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Magellan : l’art du point de vue

Lav Diaz, pour son premier film en langue étrangère, s’attaque à la figure de Magellan, le grand explorateur, qui mourut justement dans cet archipel malais dont est originaire le cinéaste. Tout en centrant son récit sur Magellan et son tour du monde, Lav Diaz décentre subtilement notre regard, et même tous les regards, l’européen comme l’asiatique, pour mieux saisir le nœud tragique de l’épopée coloniale. À travers des plans fixes et longs, une certaine distance maintenue avec ses personnages et un montage fait de séquences discontinues, Lav Diaz oppose au mythe de Magellan, comme à ses contempteurs, un art du fragment poétique où les choses se soustraient à notre jugement pour mieux se proposer à notre intelligence.

Les critiques ici et là qui traitent de Magellan se plaisent à dire qu’il s’agirait d’un film décolonial, renversant la perspective et, par là même, la stature du grand homme, produisant, autrement dit, un contre-mythe où le vrai sauvage serait le colonisateur avide et sanglant. Sans être tout à fait fausse, cette présentation reste excessivement limitée, dans la mesure où elle laisse entendre qu’il s’agirait d’une simple inversion symétrique, aussi binaire que le mythe officiel. Or, Magellan, de Lav Diaz, est tout le contraire d’un film binaire. C’est une œuvre ambiguë, insaisissable et généreuse. Sans rien atténuer des violences qu’impliquèrent les grandes découvertes européennes, Diaz ne permet pas que l’on applique à ces événements une grille de lecture morale ou idéologique trop commode. C’est un film qui n’excuse ni ne condamne, et qui semble même s’efforcer de nous extraire sans cesse de ce type de réflexe intellectuel, pour nous laisser, à la fin, aux prises avec le sentiment mélancolique d’une rencontre impossible.

Si Magellan est au centre de ce film éponyme, la caméra n’est pourtant jamais vraiment avec lui. La première scène montre une jeune indigène effrayée par celui qu’on devine être Magellan, mais qu’on ne verra pas. Lav Diaz prévient que son regard est celui d’un étranger, pour qui le grand nom des manuels scolaires est celui d’une vieille terreur mêlée de sacré (la même jeune fille s’en va prévenir son village de l’arrivée des Blancs en l’annonçant comme la réalisation d’une prophétie bien connue). Serait-ce pour mieux exorciser cette figure que le cinéaste philippin décida de faire ce film ?

Magellan n’est saisi qu’à distance et souvent à travers des plans dont il n’occupe pas le centre. Sa personnalité s’avère d’ailleurs assez opaque. En lui, la sincérité et le cynisme, la naïveté et la cruauté, la piété et la volonté de puissance semblent indémêlables. Le dispositif du film, de plus, vise toujours à entraver toute identification. On n’arrive ni à aimer ni à détester complètement Magellan. Sa motivation même nous restera confuse. Au fond, Magellan, c’est un peu n’importe qui.

Aux représentations épiques, Lav Diaz oppose encore le prosaïsme des grandes transhumances, faites d’ennui, de folie, de maladie, de mutinerie et d’homosexualité violemment réprimée. Que c’est lent et pénible de faire le tour du monde ! Ou, comme dirait le poète : « Que le monde est grand à la clarté des lampes, aux yeux du souvenir que le monde est petit. » (Baudelaire, Le Voyage). En un mot, tous les poncifs du mythe du grand explorateur sont ramenés à leurs réalités matérielles et à la quantité de violence infligée que supposent de telles réalisations. Si les images sont belles, ce qu’elles montrent est sans gloire.

Quant à la rencontre entre l’équipage de Magellan et quelques habitants de ce qui deviendra plus tard les Philippines, séquence qui constitue le dernier quart du film, elle est abordée par Lav Diaz d’une manière dénuée aussi bien de cynisme que de ressentiment. Lav Diaz se retient de prêter aux Européens des intentions immédiatement et nécessairement mauvaises, ou tout du moins exclusivement cupide. Dans un premier temps, le contact est même plutôt sympathique, et le christianisme assez bien accueilli, grâce notamment à la guérison miraculeuse d’un enfant, opérée par une statuette de Jésus. On sent qu’il en fallait de peu pour que les choses se passent bien. Mais Magellan, fort de ces premiers succès, se montre impatient et voudrait, sans leur avoir enseigné deux lignes de catéchisme, les soumettre immédiatement à la Croix. Est-ce un souci trop ardent d’évangélisation, ou la Croix ne serait-elle pour Magellan que l’emblème de sa puissance propre ? C’est la force et l’intelligence de ce film de ne pas trancher.

Ceux-là mêmes qu’il cherche à convertir sont d’ailleurs assez dociles, jusqu’au moment où l’on s’attaque, dans un geste inquisitorial, aux statuettes de leurs divinités protectrices. Alors tout bascule, et la vengeance de l’indigène s’avérera aussi maligne qu’implacable. Mais Lav Diaz, tout en peignant avec justesse la violence coloniale, insère par endroits des actes de résistance interne à celle-ci : un prêtre tentant d’empêcher la destruction des statuettes, ou l’un des marins, durant une scène de saccage, arrêtant son coéquipier en pleine tentative de viol d’une indigène. Ce contrepoint moral est l’un des mouvements fondamentaux du film. Il ne faut pas y voir une mise en équivalence des torts ni une relativité des points de vue, mais une façon de se tenir plus rigoureusement dans cette vérité retrouvée de la colonisation, où le mal semble traverser les hommes plus qu’il ne provient d’eux, émaner des structures plus que des individus. Le film est ainsi parsemé de moments où une rencontre, ou une rédemption, paraît possible, moments vite recouverts par la bêtise et l’avidité, et par une sorte de fatalité diffuse.

Le film n’est d’ailleurs composé que de moments. Chaque plan est une séquence ou presque, comme si Lav Diaz entendait retrancher de son récit toute continuité, autrement dit toute logique surplombante, politique ou psychologique, qui permettrait de lier et de lire tous ces événements. Tout en faisant le portrait sans concession d’un explorateur brutal, le cinéaste philippin conjure dans le même temps l’émergence d’un autre mythe, d’un anti-mythe. Plutôt que d’expliquer ou de juger la catastrophe, il nous la montre et, de ces charniers longuement contemplés, où les corps des colons et des colonisés s’enchevêtrent, ne restent ainsi qu’une colère inutile, une honte vaine et l’idée profonde de notre humanité commune.

Magellan : bande-annonce

Magellan : fiche technique

Titre original : Magalhães
Réalisation et scénario : Lav Diaz
Acteurs principaux : Gael García Bernal (Ferdinand Magellan), Roger Alan Koza (Afonso de Albuquerque), Ângela Ramos (Beatriz), Dario Yazbek Bernal (Duarte Barbosa), Amado Arjay Babon (Enrique)
Musique : Marc Verdaguer
Décors : Allen Alzola et Isabel Garcia
Photographie : Artur Tort
Montage : Lav Diaz, Artur Tort
Production : Joaquim Sapinho, Marta Alves, Paul Soriano, Albert Serra, Montse Triola, Stefano Centini
Sociétés de production : Rosa Filmes, Andergraun Films, BlackCap Pictures
Sociétés de distribution : Nour Films (France)
Pays de production : Portugal, Espagne, France, Philippines, Taïwan
Langues originales : portugais, espagnol
Format : couleurs – 4:3
Durée : 156 minutes
Dates de sortie : 18 mai 2025 (Festival de Cannes) ; 31 décembre 2025 (sortie nationale)

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3.5

Pourquoi, en patinage artistique, la rotation devient plus difficile lors d’un changement de position

Lorsqu’un patineur modifie la position de son corps, le moment d’inertie varie immédiatement. Une extension des bras ou des jambes peut augmenter ce moment de 20 à 40 %, ralentissant la rotation de façon perceptible. Chaque changement de pose transforme donc l’équilibre mécanique du saut. En patinage artistique, comprendre comment les changements de position affectent la stabilité aide à mieux lire les compétitions, et pariez sur vos sports favoris avec 1xBet et gagnez depuis Port-au-Prince ou ailleurs en vous appuyant sur ce type d’analyse.

