Scary Stories : un Chair de Poule horrifique

Mélange entre le premier Ça et l’adaptation de Chair de Poule, Scary Stories se présente comme un film d’horreur fort sympathique d’une grande sincérité. Un titre qui, à défaut de renouveler le genre à cause de défauts d’écriture non négligeables, ne tombe pas dans la gratuité inhérente au genre et fait plutôt la part belle au talent de son réalisateur André Øvredal (The Troll Hunter, The Jane Doe Identity) ainsi qu’à l’univers de son producteur Guillermo del Toro, dont l’ombre plane sans se cacher au-dessus de ce cauchemar gothique.

Synopsis : En pleine soirée d’Halloween, après avoir échappé aux petites frappes de la ville, un groupe de jeunes trouve refuge dans une immense demeure jugée hantée suite à la terrible histoire entourant la famille Bellows. Explorant le manoir, les adolescents mettent la main sur un étrange livre ayant appartenu à la fille Bellows, Sarah, qui restait cloîtrée au sous-sol, lisant des histoires d’épouvante aux jeunes de passages. Mais en découvrant ce livre, les enfants vont réveiller une force démoniaque qui va donner vie à leurs pires cauchemars, en écrivant leur histoire sur les pages de l’ouvrage… 

La gloire semble sourire enfin à Guillermo del Toro. Lui, l’auteur et artiste ayant fait ses preuves depuis Cronos au point de livrer des titres devenus cultes (avec Le Labyrinthe de Pan en tête), peut enfin faire exploser sa créativité comme bon lui semble. Un fait devenu extrêmement rare dans l’industrie hollywoodienne, qu’il doit notamment à sa consécration – tardive – auprès du métier avec La Forme de l’Eau. Sa dernière réalisation en date ayant fait fureur aux Oscars de 2018, le réalisateur s’est vu offrir une occasion en or avec la société de production Fox Searchlight, qui lui donne ainsi les rênes d’un label mettant en avant ses productions ainsi que de jeunes talents à l’instar de Juan Antonio Bayona (L’Orphelinat) et Andrés Muschietti (Mamá). Mais en attendant que n’arrive sur nos écrans le premier long-métrage de cette alléchante collaboration – Antlers de Scott Cooper, attendu chez nous pour l’année prochaine -, del Toro nous livre une mise en bouche histoire de nous faire patienter. Une production de son cru qu’il a co-scénarisée et qui se présente comme l’adaptation de Scary Stories to Tell in the Dark. Un projet qui traîne dans les tiroirs de CBS Films depuis 2013 et reprend l’œuvre littéraire d’Alvin Schwartz. Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette dernière, l’auteur est à l’origine d’une série de livres, des recueils d’histoires horrifiques destinés aux plus jeunes. Un peu comme la série Chair de Poule, à la différence que celle de Schwartz se révélait être véritablement effrayante – entendre par-là qu’elle était moins « tout public » -, suscitant une polémique et se retrouvant plus d’une fois interdite dans les bibliothèques scolaires anglaises depuis 1984. Autant dire que sur le papier, le titre a de quoi susciter l’intérêt ! Résultat des courses : Scary Stories s’avère être un bon petit film horrifique, rondement mené mais non sans défauts, principalement d’écriture.

