et un Glenn Ford (neuvième apparition) très discret à l’exception du dernier quart d’heure. Il est amusant de constater que l’ordre d’importance des deux comédiens sera inversé sept ans plus tard dans La Peine du talion. Comme souvent dans ce genre de productions, Texas compte également plusieurs seconds rôles savoureux – dans ce cas-ci, plus savoureux que les rôles principaux à vrai dire assez conventionnels. Parmi ces character actors, il faut mentionner Claire Trevor (Key Largo, La Chevauchée fantastique, Marché de brutes) dans le rôle de « Mike » King, femme au caractère bien trempé, George Bancroft (L’Assommeur, Les Anges aux figures sales, L’Extravagant Mr. Deeds) en homme d’affaires faussement généreux, et Edgar Buchanan qui hérite du meilleur rôle, celui d’un improbable dentiste (Tavernier et Brion nous apprennent que l’acteur le fut dans la vie civile !) qui bouffe ses mots et entube tout le monde. On le retrouvera dans Le Démon de l’or (lire ci-dessous), mais aussi dans La Peine du talion avec Ford et Holden, notamment.

Tourné rapidement et sans ambition démesurée, Texas n’est certes pas un immense western, mais il est mené de main de maître et son énergie débordante ainsi que sa bonne humeur « font le boulot ».

SUPPLÉMENTS

Dans les bonus proposés par Sidonis, on retrouve deux fidèles collaborateurs de l’éditeur, Bertrand Tavernier et Patrick Brion. Le premier, dont c’est la dernière présentation avant son décès, apparaît physiquement diminué mais très enthousiaste, et sa mémoire toujours aussi encyclopédique. Le cinéaste nous rappelle la carrière peu commune de Marshall et insiste sur la tonalité résolument humoristique du film, même si, comme dans toute bonne comédie, le sous-texte est des plus sérieux : la naissance du capitalisme et la recherche du profit à tout prix. C’est en effet ce qui distingue les deux protagonistes du film et finit par désagréger leur amitié. Tavernier dresse aussi un bref parallèle avec La Loi du talion, tourné sept ans après Texas : des comédiens identiques mais un propos qui s’est considérablement assombri. Enfin, il attribue 80% des mérites du film à Marshall, partant de la constatation que le scénario lui ressemble bien plus qu’aux deux scénaristes principaux, Horace McCoy et Michael Blankfort, certes talentueux mais plutôt spécialisés dans des sujets sérieux. Le réalisateur français ajoute enfin que Marshall fut jadis considéré comme « le metteur en scène le plus dangereux d’Hollywood », car il insistait pour que ses comédiens exécutent eux-mêmes la plupart des cascades dans ses films. Cela créa des conflits, notamment avec Glenn Ford… cependant vite résolus puisque l’acteur tournera encore maintes fois sous sa direction.

C’est ensuite au tour de Patrick Brion, qui nous parle de Texas sous un angle différent. Il resitue en effet ce western dans une période de renouveau pour le genre, après une « éclipse » (1928-1938) non de production mais de qualité, pour reprendre ses termes. Il rappelle également le contexte international de ce film sorti à la veille de l’entrée en guerre des États-Unis. Brion s’étend lui aussi sur la carrière de George Marshall, dont il révèle quelques anecdotes de tournage cocasses qui témoignent du caractère fantasque et non-conventionnel du cinéaste, et nous donne envie de revoir d’autres de ses œuvres, certaines fort connues comme Femme ou Démon (Destry Rides Again/1939), d’autres beaucoup moins (Le Sang de la terre/Tap Roots, 1948).

Le Démon de l’or (S. Sylvan Simon, 1949) : pistes brouillées 

Synopsis : Afin de garder pour lui seul le secret de l’emplacement d’une fortune gigantesque en or, Jacob Walz n’hésite pas à abattre trois hommes, dont son meilleur ami. De retour à Phoenix, il ne peut cacher sa soudaine richesse. Si toute la ville épie ses moindres faits et gestes, Julia Thomas se montre plus habile que ses concitoyens. Elle séduit Walz et, sans que son mari ne soit jamais très loin, entreprend de le manipuler de manière à découvrir l’emplacement de l’or… 

Tourné à la fin de la même décennie, Le Démon de l’or fut initialement confié (sous le titre de Bonanza) au même George Marshall, qui finit par claquer la porte en laissant son producteur, S. Sylvan Simon, qui marchait un peu trop sur les plates-bandes du vétéran, reprendre les rênes. Autre point commun entre les deux films, on y retrouve Glenn Ford mais aussi le dentiste de Texas, Edgar Buchanan, même si son rôle est cette fois très réduit. Enfin, le thème de la cupidité et la corruption de l’argent se trouve au cœur des deux histoires. Le comparatif s’arrête là, et pour cause ! Le Démon de l’or (Lust for Gold) est un western à nul autre pareil, une véritable curiosité.