La difficulté tient aussi à la redistribution du poids. En changeant l’axe, même de 5 cm, le centre de gravité se déplace, ce qui perturbe la stabilité. Le patineur doit rétablir cet alignement en une fraction de seconde pour éviter une chute ou un atterrissage déséquilibré. Si vous aimez parier sur les disciplines où la précision compte, pariez sur vos sports favoris avec le site 1xBet et gagnez depuis Port-au-Prince ou ailleurs est un vrai avantage.

Les paramètres qui compliquent la rotation lors d’un changement de pose

Une ouverture prématurée des bras peut réduire la vitesse angulaire de 15 à 25 %, tandis qu’un regroupement retardé de seulement 0,1 seconde suffit à faire perdre une demi-rotation. Cela exige une synchronisation absolue entre l’impulsion initiale, souvent générée en moins de 0,3 seconde, et le moment précis où le corps se ferme pour conserver l’énergie. 

Voici les éléments déterminants :

  • Variation du moment d’inertie jusqu’à 40 % selon l’ouverture des bras.
  • Micro-ajustements du centre de gravité pour stabiliser l’axe.
  • Gainage dynamique pour maintenir la vitesse de rotation.
  • Réduction de l’écart latéral afin de limiter les dérives.

Un changement de position mal contrôlé réduit la vitesse de rotation, augmentant le risque d’atterrir en retard d’un quart de tour, soit environ 90°. Cela peut entraîner des pénalités lourdes en compétition, parfois de –1 à –3 points sur un seul saut mal contrôlé. Un patineur de haut niveau doit donc intégrer ces variations dès la préparation technique, en répétant chaque transition des centaines de fois jusqu’à réduire l’erreur à quelques centimètres ou 0,1 seconde près. La maîtrise de ces ajustements offre un double avantage, artistique et technique : elle autorise l’enchaînement de sauts plus complexes — triples ou quadruples — tout en conservant une fluidité continue du programme. Chaque pose devient un levier pour exprimer puissance, élégance et précision mécanique — un équilibre fragile que seuls les meilleurs parviennent à maîtriser.

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« Tunnels » : quand la route des vacances débouche sur l’invivable

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Sous couvert d’un trajet estival banal, Tunnels orchestre une lente mais implacable dérive vers l’irrationnel. Michaël Sanlaville transforme l’autoroute des vacances en piège existentiel, où l’enfance, la peur et l’impuissance parentale se heurtent à une violence absurde, presque grotesque.

Il y a, au départ, cette image mille fois vue : une famille ordinaire lancée sur la route des vacances. Un père, une mère, leurs trois enfants. Les kilomètres s’égrènent, l’ennui s’installe, les paysages défilent comme un ruban hypnotique. La grande, forte en gueule, apprend à conduire, les plus jeunes se réfugient, quand ils sont en âge de le faire, dans les jeux vidéo, les parents gèrent tant bien que mal la promiscuité imposée par le trajet. Rien que de très commun. Et c’est précisément là que Tunnels commence à fissurer le réel.

Les tunnels se succèdent – simples ouvrages d’ingénierie, croit-on – mais à leur sortie, quelque chose a basculé. Les marquages au sol ne sont plus les mêmes, les routes s’étirent dans un silence inquiétant, les stations-service sont désertes. Un monde parallèle s’est substitué au nôtre sans transition ni explication. L’irréel n’est pas annoncé, il surgit au grand dam des protagonistes.

Dans ce décor vidé de toute présence rassurante, une anomalie persiste : des chauffeurs casqués, lancées à des vitesses insensées. Ils ne respectent aucune règle, semblent animés par une logique absurde, presque infantile. On les distrait à coups de bonbons et de biscuits ; ils provoquent des accidents spectaculaires, comme des enfants cruels jouant avec des voitures miniatures. La menace est constante, imprévisible, sans que la famille dont on épouse le point de vue puisse y échapper.

Il y a toutefois un hic. Michaël Sanlaville n’excelle pas vraiment dans cette organisation de l’étrangeté. Il construit un monde parallèle sans lui offrir de fondements solides. Il impose un chaos régi par des règles opaques, cauchemardesques, que le lecteur peine à comprendre. Ces figures casquées ne semblent répondre à rien d’identifiable, aucun projet lisible. Elles sont là, simplement, comme une force de destruction gratuite. Cela constitue une carence narrative qui peut rebuter certains lecteurs.

Face à ces antagonistes anonymes, le père apparaît longtemps impuissant, craintif, presque effacé. La virilité protectrice traditionnelle s’est irrémédiablement délitée. Le danger révèle les failles personnelles. Et c’est alors que le récit opère un énième basculement : Jolène, l’aînée, celle qui apprend à conduire, finit par prendre le volant, au sens propre comme au figuré. Ce passage de relais n’a rien d’une émancipation douce ou symbolique, puisqu’il est contraint, violent, arraché aux circonstances. C’est aussi à travers Jolène que va apparaître le dernier motif de l’album : la perte.

Avec Tunnels, Michaël Sanlaville fait surgir l’horreur au cœur du quotidien le plus banal. Il détourne les codes du thriller routier et du récit familial pour composer une fable noire, tendue, où la peur occasionne l’effondrement des rôles, des repères et des certitudes. L’œuvre est sèche, nerveuse, mais lacunaire. L’auteur avait probablement la volonté de ne pas tout expliquer au lecteur, de laisser persister des zones d’ombre et de projection imaginaire. Mais cela dessert le récit, finalement trop chiche pour pleinement enthousiasmer. 

Tunnels, Michaël Sanlaville
Glénat, janvier 2026, 168 pages

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2.5

« Rest in Pieces » : l’horreur comme chambre d’écho

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Avec Rest in Pieces, Karmarket signe un recueil d’histoires courtes où l’horreur n’est jamais une fin en soi, mais le révélateur d’une solitude fondamentale. Entre fantômes intimes, corps mutilés, divinités grotesques et futurs désincarnés, l’auteur compose une œuvre dense, profondément mélancolique, qui scrute les failles humaines à la lumière d’un imaginaire sombre, nourri autant par H. P. Lovecraft que par Junji Ito, tout en affirmant une voix singulière, patiemment façonnée.

Il faut d’abord insister sur ce que Rest in Pieces n’est pas. Ce n’est pas un simple catalogue de récits horrifiques alignant monstres et visions dérangeantes pour provoquer un frisson immédiat. C’est, plus subtilement, un livre de deuils impossibles. Chaque histoire semble hantée par une perte irréparable, par l’absence d’un être aimé, d’un corps, d’un monde. L’horreur y devient langage, pour dire ce qui ne peut être formulé autrement.

