Accueil Blog Page 316

Un Lion d’or pour la tolérance : Le Secret de Brokeback Mountain, d’Ang Lee (2005)

0

A la Mostra de Venise 2005, le Lion d’Or est attribué à un film qui a beaucoup fait parler de lui : Le Secret de Brokeback Mountain. Adapté d’une nouvelle d’Annie Proulx, avec Heath Ledger et Jake Gyllenhaal dans les rôles principaux, le long-métrage est signé Ang Lee. Il donne à voir la longue histoire d’amour de deux cow-boys américains, dans les années 60, alors que l’homosexualité est taboue, d’autant plus dans les milieux ruraux.
Bien que non interprétés par des acteurs homosexuels, les rôles sont dépeints de manière très touchante, et le film aurait joué une part importante dans une plus grande tolérance envers l’homosexualité. En 2005, l’œuvre fait des vagues et dérange, mais elle est aussi devenue culte pour son message, notamment. Au-delà de la question homosexuelle, Ang Lee signe un long-métrage contemplatif, inscrit dans les paysages naturels américains.

L’amour pour l’amour 

Le Secret de Brokeback Mountain est l’occasion d’une incursion dans l’Amérique rurale et indigente des années 60, réduite au travail physique. Ennis del Mar (Heath Ledger) et Jack Twist (Jake Gyllenhaal) se rencontrent alors qu’ils n’ont qu’une vingtaine d’années. Leur gagne-pain estival consiste à effectuer de la surveillance de troupeaux, seuls dans les montagnes. C’est dans cette solitude que les deux jeunes hommes tombent amoureux, silencieusement, sans en parler. Les premiers ébats sont plutôt sauvages et peu bavards. La solitude du travail dans la montagne a cristallisé entre eux un désir qu’il n’est plus possible de nier. Qu’ils ne souhaitent pas nier, en vérité. Ils sont jeunes, avides de vivre, isolés et liés au secret par la complicité de ce que l’autre leur inspire, de ce qu’ils inspirent à l’autre. Pourquoi se retenir quand les sentiments sont partagés ? Quand il n’y a rien en jeu ? Ni épouse, ni enfants, ni réputation, et surtout… ni témoins.

Ainsi Jack et Ennis vivent leur romance très intense le temps d’un été, préservé de la société puritaine et homophobe par le décor isolé qu’est Brokeback Mountain. Ce paysage vierge et libre est superbement filmé par Ang Lee, idéal théâtre à un amour libéré de tout calcul, une romance au jour le jour.
Il n’est en effet pas prévu que l’amour dure une fois l’été achevé. Personne ne prend d’engagement, même si Jack s’en va le cœur brisé, avec ses espoirs. Ennis, de son côté, est plus secoué qu’il ne veut l’admettre, il mure ses sentiments.
Le temps de ce premier amour, Le Secret de Brokeback Mountain nous donne peut-être à voir l’amour le plus pur, le plus sincère et spontané, le plus dénué d’intérêt qui soit. 

Un instant qui dure

Les années passent, le secret est enfoui, presque oublié, les sensations le sont en tous cas. Peut-être même qu’Ennis se dit que ça n’a jamais eu lieu, alors qu’il partage sa vie avec sa femme Alma (Michelle Williams), comme tant d’autres ont dû le faire, continuent à le faire. Et puis un jour, une carte de Jack – qui n’a pas oublié – arrive par la poste. Et voici que l’amour d’un été reprend, il n’a jamais cessé. Et c’est Ennis qui en prend l’initiative, au grand bonheur de Jack. 

Le secret de Brokeback Mountain, débuté en 1963, perdure après les années. Il durera en tout vingt ans. Ennis et Jack sont incapables de se quitter. Prétextant être amis, ils se retrouvent plusieurs fois par an pour passer quelques jours à Brokeback Mountain, prétendument pour y pêcher. Ils traversent différents États pour se retrouver, du Texas au Wyoming.

Les deux hommes ont des enfants avec leur épouse respective, mènent une vie en apparence bien sous tous rapports, dissimulant leur passion secrète, le vrai nom de leur amant – car c’est bien d’un amant qu’il s’agit, et non d’une amante. 

Le spectateur assiste, impuissant, à une histoire d’amour aux airs de gâchis. A des années qui passent sans apporter de solution – il n’y en a pas, comme l’a compris Ennis depuis toujours, depuis qu’enfant, son père l’a emmené assister à un crime homophobe, pour lui apprendre. Si au premier abord, Jack semble être le seul vraiment amoureux, le spectateur comprendra qu’Ennis, s’il n’exprime pas ses émotions, n’en ressent pas moins. Chacun aime à sa manière, mais toujours en silence, pour préserver le secret.

Un monde de travail laissant peu de place aux émotions

Le film contraste sans arrêt entre deux univers. D’une part, l’atmosphère pesante de la société rurale de l’époque, pour qui l’homosexualité, à plus forte raison pour des cowboys, parangons de virilité – et de machisme – est non seulement impensable, mais aussi punissable par des actes criminels suivis d’aucune action de justice. Les cowboys homosexuels sont tués dans la violence, servant d’exemple, on veut les exterminer. De l’autre, cette nature inviolée, affranchie de toute civilisation, une nature sauvage au sein pourtant de laquelle les homosexuels sont les bienvenus, où il n’est même pas besoin de rechercher la tolérance, puisqu’il n’y a personne pour se montrer intolérant. Le monde sentimental d’Ennis et Jack se réduit à un espace vidé de tout autre être humain… C’est dans ces décors que s’épanouit cette romance, accompagnée par la seule présence d’une musique à la fois belle et évidente, étrangement optimiste aussi, qu’on doit à Gustavo Santaolalla et Marcelo Zarvos, avec une photographie douce de Rodrigo Prieto. 

Dans ce film, en effet, personne ne fait preuve de tolérance. Jack meurt dans la violence, et pas un autre être, qu’il s’agisse de ses proches à lui ou ceux d’Ennis, ne partageront le secret des deux hommes, ne serviront de confident, de soutien à leur histoire d’amour… Les cowboys ne parlent pas de leurs émotions, ni leur entourage. Tout le monde travaille, lutte contre la pauvreté. Du côté des riches, toute forme de discours est proscrite par la même sorte de superficialité : le monde des cowboys, des vrais hommes, est fermé aux émotions, en particulier à leur expression. Être homosexuel, c’est perdre toute virilité et donc toute raison d’être dans cette société ultra genrée. 

Un message porté très simplement par des personnages touchants 

La force du film est de nous montrer des personnages très humains et très touchants. Le rapprochement a aussi lieu très naturellement. L’effet est qu’il est alors assez difficile de voir quoi que ce soit de malsain ou de contre-nature à cette histoire d’amour si évidente et sincère – si tant est qu’on soit homophobe. C’est pourquoi il est admis que Le Secret de Brokeback Mountain est un film qui a eu un impact et a contribué à apporter plus de tolérance envers l’homosexualité.

Dans le même ordre d’idées, à aucun moment la virilité de ces hommes amoureux n’est mise en cause par leurs sentiments, contrairement à ce qui est impliqué par la société dans laquelle ils évoluent. On notera aussi que les deux épouses (dont une ex-épouse) ayant chacune à leur manière découvert le secret, ne le révèleront jamais, pour des raisons de pudeur et d’une forme de loyauté, sans doute. Elles n’iront toutefois pas jusqu’à apporter de soutien.

Le Lion d’Or 2005 de la Mostra de Venise est un film qui encore aujourd’hui demeure singulier. Le contexte si particulier de l’homophobie, dans un milieu rural, dans les années 60 semble alors sans espoir, et c’est ce que nous confirme le long-métrage d’Ang Lee. Pour autant, l’amour n’est pas vain. Cela, on le comprend aussi, jusque dans les dernières minutes du film. Les choses évoluent aussi, comme le prouve la réalisation d’un film qui critique en toute subtilité, une homophobie rétrograde.
Si, en 2005, Le Secret de Brokeback Mountain a entraîné une vague de haine, notamment envers ses interprètes – mais aussi une vague de soutien et une flopée de récompenses –,  force est de constater que quinze ans plus tard, la situation va vers toujours plus de tolérance. 