Pourtant, de base, l’idée scénaristique de Scary Stories était une bonne idée sur le plan adaptation. Et pour cause, plutôt que de reprendre en différents films – ou bien de le faire sous le format d’une série TV – les différentes nouvelles de Schwartz, del Toro et ses collaborateurs ont voulu faire honneur aux livres en donnant aux spectateurs une sorte de medley. Un best-of des histoires inventées par l’auteur, exploitées en guise de séquences horrifiques (The Red Spot, Harold, The Dream, The Haunted House…) ou bien de clins d’œil (The Wendigo) afin de servir une intrigue principale mettant en scène des jeunes – à l’instar de Ça – confrontés à un mystérieux livre matérialisant leurs peurs et cauchemars. Un récit qui, pour le coup, permet de mettre sous le feu des projecteurs les thématiques de l’imaginaire et de la puissance de l’écriture. L’idée semblait tout à fait bonne, c’est indiscutable ! Le problème qui pourtant empêche cette dernière d’être un modèle d’écriture est que l’ensemble n’a tout simplement rien d’original, car ayant déjà été exploité sous cette même forme par le passé. Et ce par l’adaptation cinématographique même de Chair de Poule et de sa suite. Il est vrai que Scary Stories se veut plus cru avec son ambiance et son livre plus inquiétants, écrivant ses récits en lettres de sang et leur donnant vie à la ligne près plutôt que de libérer un simple monstre. Mais l’essentiel reste néanmoins le même que le film de Rob Letterman, ce qui est fort dommage étant donné que nous nous retrouvons pour le coup en terrain connu. Ce qui gâche l’effet de surprise quant au concept scénaristique. Malheureusement, les défauts d’écriture ne s’arrêtent pas à cela, allant jusqu’à impacter les personnages. Prenant son temps à nous les présenter, l’intrigue principale n’arrive jamais à leur donner un quelconque intérêt qui nous permettrait de nous intéresser à leur sort et donc d’avoir aussi peur qu’eux. La faute revenant principalement à une écriture restée beaucoup trop enfantine dans les dialogues – alors que Ça était bien plus adulte et réussi de ce côté-là – et qui ne parvient pas à leur offrir de background conséquent. Juste des bribes d’intrigues secondaires (la mère de l’héroïne étant partie, sa relation avec son père…) qui ne seront jamais traitées dans le film. Tout comme les personnages secondaires et encore cette envie de situer le récit à la fin des années 60, annonciateur du cauchemar que vivra les États-Unis avec l’arrivée de Nixon au pouvoir et la guerre du Viet-Nam – le film montre cela mais en guise d’indice chronologique, rien de plus. Le tout se finissant bien entendu sur un climax attendu et une sorte de happy end qui vient casser le ton cruel et désespéré du long-métrage. Oui, si Scary Stories peut décevoir, c’est bien par son scénario manquant de surprise et son traitement beaucoup trop minimaliste pour réellement convaincre.

Cependant, malgré des bases scénaristiques pas aussi solides que cela, Scary Stories arrive à capter notre attention par son allure hautement horrifique. Car si le titre ressemble à Chair de Poule du point de vue de la narration, il n’en est pas aussi familial pour autant. Au contraire, il se présente à nous tel un véritable cauchemar gothique se voulant sans pitié avec les personnages et le public. Cela, nous le devons aux deux artistes à la tête du projet, à commencer bien évidemment par Guillermo del Toro en personne. Même s’il n’officie pas en tant que réalisateur sur Scary Stories, le film en possède pourtant sa patte. Comme le fait de vouloir absolument mettre sur le devant de la scène ses monstres (l’épouvantail Harold, le Croquemitaine, la Femme obèse, le fantôme de Sarah Bellows…) plutôt que les personnages principaux. Certes, ils n’ont pas de background à proprement parler, mais chacune de leurs apparitions, de leurs actions sont faites pour les iconiser. Les rendre malaisants au possible mais tout aussi uniques, mémorables. Et en plus de cela, contrairement à Ça, aux autres œuvres du genre (dont Super 8 et la série Stranger Things) et surtout le très familial Chair de Poule, del Toro n’a pas du tout peur de malmener ses jeunes protagonistes. Attention, par malmener, il ne s’agit pas de juste les effrayer un maximum. Mais bien de les pousser jusque dans leurs derniers retranchements. De les voir courir, totalement désespérés, vers une mort certaine. Et à la vue du sort de certains, autant dire que le film n’y va pas avec le dos de la cuillère ! Ce n’est pas gore – et gratuit – à proprement parler, mais cela reste violent et psychologique, et donc beaucoup plus efficace et prenant.