La première histoire donne d’emblée le ton. Une astronaute fuit la Terre, saturée de fantômes qu’elle est seule à percevoir. Cette fuite cosmique, qui pourrait relever d’une science-fiction presque abstraite, se transforme peu à peu en une méditation glaçante sur la mort et la transmission : un nuage colossal aspire les esprits, tandis que les nouveau-nés viennent au monde privés d’âme, incapables même de pleurer. Derrière la vision spectaculaire, c’est l’idée d’un monde vidé de son principe vital qui s’impose.

La perte du corps, autre motif central, irrigue un récit consacré au membre fantôme. Un homme amputé après un accident de la route se laisse obséder par le désir de retrouver sa jambe disparue. Les visions qui l’assaillent sont parmi les plus viscérales du recueil : le corps incomplet devient territoire de cauchemar, et la mémoire charnelle, une prison. Ici, l’horreur naît moins de la mutilation que de l’impossibilité d’accepter l’irréversibilité.

Cette impossibilité de faire son deuil trouve une forme nouvelle dans l’histoire de l’immeuble fantôme. Un concierge refuse la mort de sa femme et continue de vivre dans un bâtiment déserté, peuplé uniquement d’esprits, dont celui de l’aimée. Le lieu existe bel et bien, mais il est soustrait au monde des vivants. Ceux qui s’y aventurent – une étudiante en quête de logement, notamment – y trouvent la mort ou s’y perdent psychiquement. 

À côté de ces récits longs et chargés émotionnellement, Karmarket s’autorise des propositions plus étranges, parfois presque absurdes en apparence, comme cette histoire de moustiques oculaires, ou des récits plus courts entièrement muets.

La politique au sens large n’est pas absente du recueil. L’auteur met en scène des divinités de l’eau, créatures difformes devenues objets de fascination et de consommation massive sur Internet. Leur succès commercial précède leur extinction, tandis que les étendues d’eau s’assèchent inexorablement. La critique du capitalisme est frontale, mais jamais didactique : l’engouement malsain pour ces idoles grotesques fonctionne comme un miroir de notre rapport aux catastrophes écologiques, de notre marchandisation à tout-va des ressources naturelles.

Ailleurs, on explore le versant plus intime et spéculatif du transhumanisme. Dans une histoire de transfert de conscience vers des corps artificiels, Karmarket tisse un triangle amoureux contrarié par la technologie. L’amour, ici, se heurte à la question de l’identité : qu’advient-il des sentiments lorsque le corps n’est plus qu’un support interchangeable ? 

Autre histoire difficilement sondable avec un équipage qui part explorer les profondeurs marines pour retrouver un sonar disparu. Le capitaine y croise un monstre titanesque, tandis que sa fille, restée à la surface, semble avoir des visions de ce que son père endure. Les deux mondes narratifs se répondent jusqu’à une conclusion où le deuil, une fois encore, se révèle être la clé de lecture ultime. 

Chaque planche de Rest in Pieces semble travaillée comme un espace mental, où l’horreur n’est jamais gratuite, toujours au service d’un trouble plus profond. On tient là un recueil imparfait, mais exigeant, généreux et parfois éprouvant. En explorant inlassablement les formes du deuil – individuel, collectif, écologique, amoureux –, Karmarket compose une œuvre qui dépasse largement le cadre de l’horreur pour toucher à quelque chose de plus universel : notre incapacité chronique à accepter ce qui disparaît, et notre tendance à transformer cette perte en fantômes, voire en monstres.

Rest in Pieces, Karmarket
Les Humanoïdes associés, 7 janvier 2026, 288 pages

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4

« Mickey et le Roi des Pirates » : désordre et duplicité

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Avec Mickey et le Roi des Pirates (éditions Glénat), le récit d’aventures flamboyant se double d’une fable plus sombre sur l’identité, l’ordre et le pouvoir de l’argent. En convoquant Charles Dickens, le feuilleton populaire et l’imaginaire pirate, l’album glisse Mickey et Picsou dans un Londres fiévreux où un simple sou suffit à faire vaciller tout un monde.

Quelque chose cloche. Une ville industrielle dont les rouages grincent, un empire soudain privé de son centre de gravité et cette information assénée avec aplomb, qui enfle dans les colonnes du Charognard : « Picsou sans le sou ! » L’énoncé claque comme un scandale, mais la perte est avant tout symbolique. Quand le richissime homme d’affaires perd son sou fétiche, ce n’est pas l’argent qui disparaît : c’est l’ordre.

L’occasion est belle pour égratigner la presse. Ainsi, les informations proviennent « d’un ami qui connaît la voisine de palier du frère d’un laveur de carreaux qui a vu la vitrine du sou grande ouverte… et vide ! » Mickey, reporter, veut en savoir plus. Il va très vite comprendre que le vol initial n’est qu’un déclencheur. L’intrigue se dédouble, puis se fracture : enquête journalistique menée par Mickey, plongée subjective dans la mémoire défaillante de Donald, confession tardive d’un Picsou devenu méconnaissable… À mesure que les récits se superposent, la vérité se dilue. Chacun détient une version des faits, jamais complète, toujours contaminée.

Le Londres de 1850 n’est pas qu’un simple décor pittoresque. C’est un organisme vivant, saturé de rumeurs, de tavernes enfumées et de docks brumeux. On y croise des ouvriers à bout, une presse vorace, des policiers soupçonneux, et cette foule anonyme prompte à désigner un coupable quand le pouvoir vacille. Charles Dickens n’est jamais loin, mais débarrassé de toute nostalgie : la ville est sociale avant d’être romantique, hostile avant d’être spectaculaire. Autant que l’univers de Mickey le permet.

Amnésique, épuisé, rejeté, Donald campe ici la victime idéale, d’un monde qui ne cherche pas à comprendre. Son long monologue, vertigineux, se range parmi les moments les plus forts de l’album. Non seulement parce qu’il donne chair à son errance, mais parce qu’il reflète ses états d’âme à un moment où il apparaît vulnérable, ou en tout cas particulièrement las.

La réponse à tout cela, l’album la fait surgir par un détour inattendu : la magie. On se frotte alors, sans trop révéler de l’intrigue, à une allégorie du capitalisme, capable de voler les identités aussi sûrement que les fortunes. Dépouillé de son apparence et de son nom, Picsou redécouvre la brutalité du réel. Le navire de feu, le pirate fantôme, la base de Tortuga : le récit est échevelé, et Picsou combat finalement ses adversaires sur son propre terrain.

Ainsi, sous le vernis de l’aventure et du spectaculaire, Mickey et le Roi des Pirates propose ainsi une relecture étonnamment adulte de l’univers Disney. Une histoire de doubles et de faux-semblants, où l’or brûle, où les noms s’effacent et où un simple sou peut devenir le cœur battant – ou plutôt le poison – d’une ville entière.

Mickey et le Roi des Pirates, Joris Chamblain et Dav
Glénat, 2 janvier 2026, 80 pages

Note des lecteurs19 Notes
3.5

Retour de l’Agent 9 : l’espionnage en équipe

0

Ce second tome d’Agent 9 poursuit son travail de détournement : recycler les grands codes du récit d’espionnage pour les offrir, malicieusement désossés, à un jeune lectorat, sans jamais sacrifier ni l’intelligence, ni le plaisir de lecture.

Tout est là : le jargon des agents secrets, les QG dissimulés, les gadgets improbables et les plans démesurés pour contrôler le monde. Mais ici, James Burks joue avec ces codes comme un musicien de jazz avec un standard : il les connaît, les respecte, mais les fait légèrement dérailler pour mieux en révéler la mécanique comique.

