Lieux et cinéma : le train, un voyage de tous les périls

Une gare en effervescence. Un train magique ou angoissant. Un wagon lancé à pleine vitesse. Le cinéma a largement exploité toutes les possibilités et les particularités du train. Un moyen de transport synonyme de voyages, de drames, d’intrigues, d’énigmes et parfois même d’un véritable enfer. Un terrain d’élection tout aussi privilégié pour de spectaculaires séquences de combats et d’explosions. Du western au film d’action, en passant par le thriller et le fantastique, l’univers du train a inspiré tous les genres. A l’occasion de notre rétrospective sur les lieux au cinéma, nous revenons aujourd’hui sur la place du train au septième art à travers l’étude de quelques œuvres phares.

 

Un chemin vers l’inconnu

Comme mode de transport, le train représente tout d’abord un outil de passage d’un monde à l’autre, du réel à l’imaginaire. C’est une transition vers un univers nouveau que vont découvrir les personnages. Dans Harry Potter à l’école des sorciers, le célèbre Poudlard express permet aux élèves de se rendre depuis Londres au château situé en Ecosse. Il marque surtout une rupture narrative entre le quotidien réaliste vécu par Harry chez la famille Dursley et la découverte progressive du monde de la magie. La même logique se retrouve dans Le pôle express, un train magique conduisant les enfants de leurs maisons à la ville du Père Noel. Ce périlleux voyage constitue le lien idéal entre la réalité et le rêve d’un lieu insolite où toutes les croyances sont possibles.

Les protagonistes utilisent également le train pour se déplacer au sein de zones encore inconnues d’un même monde. Le train devient alors synonyme d’aventures et de découvertes. Dans Le voyage de Chihiro, la jeune héroïne prend un train aux rails immergés afin de fuir le palais de la sorcière Yubaba et de se rendre chez Zeniba. Ce déplacement lance une nouvelle étape dans la quête initiatique de Chihiro. A bord du Darjeeling Limited, trois frères américains traversent l’Inde après la mort de leur père. Ce long trajet en train sera pour eux l’occasion d’un inattendu voyage spirituel. Au cinéma, le train est cependant loin de demeurer un pacifique moyen de déplacement. Il se situe souvent au plein cœur de l’action.

 

Un terrain d’action

Rarement vides, les trains des westerns apportent parfois avec eux des passagers peu recommandables, des malfrats et des assassins. Ces hommes, as de la gâchette, peuvent être longuement attendus, à l’instar de la scène d’ouverture d’Il était une fois dans l’Ouest. Trois tueurs vêtus de longs cache-poussière, envoyés par Frank, patientent à la gare jusqu’à l’arrivée du train de l’énigmatique joueur d’harmonica qu’ils sont chargés d’abattre. L’arrivée de tels voyageurs suscite également la peur, comme dans Le train sifflera trois fois, où le criminel Miller rejoint  Hadleyville par le train de midi pour se venger du shérif Will Kane qui l’avait arrêté. L’attente d’un train crée ici des tensions chez les personnages ainsi qu’un certain suspense narratif. Surtout, les westerns sont riches en scènes de braquage et de bataille se déroulant à bord des trains. Dans La grande attaque du train d’or, Edward Pierce monte une opération pour voler un train en marche rempli de lingots d’or destinés aux troupes britanniques en Crimée. Plus récemment, la séquence finale de Lone Ranger propose une longue suite d’actions et de courses poursuites sur le chemin de fer, rythmée par l’explosion spectaculaire d’un pont. Tonto et John parviendront alors, aux prix de nombreuses cavalcades et pirouettes, à arrêter les plans des mercantiles Cole, Cavendish et Fuller.