Bande-Annonce – Le Secret de Brokeback Mountain :

https://www.youtube.com/watch?v=UuTiazIIPgA&ab_channel=RaoulGauguin

Fiche technique :

Titre : Le Secret de Brokeback Mountain
Réalisation : Ang Lee
Casting : Heath Ledger, Jake Gyllenhaal, Michelle Williams, Anne Hathaway.
Scénario : Larry McMurtry, Diana Ossana
D’après : Annie Proulx (nouvelle éponyme)
Musique : Gustavo Santaolalla et Marcelo Zarvos
Photographie : Rodrigo Prieto
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : drame
Durée : 134 minutes
Date de sortie : 9 décembre 2005 (Etats-Unis), 18 janvier 2006 (France)

 

Rashômon (1950) d’Akira Kurosawa : un Lion d’or matriciel pour le cinéma japonais

0

Rashômon, réalisé en 1950 par Akira Kurosawa, est un de ces films auxquels on revient tout le temps dans l’histoire du cinéma. Un film matriciel à plus d’un titre, mais également pionnier du point de vue des récompenses : en 1951, il est le premier film asiatique à remporter le Lion d’Or à la Mostra de Venise.

Rashômon est peut-être le symbole du triomphe du cinéma japonais à l’étranger. Pourtant, le projet faillit ne jamais voir le jour à cause de la censure due à l’occupation américaine du Japon, qui causa des difficultés à Kurosawa pour produire son film. Mais une fois sorti, Rashômon fut un immense succès dans son pays comme à l’internationale, remportant même, outre son Lion d’Or, l’Oscar du meilleur film étranger en 1952.

Car Rashômon porte la marque des grands films, qui tient à son caractère intemporel. L’histoire se déroule dans le Japon féodal, mais sa portée humaniste transcende évidemment l’époque, les costumes ou encore la ruralité des paysages. C’est un film qui parle de l’obsession humaine de la vérité, se heurtant sans cesse à la nécessaire relativité de nos perceptions du réel. À ce paradoxe s’ajoutent le besoin de justice, l’instabilité de la confiance et la tentation du mensonge. Comment juger des faits objectivement quand tout témoignage est par essence subjectif ? Comme trouver la vérité, si celle-ci ne peut échapper à la variation des points de vue ?

« Les mensonges, ça m’est égal, si l’histoire est palpitante ! »

Rashômon met le spectateur à la hauteur de ses personnages, en proie aux mêmes doutes, libre de tirer ses conclusions. Ce n’est pas pour rien que les juges ne sont jamais montrés lors du procès : les témoins s’expriment face à la caméra, c’est-à-dire face à nous, seuls juges de l’histoire. Par ailleurs, la caméra est souvent posée au sol, filmant les acteurs en contre-plongée ou à leur hauteur : jamais le spectateur n’aura l’impression de surplomber les scènes, signe du refus de Kurosawa de lui accorder quelque omniscience que ce soit. Le résultat n’en est que plus immersif et dérangeant, tant il nous est finalement impossible de condamner un personnage plutôt qu’un autre, alors même que l’enjeu est immense (le viol d’une femme et le meurtre de son mari). L’alternance des temporalités, entre les reconstitutions du crime, le récit du procès et le présent des trois paysans qui se remémorent l’ensemble, n’aide jamais vraiment à y voir plus clair, car la vérité de chaque séquence ne tient qu’à la confiance que l’on accorde à celui qui la narre. Et l’intelligence de Kurosawa est justement de trahir la confiance du spectateur en certains personnages, ou de le forcer à donner du crédit à d’autres qu’on aimerait détester. Pour ce faire, la caméra change parfois de point de vue au sein d’un même récit, déjà lui-même soumis au point de vue de son narrateur : dans un même flashback, par exemple, on passera d’une vue subjective lors d’un duel au sabre à une autre vue quasi-subjective, à hauteur de visage, lorsque la femme est forcée à embrasser le bandit. L’empathie du spectateur, menée à mal, est sans cesse divisée entre les protagonistes voire renversée d’une minute à l’autre. La dimension tragique de l’histoire n’en est que plus éclatante.

En effet, Rashômon ressemble à une grande tragédie grecque. L’espace matriciel du récit, cette clairière où a lieu le crime, est pareil à une scène de théâtre : les personnages entrent, sortent, s’adressent au public à travers la caméra, meurent en hors-champ, etc. Le tragique est renforcé par l’expressionnisme de certaines séquences, comme ce gros plan sur la femme se cachant le visage d’effroi, ou lorsque le paysan découvre le cadavre dont seuls les bras, crochus jusqu’au bout des doigts, poussent devant la caméra par le dessous. Le tableau est complété par la musique qui, à certains moments, mime intelligemment le Bolero de Ravel, comme pour souligner la répétitivité de l’histoire tout en insufflant une tension allant crescendo. Pour autant, Rashômon n’est pas totalement une tragédie grecque : il lui manque l’explosion, la conclusion grandiose, la catharsis finale. Au contraire, Kurosawa fait retomber la tension d’un seul coup, après avoir travaillé plus d’une heure à l’intensifier. Là encore, le son joue un rôle central : la musique, d’abord légère puis théâtrale, s’efface finalement pour laisser le dernier récit, supposé « le plus vrai », dans le silence et l’épure. Une fin déceptive, tant dans la forme que du point de vue de la narration, où rien n’est résolu, où la vérité est plus éclatée que jamais, mais où l’humanité l’emporte avec pudeur et poésie : dans la fragilité d’une promesse.

Ce qui reste, et qui n’aura jamais cessé durant toute la durée du métrage, c’est cette vitalité folle qui transparaît de toutes parts : la vitalité des acteurs et actrices par leur jeu, la vitalité des images par les mouvements de caméra et ses changements de points de vue, la vitalité des espaces investis par les personnages (tantôt calmement ensoleillés, tantôt bruyamment battus par la pluie), la vitalité de l’histoire par sa fluidité et ses enchâssements subtils. On dirait La Ronde d’Ophüls dans la campagne d’un Renoir, et le mélange est tout bonnement sublime.

Le film donnera son nom à un procédé narratif à part entière : « l’effet Rashômon », pour désigner ce type de structure narrative cyclique et ternaire. Une révolution dans le cinéma, qui donnera naissance à d’innombrables ersatz. Mais curieusement, un seul « remake » américain verra le jour : L’Outrage de Martin Ritt, en 1964, avec notamment Paul Newman. La marque des grands films, en plus d’être intemporels, intarissables et hermétiques aux revisionnages, c’est d’être trop parfaits pour être reproduits. Il n’y a qu’un Rashômon comme il n’y a qu’un Citizen Kane ; et pourtant il y a de ces films dans tous les autres.

Rashômon – Bande-annonce :

Synopsis : Dans le Japon de la fin Heian (794-1185), quatre personnes présentent des versions très différentes d’un même crime. Un bûcheron ayant découvert un corps, un procès est ouvert. La première version du crime apparaît dans la bouche du bandit qui avoue être l’auteur du meurtre, puis on découvre celle de l’épouse qui dit avoir tué son mari, puis celle du défunt samouraï qui, par la bouche de la medium raconte s’être suicidé. La quatrième version correspond à celle du bûcheron qui, revenant sur sa déclaration, annonce avoir été témoin de la scène.

Fiche technique :

Titre original : Rashōmon
Réalisation : Akira Kurosawa
Distribution : Toshirô Mifune, Masayuki Mori, Takashi Shimura, Machiko Kyô
Scénario : Shinobu Hashimoto, Akira Kurosawa d’après deux nouvelles d’Akutagawa Ryunosuke
Photographie : Kazuo Miyagawa
Musique : Fumio Ayasaka
Montage : Akira Kurosawa
Société de production : Daiei
Pays d’origine : Japon
Genre : Policier, Drame
Durée : 88 minutes
Dates de sortie : 26 août 1950 (JP), 18 avril 1952 (FR)

« L’Enfer est vide, tous les démons sont ici » : un procès pour l’Histoire

0

Publié aux éditions Glénat, L’Enfer est vide, tous les démons sont ici, de Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden, se penche sur le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem.

Pour l’État d’Israël, le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem possède une résonance particulière, exprimée en ces termes dans l’album de Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden : « La justice israélienne s’empare de son histoire. » Ce qu’il faut comprendre, c’est que le pays vit alors un instant charnière, fondateur, un point de jonction entre ses institutions et la mémoire juive. « Ce procès est une catharsis », lit-on d’ailleurs. Cela explique sans doute que le châtiment capital se soit appliqué à l’architecte de la Solution finale en vertu d’une loi spéciale dérogeant à l’interdiction de la peine de mort.

L’Enfer est vide, tous les démons sont ici se développe sur plusieurs axes : il s’agit non seulement de l’histoire d’un procès retentissant (en noir, blanc, bleu et jaune), mais aussi du récit de la Solution finale (sous forme de flashbacks en noir et blanc) et des opinions divergentes (mais de plus en plus convergentes) des journalistes Jeanne Amelot, Shimon Abécassis et Hannah Arendt. Pour rappel, à l’occasion des audiences, 111 rescapés de la Shoah ont livré leur témoignage à une assistance médusée, pendant qu’Adolf Eichmann demeurait impassible dans sa cage de verre (ce que Malo Kerfriden restitue fidèlement). Celui que le Mossad a capturé en Amérique du Sud est alors perçu par l’intellectuelle Hannah Arendt comme « effroyablement ordinaire », ce qui est d’autant plus inquiétant que cela signifie qu’en arborant le même zèle, « d’autres pourraient recommencer ».