L’Agent 9, fraîchement réintégré au S4, rêve toujours de reconnaissance officielle – et, pourquoi pas ?, du titre d’agent secret du mois. Mais cette ambition un brin narcissique se heurte rapidement à une mission autrement plus sérieuse : contrecarrer les plans d’un ancien agent passé du mauvais côté, décidé à prendre le contrôle des esprits grâce à une machine de manipulation mentale. Le récit n’en perd aucunement sa légèreté de ton.

La grande trouvaille de ce tome réside dans l’introduction d’une alliée inattendue : une petite souris, maladroite au premier abord, presque contre-productive. Sa rencontre avec l’agent 9 provoque l’échec initial de la mission, mais l’on comprend rapidement que quelque chose de plus profond se trame. Car ce duo improbable (le héros sûr de lui et la recrue minuscule, presque dérangeante) va apprendre, sur la durée, à fonctionner ensemble. L’espionnage se fait alors terrain d’apprentissage mutuel. Une amitié de longue date est peut-être en marche.

Cette thématique de l’entraide trouve son point d’orgue dans un final résolument collectif. Face à la menace ultime, ce n’est pas un héros solitaire qui sauve le monde, mais un véritable travail d’équipe. Le message est clair, mais jamais appuyé : la solidarité constitue une solution face à l’adversité.

Graphiquement, le style de James Burks se caractérise par un trait rond, expressif, d’une lisibilité exemplaire. Les décors structurent l’action avec une grande clarté, tandis que le découpage privilégie le mouvement et la fluidité. L’humour, omniprésent, fonctionne à plusieurs niveaux. Il y a le gag visuel immédiat, le jeu sur les postures héroïques parfois boursouflées, mais aussi un second degré savoureux : voir les méchants affirmer que leur QG est parfaitement secret et qu’il est donc peu probable que ce soit un livreur de pizza qui se présente à leur porte relève ainsi d’une mécanique de l’absurde parfaitement calibrée. 

Avec ce deuxième tome, Agent 9 confirme qu’il ne s’agit pas simplement d’une aventure d’espionnage pour jeunes lecteurs, mais d’un récit généreux, rythmé et bien écrit, capable de faire rire tout en glissant, l’air de rien, une réflexion sur la coopération et la confiance. 

Agent 9 (T02), James Burks
Aventuriers d’ailleurs, 7 janvier 2026, 192 pages

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3.5

Comment évaluer et comparer les bonus de casino en ligne efficacement

Les offres promotionnelles des casinos en ligne peuvent sembler généreuses au premier abord, mais leur valeur réelle dépend de nombreux facteurs souvent négligés par les joueurs. Comprendre comment analyser ces bonus est essentiel pour maximiser vos chances de gains et éviter les déceptions. Dans cet article, nous vous guidons à travers les critères fondamentaux pour évaluer et comparer objectivement les promotions des casinos virtuels.

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  1. Pourcentage et montant maximum du bonus
  2. Conditions de mise (multiplicateur et base de calcul)
  3. Durée de validité totale
  4. Jeux éligibles et leur contribution
  5. Mise maximale autorisée par tour
  6. Plafond des gains retirables
  7. Dépôt minimum requis
  8. Méthodes de paiement éligibles
  9. Pays et devises acceptés
  10. Qualité du support client.

Les conditions de mise : le critère déterminant

Les exigences de mise représentent le facteur le plus important lors de l’évaluation d’un bonus. Ces conditions déterminent combien de fois vous devrez miser le montant du bonus avant de pouvoir retirer vos gains. Un bonus de 200€ avec des conditions de mise x50 nécessite 10 000€ de mises, ce qui le rend nettement moins attractif qu’un bonus de 100€ avec des conditions x25.

Les conditions de mise raisonnables se situent généralement entre x20 et x35. Au-delà de x40, même un montant généreux perd de son intérêt. Certains offres comme Bonus de bienvenue du casino Runa ont des conditions équilibrées avec une véritable opportunité de gains sans exigences excessives.

Il est également crucial de vérifier si les conditions s’appliquent uniquement au bonus ou incluent également votre dépôt. Une exigence de x30 sur « bonus + dépôt » est beaucoup plus contraignante que x30 sur le bonus seul.

La durée de validité et les restrictions temporelles

Le temps accordé pour remplir les conditions de mise influence directement vos chances de succès. Un délai de 7 jours peut sembler suffisant, mais il limite considérablement votre flexibilité. Les meilleurs bonus offrent entre 30 et 90 jours, permettant une approche plus stratégique.

Certaines promotions imposent également un délai d’activation : vous devez réclamer le bonus dans un certain laps de temps après l’inscription. D’autres fixent des limites quotidiennes ou hebdomadaires pour les mises contribuant aux conditions, prolongeant artificiellement le processus.

Les jeux éligibles et leur contribution

Tous les jeux ne contribuent pas également aux conditions de mise. Généralement :

  • Machines à sous : contribution de 100%.
  • Jeux de table (blackjack, roulette) : 10-20% ou exclus.
  • Vidéo poker : 5-10% ou exclu.
  • Jeux avec croupiers en direct : souvent exclus ou contribution minimale.

Cette distinction change radicalement la valeur d’un bonus. Si vous préférez le blackjack, un bonus qui exclut les jeux de table n’a aucun intérêt, même avec des conditions apparemment avantageuses. Vérifiez toujours la liste complète des jeux éligibles dans les conditions générales.

Les limites de mise et de gains

De nombreux bonus imposent des restrictions qui limitent leur potentiel :

Mise maximale par tour : Souvent fixée entre 2€ et 5€, cette limite empêche les stratégies de mise élevée. Dépasser cette limite peut entraîner l’annulation du bonus et des gains associés.

Plafond des gains : Certaines promotions limitent les retraits à un multiple du bonus (x5, x10, x20). Un bonus de 50€ avec un plafond de gains à x10 ne vous permettra jamais de retirer plus de 500€, quelle que soit votre chance.

Limite de retrait mensuel : Particulièrement restrictive pour les gros gagnants, cette condition peut forcer à échelonner les retraits sur plusieurs mois.

Les pièges courants à éviter

Méfiez-vous des « bonus trop beaux pour être vrais ». Un bonus de 500% avec des conditions x60 et des gains plafonnés à 100€ est une stratégie marketing destinée à attirer les joueurs inexpérimentés. Privilégiez les offres transparentes avec des conditions raisonnables.

Les bonus « collants » (non-cashable) représentent un autre piège. Le montant du bonus est déduit lors du retrait, ce qui réduit considérablement sa valeur réelle. Un bonus de 200€ collant dont vous gagnez 800€ ne vous permettra de retirer que 600€.

Attention également aux exigences de vérification d’identité qui peuvent retarder ou compliquer les retraits. Certains établissements n’acceptent les documents qu’après la première demande de retrait, prolongeant artificiellement le processus.

Prioriser la valeur réelle sur le montant affiché

Un bonus de 100€ avec des conditions x25, 60 jours de validité, tous les jeux éligibles et aucun plafond de gains offre une valeur supérieure à un bonus de 500€ avec des conditions x50, 14 jours de validité et gains limités à 1000€. Calculez toujours le montant total à miser et évaluez vos chances réelles de satisfaire les conditions.

Utilisez des calculateurs de conditions de mise disponibles en ligne pour estimer la valeur attendue de chaque bonus. Ces outils prennent en compte le RTP (taux de retour au joueur) moyen et la variance pour déterminer la probabilité de profit.