Le train n’est toutefois pas l’apanage du western. La dernière partie de Mission impossible se déroule ainsi à l’intérieur du TGV Londres Paris, dans lequel Ethan Hunt doit retrouver Max pour le transfert d’une liste de noms d’espions. Ce passage donne lieu à des combats de haute voltige sur le dessus du train et surtout à une mémorable poursuite avec un hélicoptère dans un tunnel. En outre, l’arrêt d’un train lancé à pleine vitesse a caractérisé l’enjeu de plusieurs films d’action. Dans A bout de course, deux prisonniers évadés montent à bord d’un train aux freins défaillants. Bloqués dans une machine impossible à stopper, ils devront employer tous les stratagèmes pour survivre. Avec Unstoppable, un conducteur et un ingénieur disposent de cent minutes pour faire ralentir un train de fret, le triple 7, transportant des marchandises dangereuses et menaçant de dérailler aux abords d’une grande ville.

Sans en faire le sujet principal, les franchises regorgent enfin de scènes d’action à l’intérieur des trains, par exemple Indiana Jones et la dernière croisade avec la fameuse séquence du wagon rempli de serpents, Bons baisers de Russie voyant James Bond se battre dans l’Orient-Express, ou encore 3h10 pour Yuma par son transport périlleux de l’assassin Ben Wade.

 

Un lieu d’énigmes

Grâce au Crime de l’Orient-Express, adapté du roman d’Agatha Christie, le train constitue aussi au cinéma un cadre de mystères. Le célèbre détective Hercule Poirot doit y résoudre le meurtre de M. Cassetti alias Ratchett, un riche Américain tué de douze coups de couteau. Chaque passager semblant suspect, le spectateur tente de résoudre le crime au fil des témoignages. Le train de L’énigme du Chicago Express recèle également bien des secrets. Walter Brown est en effet responsable de la protection de Frankie Neall, dont il ne connaît pas l’apparence, contre des assassins pendant un voyage entre Chicago et Los Angeles.

 

Un huis-clos étouffant

Le cinéma utilise par ailleurs le train pour créer une atmosphère oppressante et angoissante. Alors qu’il est impossible de quitter un wagon avançant à toute allure, deux réalisateurs coréens ont fait du train un véritable enfer sur terre, mais représentant un moindre mal comparé à l’hostilité du monde extérieur. Avec Snowpiercer, Bong Joon-ho met en scène un monde post-apocalyptique dans lequel le reste de l’humanité s’est réfugié dans un train roulant continuellement dans un univers glacé. Cloîtrés dans cette machine métallique, les personnages comme le spectateur souffrent de l’enfermement et de l’obscurité, jusqu’à être éblouis par le moindre rayon de lumière jaillissant subitement d’une fenêtre. Chaque wagon traversé par la révolte populaire de Curtis Everett offre un nouvel univers de plus en plus surprenant.

En parallèle, avec Le dernier train pour Busan, Yeon Sang-ho signe un film de zombies singulier et émouvant se déroulant presque intégralement dans un train reliant Séoul à Busan. Ce train devient le dernier moyen de fuir une ville infestée de morts-vivants. Cependant, certains d’entre eux ayant pénétré dans les rames, le voyage se transforme en véritable cauchemar où chacun lutte pour sauver sa propre vie. Sok-woo, un courtier en bourse individualiste, essaie de protéger sa fille à laquelle il n’avait l’habitude de prêter que peu d’attention. Zombies effrayants, techniques de combat à toute épreuve et force émotionnelle font de ce film une véritable référence du cinéma ferroviaire.

 

Symbole historique et social

Au cinéma, le train s’assimile enfin à des références historiques et sociales. Ainsi, à l’intérieur du Snowpiercer, les passagers des wagons de tête vivent dans le luxe et l’opulence alors que les survivants pauvres des derniers wagons sont confinés et rationnés. L’organisation du train symbolise alors une véritable lutte des classes entre la caste dirigeante et le peuple. Dans Le Cheval de fer et Lone Ranger, le train et le développement des voies ferrées sont abordés comme des sources d’oppression des Indiens. Ceux-ci sont contraints à quitter leurs terres ou abattus pour que le chemin de fer puisse se propager dans l’Ouest. Lieu clos et en mouvement, qu’il soit magique, mystérieux ou hostile, le train est sûrement loin d’avoir fini d’intéresser les scénaristes et les réalisateurs.

 

 

Festival

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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