Pourtant, les crimes dont il s’est rendu coupable, et qui vont être éventés tout au long du procès (et de l’album), sont à glacer le sang. La planification de la Solution finale lui a été déléguée par Reinhard Heydrich lors de la conférence de Wannsee en 1942 et il a notamment organisé les déportations en Hongrie en 1943. Le procès qui se tient en 1961 fait état des persécutions, spoliations et assassinats méthodiques infligés aux Juifs par un régime rendu au dernier degré de l’horreur. Ce qui a atteint des millions de Juifs dans leur chair sert alors à catalyser leurs forces dans l’expression d’institutions communes. Les audiences sont retransmises en intégralité et traduites en direct, ce qui constitue alors une prouesse technique inédite.

Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden ajoutent toutefois une couche réflexive à ce double récit – le procès et les crimes nazis. On découvre dans les interstices de leur album les origines de la théorie de la banalité du mal d’Hannah Arendt, mais aussi les réserves de la philosophe sur un procès tourné en spectacle et un procureur jugé narcissique et inculte. À cet égard, les discussions qu’elle entretient avec Jeanne Amelot et Shimon Abécassis sont édifiantes, puisqu’elles mettent à nu toutes les dissensions nées du procès d’Adolf Eichmann. Faut-il condamner quelqu’un à mort pour l’exemple et en quoi cet acte contribue-t-il à la justice ou à l’apaisement des victimes et de leur famille ? Est-ce que des crimes exceptionnels peuvent justifier des peines exceptionnelles ?

Cette question, qui dépasse de loin le cadre de cette seule affaire, irrigue évidemment l’album de bout en bout. Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden ne s’en cachent pas : le procès de Jérusalem est l’occasion d’adopter un point de vue spécifique sur la peine capitale tout en en tirant des enseignements généraux. Le combat abolitionniste cher à Robert Badinter (dont un article de presse apparaît dans l’album) s’inscrit ici en toile de fond ; il est mis en débat par les protagonistes, mais aussi, forcément, par le lecteur.

L’Enfer est vide, tous les démons sont ici, Marie Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden
Glénat, septembre 2021, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Tananarive » : quête de réponses, quête de soi

0

Le scénariste Mark Eacersall s’associe à l’un des ambassadeurs de la ligne claire revisitée, Sylvain Vallée, à l’occasion du roman graphique Tananarive, publié aux éditions Glénat. Avec tendresse, ils mettent en scène un notaire vieillissant cherchant à percer à jour la biographie d’un ami disparu.

Amédée est un notaire retraité dont la vie de couple laisse quelque peu à désirer. Le temps d’une lecture alternée, Mark Eacersall et Sylvain Vallée nous montrent ironiquement son réveil, caractérisé par les disputes conjugales et la fouille frénétique d’une armoire à pharmacie, et celui de son ami Jo, bercé par la musique de Verdi et une nature apaisante. On comprend vite que, s’ils s’apprécient, les deux hommes entretiennent toutefois des rapports asymétriques : Amédée est suspendu aux lèvres de Jo, qui lui conte une vie d’aventures au cours de laquelle il a exercé un nombre incalculable de métiers et parcouru des endroits tous plus exotiques les uns que les autres. Dans la deuxième moitié de la page 9, une vignette symbolise à merveille les sensations que le vieux notaire puise, par procuration, de ces histoires : on l’aperçoit se brosser les dents, acte anodin s’il en est, dans un cadre imaginaire envahi par les animaux sauvages et un horizon dépaysant.

Au début du récit, cette amitié prend soudainement fin. Jo décède des suites d’un accident cardiaque alors qu’il faisait de l’exercice entièrement nu dans son jardin. C’est le début d’un road trip tragicomique et touchant, au cours duquel Amédée va chercher à explorer la vie passée de son ami, en ayant toutes les peines du monde à distinguer ce qui relève de la réalité et de l’imagination. Pour sa femme en revanche, cela ne fait pas un pli : « T’as pas encore compris que Jo était un mythomane, un affabulateur intégral ? » Mark Eacersall et Sylvain Vallée ont la bonne idée de ressusciter le duo un peu à la manière de Six Feet Under, Alan Ball y ayant l’habitude de faire interagir un personnage vivant et un autre mort. Cela bonifie Tananarive de trois façons : en creusant plus avant la psychologie d’Amédée, en créant des situations et échanges cocasses, en témoignant a posteriori sur une bromance pour le moins contrariée.

Si le scénario de Tananarive a été esquissé il y a plus de quinze ans, sa concrétisation n’a rien de décousu ni de forcé. Au contraire, le récit est bien rythmé, empli de tendresse et souvent très amusant. Il y a quelque chose de profondément touchant à voir Amédée prendre obstinément la route dans une vieille décapotable toussotante afin de renouer avec le passé de son ami Jo. Il se perçoit désormais en aventurier, et qu’importe si sa femme lui assène qu’il est en « crise d’adolescence » ou qu’il passe sa vieillesse « à [se] préserver de tout, du soleil, des microbes, des déceptions, de la vie même ». Les rencontres qu’il va faire dans le cadre de ses recherches biographiques servent à chaque fois de prétexte au rire, qu’il s’agisse d’une immersion dans une cité de banlieue, dans un club de nuit (où il se réveille avec une perruque rose sur la tête et un string dans la poche) ou encore dans un bar inhospitalier.

Pour comprendre à quel point l’épopée d’Amédée est initiatique, on peut se référer à cet autoportrait peu valorisant : « Je suis notaire ! J’ai une santé fragile, je porte des pantoufles toute la journée et je ne suis pas sorti de mon département en trente ans ! » Partant, il est inutile de se demander si la quête menée par l’ancien notaire n’est pas avant tout une quête de soi. Initiée par l’amitié et le besoin de savoir, elle finit par être alimentée par l’ivresse de l’aventure et l’impérieuse nécessité de se prouver quelque chose à soi-même. Naturellement, l’âge avancé des personnages invite à porter un regard souvent ironique – mais toujours tendre – sur leurs péripéties. Enfin, le sens de l’absurde très « blieresque » de Mark Eacersall et Sylvain Vallée parachève un album par ailleurs très poétique : à un final très à-propos sur un lampadaire esseulé érigé en point de rupture s’ajoutent ainsi une tentative de corruption surréaliste ou la volonté d’offrir une bande dessinée… à un aveugle. Ce ne sont que quelques-unes des nombreuses douceurs de ce très bel album.

Tananarive, Mark Eacersall et Sylvain Vallée
Glénat, septembre 2021, 120 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

« Bob Denard » : incarnation de la France d’avant ?

0

L’album biographique Bob Denard voit le jour aux éditions Glénat. Le scénariste Olivier Jouvray et la dessinatrice Lilas Cognet y décrivent le parcours du mercenaire français Bob Denard, personnage peu sympathique ayant traîné ses guêtres aux quatre coins du monde.

La bande dessinée est un médium idoine pour qui entend laisser libre cours à son inventivité. Faisant cohabiter le texte et le dessin, permettant aux auteurs d’agencer leurs planches à leur guise, n’ayant d’autres limites que celles de l’imagination, le neuvième art possède des dispositifs d’expression inédits quand on considère l’économie de moyens qu’ils impliquent. Le premier mérite de l’album biographique qu’Olivier Jouvray et Lilas Cognet consacrent à Bob Denard consiste précisément à exploiter tout ce que la BD peut offrir : des codes graphiques différenciés (récit coloré, rappels historiques en noir et blanc), des symboles visuels, un personnage surnaturel introspectif (la Faucheuse en l’occurence), des planches très textuelles et d’autres épurées, des actions sublimées ou connotées par le dessin…

Fruit d’un important travail de documentation, jamais empesé, Bob Denard est le récit biographique d’un mercenaire français ayant été partie prenante en Indochine, au Maroc, aux Comores, au Congo, au Yémen ou encore au Rwanda. Aspirant aux voyages et à l’action, l’homme a longtemps bénéficié de l’appui silencieux du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) pour réunir ses lieutenants et mener des manœuvres en terres étrangères. Prenant du galon au cours d’une carrière marquée par la violence et les doubles allégeances, Bob Denard a été impliqué dans de nombreux coups d’État entre les années 1960 et 1990. Son parcours est aussi l’occasion pour les auteurs de revenir brièvement sur de nombreuses crises politiques, surtout africaines. Mais l’homme s’érige en sus en incarnation de la Françafrique de Jacques Foccart, ce qui fait de l’album un double témoignage, à la fois individuel et national.