Le film s’articule en effet autour d’une déconcertante structure en plusieurs parties, chacune évoluant dans un style sensiblement différent ! Après une longue première partie contemporaine, sorte de grand jeu de piste (un homme tente de retrouver une mine d’or, perdue dans les montagnes de l’Arizona, ayant appartenu à son grand-père) mené par un comédien peu connu (William Prince), démarre soudain un flash-back qui constitue le cœur du récit. On y découvre enfin les deux stars du film, Glenn Ford et Ida Lupino, dans une intrigue au croisement du western (un peu) et du film noir (beaucoup). Ford interprète en effet le grand-père, Jacob Walz, surnommé « Dutch » par ignorance par les habitants de Phoenix (il est en réalité d’origine allemande… or Ford lui-même avait des origines néerlandaises !). Walz est une fieffée crapule qui, après avoir suivi deux hommes trop bavards à la recherche de la fameuse mine, les abat (ainsi que son complice, interprété par Buchanan) sans état d’âme une fois la découverte réalisée, s’appropriant la mine et son fabuleux magot. De retour en ville, suivi sans relâche par la population entière obnubilée par son or, il va tomber dans les mailles de la manipulatrice en chef, Julia Thomas (Lupino). Mariée à Pete (Gig Young), un homme sans relief qu’elle domine aisément, elle écarte celui-ci pour séduire Walz, qui tombe dans le piège. Le jeu du chat et de la souris qui s’ensuit se terminera plus tard de manière tragique. Le film revient alors au temps présent placé sous le signe du thriller, un épilogue… qui n’en est pas vraiment un, le héros échouant dans sa quête et la voix off nous annonçant amicalement que l’histoire s’arrête là !

Le Démon de l’or, surtout plombé par une première partie trop longue et alambiquée qui nourrit une frustration par rapport au flash-back bien plus intéressant, n’en demeure pas moins un western passionnant. Non seulement par sa structure et son hybridité stylistique, mais aussi grâce à la prestation des deux comédiens principaux. Stars habituées aux rôles positifs, Ida Lupino et Glenn Ford se présentent ici dans un contre-emploi délicieux, la première en femme vénale et retorse, adepte des trahisons à répétition, le second (qui joue la même année un autre rôle peu reluisant dans La Peine du talion) en meurtrier mal dégrossi, qui se fait rouler avant de prendre une revanche sadique. Voir ces deux comédiens donner le meilleur d’eux-mêmes dans des rôles aussi inattendus représente assurément le grand intérêt du film !

SUPPLÉMENTS 

Patrick Brion rempile dans les bonus de ce second western, resituant ce dernier dans une période faste pour le genre, avec beaucoup de films tournés par de grands (et moins grands) réalisateurs américains… mais Lust for Gold occupe néanmoins une place tout à fait particulière dans l’histoire du genre. Le spécialiste revient également sur les circonstances qui ont entraîné le remplacement de George Marshall sur le plateau par S. Sylvan Simon, dont c’est par ailleurs le dernier long-métrage, puisqu’il décédera deux ans plus tard d’un arrêt cardiaque, à l’âge de 41 ans. Avant de s’attarder à la structure étonnante du film et à l’apparition tardive des stars (il confie avoir cru s’être trompé de film lors du premier visionnage !), Brion nous apprend qu’il est basé sur une légende réelle, celle de la fabuleuse mine du Hollandais perdu, supposément située dans les monts de la Superstition en Arizona, où une partie du film fut tournée. Le personnage de Jakob Waltz (son nom a été légèrement modifié en « Walz » dans le film) est d’ailleurs lui aussi bien réel. On se demande ce que le bougre aurait pensé de sa représentation filmique peu flatteuse !

Le critique de cinéma François Guérif prend ensuite le relais pour une seconde présentation du film. Lui aussi revient évidemment sur son originalité, soulignant l’amoralité de tous les personnages obsédés par l’appât du gain et le fait que la progression du récit est basée sur une série d’assassinats (ce qui renforce l’idée de la malédiction de l’or). Le film ne nous offre en outre aucune résolution, ni à l’enquête, ni au jeu de piste, ni au sort des personnages, et même Walz n’est pas clairement puni pour ses crimes (il disparaît simplement). Une négation des conventions cinématographiques pour le moins culottée ! Guérif rappelle également qu’à l’époque, Glenn Ford interpréta plusieurs rôles négatifs dans des films noirs, même si son personnage de Walz est tout de même corsé… Il révèle enfin que Barry Storm, l’autour du roman-source, intenta une action en justice car il n’aimait pas William Prince, l’acteur qui l’interprète dans le film !

