Revoir Comanche, un album à la nostalgie shakespearienne

Cet album signé Romain Renard constitue évidemment un hommage d’un amoureux d’une série qui commence à dater, puisque le premier album, sobrement intitulé Red Dust date de 1972 (première parution dans le journal Tintin à partir de décembre 1969). La série Comanche dessinée par Hermann, avec Greg comme scénariste est celle qui a lancé la carrière d’un dessinateur toujours en activité en 2025 et qui a acquis la notoriété avec une autre série, Jeremiah dont il a publié le tome 42 en 2025. Il doit également sa notoriété à la série Les Tours de Bois-Maury. Hermann a obtenu le Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2016 pour l’ensemble de son œuvre.

Attention quand même, cet album n’est pas une œuvre pour anciens combattants, même si elle joue beaucoup sur la nostalgie. A mon avis, les amateurs de BD qui ne connaissent pas la série Comanche peuvent l’apprécier. Pour les autres, les nombreuses références feront réagir.

Comanche, Red Dust et Hermann

Le tout début montre une jeune femme (Vivienne), visiblement enceinte, venue interviewer un certain Cole Hupp qui vit dans un coin reculé de la Californie. Outre le titre, le nom du personnage titille d’emblée, car le vrai de nom du dessinateur Hermann est Hermann Huppen. C’est donc tout ce qu’il y a de plus logique à ce que Red Dust se fasse oublier sous le nom de Cole Hupp (Call Hupp…) Pour son caractère de vieux bougon, on peut aisément imaginer que cela correspond au caractère du dessinateur Hermann, et ce d’autant plus que la ressemblance entre le personnage Cole Hupp et le dessinateur Hermann est frappante (la moustache en étant le signe distinctif). L’album fait donc d’emblée l’association entre le dessinateur Hermann et son personnage. D’autre part, il fait de Comanche un personnage quasiment mythique, puisqu’on ne la verra jamais autrement que dans des souvenirs. Par contre, si Red Dust vieilli accepte de retourner au Ranch 666 qu’elle a longtemps dirigé, c’est dans l’espoir de la revoir. On aborde ici un thème récurrent dans la BD franco-belge, l’amour jamais avoué et encore moins consommé entre personnages emblématiques. Comme il le dit, Red Dust n’a jamais été qu’un bouseux sans éducation, dont les rapports avec Comanche étaient ceux d’un employé vis-à-vis de sa patronne. Mais, bien évidemment, le Ranch 666 confronté à de nombreuses difficultés (faisant l’objet de la série), s’en sortait régulièrement grâce à l’action de Red Dust. Celui-ci était du genre individualiste à la gâchette facile, surtout quand il était question de mettre fin aux actions des pires hors-la-loi de la prairie. Visiblement, Greg et Hermann étaient fascinés par la rude vie au temps du Far-West, où la réputation de certains hommes tenait à leur capacité à dégainer plus vite que leur ombre. Alors, la série véhiculait des valeurs parfois tendancieuses et elle mettait en scène des actions violentes. Par contre, la fière, énergique et indépendante Comanche pouvait passer pour la femme quasiment parfaite, surtout aux yeux de Red Dust. Alors, que Romain Renard en fasse un amoureux jamais déclaré parce qu’il ne se sentait pas à la hauteur de ce qu’il estimait comme les légitimes aspirations de la belle, oui cela colle parfaitement avec ce que les lecteurs de la série pouvaient imaginer. Quant à faire de Comanche une admiratrice de Red Dust, cela s’imagine tout aussi facilement, puisqu’il pouvait incarner à ses yeux l’homme viril toujours là pour la protéger. La revoir serait pour Red Dust l’occasion de lui réciter un poème qui l’obsède depuis longtemps. Vivienne compte accoucher au Ranch 666…

Un intelligent prolongement de la série

Cet album en noir et blanc, relativement épais (152 pages), se lit finalement assez rapidement, car il comporte pas mal de planches sans texte. Le style est étonnant, l’auteur travaillant visiblement à partir de photographies, ce qui n’est pas un défaut. En effet, cela lui permet d’instaurer une ambiance personnelle à tendance très cinématographique. A noter au passage que Vivienne emmène Red Dust au cinéma pour visionner The big trail (Raoul Walsh – 1930) qui situe l’époque de l’action dans cet album. Il faut voir la réaction du cowboy après la séance ! Le passé de Red Dust lui saute évidemment au visage, comme un incroyable retour de flamme. Les références à la série Comanche sont nombreuses mais ni fondamentales ni envahissantes. Ainsi, une image constitue un clin d’œil au look d’un personnage de l’album Le doigt du diable. L’intrigue s’imbrique avec celle de l’album Les loups du Wyoming et l’action se situe non loin de Laramie pour nous rappeler que Le ciel est rouge sur Laramie titre significatif de la violence meurtrière parfois aveugle qui imprègne la série. Bien entendu, l’album réserve quelques surprises et se situe bien dans la lignée de la série Comanche, allant bien au-delà du simple hommage. Il s’agit d’une vraie réflexion sur le personnage Red Dust, typique de son époque. A noter au passage que l’album se situe au moment de la Grande Dépression, ce qui permet une référence à un film de John Ford (lui-même adapté du roman éponyme de John Steinbeck) Les raisins de la colère, John Ford étant lui un des réalisateurs emblématiques du genre western, illustré par la série Comanche.

Revoir Comanche, Romain Renard
Le Lombard : sorti le 11 octobre 2024


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Festival

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