Faire le choix optimal pour votre style de jeu

L’évaluation finale dépend de vos préférences personnelles. Les joueurs de machines à sous bénéficieront davantage de bonus généreux avec contribution complète. Les amateurs de jeux de table doivent rechercher spécifiquement des offres incluant ces jeux, même si les montants sont inférieurs.

Votre budget et votre fréquence de jeu influencent également le choix optimal. Un joueur occasionnel privilégiera des conditions de mise basses avec une longue validité, tandis qu’un joueur régulier peut viser des bonus plus importants avec des exigences proportionnelles.

En appliquant ces critères d’évaluation systématiquement, vous transformerez votre approche des promotions casino et maximiserez vos chances de gains réels. L’analyse rigoureuse des conditions remplace avantageusement l’enthousiasme initial face aux montants affichés, vous permettant de sélectionner les offres véritablement avantageuses pour votre profil de joueur.

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« Le Serment » : en coupes franches

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Avec Le Serment, Mathieu Gabella et Mikaël Bourgouin signent un huis clos chirurgical et cinématographique. Un thriller fantastique tendu, où chaque action semble rapprocher le récit d’un point de non-retour.

Dès ses premières pages, Le Serment institue une grammaire résolument cinématographique. Tout y est affaire de cadrage, de rythme, de tension dramatique. Deux explosions ouvrent le récit par l’intermédiaire des nouvelles télévisées : un pays sous alerte, des institutions qui tremblent… Parallèlement, un homme est appelé à intervenir sans que l’on sache précisément où ni pourquoi. C’est Alexandre, médecin radié de l’Ordre. Il entre en scène comme un personnage de polar contemporain : villa vitrée, voitures de luxe, aisance quelque peu obscène. Le décor dit tout avant même qu’il parle. C’est un professionnel qui agit dans l’ombre. Un médecin qui passe devant un hôpital sans même le regarder et qui trace sa route jusqu’à un bloc opératoire improvisé sous une tente, sis dans une usine désaffectée.

Le récit joue alors un contrechamp savoureux : l’homme riche, libre, presque cynique, opère dans des conditions de fortune, loin des plateaux chirurgicaux ultra-modernes et aseptisés. Respecté, le « médecin de la pègre » suit à la lettre ses protocoles de sécurité, ce qui instille une certaine tension entre la maîtrise technique et le chaos manifeste environnant. 

L’élément perturbateur n’est autre que Zacharie, qui affirme qu’il va se transformer en vampire à la tombée de la nuit sans intervention médicale urgente. Le langage savant du patient, l’agacement des cambrioleurs armés dont s’occupait jusque-là Alexandre : tout fonctionne comme une comédie noire à la Tarantino, où les dialogues font monter la pression plus sûrement que les armes. Ce n’est que le début de révélations en cascade.

Le Serment opère alors un glissement progressif du réel vers l’irréel. Mathieu Gabella entretient volontairement l’ambiguïté : folie paranoïaque ou vérité monstrueuse ? Virus expérimental ou mythologie vampirique ? Le doute constant est un moteur dramatique redoutable. Lorsque l’Agence nationale du risque sanitaire intervient, combinaison intégrale et brutalité militaire, le récit bascule dans une intrigue de siège. Fusillade, corps qui tombent, dualité identitaire et le passé d’Alexandre qui s’évente peu à peu.

Tout cela fonctionne plutôt bien. Le « running gag » des protocoles de sécurité, par exemple, est une règle répétée jusqu’à l’absurde. Zacharie inspire la peur autant qu’il la ressent, et le compromis qu’il avait trouvé avec ceux qui aujourd’hui le traquent a quelque chose de profondément glaçant. Les vampires – ou plutôt les “fouisseurs” – constituent un corps fonctionnel, organisé, administratif. 

La dernière partie agit comme un long travelling arrière. Les passés se dévoilent, les responsabilités s’entrelacent. Alexandre n’est pas seulement un médecin borderline : il est un homme brisé par une application littérale du serment d’Hippocrate, puni pour avoir demandé le consentement… L’agence attaquée au début de l’album révèle son vrai visage. Les surprises s’amoncellent et le rythme reste haletant. 

Le Serment constitue une belle surprise qui, sans révolutionner le genre, apporte sa pierre à l’édifice vampirique.

Le Serment, Mathieu Gabella et Mikaël Bourgouin   
Glénat, janvier 2026, 136 pages

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3

« Frangipane » : la République à parts égales

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C’est aux éditions Glénat. La galette des rois devient le théâtre d’une implosion intime et politique. Et par ce truchement, Hervé Bourhis signe une comédie sociale acide, nerveuse, et furieusement contemporaine.

Ce roman graphique sent la poudre… mais la poudre d’amande. Sous ses dehors de comédie familiale presque anodine – une réunion annuelle autour de la galette des rois, rituel plus sacré que Noël dans certaines familles françaises, dont celle qui nous intéresse –, Frangipane glisse lentement vers une farce sombre, où l’intime semble se fissurer au même rythme que le pays.

Car chez Hervé Bourhis, rien n’est jamais tout à fait léger, même quand le rire affleure. Ici, l’ambiance n’est clairement pas à la fête. Étienne, quadragénaire à la tête d’une start-up survalorisée mais exsangue, passe ses journées au téléphone, noyé sous les anglicismes managériaux, incapable de formuler une phrase sincère à sa sœur Adèle ou à sa fille, adolescente quasi mutique qui communique essentiellement par haussements d’épaules. Le père, ancien intellectuel brillant, s’est quant à lui muré dans un silence radical, d’autant plus assourdissant qu’on le savait autrefois volubile. L’incommunicabilité règne, compacte, presque matérielle.

Comme si cela ne suffisait pas, la galette tant attendue n’arrive pas. Littéralement. Une pénurie d’amandes – conséquence lointaine mais bien réelle de la guerre en Ukraine – empêche la perpétuation du rituel. À partir de ce manque dérisoire (en apparence), Hervé Bourhis construit une mécanique burlesque où chaque tentative pour “faire comme avant” aggrave la situation. Cambriolage de boulangerie, rencontres absurdes, fêtes sous gaz hilarant, dialogues impossibles : la quête de la frangipane vire à l’odyssée grotesque, tandis que les nerfs lâchent un à un.

Le conflit familial se double très vite d’un affrontement idéologique. Adèle, récemment éveillée aux combats sociaux, se jette corps et âme dans les manifestations, pendant qu’Étienne, ancien militant étudiant devenu entrepreneur surmené, regarde les grèves avec l’œil inquiet d’un patron du CAC 40 en devenir. La rue s’embrase, les CRS chargent, les incompréhensions s’accumulent. Et lorsque les masques tombent – séparation, précarité réelle derrière la façade de la réussite, solitude profonde – la comédie révèle son noyau mélancolique.

Dans cette France fracturée, les élections approchent, et l’extrême droite gagne du terrain. Hervé Bourhis n’en fait jamais un slogan, mais cela contribue à instaurer un climat. D’ailleurs, le grand-père, longtemps silencieux lui aussi, retrouve la parole pour lâcher une tirade brutale : il va voter pour l’extrême droite, par dépit, par colère. Une réplique glaçante, à peine caricaturale, qui renvoie directement à l’actualité politique et à la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron – sans jamais quitter le terrain du récit.

