Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. Good Luck, Have Fun, Don’t Die est un film généreux et inventif, hanté par l’ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l’incapacité à vraiment se déconnecter.

Dans un diner, un homme débarque avec un détonateur et annonce la fin du monde. Il ressemble autant à un sans-abri qu’à un illuminé, mais Sam Rockwell l’incarne avec le naturel tranquille d’un type qui a répété son discours apocalyptique cent dix-sept fois — parce que c’est exactement le cas. Venu du futur pour empêcher une intelligence artificielle malveillante de lobotomiser l’humanité, il tente de réunir une équipe de bras cassés pour espérer briser son cycle infernal de voyages dans le temps. Entre antagoniste cybernétique et boucles temporelles, impossible de ne pas penser au Skynet de Terminator — mais Gore Verbinski utilise cette base ironique comme simple tremplin. La SF de genre n’est qu’un costume. Ce que le réalisateur de Pirates des Caraïbes, de Rango, mais aussi du remake de Le Cercle (2002) veut raconter, c’est autre chose.

Une dernière chance sans urgence

Le dispositif narratif de Good Luck, Have Fun, Don’t Die est plus subtil qu’il n’y paraît. Le film ne joue pas sur la répétition des boucles temporelles pour créer un vertige à la Un jour sans fin, il ne cherche pas non plus à faire peser le compte à rebours de cette 117e et possible ultime tentative. L’urgence est posée, énoncée, mais rarement ressentie. Ce choix structurel, de rester ancré dans ce présent de dernière chance sans en faire véritablement sentir le poids, est à la fois une limite et une intention. Ce qui importe moins ici, c’est le chronomètre que ce qu’on a laissé s’installer avant qu’il commence à tourner.

Pour raconter cette transition vers l’apocalypse, Verbinski opte pour une série de flashbacks qui dévoilent peu à peu la dérive discrète d’une société occidentale reposant entièrement sur le numérique et l’hyperconnexion. Ces séquences fonctionnent comme de mini-épisodes à la Black Mirror, chacun décortiquant une facette de notre dépendance technologique, y compris dans les moments les plus intimes, comme le deuil. C’est là que le film est le plus juste, parce qu’il ne se contente pas de montrer des gens qui scrollent bêtement : il montre comment la technologie s’est glissée dans les failles émotionnelles, presque par sollicitude, avant de les creuser davantage. Le problème, c’est que ces parenthèses cassent régulièrement le rythme d’une intrigue survoltée pour se replier sur elles-mêmes, diluant la tension au moment où le film devrait l’accumuler et l’amplifier.

Un reflet déformé de l’humanité

L’équipe improbable que tente de constituer l’homme du futur rappelle le principe de Hold the Fort — des gens ordinaires, voire abîmés, sommés de sauver leur quartier pavillonnaire. Juno Temple, Michael Peña, Zazie Beetz — qui confirme ici encore, après They Will Kill You, une aisance évidente dans les rôles d’action — et surtout Haley Lu Richardson, qui incarne une jeune femme littéralement allergique aux appareils électroniques. Ce personnage est paradoxalement le plus SF du film et le plus humain : elle est définie par ce que tout le monde a perdu sans s’en apercevoir, cette capacité à exister sans prothèse numérique.

L’intelligence artificielle antagoniste, elle, n’a rien de la froideur calculatrice d’un HAL 9000. Verbinski la conçoit comme un enfant psychopathe émotionnellement dépendant, qui est née de nous, nous ressemblant et réclamant notre attention comme nous réclamons celle de nos écrans. C’est un reflet déformé de l’humanité plutôt qu’un bourreau venu d’ailleurs, et c’est là que la référence à Romero et La Nuit des morts-vivants prend tout son sens : le danger vient de l’intérieur, il porte notre visage. L’apocalypse n’est donc pas une invasion, c’est une capitulation progressive, consentie, qui démarre dès le plus jeune âge.

Le paradoxe d’un film de studio

C’est pourtant ici que Good Luck, Have Fun, Don’t Die bute sur ses propres limites. Le film prend le risque de ressembler à un cinéma de boomer qui réprimande la Gen Z et son usage abusif des téléphones portables. Un regard légèrement surplombant qui pointe les usagers sans interroger le système qui les a fabriqués, qui charge les victimes sans vraiment désigner les corporations avides de profit qui ont inventé cette dépendance. Il s’en sort à moitié, grâce à une autodérision suffisante pour ne pas se laisser réduire à une leçon de morale. Ce qui le sauve, c’est son ton, pas son courage.

Car là est le paradoxe fondamental : c’est un film de studio, et à ce titre il nuance là où le sujet appelait quelque chose de plus tranchant. La satire y est plus illustrée qu’incarnée. On comprend ce que Verbinski dit, on rit, mais on ne souffre pas avec quelqu’un de précis. La dette envers Swiss Army Man et surtout Everything Everywhere All at Once est ici la plus visible et la plus pesante. Les Daniels avaient compris que l’absurde ne fonctionne émotionnellement que s’il a une adresse précise — une blessure, une relation, un deuil personnel qui force la complicité douloureuse du spectateur. Good Luck, Have Fun, Don’t Die en possède la structure, le ton, le propos, mais pas la chair.

Regarder le futur en face

Il reste que le mot d’ordre du film — changer le futur — résonne, même imparfaitement. Verbinski réussit à proposer une aventure ludique sur notre présent qui nous échappe plus vite qu’on ne le pense. Le temps défile et est souvent gaspillé, à commencer par ce consentement silencieux à une déconnexion émotionnelle dans un monde hyperconnecté. À notre manière de scroller sans arrêt, on peut finalement y voir la vraie boucle temporelle du film. Non pas celle que Sam Rockwell cherche désespérément à briser, mais celle dans laquelle nous nous sommes enfermés nous-mêmes, sans qu’on nous ait forcé la main.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die ne réussit finalement pas à marcher dans les pas de Everything Everywhere All at Once. Mais il réussit à être un miroir honnête et inventif d’un présent déjà inquiétant. Moins un avertissement qu’un état des lieux posé, non pas dans un laboratoire, mais dans un diner miteux où des gens ordinaires finissent leur steak trop cuit en regardant leur téléphone.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die – bande-annonce

Good Luck, Have Fun, Don’t Die – fiche technique

Réalisation : Gore Verbinski
Scénario : Matthew Robinson
Interprètes : Sam Rockwell, Juno Temple, Haley Lu Richardson, Michael Peña, Zazie Beetz, Asim Chaudhry
Photographie : James Whitaker
Décors : David Brisbin
Costumes : Neil McClean
Montage : Craig Wood
Musique : Geoff Zanelli
Producteurs : Denise Chamian, Robert Kulzer, Oliver Obst, Erwin Stoff
Producteurs délégués : Oliver Berben, Warren Goz, Samuel Hall, George Parra, Matthew Robinson, Michael Rothstein, Richard S. Wright
Sociétés de production : 3 Arts Entertainment, Blind Wink Productions, Constantin Film, Robert Kulzer Productions, WAM Films
Pays de production : États-Unis, Allemagne
Société de distribution : Metropolitan Filmexport
Durée : 2h15
Genre : Science-Fiction, Aventure, Comédie
Date de sortie : 15 avril 2026

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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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