Teinté de cynisme et d’ironie, Bob Denard satirise son anti-héros (le nez, les traits du visage) tout en en conservant l’ambivalence. Ainsi, Olivier Jouvray et Lilas Cognet replongent aux origines de la carrière du mercenaire français : l’envie de vivre des expériences exaltantes loin de sa Gironde natale. Une fois en mission, un redoutable engrenage se met rapidement en place : par mimétisme, par réseau, par dynamique de groupe, Bob Denard va durablement lier son existence aux conflits qui agitent l’Afrique. Il en tire une forme d’ivresse, puis de quoi assouvir sa mégalomanie naissante. Les missions qu’il entreprend sur le continent noir coïncident avec une décolonisation tout sauf apaisée… Au bout de cette lecture, on est comme saisi d’un vertige : d’abord pour la manière dont les Occidentaux continuent à s’immiscer dans les affaires intérieures de pays tiers, ensuite par l’indifférence avec laquelle des individus comme Denard opèrent à l’étranger, souvent au mépris des lois locales et internationales.

Bob Denard, Olivier Jouvray et Lilas Cognet
Glénat, août 2021, 144 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« How I live now » : tendresse en temps de guerre

0

Le scénariste Lylian et la dessinatrice Christine Circosta racontent l’histoire de Daisy, une jeune Américaine de quinze ans contrainte d’émigrer en Angleterre à la suite du déclenchement d’une guerre. Recueillie par une tante qu’elle ne connaît pas, elle va s’éveiller à un nouvel environnement, à la nature, mais aussi à son cousin Edmond, le tout sur fond de conflit armé.

La première partie de How I live now est un récit d’initiation et d’éveil. Alors que les États-Unis sont entrés en guerre, Daisy rejoint une Angleterre bucolique, une maison dédaléenne et une famille unie qui sonnent pour elle comme une sorte d’« antithèse ». Jusque-là, son existence était en effet constituée de béton, d’espaces rationnés et de récriminations familiales. Un contraste s’installe rapidement : alors que les médias diffusent en boucle les images de la Troisième guerre mondiale, Daisy vit dans une espèce de cocon qui la tient éloignée – dans un premier temps du moins – des conflits armés qui ont cours dans le monde. L’album, adapté du livre éponyme de Meg Rosoff, le martèle d’ailleurs : si l’horreur et la souffrance qui caractérisent la guerre se déploient ailleurs, dans la grande ferme de tante Penn, on crée des liens, on se balade, on se baigne, on consume l’amour.

Car là est la trame principale de How I live now : Edmond, le jeune cousin de quatorze ans qui a accueilli Daisy à l’aéroport cigarette à la bouche avant de la véhiculer à travers champs, va rapidement devenir son amant. « Le grand saut dans l’inconnu » prend alors une tournure heureuse. Daisy confesse : « Pour la première fois depuis des jours, des mois peut-être, je me sens super bien. » Le monde étant en perpétuel mouvement, cette parenthèse romantique va se voir interrompue par la guerre. Un attentat fait d’abord plusieurs milliers de morts à la gare de Londres, avant que l’Occupant ne pointe le bout de son nez. La désinformation circulait déjà de seuil en seuil, un climat anxiogène s’installant dans la campagne anglaise, et voilà maintenant que Daisy et sa jeune cousine Piper – dont les liens, de plus en plus étroits, font l’objet de beaucoup d’attention dans l’album – sont séparés du reste de la famille après que leur maison a été réquisitionnée par loi martiale. « Le pays est envahi par l’ennemi. C’est lui qui contrôle les routes, la distribution de nourriture et la répartition des citoyens sur le territoire. »

Ainsi, How I live now va jouer sur plusieurs tableaux : la romance entre Daisy et Edmond se fond dans un contexte militaire qui va peu à peu se rapprocher d’eux et devenir perceptible. Osbert, le plus âgé des cousins, s’engage dans l’armée. Daisy et Edmond sont ensuite séparés et restent sans nouvelles l’un de l’autre. Une période durant laquelle la jeune Américaine ressent cependant la présence de son amant, mais qui est surtout exploitée par Lylian et Christine Circosta pour narrer la réalité telle qu’elle est vécue par des enfants et adolescents en temps de guerre. C’est à travers leurs yeux que l’on observe les persécutions, les assassinats arbitraires, les points de contrôle et même les charniers. Il n’est pas seulement question d’une horreur barbare et sanguinaire : il y a aussi l’injustice perçue à l’égard d’événements les dépassant et venant phagocyter dans ses moindres recoins leur existence.

Daisy est une héroïne plus complexe qu’il n’y paraît. Caractérisée par la jeunesse, la féminité et le déracinement dont elle fait l’objet, elle souffre aussi des étiquettes qu’on lui accole trop hâtivement. Ainsi, parce que sa mère est décédée à sa naissance, on la juge soit comme une meurtrière soit comme une victime. Elle-même se montre parfois critique à son propre égard : « Je suis devenue banale, sans véritable signe distinctif », déclare-t-elle tôt dans le récit. Il lui arrive de se poser des questions sur sa mère, ou de maudire son père et ses nouvelles relations amoureuses. La réussite de How I live now doit certainement beaucoup à son personnage principal. L’album est en outre sublimé par les représentations réussies de Christine Circosta (on songe spontanément à ses dessins de la nature) ou par les nombreux motifs qui en tapissent la trame, souvent en contraste (l’Amérique urbaine/l’Angleterre rurale, l’amour/la guerre, la maison nettoyée pour se conformer à la vie d’avant, laquelle est toutefois rendue impossible par les traumatismes affectant les personnages, etc.).

How I live now, Lylian et Christine Circosta
Glénat, septembre 2021, 144 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Mrs. Caliban, femme au foyer

0

Desperate Housewife typique, Dorothy est avant tout l’épouse de Fred, soi-disant hyper occupé par ses activités professionnelles. À part ses relations avec son amie Estelle, Dorothy se contente d’une vie sociale très limitée. Peut-elle trouver la force de changer tout cela ? Il faudra un incroyable concours de circonstances pour qu’elle y croie.

À l’occasion, en journée, Dorothy retrouve quelques amies (essentiellement Estelle, femme mariée qui collectionne les amants), ainsi que quelques couples pour des soirées. Les soirées en question se justifient essentiellement par la situation professionnelle de Fred, qui reste d’ailleurs particulièrement vague. C’est tout juste si on sait qu’il travaille dans un bureau. Bref, un col blanc parmi tant d’autres. Dorothy s’occupe aussi de son intérieur. Le meilleur pour elle, c’est peut-être quand M. Mendoza (une sorte de manager) vient lui apprendre à améliorer certains détails domestiques.

Un malaise durable

Il faut dire que Dorothy et Fred ont subi une série de drames personnels, en particulier la mort de leur enfant et l’impossibilité d’en concevoir un autre. Depuis ce malaise durable dans leur couple, ils font chambre à part et cela dure depuis déjà un bout de temps. Par opposition, Estelle l’amie de Dorothy a deux enfants avec lesquels elle a franchement du mal (deux adolescents en crise).

Disparition d’un lézard

Depuis peu, Dorothy a des sensations bizarres, en particulier en écoutant la radio. Parfois les programmes s’interrompent pour délivrer des messages venus on ne sait d’où mais qui apparemment lui sont destinés. Ce qu’elle en retient c’est surtout qu’elle ne doit pas s’inquiéter, car tout va bien se passer. Ce qu’en retient un lecteur (une lectrice), c’est l’absence d’explication qui autorise une lecture en forme de porte de sortie : Dorothy n’est pas trop bien dans sa tête, peut-être fantasme-t-elle. Autre bizarrerie, on annonce dans des flashs d’infos qu’un drame est survenu à l’Institut Jefferson : deux employés ont été massacrés par une sorte de gros lézard, capturé six mois auparavant lors d’une expédition en Amérique du sud. Désigné comme le « Monstre Aquarius », ce gros lézard particulièrement dangereux serait à nouveau dans la nature, quelque part dans la région où habitent Dorothy et Fred.

Y’a pas d’lézard !

Dans la soirée, alors justement que Fred et Dorothy reçoivent, cette dernière va à la cuisine pour récupérer un plat, quand elle a la frayeur de sa vie : un être de très forte stature et à l’allure bizarre se tient là. Mais il se tient dans un coin, plutôt comme si lui-même avait peur. Bien entendu il s’agit du fameux « Monstre Aquarius » et Dorothy l’amadoue avec ce qui peut le nourrir, car il meurt de faim. Il n’est pas particulièrement agressif et le dialogue s’engage. De fil en aiguille, Dorothy la désœuvrée décide de s’occuper de lui et de le cacher dans la chambre d’amis. Ce qui ne sera pas bien difficile, car Fred n’est que rarement là et il ne fait guère attention à ce qui se passe à la maison.