Frangipane a cette capacité à faire tenir ensemble la farce et le malaise, le rire et l’inquiétude. Hervé Bourhis excelle à capter l’air du temps. Il signe une fresque familiale où chaque personnage arbore sa propre manière de se débattre avec un monde qui ne tient plus tout à fait debout. Même quand tout manque – les mots, les certitudes… les amandes (vendues à prix d’or au marché) – subsistent l’humour, l’amour cabossé et cette obstination très française à vouloir partager une galette, coûte que coûte.

Tout cela se lit d’une traite, comme on avalerait un dessert trop riche : avec gourmandise, mais en sentant que quelque chose coince. Une comédie sociale parfaitement ancrée dans son époque, drôle et inquiétante à la fois.

Frangipane, Hervé Bourhis
Glénat, janvier 2026, 88 pages

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3.5

La tête de mort venue de Suède, illustration du doute cartésien

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Avec cet album, la dessinatrice-scénariste Daria Schmitt s’intéresse au Français René Descartes (1596-1650), considéré comme le fondateur de la philosophie moderne avec son Discours de la méthode (1637) dont la formule « Cogito ergo sum » résume l’esprit (« Je pense donc je suis ») qui l’amène à réfléchir sur le rapport entre le corps et l’esprit. Les scientifiques d’aujourd’hui connaissent et appliquent les lois de la réflexion et de la réfraction qui portent son nom. Descartes est aussi à l’origine de la géométrie analytique et, à son époque, il a défendu la théorie de l’animal-machine.

Aujourd’hui encore, on qualifie d’esprit cartésien celui qui s’attache à une logique pure, en référence à la volonté de Descartes de se fier au bon sens (« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. ») Comme Galilée (1564-1642), il a adopté et défendu (prudemment) le système cosmologique copernicien décrivant les astres observés comme tournant autour du Soleil, ce qui était révolutionnaire à son époque où on considérait encore que la Terre était le centre de l’univers. Descartes est donc une grande figure de l’histoire des sciences et ce n’est pas un hasard si son effigie a orné les billets de 100 francs, à partir du 21 juillet 1944.

Les tribulations d’un crâne

Mais Daria Schmitt se doute bien que proposer une simple biographie de René Descartes manquerait d’originalité et pourrait rebuter. Ses recherches l’ont conduite vers les restes du grand homme et l’album commence en fait à la mort de René Descartes. On apprend qu’elle survient lors d’un de ses voyages, en Suède (la patrie d’Alfred Nobel, ce qui incite à penser que Descartes aurait pu prétendre au Prix Nobel de philosophie et/ou de physique comme quelques-uns de ses illustres successeurs cités dans l’album, si la chronologie des naissances avait été différente. Descartes est donc mort à Stockholm, le 11 février 1650. Il fut enterré sur place. Il fallut attendre 16 ans pour que sa dépouille soit rapatriée en France. C’est à partir de ce moment-là que les doutes s’installent. C’est l’occasion de me rappeler comment la formule « Cogito ergo sum » me fut présentée lors d’un cours de philosophie de lycée. Le raisonnement de Descartes, base de toute son œuvre, était le suivant « Je peux douter de tout, sauf du fait que je pense. Ainsi, je pense donc je suis. » Le doute est donc le fondement de la pensée cartésienne. Cet album illustre ce principe de bout en bout, puisqu’on peut toujours douter que le crâne conservé sous la référence MNHN-HA-19220 des collections d’anthropologie du Museum national d’Histoire naturelle depuis 1821, soit bien celui de René Descartes, en dépit des authentifications de plusieurs spécialistes.

Le crâne raconte

Pour cet album, Daria Schmitt imagine donc que ce crâne revient à la conscience, la nuit, au milieu des restes d’autres espèces conservées elles-aussi au Museum d’Histoire naturelle. Ce crâne raconte son histoire, faite d’assez incroyables tribulations, au cours desquelles certaines substitutions ont pu se produire. Il a connu neuf propriétaires successifs et on peut y lire un poème en latin gravé dessus. D’autre part, les restes (en dehors du crâne) de Descartes sont toujours conservés dans une chapelle abbatiale de l’église Saint-Germain-des-Prés à Paris, alors que la Convention Nationale avait décrété (1793) leur transfert au Panthéon. Le souci donc, c’est que ces restes sont incomplets et qu’il reste un doute sur l’authenticité du crâne du Museum. Voilà donc un certain de nombre de particularités et d’interrogations qui inspirent la dessinatrice. Elle redonne vie à des ossements, dans son style caractéristique qui convient parfaitement et apporte une véritable originalité. Ceci dit, cet album est quand même assez bavard. Ce qui ne l’empêche pas d’être intéressant, car il aborde bien des points qui méritent la découverte. On peut cependant lui reprocher d’aborder les aspects scientifiques et philosophiques en rapport avec la personnalité de Descartes de manière trop succincte et souvent allusive (mais c’est une BD qui fait 95 planches). Pour les personnes intéressées par ces aspects, mieux vaut se pencher sur le dossier présent en fin d’album qui présente Descartes (texte sur deux pages), son apport scientifique (deux autres pages) les scientifiques qui interviennent dans l’album (deux pages), une réflexion en rapport avec le crâne du Museum (texte de 4 pages) et un compte-rendu sur la controverse historique entre l’animal-machine et l’animal-canevas (texte sur trois pages).

Une BD instructive

En ce qui concerne la BD elle-même, indéniablement Daria Schmitt laisse aller son imagination et sa fantaisie pour proposer un scénario inimitable. On sent que son objectif est de proposer quelque chose de captivant pour les amateurs de BD peu connaisseurs de Descartes et de l’histoire des sciences. On peut cependant lui reprocher de ne pas faire assez le lien entre le doute cartésien et le doute concernant l’authenticité du crâne mis en scène. D’autre part, même s’il est question des trois songes que fit Descartes dans la nuit du 10 au 11 novembre 1619, leur importance fondamentale dans sa destinée (sa croyance en une origine divine de ces songes, motivant sa volonté d’achever ses travaux) ne saute pas aux yeux, malgré une citation en ouverture qui signale l’incapacité de Descartes à distinguer la veille du sommeil, qui va jusqu’à l’inciter à admettre qu’il rêve (ce qui justifie la fantaisie de la narration qui suit).

La Tête de mort venue de Suède, Daria Schmitt
Dupuis (collection « Aire libre ») : sorti le 29 août 2025

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3.5

Revoir Comanche, un album à la nostalgie shakespearienne

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Cet album signé Romain Renard constitue évidemment un hommage d’un amoureux d’une série qui commence à dater, puisque le premier album, sobrement intitulé Red Dust date de 1972 (première parution dans le journal Tintin à partir de décembre 1969). La série Comanche dessinée par Hermann, avec Greg comme scénariste est celle qui a lancé la carrière d’un dessinateur toujours en activité en 2025 et qui a acquis la notoriété avec une autre série, Jeremiah dont il a publié le tome 42 en 2025. Il doit également sa notoriété à la série Les Tours de Bois-Maury. Hermann a obtenu le Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2016 pour l’ensemble de son œuvre.

Attention quand même, cet album n’est pas une œuvre pour anciens combattants, même si elle joue beaucoup sur la nostalgie. A mon avis, les amateurs de BD qui ne connaissent pas la série Comanche peuvent l’apprécier. Pour les autres, les nombreuses références feront réagir.