Comme souvent, entendre ces spécialistes partager leur passion et leur érudition est un vrai plaisir. On adressera par contre un carton jaune à Sidonis pour la mauvaise qualité de la prise de son de ces interviews, une curieuse habitude de l’éditeur que l’on retrouve d’ailleurs dans les suppléments de Texas !

Note concernant les films

3.5

Note concernant les éditions

4

Découverte des technologies derrière les jeux de casino

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Lorsqu’on joue à des jeux en ligne, on ne se rend pas toujours compte de la technologie se cachant derrière. Bien souvent, nous nous contentons de nous connecter sur un casino et d’effectuer des parties à notre convenance. Mais comment tout cela fonctionne ? Est-ce difficile de mettre au point une plateforme fonctionnelle permettant de jouer pour de l’argent réel ?

Afin de nous éclairer sur le sujet, nous faisons appel à Conrad Brennan, un expert dans le secteur. Grâce à ses connaissances sur le casino en ligne, il va pouvoir nous en dire plus sur les technologies du secteur.

Comment les bonus sont-ils crédités sur le compte des joueurs ?

Que nous vous parlions d’un bonus sans dépôt, de promotions ou d’offres reçues après avoir déposé, il faut savoir que les casinos doivent mettre en place un système qui permettra aux joueurs de recevoir ces avantages supplémentaires sur leur compte.

Il existe principalement deux méthodes pour obtenir un bonus casino sans dépôt. Comme nous le relève bonus casino sans depot, il est possible de recevoir le bonus de façon automatique lorsque l’on remplit des conditions bien précises ; ou en insérant un code correspondant à l’offre. 

Au début des l’histoire des jeux en ligne, il fallait souvent insérer un code bonus pour pouvoir profiter d’une offre. Désormais, les bonus sont dans la quasi-totalité des cas crédités automatiquement dès qu’on respecte les conditions nécessaires à leur obtention.

De quelle façon les casinos peuvent-ils proposer autant de jeux ?

Dans le monde du jeu en ligne, il est rare que les casinos conçoivent eux-mêmes leurs jeux. En effet, cela demande énormément de ressources, ce qui n’est pas forcément rentable pour la majorité des opérateurs. A la place, les établissements font souvent appel aux fournisseurs de jeux de casino. Ce sont des entreprises spécialisées qui s’occupent uniquement de la création de nouveaux titres. Nous pouvons citer Netent, Play’N GO ou encore Microgaming.

En faisant appel à ces éditeurs, les casinos peuvent alors proposer une large gamme de jeux différents à leurs utilisateurs en seulement quelques clics. En échange, les établissements doivent fournir des commissions aux fournisseurs de jeux en fonction des montants joués par leurs joueurs sur les différentes machines à sous et jeux de table.

Pourquoi tous les opérateurs n’ont pas les mêmes moyens de paiement ?

D’une façon analogue aux jeux, les opérateurs doivent aussi nouer des partenariats pour avoir des méthodes de paiement en ligne. Dans ce cas, l’on ne parle plus de contrats avec des petits éditeurs de jeux, mais bien avec de grosses sociétés financières protégées par des niveaux de sécurité très importants.

Du coup, vous pourrez presque toujours profiter d’options de paiement comme les cartes de crédit ou les virements bancaires, tandis que les autres méthodes dépendent des deals ayant été négociés. Par exemple, certains casinos peuvent offrir la possibilité de payer avec des portefeuilles électroniques, tandis que d’autres avec des cartes prépayées.

Si vous jouez sur un petit casino, il y a fort à parier que les options de paiement disponibles soient limitées. Par contre, si vous jouez sur une grosse plateforme, alors vous devriez avoir à votre disposition une multitude de méthodes différentes.

Quelle stratégie est utilisée pour attirer de nouveaux joueurs ?

En complément de l’offre de jeux, des options de dépôt et des bonus offerts, il est aussi nécessaire pour les casinos en ligne de faire des campagnes marketing afin d’attirer des nouveaux joueurs sur leur plateforme. Dans le cas contraire, il ne sera pas possible pour eux de réaliser des profits.

Pour cela, il existe deux méthodes principales. La première est de nouer des sponsorings avec des équipes sportives, comme par exemple avec les joueurs de Manchester United. De ce fait les joueurs auront la marque du casino sur leurs maillots et l’on pourra voir le nom de l’opérateur sur les panneaux dans le stade de foot.

La seconde option appréciée (et moins onéreuse !) des établissements de jeux en ligne est l’affiliation. Cette méthode consiste à rémunérer des affiliés qui apportent de nouveaux joueurs sur le casino. En agissant de la sorte, l’opérateur délègue ainsi la stratégie marketing aux affiliés et leur offre une commission sur les joueurs qu’ils envoient sur le site.

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