Tentative d’intégration

Dans ce court roman (138 pages dans l’édition 10/18) paru en 1982 mais encore méconnu chez nous, Rachel Ingalls surprend de bout en bout. D’une plume alerte et incisive, elle dresse un portrait particulièrement acide de la société américaine de l’époque, qui tient sur beaucoup d’hypocrisie et fait des épouses des sortes d’esclaves à domicile. Ensuite, elle confronte cette société et ses personnages à des péripéties où la science-fiction et le fantastique lui autorisent l’inimaginable. En effet le « monstre Aquarius » n’est pas vraiment le gros lézard annoncé, mais un extra-terrestre arrivé sur Terre de manière accidentelle (les circonstances resteront floues). À part sa très forte stature et sa taille qui sortent de l’ordinaire, grâce à quelques subterfuges il peut passer pour un homme particulièrement grand, tant qu’il reste discret.

De bizarrerie en bizarrerie

Sur cette base, la narration explore la relation qui se noue entre Dorothy et celui qu’elle décide d’appeler Larry. Dorothy découvre que la vie peut finalement lui apporter d’énormes satisfactions auxquelles elle ne croyait plus du tout. Bien entendu, cela s’accompagne de pas mal d’angoisses, car elle transgresse quasiment tout ce en quoi elle voulait encore croire. Dans le même temps, Larry découvre un monde très surprenant qu’il compare au sien. C’est la différence de Larry qui le confronte à des situations si pénibles qu’elles l’obligent à des réactions allant de la fuite à la défense, celle-ci se transformant régulièrement en attaque foudroyante. À ces occasions, Larry cause des dégâts qui ne font que renforcer sa réputation de « Monstre Aquarius ». Vu comme un danger public qu’il faut absolument mettre hors d’état de nuire, Larry réalise que ce qu’il a subi à l’Institut Jefferson n’était qu’un avant-goût de ce qui l’attend si on le coince à nouveau. Bien évidemment, les événements ne font qu’aggraver la situation et tout cela ne peut que mal finir. Ce sera le cas pour quasiment tous les protagonistes de cette histoire édifiante, où la sensibilité se heurte régulièrement à la dure réalité des faits. La concision de ce roman en fait donc une œuvre marquante, car Rachel Ingalls se déchaîne pour imbriquer intelligemment sa description d’une société plutôt rigide avec l’irruption en son sein d’un être qui n’en connaît pas les codes. Le parcours de Larry apporte quelques inestimables grammes de finesse dans un monde de brutes.

Mrs. Caliban, Rachel Ingals
10/18,  juillet 2021, 144 pages 

 
 
 
 
 
 
Note des lecteurs0 Note
4

Enfant de salaud, de Sorj Chalandon : indispensable mais insaisissable vérité

0

Enfant de salaud, le nouveau roman de Sorj Chalandon, est une œuvre aussi bouleversante qu’intelligente, la quête d’une vérité fuyante et un carrefour entre histoire et mémoire.

« Enfant de salaud. »
Voilà comment un grand-père qualifie son petit-fils.
Une expression à prendre au sens le plus strict : l’enfant d’un salaud.
Le grand-père va plus loin : pendant la guerre, le père du narrateur « était du mauvais côté ».
Devenu adulte, cet enfant, le narrateur du roman, ne peut que s’interroger sur ce qui lui a valu cette dénomination.
Nous sommes en 1987. Le narrateur a 35 ans. Et il a pris sa décision : il veut savoir ce que son père a fait pendant la guerre et l’Occupation.

Si cette décision arrive à ce moment précis, ce n’est absolument pas un hasard. Le narrateur, chroniqueur judiciaire pour un grand quotidien national, est à Lyon pour couvrir le procès de Klaus Barbie (c’est là que se trouve le caractère de reconstruction romanesque des événements par Chalandon : en réalité, l’auteur n’a appris ce que son père avait fait que tout récemment, bien après le procès, après même la mort de ce père). Cela lui permet de se replonger dans cette France de l’Occupation et de la collaboration. Dans le chapitre qui ouvre le roman, le narrateur va visiter la maison des enfants d’Izieu, une colonie dans l’Ain, dans laquelle plusieurs dizaines d’enfants juifs étaient cachés. Mais en avril 1944 des soldats de la Wehrmacht et des agents de la Gestapo arrivent et raflent tous ceux qu’ils trouvent, enfants comme adultes. 44 enfants et 7 adultes seront déportés. Il n’y aura qu’une seule survivante.
Cette ouverture donne vite le ton du nouveau roman de Sorj Chalandon. En aucun cas le romancier ne va sombrer dans le pathos, et ce malgré la lourde charge émotionnelle des faits qu’il va relater (que ce soient des faits familiaux ou historiques). Pour décrire les événements tragiques liés à l’action de Klaus Barbie comme dirigeant de la Gestapo à Lyon, il choisit la sobriété. Et c’est sans doute pour cela que l’émotion est finalement aussi forte : parce que l’écrivain se met pudiquement au service de ce qu’il raconte ici. Parce que, par la sobriété de son écriture, il met en avant les témoignages des survivants. Et c’est la succession de ces histoires personnelles d’individus arrêtés, humiliés, torturés qui va tout à la fois constituer une partie essentielle du roman, et en même temps servir de cadre aux recherches que le narrateur va mener sur son père.
Car Sorj Chalandon imbrique les deux sujets. Les chapitres sont alternés : le procès de Barbie, l’enquête sur son père. Et cela correspond finalement à une faon d’aborder l’histoire, non pas par les grands discours, par les leçons magistrales, mais par la vie des individus qui la font ou, plus souvent, la subissent.

La quête de vérité est un des thèmes majeurs du roman. Dans le contexte familial, rechercher la vérité s’avère essentiel pour le narrateur. Pour savoir comment se situer dans l’histoire familiale. Pour construire une image stable d’un père qui n’a jamais été prodigue en révélations sur son passé.
Or, l’image qui va resurgir, finalement, c’est celle d’une vérité impossible à atteindre. Le père du narrateur s’avère être un personnage fuyant. Dès le début, il avoue s’être engagé dans une des milices nationalistes qui ont soutenu les Nazis. Il dira même être parti volontairement sur le front russe, puis avoir protégé le bunker de Hitler lors de la bataille finale de Berlin. Mais les recherches menées par le narrateur vont briser ce mythe et laisser le protagoniste dans une plus grande incertitude encore. Qui était son père ? Qu’a-t-il fait ? Le fait même que le père cache les événements et mente aussi ouvertement paraît troublant : qu’est-ce qui se cache derrière ? Qu’est-ce qu’il n’ose pas avouer ?
Ce père qui ne se laisse pas saisir est donc mis en parallèle avec Barbie lui-même, un Barbie lui aussi fuyant, refusant d’assister au procès, ne se trouvant dans la salle d’audience que les rares fois où il y sera amené de force sur ordre de la cour (de fait, face aux multiples mensonges de son père, c’est aussi par la force que le narrateur essaiera de l’interroger pour connaître la vérité). C’est toute un image du refus du passé qui se dessine dans l’attitude des deux hommes. Un passé qui n’est pas renié, mais qui ne doit pas être exposé. Un passé qui doit rester dans l’ombre.
Le parallèle va encore plus loin : c’est à une forme de quête judiciaire que se livre le narrateur. Une quête dont le but est de savoir de quoi son père était accusé exactement. Pourquoi a-t-il fait un an de prison à la Libération (sentence trop faible s’il avait réellement collaboré avec les nazis contre la France) ?

Enfant de salaud est aussi un roman qui sait mêler histoire et mémoire. L’histoire familiale du narrateur rejoint l’Histoire. D’un côté, le parcours personnel chaotique d’un jeune homme déstabilisé sous l’Occupation. De l’autre, les activités du « Boucher de Lyon » comme symboles de ce que fut l’Occupation : rafles, tortures, déportations… Et Chalandon met en lumière à la fois l’utilité de ce travail de mémoire, qu’il soit personnel ou national, mais aussi les difficultés rencontrées.
Le procès, comme la quête de vérité du narrateur, sont avant tout des moments d’expression de la vérité. Finalement, ce que le narrateur reproche à son père, ce n’est pas tant son attitude pendant la guerre, mais les silences et les mensonges qui ont suivi. Ce que cherche le narrateur, c’est bel et bien un aveu de son père, une reconnaissance, un dialogue franc et ouvert sur ce qui s’est passé alors.