Comanche, Red Dust et Hermann

Le tout début montre une jeune femme (Vivienne), visiblement enceinte, venue interviewer un certain Cole Hupp qui vit dans un coin reculé de la Californie. Outre le titre, le nom du personnage titille d’emblée, car le vrai de nom du dessinateur Hermann est Hermann Huppen. C’est donc tout ce qu’il y a de plus logique à ce que Red Dust se fasse oublier sous le nom de Cole Hupp (Call Hupp…) Pour son caractère de vieux bougon, on peut aisément imaginer que cela correspond au caractère du dessinateur Hermann, et ce d’autant plus que la ressemblance entre le personnage Cole Hupp et le dessinateur Hermann est frappante (la moustache en étant le signe distinctif). L’album fait donc d’emblée l’association entre le dessinateur Hermann et son personnage. D’autre part, il fait de Comanche un personnage quasiment mythique, puisqu’on ne la verra jamais autrement que dans des souvenirs. Par contre, si Red Dust vieilli accepte de retourner au Ranch 666 qu’elle a longtemps dirigé, c’est dans l’espoir de la revoir. On aborde ici un thème récurrent dans la BD franco-belge, l’amour jamais avoué et encore moins consommé entre personnages emblématiques. Comme il le dit, Red Dust n’a jamais été qu’un bouseux sans éducation, dont les rapports avec Comanche étaient ceux d’un employé vis-à-vis de sa patronne. Mais, bien évidemment, le Ranch 666 confronté à de nombreuses difficultés (faisant l’objet de la série), s’en sortait régulièrement grâce à l’action de Red Dust. Celui-ci était du genre individualiste à la gâchette facile, surtout quand il était question de mettre fin aux actions des pires hors-la-loi de la prairie. Visiblement, Greg et Hermann étaient fascinés par la rude vie au temps du Far-West, où la réputation de certains hommes tenait à leur capacité à dégainer plus vite que leur ombre. Alors, la série véhiculait des valeurs parfois tendancieuses et elle mettait en scène des actions violentes. Par contre, la fière, énergique et indépendante Comanche pouvait passer pour la femme quasiment parfaite, surtout aux yeux de Red Dust. Alors, que Romain Renard en fasse un amoureux jamais déclaré parce qu’il ne se sentait pas à la hauteur de ce qu’il estimait comme les légitimes aspirations de la belle, oui cela colle parfaitement avec ce que les lecteurs de la série pouvaient imaginer. Quant à faire de Comanche une admiratrice de Red Dust, cela s’imagine tout aussi facilement, puisqu’il pouvait incarner à ses yeux l’homme viril toujours là pour la protéger. La revoir serait pour Red Dust l’occasion de lui réciter un poème qui l’obsède depuis longtemps. Vivienne compte accoucher au Ranch 666…

Un intelligent prolongement de la série

Cet album en noir et blanc, relativement épais (152 pages), se lit finalement assez rapidement, car il comporte pas mal de planches sans texte. Le style est étonnant, l’auteur travaillant visiblement à partir de photographies, ce qui n’est pas un défaut. En effet, cela lui permet d’instaurer une ambiance personnelle à tendance très cinématographique. A noter au passage que Vivienne emmène Red Dust au cinéma pour visionner The big trail (Raoul Walsh – 1930) qui situe l’époque de l’action dans cet album. Il faut voir la réaction du cowboy après la séance ! Le passé de Red Dust lui saute évidemment au visage, comme un incroyable retour de flamme. Les références à la série Comanche sont nombreuses mais ni fondamentales ni envahissantes. Ainsi, une image constitue un clin d’œil au look d’un personnage de l’album Le doigt du diable. L’intrigue s’imbrique avec celle de l’album Les loups du Wyoming et l’action se situe non loin de Laramie pour nous rappeler que Le ciel est rouge sur Laramie titre significatif de la violence meurtrière parfois aveugle qui imprègne la série. Bien entendu, l’album réserve quelques surprises et se situe bien dans la lignée de la série Comanche, allant bien au-delà du simple hommage. Il s’agit d’une vraie réflexion sur le personnage Red Dust, typique de son époque. A noter au passage que l’album se situe au moment de la Grande Dépression, ce qui permet une référence à un film de John Ford (lui-même adapté du roman éponyme de John Steinbeck) Les raisins de la colère, John Ford étant lui un des réalisateurs emblématiques du genre western, illustré par la série Comanche.

Revoir Comanche, Romain Renard
Le Lombard : sorti le 11 octobre 2024


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4

L’Agent secret : un thriller sociologique

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Marcelo parviendra-t-il à échapper à ses poursuivants ? Derrière ce film à suspense plein de zones d’ombre se cache le portrait contrasté d’un pays soumis autant à la violence qu’à la solidarité. Brillamment réalisé.

Une ouverture saisissante

La première scène est de celles qui marquent. Une Coccinelle jaune s’arrête à une station-service. Regard stupéfait de son conducteur devant lui : un cadavre gît à terre, recouvert d’un simple carton. Le gérant de la station, en servant son client, explique qu’il s’agit d’un voleur qui n’a eu que ce qu’il mérite. Il attend depuis plusieurs jours la police pour le débarrasser de ce cadavre qui commence à sentir et attire les chiens errants. La police ? La voilà justement. Mais, surprise, elle vient pour autre chose : l’un des deux flics voulait simplement contrôler cette Coccinelle. Ignorant, donc, le cadavre, voilà l’un des deux policiers qui cherche des poux dans la tête de Marcelo, notre héros. En vain. Plus qu’à faire un appel à la générosité. Il n’obtiendra que des cigarettes. On aura vu aussi passer une voiture emplie de têtes déguisées puisque c’est carnaval à Recife. Passionnant. On pense à une scène d’ouverture du même acabit, celle de A History of violence de David Cronenberg.

Eût-il su maintenir ce niveau de cinéma, L’Agent secret était un grand film. Ce n’est pas tout à fait le cas, mais le dernier opus de Kleber Mendonça Filho reste un bon film, voire un très bon film, qui méritait sans doute son prix à Cannes. Voyons pourquoi.

Deux films en un

Ce qui fait la singularité du film, c’est son ambiguïté, portée par le titre puisqu’on ne verra pas d’agent secret : simplement un professeur d’université qui a osé s’opposer aux vues d’un grand industriel désireux de privatiser la très cosmopolite équipe de recherche de Recife, pour l’orienter à son profit. Le film de Filho est une hydre à deux têtes, comme ce chat siamois déambulant dans l’appartement affecté au héros :

  • Un film de genre, dans la veine d’un De Palma (auquel un split screen fait peut-être référence), celui du thriller reposant sur la traque d’un homme à abattre.
  • Une chronique politico-sociale, évoquant le pays dans ces années 70 marquées par une dictature au pouvoir. La reconstitution est impeccable : vêtements et coiffures, voitures flashy de l’époque, disques vinyles, cassettes audio BASF et magnétophones pour enregistrer, cabines téléphoniques vintage en diable, jusqu’à l’étalonnage qui respire par tous les pores cette glorieuse décennie.

L’Agent secret navigue avec talent entre ces deux eaux. Faisant progresser lentement son intrigue, il sème, tel le Petit Poucet, des événements constitutifs de la société brésilienne.

Un portrait ambivalent du Brésil

De nombreux thèmes sont égrainés au fil du récit.

