La tête de mort venue de Suède, illustration du doute cartésien

Avec cet album, la dessinatrice-scénariste Daria Schmitt s’intéresse au Français René Descartes (1596-1650), considéré comme le fondateur de la philosophie moderne avec son Discours de la méthode (1637) dont la formule « Cogito ergo sum » résume l’esprit (« Je pense donc je suis ») qui l’amène à réfléchir sur le rapport entre le corps et l’esprit. Les scientifiques d’aujourd’hui connaissent et appliquent les lois de la réflexion et de la réfraction qui portent son nom. Descartes est aussi à l’origine de la géométrie analytique et, à son époque, il a défendu la théorie de l’animal-machine.

Aujourd’hui encore, on qualifie d’esprit cartésien celui qui s’attache à une logique pure, en référence à la volonté de Descartes de se fier au bon sens (« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. ») Comme Galilée (1564-1642), il a adopté et défendu (prudemment) le système cosmologique copernicien décrivant les astres observés comme tournant autour du Soleil, ce qui était révolutionnaire à son époque où on considérait encore que la Terre était le centre de l’univers. Descartes est donc une grande figure de l’histoire des sciences et ce n’est pas un hasard si son effigie a orné les billets de 100 francs, à partir du 21 juillet 1944.

Les tribulations d’un crâne

Mais Daria Schmitt se doute bien que proposer une simple biographie de René Descartes manquerait d’originalité et pourrait rebuter. Ses recherches l’ont conduite vers les restes du grand homme et l’album commence en fait à la mort de René Descartes. On apprend qu’elle survient lors d’un de ses voyages, en Suède (la patrie d’Alfred Nobel, ce qui incite à penser que Descartes aurait pu prétendre au Prix Nobel de philosophie et/ou de physique comme quelques-uns de ses illustres successeurs cités dans l’album, si la chronologie des naissances avait été différente. Descartes est donc mort à Stockholm, le 11 février 1650. Il fut enterré sur place. Il fallut attendre 16 ans pour que sa dépouille soit rapatriée en France. C’est à partir de ce moment-là que les doutes s’installent. C’est l’occasion de me rappeler comment la formule « Cogito ergo sum » me fut présentée lors d’un cours de philosophie de lycée. Le raisonnement de Descartes, base de toute son œuvre, était le suivant « Je peux douter de tout, sauf du fait que je pense. Ainsi, je pense donc je suis. » Le doute est donc le fondement de la pensée cartésienne. Cet album illustre ce principe de bout en bout, puisqu’on peut toujours douter que le crâne conservé sous la référence MNHN-HA-19220 des collections d’anthropologie du Museum national d’Histoire naturelle depuis 1821, soit bien celui de René Descartes, en dépit des authentifications de plusieurs spécialistes.

Le crâne raconte

Pour cet album, Daria Schmitt imagine donc que ce crâne revient à la conscience, la nuit, au milieu des restes d’autres espèces conservées elles-aussi au Museum d’Histoire naturelle. Ce crâne raconte son histoire, faite d’assez incroyables tribulations, au cours desquelles certaines substitutions ont pu se produire. Il a connu neuf propriétaires successifs et on peut y lire un poème en latin gravé dessus. D’autre part, les restes (en dehors du crâne) de Descartes sont toujours conservés dans une chapelle abbatiale de l’église Saint-Germain-des-Prés à Paris, alors que la Convention Nationale avait décrété (1793) leur transfert au Panthéon. Le souci donc, c’est que ces restes sont incomplets et qu’il reste un doute sur l’authenticité du crâne du Museum. Voilà donc un certain de nombre de particularités et d’interrogations qui inspirent la dessinatrice. Elle redonne vie à des ossements, dans son style caractéristique qui convient parfaitement et apporte une véritable originalité. Ceci dit, cet album est quand même assez bavard. Ce qui ne l’empêche pas d’être intéressant, car il aborde bien des points qui méritent la découverte. On peut cependant lui reprocher d’aborder les aspects scientifiques et philosophiques en rapport avec la personnalité de Descartes de manière trop succincte et souvent allusive (mais c’est une BD qui fait 95 planches). Pour les personnes intéressées par ces aspects, mieux vaut se pencher sur le dossier présent en fin d’album qui présente Descartes (texte sur deux pages), son apport scientifique (deux autres pages) les scientifiques qui interviennent dans l’album (deux pages), une réflexion en rapport avec le crâne du Museum (texte de 4 pages) et un compte-rendu sur la controverse historique entre l’animal-machine et l’animal-canevas (texte sur trois pages).

Une BD instructive

En ce qui concerne la BD elle-même, indéniablement Daria Schmitt laisse aller son imagination et sa fantaisie pour proposer un scénario inimitable. On sent que son objectif est de proposer quelque chose de captivant pour les amateurs de BD peu connaisseurs de Descartes et de l’histoire des sciences. On peut cependant lui reprocher de ne pas faire assez le lien entre le doute cartésien et le doute concernant l’authenticité du crâne mis en scène. D’autre part, même s’il est question des trois songes que fit Descartes dans la nuit du 10 au 11 novembre 1619, leur importance fondamentale dans sa destinée (sa croyance en une origine divine de ces songes, motivant sa volonté d’achever ses travaux) ne saute pas aux yeux, malgré une citation en ouverture qui signale l’incapacité de Descartes à distinguer la veille du sommeil, qui va jusqu’à l’inciter à admettre qu’il rêve (ce qui justifie la fantaisie de la narration qui suit).

La Tête de mort venue de Suède, Daria Schmitt
Dupuis (collection « Aire libre ») : sorti le 29 août 2025

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3.5

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