Une quête semée d’embûches, puisque, à chaque fois que le narrateur croit comprendre quelque chose, l’attitude de son père sous l’Occupation va encore le déstabiliser. L’image qui se dessinera finalement sera celle d’un jeune homme qui a changé d’uniformes pas moins de quatre fois, passant des milices aux Francs-Tireurs Partisans. Un homme qui maîtrise l’art de la fuite, pourchassé pour désertion aussi bien par l’armée française que par l’administration allemande. Un homme qui, quarante ans plus tard, fuit encore (sauf que c’est son fils qu’il fuit maintenant).

De la justice, Chalandon a aussi retenu l’aspect théâtral. Le procès est aussi montré comme un spectacle, dans lequel Barbie joue plusieurs rôles (d’abord le rôle de l’erreur judiciaire, employant le nom sous lequel il se cachait en Amérique du Sud, puis le rôle de celui qui ne reconnaît pas l’autorité du tribunal, préférant ne pas participer au procès). Son principal avocat, le célèbre Jacques Vergès, fait aussi l’acteur, faisant mine d’ignorer les témoignages, sa cachant derrière ses dossiers, etc.
À ce jeu, le père du narrateur a également un talent certain. Acculé, il improvise toujours une nouvelle version de ses aventures, cherchant parfois ouvertement à choquer. Ainsi, les commentaires qu’il fait à la sortie des audiences du procès Barbie, reproduisent-elles sincèrement ses pensées ou ont-elles simplement l’intention de choquer ce fils ? Le père ne s’enferme-t-il pas sciemment dans ce rôle de soutien aux ex-occupants, alors que la réalité de ses actions à l’époque n’était pas uniquement orientée dans ce sens ?

Enfant de salaud est un roman magistral. Par son écriture ciselée, parfaitement travaillée, par l’intelligence avec laquelle Chalandon aborde des sujets complexes, par cette finesse qui lui permet de ne pas sombrer dans le pathos (ce qui rend le roman d’autant plus émouvant), l’auteur nous bouleverse littéralement.

Enfant de salaud. Sorj Chalandon.
Grasset, août 2021. 336 pages.

Le Fils préféré, de Nicole Garcia : trois personnages en quête de père

0

Pour son deuxième long métrage en tant que réalisatrice, Nicole Garcia signe, avec Le Fils préféré, le très beau portrait d’une fratrie déchirée qui va s’unir dans la quête d’un père disparu. Un film tout en nuance et en subtilité, porté par une interprétation d’un très grand niveau.

Le spectateur découvre très vite qui est désigné par l’intitulé du film. Le fils préféré, c’est Jean-Paul. C’est lui qui, dans la scène d’ouverture du film de Nicole Garcia, va voir son père Raphaël dans sa maison de repos. On sent la complicité entre le père et le fils. On voit surtout les petits gestes, les petites attentions qui marquent le respect d’un fils pour son père.
Cependant, le portrait de Jean-Paul en fils idéal va vite se ternir. Jean-Paul dirige un hôtel sur la Côte d’Azur. Hôtel qui va subir un contrôle fiscal. Or, Jean-Paul n’a pas hésité, à plusieurs reprises, à confondre la caisse de l’hôtel avec son propre porte-monnaie. Argent pris dans la caisse, faux en écritures : rien de gigantesque, mais suffisamment pour s’inquiéter. De plus, Jean-Paul a le projet de construire un « dancing » dans son hôtel ; mais les travaux, qui ont débuté depuis plusieurs mois déjà, ont dû s’arrêter : le directeur n’a plus d’argent pour payer l’entreprise de construction.
C’est là que va se constituer le point de départ d’une action qui mènera à une transformation en profondeur de cette famille. Car c’est bien la famille qui est l’élément central du Fils préféré, ce qui apparaît dès le générique, sur lequel défile des photos souvenirs des événements familiaux.

La famille Mantegna est originaire d’Italie. Le père, ancien boxeur, vient d’une famille pauvre. Jean-Paul a deux frères : Francis, enseignant qui n’a pas assez d’argent pour aider son frère, et Philippe, avocat en Italie, bien plus fortuné mais qui refuse d’aider le directeur d’hôtel. Le début du film montre une famille finalement désunie. Le seul lien qui semble solide, celui qui unit le père et son fils, est lui aussi sur le point de lâcher à cause de l’argent : Jean-Paul souscrit une assurance-vie pour son père, contrat dont il falsifie la date. Or, lorsque son père a un accident en visitant le chantier du dancing, Jean-Paul hésite avant de lui porter secours, et l’on sent que la question de l’argent, de la prime de cette assurance-vie, constitue une proposition que le fils a du mal à rejeter…
Cependant, il n’y a pas que l’argent qui divise les protagonistes. Raphaël, le père, a rompu tout contact avec Francis depuis que celui-ci vit pleinement son homosexualité. Philippe, quant à lui, a toujours paru froid et distant, mais il redoute particulièrement Jean-Paul pour une histoire de femme : l’épouse de l’avocat, Anna Maria, était auparavant la maîtresse de Jean-Paul, et l’avocat a peur qu’elle ne retourne auprès de lui (la suite ne lui donnera pas tort, d’ailleurs).
Pourtant, cette famille éclatée, où chacun vit sa vie de son côté, va s’unir lorsque le père, conscient de l’hésitation de son fils, va disparaître. Les trois frères vont alors se rejoindre. Des réflexes de l’adolescence vont resurgir, comme lorsque Philippe et Jean-Paul sortaient ensemble pour draguer. Des paroles vont être dites, qui permettront de se libérer de certaines rancunes. Enfin, des vérités vont ressortir.

Le Fils préféré est le deuxième long métrage réalisé par Nicole Garcia, qui avait déjà, à ce moment-là, une carrière d’actrice impressionnante : elle avait déjà tourné devant la caméra de Bertrand Tavernier, Pierre Schoendoerffer, Bertrand Blier, Alain Resnais, Philippe de Broca, Claude Sautet ou Michel Deville. Elle signe une réalisation fine et subtile, évitant les grands effets mélodramatiques mais s’intéressant aux petits gestes, aux regards, aux détails qui en disent long sur ses personnages. Le film tient en un équilibre subtil parce qu’il sait ne pas en dire trop, ne pas en faire trop.
Plus qu’à une révélation finale, Le Fils préféré s’attache avant tout aux relations entre les personnages, entre les trois frères en particulier, et à ce que ces relations disent des protagonistes. Au-delà du cas de Jean-Paul, qui est clairement le personnage central du film, ce qui est montré ici, c’est une fratrie et son évolution.
Enfin, il ne faut pas passer sous silence la grande qualité de l’interprétation du film. Gérard Lanvin (qui a été récompensé par un César pour ce rôle), Bernard Giraudeau et Jean-Marc Barr sont formidables.

Still Life de Jia Zhangke : drames humains et destructions matérielles

0

Présenté à Venise en 2006, Still Life est reparti avec un Lion d’Or. Jia Zhangke a reçu cette récompense des mains de la présidente de la 63e édition de la Mostra, Catherine Deneuve. Le film, qui résonne comme un documentaire autour de la construction du barrage des Trois Gorges, est une fiction ancrée dans le réel. Une fiction autour de l’argent roi où s’écrivent deux destinées qui ne se croisent jamais. Deux histoires d’amour contrariées qui s’étiolent en même temps que des villages menacent d’être submergés et des bâtiments sont détruits à l’écran. Une histoire de la Chine autant qu’une fiction sans illusion sur l’amour.

Illusions perdues

Dans les toutes premières images du film, un des héros, San Ming assiste à une illusion dans laquelle un homme transforme une devise monétaire en une autre. Après cela, on lui demande de payer pour le non-spectacle auquel il vient d’assister. L’argent se présente ici comme un roi au milieu des ruines. En effet, à Fengjie, le Barrage des trois Gorges a englouti une partie du territoire. Celui où vivait sa femme et sa fille n’est plus. Et San Ming a payé pour s’y rendre et espérer les retrouver après seize années sans nouvelle. Autour de cette recherche, Jia Zhangke construit également un décor, il y a toujours un mouvement, même quand l’intrigue patine, dans le cadre. Si les personnages sont voués à stagner, les éléments bougent autour d’eux, se transforment. Pour exemple, une magnifique scène d’illumination d’un pont au cœur d’une soirée de torpeur vient s’inscrire au cœur du film, entre les deux arcs narratifs. Plus tard, avec  A touch of sin (2013), le réalisateur chinois n’aura de cesse de mêler les intrigues autour d’un lieu sans jamais vraiment les faire se rejoindre. En effet, dans Still Life, deux histoires sont racontées au cours du film sans que les deux personnages n’entrent en contact. Pourtant, leurs histoires d’amour contrariées tout comme leur voyage sur un bateau où chante un enfant, résonnent fortement entre elles. Jia Zhangke imprime un rythme particulier, presque lancinant, à son film, constamment incrusté de poussière, comme cloué au sol. Pourtant, quelques échappées existent à l’image d’une ruine, presque irréelle, qui prend son envol. L’espoir n’est pas loin, comme avec ce pont déjà évoqué synonyme d’un ailleurs à rejoindre. Cependant, nos personnages cherchent des êtres qui leur échapperont tout de même, ils sont aussi perdus dans une modernité grimpante et imposée. Ils ne reconnaissent plus rien et personne ne les attend. Pourtant, ils construisent des relations et s’ancrent dans le monde qui les entourent.