  • Le recours à l’autodéfense, avec ce premier cadavre abattu froidement, d’une façon si assumée qu’on appelle la police simplement pour qu’elle vienne faire le ménage. La vie n’a qu’un prix très relatif au Brésil, puisqu’on dénombre près de 100 morts dus au carnaval. On recouvre le cadavre d’un carton, voire d’un simple papier journal, comme dans la tuerie finale dans un salon de coiffure, et on passe à autre chose.
  • La corruption de la police, d’abord de faible intensité avec l’agent de la station-service, plus affirmée ensuite avec le commissaire Euclides qui a fait éliminer un étudiant gênant dont on retrouvera la jambe dans l’estomac d’un requin. Mais cette police est aussi capable d’assurer sa mission au péril de sa vie, comme on le verra à la fin. Le film se garde de tout manichéisme.
  • L’exploitation des plus faibles. Au Brésil, tout se négocie banalement, même la tête d’un homme. Dans L’Agent secret, c’est toujours le plus bas dans l’échelle sociale qui fixe ses conditions : le tueur à gages obtient ses 60 000 cruzeros pour l’exécution de Marcelo, qu’il entend sous-traiter pour 2 000 mais est contraint de lâcher les 4 000 réclamés par ce sbire qui semble parfait pour la mission. Le plus faible obtient ce qu’il veut, mais il est tout de même exploité. On peut aussi acheter un projectionniste pour qu’il livre une adresse. Une bourgeoise n’est guère inquiétée si elle provoque la mort du fils de sa femme de ménage.
  • Le mépris du Sud pour le Nord, porté par le personnage de l’industriel. Il nous vaut une scène intense au restaurant, où Fátima, la compagne de Marcelo, agonit d’injures le grand vilain et son fils. Le film cultivant sans cesse le flou, on ne fera que supposer que là fut la raison de sa mort.
  • Le goût du peuple pour le fantastique. C’est l’histoire de la jambe poilue, dont Filho a expliqué, dans une interview au Nouvel Obs, qu’elle était une légende populaire à Recife dans les années 70. « En 1975, deux journalistes à Recife, parce qu’ils ne pouvaient pas décrire noir sur blanc les exactions de la police, ont créé cette ‘jambe poilue’ comme un code secret entre les lecteurs et eux. Quand ils relataient un ratonnade contre des gays, par exemple, ‘la jambe poilue’ en était l’autrice. » Filho aime ces incartades dans le fantastique, comme le montrait déjà Barucau, où une soucoupe volante faisant son apparition ne convainquait qu’à moitié. La scène de vengeance de la jambe est ici trop approximative pour faire passer cette audacieuse rupture de ton. Le goût du fantastique est aussi exprimé par les films que passe Seu Alexandre, le beau-père du héros, dans son cinéma : ils suscitent des cris d’effroi librement exprimés. Le fils de Marcelo, double du cinéaste, est d’ailleurs fasciné par les requins qu’il dessine à l’envi, et n’a qu’un désir, voir le fameux Jaws de Spielberg. Le cinéma qui diffusait ces films riches en hémoglobine sera reconverti en… établissement de transfusion sanguine. Malicieux.
  • Le sens de la fête, puisque l’action se déroule durant le carnaval. Il permet, outre quelques superbes scènes urbaines, de distiller une certaine inquiétude avec ce masque de monstre rouge qui s’accroche à la Coccinelle au début du film, masque qui reviendra dans un cauchemar de Marcelo. La frontière entre fête et violence et ténue, d’où les 91 morts. Les musiques extradiégétiques choisie par Filho concourent à inscrire la noirceur de l’intrigue dans une atmosphère de légèreté et d’insouciance.
  • La solidarité régnant au sein du petit peuple. Elle est portée par cette pension tenue par une malicieuse septuagénaire qu’incarne la chanteuse Tania Maria. Sont réunis là des gens de toutes sortes, dont le point commun est d’être contraints de se cacher. Une Angolaise et son mari s’en détachent, ainsi que la belle Claudia avec qui Marcelo ne tarde pas à avoir une liaison.
  • La violence sèche qui peut exploser à tout moment. C’est le pôle « film de genre » de cet Agent secret qui la donne à voir. Deux flics se font trouer la peau, avant que Bibi, le plus jeune des deux tueurs à gages, suive le même chemin. Filho a l’intelligence de laisser hors champ l’exécution de Marcelo : on la découvre via le scan d’un article de presse.

Car cette histoire est suivie par deux jeunes femmes d’aujourd’hui – un simple smartphone suffit à nous le faire comprendre. L’une avec désinvolture, l’autre avec obstination. Elles écoutent les cassettes de l’époque pour tenter de comprendre. Cette mise en abyme est une brillante idée car elle met le spectateur au diapason des chercheuses : concernant l’enquête puisque nous peinons à comprendre, comme elles, les tenants et aboutissants de cette intrigue pleine de zones d’ombre, et dans son dénouement puisque, n’ayant pas vu le meurtre de Marcelo, nous sommes contraints, comme elles, de l’imaginer. Les deux jeunes femmes placent par ailleurs le film dans la même position que Marcelo, autant tourné vers le passé, puisqu’il cherche la fiche de sa mère disparue, que vers l’avenir, puisqu’il entend soustraire son fils à la menace qui pèse sur lui.

Un récit sans cesse stimulant

Malgré la part d’inexpliqué du récit, on le suit toujours avec plaisir. Sans doute grâce aux nombreuses incongruités, semées là aussi comme les cailloux du Petit Poucet, qui ne cessent de stimuler le spectateur. Des paillettes restées sur le costard du commissaire Euclides qui tient à ce qu’on lui donne du « docteur ». Une scène au centre d’identification où travaille Marcelo, qu’on a fait venir plus tôt pour son premier jour sans qu’il ait quoique ce soit à faire – intrigant, même si l’entrevue avec la bourgeoise troublée par sa femme de ménage est un peu laborieuse. Une visite à un Allemand à tête de nazi (Udo Kier, qui officiait déjà dans Bacurau avec moins d’ambiguïté) dont on nous apprend qu’il est en fait… un juif rescapé (faut-il le croire ?). Un extrait du Magnifique avec Belmondo, dont le titre brésilien est… O Agento Secreto !

Filho soigne par ailleurs ses personnages secondaires, tous attachants, comme le beau-père touché d’apprendre l’hommage que lui rendit sa fille le soir de sa colère au restaurant, comme cette femme angolaise apatride ou comme le garçon à tout faire qui se sent seul à être nommé par son vrai prénom. Liste non exhaustive. Ils sont d’ailleurs tous montrés au générique final, suivant un code davantage en vigueur dans les années 70 qu’aujourd’hui.

Si, comme l’a souligné le jury cannois, le film vaut surtout par son scénario, la réalisation nous offre tout de même quelques belles choses. Saluons deux raccords savoureux : le premier, après que l’industriel a réclamé à ses tueurs à gage qu’on fasse « un trou dans la bouche » à Marcelo, vers la bouche grande ouverte de celui-ci se faisant examiner par Claudia ; le second, du tueur comptant ses billets au projectionniste faisant le même geste. Dans la lignée des détails intrigants, signalons le geste gratuit consistant à zoomer sur la plaque d’immatriculation des véhicules. Un Bresson, cinéaste des obsessions formelles, ne désavouerait pas.

Tout cela est brillant. Reste, malgré tout, une réserve, que Bacurau, déjà, suscitait: L’Agent secret est un bel exercice de style mais ne dit finalement pas grand chose, en dehors du portrait qu’il propose du Brésil, somme toute assez convenu, bien moins surprenant que la mise en scène. Un divertissement haut-de-gamme, mais assez peu fécond.

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