L’autre artisan à qui nous devons également la bonne teneur de Scary Stories, c’est bien son réalisateur, le Norvégien André Øvredal. Le bonhomme l’avait démontré sur The Jane Doe Identity, il le prouve encore une fois avec ce long-métrage : le cinéaste a beaucoup de talent. Déjà parce qu’il arrive à retranscrire sans aucun mal l’univers de del Toro à l’image, en respectant le ton sombre et cruel de son récit. En offrant à Scary Stories une puissance visuelle qui dépasse le statut de « petit film horrifique » de l’ensemble. Que ce soient les décors – dont le manoir en ruines, propre à l’ambiance gothique du titre –, les plans délivrés pour renforcer l’atmosphère et surtout le design des créatures. Ces dernières étant servies, qui plus est, par des effets spéciaux manuels et numériques de bonne qualité. Mais là où Øvredal s’impose également, mais par sa maîtrise de la mise en scène. Plutôt que de sombrer dans la facilité des films d’horreur actuels, qui s’enlisent principalement dans les jumps scares et autres effets gratuits (dont les productions Jason Blum et James Wan), le Norvégien va tout simplement à contre-courant. Il y a bien quelques moments qui font sursauter, mais ils se comptent sur les doigts d’une seule main. Non, pour angoisser le spectateur, le cinéaste préfère jouer sur l’atmosphère de ses séquences. De mettre mal à l’aise le public pour mieux le toucher et l’impressionner. Ainsi, de par un montage soigné et des jeux de lumières aux petits oignons, il rend un champ de maïs inquiétant au possible. Il offre à une séquence pourtant attendue (celle des araignées) toute son horreur et le mal-être qu’elle mérite. À une autre toute la tension qu’il faut pour déranger au maximum (celle de la Femme obèse). Vous l’aurez compris, André Øvredal confère à Scary Stories tout son savoir-faire et la confiance que lui attribue del Toro pour faire un film digne de son mentor : un titre qui transpire la sincérité et l’amour du genre.

À cause de son écriture, il faut bien le dire, négligée, Scary Stories n’a aucune chance de rentrer dans les annales. Voire d’être considéré comme le meilleur film d’horreur du moment. Cependant, il possède une identité visuelle, une personnalité de métrage artisanal et surtout une efficacité horrifique qui lui permettent d’être l’un des meilleurs représentants du genre de cette année. Faisant oublier des blockbusters tels que Annabelle 3 et La Malédiction de la Dame Blanche. Pas aussi profond qu’Us, mais suffisamment mené avec talent et envie pour passer un agréable moment. Et là où Scary Stories donne espoir, c’est dans cette liberté qu’a eu del Toro pour mener à bien ce projet, qui ne lui était pas destiné de base. Qu’a eu une nouvelle fois Øvredal pour démontrer sa maîtrise, ce qui lui ouvrira encore bien des portes. En clair, cela donne confiance en cette prochaine collaboration entre le papa de Mimic et Pacific Rim et Fox Searchlight, dont nous avons hâte de voir les prémices avec Antlers.

Scary Stories – Bande-annonce

Scary Stories – Fiche technique

Titre original : Scary Stories to Tell in the Dark
Réalisation : André Øvredal
Scénario : Dan Hageman, Kevin Hageman, Guillermo del Toro, Marcus Dunstan et Patrik Melton, d’après les livres d’Alvin Schwartz
Interprétation : Zoe Margaret Colletti (Stella Nicholls), Michael Garza (Ramón Morales), Gabriel Rush (Auggie Hilderbrandt), Dean Norris (Roy Nicholls), Gil Bellows (le chef Turner), Lorraine Toussaint (Lou Lou), Austin Zajur (Chuck Steinberg), Natalie Ganzhorn (Ruth)…
Photographie : Roman Osin
Décors : David Brisbin
Costumes : Ruth Myers
Montage : Patrick Larsgaard
Musique : Marco Beltrami et Anna Drubich
Producteurs : Guillermo del Toro, Jason F. Brown, J. Miles Dale, Sean Daniel et Elizabeth Grave
Productions : CBS Films, Entertainment One, 1212 Entertainment, Double Dare You et Sean Daniel Company
Distribution : Metropolitan Filmexport
Budget : 25 M$
Durée : 108 minutes
Genre : Horreur
Date de sortie : 21 août 2019

États-Unis, Canada – 2019

Note des lecteurs1 Note
3

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.
Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.