Humanité

Jia Zhangke construit un mélodrame dans lequel, et ce dès la première scène, l’humanité a toute sa place. Il observe des visages, des corps, des travailleurs avec une grande minutie, sans en faire des personnages principaux. Il ne se contente pas de raconter une histoire, il parle aussi de son pays et de ses hommes. San Ming accepte un travail arasant et se rapproche ainsi de quelques hommes. On le voit alors travailler dans cette chaleur présente en permanente et les corps sont révélés dans la souffrance et la solidarité. Shen Hong, quant à elle, recherche plutôt un patron, mais elle va passer une soirée avec le seul ami qu’il lui reste dans ce lieu où elle n’existe plus vraiment. Ce sont donc des histoires qui se déconstruisent et se construisent sous nos yeux. Certaines relations commencent quand d’autres s’achèvent un peu brutalement (alors qu’elles sont pourtant en pause depuis de nombreuses années). Au milieu de ces moments, le réalisateur explore tout un tas de sujets, dans la moiteur de son décor cartographié avec une précision impressionnante : les déplacés, l’intégration d’un étranger au sein d’une communauté notamment. La photographie est magnifique, les plans d’une grande minutie, offrant toujours aux images de multiples lectures et au regard plusieurs angles d’attaque.

Tout les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

Porté par un scénario aux contours et aux enjeux très cadrés, Still Life est une nature morte (c’est ainsi que l’on peut traduite le titre du film) dont le mouvement constant est une destruction et qui est le reflet d’une société où le profit laisse les hommes sur le carreau. Shen Hong et San Ming sont les protagonistes et les témoins de cette lente descente aux enfers de toute une population expropriée et exploitée. Au demeurant, ils tentent de renouer des relations fragiles et incomplètes et en construisent d’autres que les territoires rendent éphémères dans la durée de l’échange mais que l’humanité rend persistante dans les mémoires. Des pièces de monnaie (encore l’argent!) à l’effigie des terres de chacun deviennent le symbole de cette durabilité des sentiments tout en dévoilant la beauté des paysages que chacun habite. S’ils n’habitent pas le monde de la même façon, ces hommes parviennent à cohabiter dans un temps court, liés dans la galère. Ils rêvent même d’un ailleurs qui se révèle, dans les mots au moins, pire que ce qu’ils endurent déjà. Tous ces enjeux, l’originalité avec laquelle le propos est traité sans grands effets, en font une œuvre passionnante, qui marque et frappe fort. Les personnages eux-mêmes deviennent  des natures mortes à l’horizon bouché (aperçu à travers les trous dans les murs qui ne débouchent sur rien). Le réalisateur opère des mouvements de va-et-vient pour deux personnages qui font écho à tout son cinéma qui traverse les siècles et les époques pour raconter un monde et des êtres sans cesse piégés.

Still Life : Bande annonce

Jour de colère, de Carl Theodor Dreyer, sort en DVD chez Potemkine et MK2

Les éditions Potemkine et MK2 nous offrent le plaisir de pouvoir revoir Jour de colère (appelé parfois aussi Dies Irae), un des plus grands films du cinéaste danois Carl Theodor Dreyer, dans une édition qui, hélas, n’est pas toujours à la hauteur du chef d’œuvre présenté.

La carrière du cinéaste danois Carl Theodor Dreyer compte relativement peu de longs métrages, mais ceux-ci ont marqué l’histoire cinématographique. Depuis l’esthétique fantastico-onirique de Vampyr jusqu’aux sommets de charité chrétienne de La Parole, le cinéaste a influencé des générations de réalisateurs en créant de véritables chocs visuels.
Le premier film parlant de Dreyer, Vampyr, est un échec commercial, au point que le cinéaste n’est pas sûr de poursuivre sa carrière dans le septième art. Il faudra une bonne dizaine d’années pour aboutir à Dies Irae / Jour de colère, sorti en 1943, adaptation d’une pièce de théâtre d’Hans Wiers-Jenssen.
Il est possible d’affirmer que Jour de colère est la première partie d’un diptyque poursuivi, douze ans plus tard, avec le sublissime La Parole (Ordet), deux films consacrés à la religion. Le christianisme y est alors présenté sous deux aspects : d’un côté sous la forme de l’interprétation rigoriste d’une loi pour laquelle tout le monde est un pécheur ; de l’autre côté, sous la forme d’une exaltation de la charité, de l’amour chrétien individuel et intériorisé.
Sous la forme Dies Irae, l’expression « Jour de colère » renvoie à l’apocalypse, mais aussi à un texte mis en musique au Moyen Âge. On retrouve aussi ce texte dans la messe des morts (voir le Requiem, qu’il soit de Mozart ou de Verdi, par exemple). Par sa thématique, ce texte est donc directement relié au thème de la mort, et ce thème sera fortement présent dans le film.

Jour de colère nous renvoie en 1623 dans un monde protestant très étriqué. Un pasteur, Absalon, est chargé de retrouvé Marte, une femme accusée de sorcellerie parce qu’elle prépare des décoctions à base de plante afin de soulager les maux des personnes autour d’elle. La vieille femme est finalement retrouvée et torturée jusqu’à ce qu’elle avoue tout ce qu’on veut lui faire dire, à savoir qu’elle aurait pactisé avec le diable, etc. Mais elle a aussi d’autres choses à dire, concernant le pasteur Absalon lui-même…
En effet, Absalon est marié, en secondes noces, avec une femme bien plus jeune que lui, Anne. Ce qui n’est pas du goût de la mère du pasteur, vieille femme acariâtre qui voit cette union d’un fort mauvais œil. Or, lorsque arrive Martin, le fils d’Absalon, Anne, coincée dans ce mariage forcé, ne peut s’empêcher d’en tomber amoureuse.
Le film de Dreyer prend alors des allures de tragédie. Comme dans les tragédies classiques, le personnage principal est écartelé entre sa passion amoureuse et son respect de la morale ; après tout, Anne est dans une situation à peu près similaire à celle de Phèdre dans la pièce de Racine. Sauf qu’ici, la morale est imposée brutalement par un groupe de personnages froids et insensibles qui ne songent qu’à appliquer à la lettre une loi aveugle.
Jour de colère est un film marqué par la mort. La mort de différents personnages, mais aussi la morbidité de cette morale qui trouve sa satisfaction dans la souffrance des autres. Les docteurs de la loi sont tous habillés de noir, dans des vêtements étriqués, fermés. Leurs visages sont inexpressifs, comme si les émotions leur étaient étrangères.
Même la nature est marquée par la mort : dans un paysage magnifiquement bucolique passe soudain une charrette chargée du bois pour alimenter le bûcher de Marte…
Dreyer joue sur les contraste : face à une rigueur mortifère et sombre, Anne illumine l’écran de sa présence et de son regard. Les jeux de lumière font que les regards sont immédiatement attirés sur elle. Et le contraste sera encore plus flagrant lorsqu’elle vivra son amour avec Martin : cheveux partiellement relâchés, tenue plus claire, moins stricte, moins étriquée, sourire aux lèvres…
Il n’y a aucune hésitation : pour Dreyer, Anne est du côté de la vie, de la nature, des sentiments. Mais Jour de colère, c’est aussi un film sur la domination : domination masculine contre-nature, domination d’une intolérance morale et religieuse qui écrase tout ce qui ne se plie pas à ses lois, etc. Et Anne, femme mal mariée, épouse adultère, fille de sorcière, femme trop jeune et trop belle, cumule tout ce que les gardiens de l’ordre moral réprouvent.

Visuellement, Jour de colère est une splendeur. Il est évident que Dreyer s’est inspiré des tableaux des maîtres flamands, mais aussi de l’esthétique typiquement protestante, avec ces murs nus, dénués de la moindre décoration, symboles d’une vie où l’on doit étouffer ses sentiments.
Aussi splendide soit-elle, cette esthétique ne cherche jamais à prendre le pas sur ce qui est raconté ou sur les sentiments qui se dégagent de l’œuvre. Chez Dreyer, l’image se met au service de l’histoire. Une histoire forte et tragique.

Compléments de programme

Justement, concernant les images, on peut regretter que la qualité visuelle de la présente copie ne soit pas supérieure. Face à un film où le travail esthétique est aussi important, on était en droit d’attendre mieux.
Le film de Dreyer est accompagné de trois compléments de programme.
Dans l’un d’eux, Gaspar Noé (autre cinéaste pour lequel l’esthétique a une importance primordiale) parle de son attachement à l’œuvre de Carl Theodor Dreyer. C’est plutôt sympathique, mais anecdotique.
Dans un autre complément de programme, le cinéaste lui-même, Carl Theodor Dreyer, parle, trop brièvement hélas, de son film.
Le bonus le plus intéressant, de très loin, est l’analyse du film par Patrick Zeyen. Le critique et cinéaste replace Jour de colère au sein de la filmographie de Dreyer, établit des rapports avec Ordet pour l’aspect religieux, avec La Passion de Jeanne d’Arc et Gertrud pour les portraits de femmes délaissées. Patrick Zeyen fait aussi une analyse rigoureuse et passionnante de l’esthétique du film et des contrastes entre noir et blanc. Finalement, il qualifie Jour de colère de « film le plus maîtrisé » de Carl Theodor Dreyer.

Caractéristiques du DVD :
Durée du film : 94 minutes
Noir et blanc
Format de l’image : 1.33
Son Dolby Digital dual mono
Version originale danoise
Sous-titres français
Compléments de programme :
Analyse de Patrick Zeyen, cinéaste et écrivain (20 minutes)
Carl Theodor Dreyer par le de son film (3 minutes)
Entretien avec Gaspar Noé (10 minutes)

Le Bal des folles : le féminin sous le regard de Mélanie Laurent

3

Trois ans après Galveston, Mélanie Laurent remet sa casquette de réalisatrice pour Le Bal des folles, une adaptation qui ne sera pas visible en salles mais directement sur la plateforme d’Amazon Prime. Dommage car cette fresque ambitieuse aurait mérité un déploiement sur grand écran.

Nous sommes éternelles

Après avoir fait sensation sur Netflix dans le film d’Alexandre Aja, Oxygène, Mélanie Laurent est de nouveau visible sur les plateformes de streaming. En effet, son film, Le Bal des folles, est actuellement disponible sur Amazon Prime. Il ne sortira donc pas en salles. Pour Mélanie Laurent, ce n’est pas un problème, au contraire :  » […] ma grande frustration ça aurait été de ne le sortir que dans quelques salles et uniquement en France. Alors que là, je le sors dans 240 pays, le même jour, à la même heure. Et ce film-là, avec cette histoire-là, ce message-là, j’ai une envie qu’il voyage et une envie d’aller me confronter à d’autres cultures «  (interview donnée à LCI). Mais l’intérêt du Bal des folles n’est pas seulement dans cette sortie en ligne, il réside surtout dans l’ambition de cette fresque d’époque, centrée sur une histoire de femmes. En effet, Mélanie Laurent avait les moyens et ça se voit. On entre véritablement dans l’hôpital de la Salpêtrière, aux côtés de ces femmes jugées folles ou hystériques au profit d’expériences médicales douteuses. Mélanie Laurent décide de suivre le destin de l’une d’entre elles, Eugénie. C’est également le personnage star du roman de Victoria Mas du même titre dont Mélanie Laurent s’est inspirée pour son long métrage.

Corps

Eugénie est une aristocrate, son profil dénote carrément avec celui de ses partenaires de dortoir. Cette femme très libre en apparence est sous le joug de sa famille en réalité. Ils décident de la faire interner car cette dernière prétend communiquer avec les esprits. Tout le long du film, Mélanie Laurent ne décide pas si oui ou non Eugénie dit la vérité, il est surtout question de voir que sa folie supposée n’est qu’un prétexte à un enfermement abusif. En effet, sous la houlette du professeur Charcot, des femmes étaient enfermées, jugées hystériques, et soumises à des expériences sans fondement médical solide. Les traitements et séance de simulations de crises laissaient des stigmates irréversibles aux corps. C’est d’ailleurs de corps qu’il est question dans Le Bal des folles. Mélanie Laurent montre en effet la manière dont les hommes partaient à l’assaut du corps des femmes : par l’enfermement, par les expériences, mais aussi par les agressions sexuelles dont certaines étaient victimes. C’est tout cela, en s’infiltrant au cœur du dortoir et du quotidien de ces femmes, que raconte la réalisatrice. Son film bénéficie d’un casting de choix : Lou de Laâge, toujours très à l’aise dans ses rôles, Emmanuelle Bercot, terrifiante à souhait, Benjamin Voisin, Cédric Khan ou encore Grégoire Bonnet dans le rôle d’un Charcot plus effacé. En effet, si Augustine mettait en avant la figure ambiguë de Charcot avec Vincent Lindon dans le rôle titre, Mélanie Laurent ne s’intéresse qu’au point de vue des femmes soumises à l’enfermement.

Lumière

Il ne s’agit pas pour elle d’explorer la face sombre de cette masculinité féroce, mais bien d‘illuminer le destin tragique de ces « folles » malgré elles. Tous les personnages secondaires féminins ont donc une forte personnalité, qui se révèle de plans en plans et leur destin est étroitement lié à celui d’un monde qui les rabaisse en permanence. Le casting féminin est ainsi flamboyant, « éternel » comme dans les mots d’Eugénie. Même la figure un temps austère de Geneviève, l’infirmière en chef (jouée par Mélanie Laurent elle-même), va sans cesse vers la lumière. Le point d’orgue du film étant ce fameux bal des folles (qui a réellement existé, au contraire du personnage d’Eugénie, fictionnel) où les femmes étaient, sous couvert d’une soirée enchantée, exhibées au monde telles des animaux de foire. Déguisées, montrées, jetées en pâture, elles n’avaient d’autre choix que d’entrer dans un jeu social pipé d’avance dans lequel les dominants étaient du côté des hommes. C’est ce moment que la réalisatrice prépare tout son film durant. Là encore, c’est par le corps qu’elle filme cet instant fort, qui est aussi une acmé puissante dans le déroulé du film. Au final si le film de Mélanie Laurent reste d’un fort classicisme, il est aussi une respiration bienvenue dans cette histoire très sombre du féminin avec des femmes fortes et montrées comme libres malgré tout. Car si Eugénie voit des esprits, cette question n’est pas tranchée, elle fait en tout cas preuve d’esprit pour ne pas se laisser broyer par cet enfermement injustifié. Et c’est sa voix qui s’élève dans quelques mots très touchants, emplis d’une sororité rayonnante, qui vient nous le rappeler lorsque le film se termine.

Cette histoire hors normes et révoltante a déjà inspiré la romancière Victoria Mas, les réalisatrices Mélanie Laurent et Alice Winocour et devrait bientôt être de nouveau racontée par Arnaud des Pallières. Quant au professeur Charcot, plus connu pour ses avancées neurologiques, il est ici montré sous sa vérité nue et cruelle. C’est aussi cela, la force du cinéma. Mélanie Laurent prépare déjà une nouvelle adaptation, The Nightingale (roman de Kristin Hannah), l’histoire de deux sœurs en pleine Seconde Guerre mondiale. Le nouveau ton de sa carrière de réalisatrice semble ainsi donné.

Le Bal des folles : Bande annonce

Le Bal des folles : Fiche technique

Synopsis : L’histoire d’Eugénie, une jeune fille lumineuse et passionnée à la fin du 19è siècle. Eugénie a un don unique : elle entend et voit les morts. Quand sa famille découvre son secret, elle est emmenée par son père et son frère dans la clinique neurologique de La Salpêtrière sans possibilité d’échapper à son destin. Cette clinique, dirigée par l’éminent professeur Charcot, l’un des pionniers de la neurologie et de la psychiatrie, accueille des femmes diagnostiquées hystériques, folles, épileptiques et tout autre type de maladies physiques et mentales. Le chemin d’Eugénie va alors rencontrer celui de Geneviève, une infirmière de l’unité neurologique dont la vie passe sous ses yeux sans qu’elle ne la vive vraiment. Leur rencontre va changer leurs destins à jamais alors qu’elles se préparent à assister au fameux « Bal des folles » organisé tous les ans par le Professeur Charcot au sein de la clinique.

Réalisation : Mélanie Laurent
Scénario : Mélanie Laurent, Christophe Deslandes, d’après l’œuvre de Victoria Mas
Interprètes : Lou de Laâge, Mélanie Laurent, César Domboy, Benjamin Voisin, Emmanuelle Bercot,  Cédric Kahn, Coralie Russier, Grégoire Bonnet, André Macon, Alice Barnole
Photographie : Nicolas Karakastanis
Montage : Anny Danché
Producteurs : Alain Goldman, Axelle Boucai Fabrice Lambot
Sociétés de production :  Légende Films, Amazon
Distributeur : Amazon Prime Vidéo
Durée : 122 minutes
Genre : Drame historique
Date de sortie : 17 septembre 2021 sur Amazon Prime